15.D. Les R.C. dans le Monde

15.D. Implications pour des régions conviviales dans le monde :

Nous avons vu comment la notion de région conviviale permet les comparaisons donc un dialogue entre les régions d’Europe. Cette notion permet d’acquérir une capacité d’évaluation des potentialités d’un site par rapport à la vie quotidienne actuelle ou possible sur ce site. Ce chapitre souhaite montrer l’enjeu de la notion de région conviviale à l’échelle de la planète. L’intérêt est d’ouvrir à une lecture différente des journaux quotidiens, des informations reçues quotidiennement du monde entier. Les articles de presse sont généralement accompagnés de cartes qui indiquent le plus souvent une échelle de 50, 100, 200 km (notamment le Monde Diplomatique pou le Courrier International) : l’habitude du cercle des 32 000 km2 (100km de rayon) permet alors une comparaison quasi immédiate avec les territoires déjà connus du lecteur. Cela permet d’enraciner la réflexion, de poser plus vite les bonnes questions sur les ressources et l’organisation des territoires, et donc d’être créatif pour analyser son propre territoire et apprendre à mobiliser ses ressources.

Les informations sur les villes-centres sont généralement dissociées de leur territoire, rendant l’interprétation des faits difficiles. Les pages qui suivent montrent que l’attention portée à l’échelle des 32 000 km2 rend compte à la fois de la ville-centre, la périphérie, et le lien à l’environnement naturel, dans une notion de responsabilité écologique. Les informations générales le rapport entre urbain et rural sur la planète deviennent très différentes.

15.D.1. Terres vides et terres pleines : les discontinuités majeures du peuplement :

15.D.1.1. Méthodologie d’évaluation des potentialités des régions conviviales :

Il a été dressé pour les analyses un fichier général des 195 pays comprenant leur surface, leur population, leur date d’adhésion à l’ONU (pour 192 d’entre eux –le Vatican, la Palestine et Yaïwan ne sont pas adhérentes-), leur PNB, exportation, et nombre de soldats (chiffres de l’Atlas François Beautier, 2006). A chacun des États a été affecté un sous-continent suivant la carte de la figure 15-17 qui suit (page 504). Ce fichier a servi à calculer les densités par pays, par sous-continents, par tailles de pays, par régions conviviales. Il est placé en Annexe 10 (à l’adresse suivante : Annexe10-Planete\00_Monde-Statistiques).

A l’analyse, ce fichier a dû être complété par un certain nombre d’éléments clés, absents de l’analyse de François Beautier, pour une évaluation pertinente sur la planète de façon globale. Ces éléments sont l’Antarctique (13,2 Mkm2), le Groenland (2,17 Mkm2), et tous les départements et territoires d’Outre-Mer des différents pays. Il a été vérifié que ces éléments n’étaient pas inclus dans les chiffres globaux de François Beautier à partir de l’Atlas Universalis, la liste officielle des pays de l’ONU, de l’Union Européenne et les sites www.populationdata.net et fr.wikipedia.org. Le site de wikipedia est très détaillé, avec beaucoup d’informations, mais beaucoup de doublons se glissent dans les listes (par exemple, la corse est comptée deux fois dans la « Liste des pays par superficies » en vérifiant avec les chiffres de l’Insee). Aussi, il a été procédé dans l’ordre suivant :

  • Codification des pays avec la liste officielle de l’Union Européenne[1] en vis à vis des codes ISO donnés par François Beautier.
  • Ajout des quelque 40 pays supplémentaires (avec population) de la liste de populationdata.net, et attribution d’une zone géographique. Il est attribué le code « ZZ » aux pays qui dépendent d’un autre pays, avec l’indication entre parenthèses du code de ce pays. La population indiquée pour ces pays est celle de populationdata.net, qui apparaît plus fiable que wikipédia.
  • Ajout des surfaces des pays ajoutés, et compléments éventuels à partir de la « Liste des pays par superficies » et la « Liste des pays par population » (qui sont différentes …) de wikipedia.org, Il est utilisé le code « ZZZ » pour les territoires intégrés à un territoire national qui se trouvent sur un autre sous-continent. Quelques surfaces et quelques populations sont complétées avec les sites www.studentsoftheworld.info et www.cartage.org.lb.
  • Pointage de vérification avec la liste de l’Atlas Universalis/Atlas Philip, tant au niveau des surfaces, que du statut des pays considérés. Ces deux sources de surfaces (Wikipedia et l’Atlas Philip) permettent de constater que François Beautier a inclus ou omis d’inclus les territoires d’Outremer des pays. En effet, les deux cas se présentent : ils sont inclus pour l’Espagne, l’Australie, … mais pas pour la Norvège, le Danemark, la France, le Royaume Uni, la Chine.
  • Mise au point des chiffres globaux par sous-continents, continents et calcul des terres émergées pour permettre l’estimation de l’oekoumène, sur les indications de P-J.Thumerelle.
  • Ajout des océans pour la surface globale de la planète.

L’intérêt de rajouter sur la liste des États de François Beautier les autres entités politiques est de prendre en considération les enjeux géopolitiques terrestres et maritimes. De petites îles peuvent cacher de très forts enjeux économiques maritimes (exemple : la Polynésie Française, ou les petites îles Spratley dans une zone riche en pétrole convoitée tant par la Chine que les pays d’Asie du sud).

Ce travail souhaite poser une base la plus solide possible de développements ultérieurs avec une tentative de cohérence globale de la planète jusqu’à la région conviviale (du global au local). Un premier exemple de l’intérêt de la démarche est montré sur la définition des plus grandes régions urbaines du monde, et leur classement respectif par taille : ce classement est très différent de la liste actuelle de l’ONU. La prise en compte du territoire dans le phénomène urbain révèle de nouveaux enjeux. Ville et nature ne peuvent plus être dissociées. Le regard sur la planète (et donc la lecture et l’appréciation des informations mondiales quotidiennes) devient très différent.

15.D.1.2. Présentation d’une pré-estimation pour le monde :

Le monde a une surface émergée d’environ 140M [2] de km2, pour une population de 6,5 milliards de personnes. La terre a donc une densité moyenne de 49 hab/km2 [3] (Cette densité peut aller de 6500 hab/km2 -Singapour- à 2phab/km2 -Mongolie-). La population était de 3,58 milliards au 1er janvier 1970 (Atlas Universalis) et 4 milliards au 1er janvier 1977 (Atlas Philip). Elle a donc presque doublé en 35 années.

Terre
Surface émergée Population Densité Régions théoriques[4] Régions ajustée[5]
133 268 954 6 512 566 382 49 3 470 2 111

Figure 15‑15 : Tableau des surfaces, population, densité et évaluation des régions conviviales de la Terre

Un écart existe entre les données actualisées et les chiffres des atlas Universalis [6] (1970) et Philip [7] (1977) ; Les atlas donnent à la terre une surface de 148 354 000 km2 au lieu des 133 268 954 km2 ci-dessus. Pourtant, l’addition des 5 continents sur l’Atlas Philip donne une superficie de 135 146 000 km2, très proche du calcul actualisé (différence de 1,87 Mkm2, soit 1,4%). Mers et océans occupent 71% de la surface de la planète[8] (soit 324 Mkm2 sur 456 Mkm2). M.Sorres [9] définit l’oekoumène comme « le milieu propre à la vie permanente des collectivités humaines par rapport aux franges inhabitables ». P.Georges rajoute le critère de reproduction. L’oekoumène est « L’ensemble des pays où l’humanité vit et procrée. Mais la vie et le renouvellement des générations sont précaires dans les zones de marges qui couvrent de très grandes surfaces » [10]. Cette notion de marge est importante. Dans le sens que lui donne P.Georges, « celle-ci ne peut guère représenter plus d’un tiers des surfaces émergées » [11]. D’autre part, « Sur 64% de la surface des terres, les densités humaines sont nulles ou inférieures à 2 hab/km2. À l’opposé, les 2/3 de l’humanité vivent sur moins de 1/10e de la superficie des terres émergées (1/7e au début du siècle, d’après P.Vidal de la Blache) » (…) Il est probable que les trois quarts de l’humanité y vivront à la fin du siècle » [12]. Ces informations permettent d’établir le tableau suivant :

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Figure 15‑16 : Estimation des densités sur la planète (Source: A partir de l’Atlas Universalis et de Pierre-Jean Thumerelle, Les populations du monde)

L’explication du tableau est la suivante :

  • Colonne 2 & 3 : les pourcentages sont donnés par PJ Thumerelle.
  • Les chiffres en gras de la colonne 3 sont les sommes des surfaces et populations de l’Atlas Beautier.
  • Les indications en gras des colonnes 4 à 7 données par P-J. Thumerrelle permettent de calculer les surfaces, populations et densités considérées.

Ainsi, sur 34,39 Mkm2, la densité moyenne terrestre est de 184 hab/km2. Cette densité monte à près de 330 sur 1/10e de la superficie la plus peuplée en 1996, et elle est de l’ordre de 370 hab/km2 aujourd’hui, si l’on en croit P-J. Thumerelle. Notons ici tout de suite que ces densités sont déjà atteintes sur la quasi totalité de l’Inde (333 hab/km2), et qu’elles montent à plus de 1000 hab/km2 pour le Bangladesh. Il convient de souligner que les densités des contrées faiblement peuplées peuvent évoluer en fonction des avancées technologiques.

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Figure 15‑17 : Carte des 21 Sous-Continents de la Terre: ensembles macro-écologiques (Fond: Atlas mondial Patrick Mérienne, Ed. Ouest France 1997)

Les 6 États les plus tendus (Russie, Canada, Etats-Unis, Chine, Brésil, Australie) couvrent presque la moitié des terres émergées, et comptent presque le tiers de la population mondiale. Les 38 pays les plus grands (env. un cinquième des 195 pays) couvrent les 4/5ème de la terre et sont peuplés des 4/5ème de la population.

Les échelles de comparaison, d’évaluation des potentialités et d’analyse :

Le tableau des échelles a été présenté au chapitre 13.E.4. (figure 13.12 p.408).

On remarque que l’échelle « f » est l’ordre de grandeur de la terre émergée. L’échelle « e » est l’ordre de grandeur des 5 pays les plus étendus : Australie (7,7 Mkm2), Brésil (8,5 Mkm2) et Chine/Etats-Unis/Canada (9,6 à 10 Mkm2). La Russie fait presque le double (17 Mkm2). De 500 à 600 000 km2, on trouve le Yémen, la France, Madagascar, Kenya, Botswana et Ukraine. Les pays les plus proches de l’échelle « d » sont le Turkménistan (488 000 km2), l’Espagne (505 000 km2) et la Thaïlande (514 000 km2). Dans une fourchette de 400 à 500 000 km2, on trouve dans l’ordre croissant le Paraguay, l’Irak, l’Ouzbékistan, la Suède, la Papouasie-Nouvelle Guinée et le Cameroun. Ces quelques chiffres permettent d’ouvrir l’imagination et le cœur à comprendre ces pays répartis sur toute la planète. La France peut être une échelle estimative et intuitive utilisable en première approche.

Dans l’approche présentée ci-après par Sous-Continents, l’Europe fait 5,1 Mkm2, le Moyen-Orient 6,2 Mkm2, l’Asie du sud 5,1  Mkm2, et l’Asie du sud-est 4,4 Mkm2. L’Europe (sans l’Europe orientale) et l’Asie du sud sont donc environ 10 fois l’échelle « d », et l’Asie du sud-est 8 fois.

En multipliant le rayon par 4, on multiplie les surfaces par 16. L’intérêt de cette approche est de permettre des regroupements d’étude et de réflexion, sachant qu’il est difficile de coordonner plus de 16 entités simultanément, et que 20 semble un maximum (Calame). Par exemple, une idée pour la France a été de 20 régions composées de 20 pays. L’approche proposée ici va plutôt de 16 en 16, mais reste dans le même esprit : permettre une gestion des territoires la plus harmonieuse possible. L’adaptation de la notion de sous-continent aux réalités écologiques et sociales conduit à proposer 21 sous-continents pour la planète.

La méthodologie présentée ci-dessous permet d’estimer le nombre de régions conviviales dans ces grands ensembles sous-continentaux à environ 2 100. Ces 2 100 régions conviviales possibles (potentialité pure, hybride ou réelle) ont une population moyenne de 3 M d’Habitants sur une surface moyenne de 64 000 km2 [13]. Le détail est présenté en figure 15-18 au chapitre 15.D.2.1(p.507) ci-après. Avec ces chiffres la planète n’est pas saturée, car la potentialité théorique est de plus de 3 000 régions, tantôt plus petites, tantôt plus grandes. Elles sont souvent plus grandes pour des raisons de site (écologie, accessibilité, potentialités d’infrastructures) et/ou l’histoire des communautés implantées. Elles sont souvent plus petites au stade de densités très fortes dans une organisation polycentrique des pays. Mais cela n’enlève pas la pertinence de l’approche dont la référence est le corps de l’homme et son espace de vie et de mobilité, qui est universel, même s’il y a des différences dues aux technologies de communication.

Si à en croire P-J. Thumerelle, ¾ de l’humanité vivent désormais sur 1/10ème des terres émergées, (4 880 Mhab sur 13,23 Mkm2) alors un peu plus de 400 régions conviviales de 10 à 12 MHab, d’une surface d’environ 33 000 km2 et d’une densité de 370 hab/km2 seraient à construire. Ce résultat est pertinent par rapport aux 400 agglomérations de plus de 1 Mhab identifiées d’ores et déjà par l’ONU [14] et l’association Métropolis (voir la figure 13-15 p.417 [15]). La figure 15-18 précitée fait déjà apparaître pour l’Asie 384 régions de 9,4 Mhab et une densité de 183 hab/km2 (cette région inclut le Tibet et le grand désert du Sin-Kiang et une partie du désert de Gobie). Le reste des terres émergées de l’oekoumène pourrait être géré avec quelque 1 200 régions plus grandes d’environ 65 000 km2 et une population de 750 à 1 000 000 d’habitants. Les terres émergées hors oekoumène (45,1 Mkm2) peuvent constituer des régions gérées collectivement suivant un mode de gouvernance à définir (Biens publics et notion de biens selon P.Calame, 2003).

15.D.2. Sous-continents (échelle macro-écologique-) et régions conviviales :

Il est constaté un double mouvement vers les régions conviviales (sentiment d’appartenance et responsabilité écologique) et vers des ensembles dépassant les états (nombreuses O.I.G. -Organisation Inter Gouvernementales-). Il est proposé de prendre en compte cette double évolution avec

  • une approche macro-écologique de la planète pour distinguer les grands ensembles, et au sein de ceux-ci (21 régions sont distinguées dans la carte de la figure 15-17 ci-avant)
  • une approche régionale au sein de chaque sous-continent identifié ci-dessus (la carte en figure 15-13 (p. 497) donne quelques exemples de régions reconnues comme efficientes pour l’Europe).

Les difficultés rencontrées seront exposées.

15.D.2.1. Synthèse de l’organisation en 21 Sous-Continents :

La synthèse des données de surface, population et densité par sous-continents, ainsi que les potentialités de régions conviviales est la suivante :

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Figure 15‑18 : Tableau de la répartition de la planète en 21 sous-continents

A ce tableau doit être ajouté l’antarctique.

Ce tableau est la synthèse de la répartition des États (fichier élaboré à partir du Maxi-atlas de François Beautier) par sous-continents. Le fichier excell des États est joint en annexe informatique, et un texte de présentation des sous-continents intitulé 03-PartieIII_SOUS-CONTINENTS-Tableaux.doc se trouve à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\03-PartieIII_SOUS-CONTINENTS-Tableaux.doc.

La vision proposée ici est très différente des statistiques mondiales usuelles faisant apparaître les pôles des villes importantes, sans les lier à un territoire. La ville et son territoire sont ici présentés comme une unité indissociable.

Mis à part la Micronésie (F2), la Polynésie (F3), la Mongolie (D4) et Transition Eurasie (D3), les surfaces des sous-continents vont d’environ 3 Mkm2 et 150 Mhab. (Afrique de l’Est) à 10,2 MKm2 et 1 540 Mhab. (Asie de l’Est).

Hormis les mêmes 4 cas extrêmes, ajoutés du Canada et de l’Australie, les régions conviviales vont d’une surface d’environ 39 000 km2 (Communauté Européenne) à 88 000 km2 (Afrique du Nord) ; les population moyennes vont d’environ 1 Mhab (Pays andins sud) à 9,2 Mhab. (Asie de l’Est) et même 13,5Mhab. (Inde&proches).

La moyenne internationale indicative des régions conviviales est de 64 000 km2, soit presque le double de la surface de 32 000 km2 ciblée dans l’approche méthodologique. Il convient de souligner que les régions évoluent progressivement, et s’approchent de cette taille au fur et à mesure de leur urbanisation, et d’une augmentation de densité de population. La démarche des régions conviviales est fondée sur la différence entre des régions peu peuplées et plus grandes, et des régions plus peuplées, dont la taille liée au corps de l’homme et ses déplacements correspond à environ 32 000 km2. Il arrive des seuils où une région peut en former deux. Un exemple est la coupure réalisée par la Chine entre Chengdu et Chongquing. L’inverse peut être vrai : des régions trop petites peuvent être regroupées, comme le montrent les exemples de la région « Entre Vosges et Ardennes » et les esquisses de « grandes régions » en France et en Europe.

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Figure 15‑19 : : Synthèse de l’organisation en 21 Sous-continents

La Terre émergée représente 244 fois la France, pour une population de 6,5 Milliards.d’hommes. La densité moyenne est de 49 p/km2 (la moitié de la France) -mais certains États vont jusqu’à une densité de 330 (Inde pour 1,1 Milliard d’hommes), 1 000 pour le Bangladesh et près de 6 500 hab/km2 (Singapour). L’approche plus fine en terme d’espace de vie, la « coquille de l’homme à l’échelle régionale » peut rendre compte de ces contrastes de densité, tout en faisant apparaître les potentialités, différentes pour chaque type de région.

15.D.2.2. Approche régionale ; environ 2100 régions conviviales :

Cette réflexion est une esquisse de mise en œuvre de l’approche du territoire présentée aux chapitres 13, 14 et les « coquilles de l’homme » du chapitre 15.

L’estimation des régions conviviales se fait en tenant compte des montagnes, des déserts, des circonstances particulières (écologie, histoire, densités existantes, potentialités des sites). Il ne s’agit pas d’une norme, mais d’une potentialité pure, telle qu’elle est définie dans le chapitre 13-B-3. Une potentialité pure est un objet éternel, c’est-à-dire une pure possibilité qui n’existera que confrontée au réel. Dans beaucoup de cas, les sites (le centre et les frontières) existent déjà : la confrontation au réel a déjà eu lieu : la potentialité devient impure ou hybride. Cet objet hybride est un attrait pour le sentir qui confortera dans le temps la région considérée. Dans un certain nombre de cas plus restreints, la région conviviale est confirmée : elle est une potentialité réelle, c’est-à-dire une société constituée. Il est possible de l’appeler société régionale.

Seule la population locale (quand elle existe-allusion aux vastes contrées non habitées d’Australie, ou de Sibérie-) ou la nation responsable du territoire peut se prononcer sur l’adéquation ou non du centre et de la frontière. Par exemple, c’est le peuple slovaque qui souhaite actuellement déplacer la capitale de Slovaquie de Bratislava à Zvolen : Bratislava, à l’extrême ouest du Pays ne dessert pas au mieux la population. Certains pays des Balkans ont changé de capitale pour desservir le pays de façon plus efficace.

Il serait nécessaire d’établir une typologie contrastée des régions, et de ne pas se contenter de moyennes, puisque certaines augmentent de densité (allant jusqu’à plus de 6 000 hab/km2) et d’autres ont une densité inférieure à 10 hab/km2. Cette typologie permettrait une réflexion en développement durable non plus sur un schéma éclaté (cercles disjoints), mais un schéma intégré (cercles emboîtés). Les sociétés seraient abordées conjointement, et non plus de façon séparée (sociétés minérales, végétales, animales et humaines). La dichotomie urbain/non urbain ou rural, humain/non humain n’est plus pertinente. La pensée organique peut être ici le fondement d’une approche différente, proche du réel.

La Terre est loin d’être saturée, mais seule une approche globale permettra d’éviter les catastrophes que laisse derrière elle une mondialisation (économique) laissée à elle-même. Seule l’organisation des peuples entre eux, dans une gouvernance mondiale, pourra poser la question des territoires (briques de base de la gouvernance pour P.Calame) : la région conviviale abordée avec un mode de pensée organique est un exemple de proposition dans ce sens.

15.D.2.3. Pour aller plus loin : proposition de méthodologie :

Cette démarche d’analyse pourrait constituer une autre thèse à faire. La méthodologie pourrait être la suivante :

  • Cartographie des 21 sous-continents à l’échelle du 1/10 000 000 à 1/12 000 000 (Ex : Cartes telles que Rand Mc Nelly and Co, Lambert conformal conic projection, 1/12 000 000 ème), ce qui représenterait 21 plans au format A2 ou A1, très lisibles pour les grands bassins versants, les États, et les régions les plus denses. Les relations apparaissent et un travail qualitatif est possible.
  • Repérage des agglomérations de plus de 100 000 habitants et indication de leurs populations pour déterminer l’ossature régionale de base. Ce travail prépare les « Sites d’Étude » : il permet de distinguer les sites de potentialité pure, de potentialité hybride (noyau de base amorcés, propositions existantes et réalisation à conforter) et de potentialité réelle (implantations déjà réalisées qui sont des points d’appui). Les villes de plus de 10 000 000 d’habitants « vident » paradoxalement les autres territoires, et sont tout aussi paradoxalement des opportunités d’implantations nouvelles, en ne séparant plus nature/culture, rural/urbain, … mais en adoptant un regard global (« glocal »).
  • Travail par sous-continent à l’échelle du 5 000 000 ème. A cette échelle, la région conviviale fait 2 cm de rayon.
  • Travail à l’échelle du 1 000 000ème (la région conviviale fait 10 cm de rayon, et tient dans un A3), ce qui permet les comparaisons avec toute autre région, appelées de ses vœux par G&P. Pinchemel (2003) et P.Calame. L’Europe est couverte par exemple en 45 cartes de l’IGN en projection Lambert conique conforme.
  • Les cartes à une échelle plus grande (1/500 000 ou supérieure) sont utiles pour un travail interne à la région.

Le travail présenté ci-dessous par sous-continent n’est qu’un travail indicatif d’approche global. Il est présenté par États, alors que des « régions de vie » peuvent se trouver sur plusieurs États, comme la région « Entre Vosges et Ardennes » présentée plus loin. D’autre part, il est souligné que les grandes métropoles « drainent » les territoires : elles doivent être étudiées simultanément, ce qui dépasse le cadre de ce travail. Des cartes sommaires indicatives et des listes des villes de plus d’un million d’habitants sont toutefois jointes en annexe XX pour esquisser de futurs travaux.

La difficulté d’un tel travail est le manque de précision des statistiques qui couvrent tantôt la ville, tantôt l’agglomération, souvent sans limites précises. En Chine se sont créées plus de 150 villes de plus d’un million d’habitants entre 1980 et aujourd’hui. L’intérêt de l’approche en régions conviviales est d’ouvrir un dialogue de régions à régions, sans séparations arbitraires entre l’urbain et le non urbain : la biosphère est traitée en même temps que la ville, en tenant compte du site et de ses potentialités, des implantations humaines successives, des données géopolitiques, des données sociales … Le regard est global et en cohérence

  • d’une part avec la notion de société tant biologique, minérale, végétale, animale qu’humaine,
  • d’autre part avec la définition des objets géographiques qui se répartissent entre les potentialités pures, hybrides et réelles.

15.D.2.4. La Terre n’est pas saturée :

Une plus grande attention aux territoires et à l’articulation entre les sociétés et la mise en valeur/exploitation des terres (sous toutes ses formes) peut permettre de trouver de nouvelles possibilité de développement. Cela demande une nouvelle culture et un nouveau mode de pensée, qui ne sépare plus les activités humaines et naturelles, qui ne sépare plus l’humain du « non humain »: toutes les activités se conjuguent pour l’équilibre des territoires. L’échelle adéquate pour penser cet équilibre est celui de la plus grande échelle où l’homme peut vivre un sentiment d’appartenance : la région conviviale, d’une échelle approximative de 32 000 km2. Les interactions des sociétés humaines et naturelles (autre que catastrophiques -tsunami-) restent à être exprimées dans les atlas.

La section qui suit est l’appréciation détaillée de la notion de région conviviale sur la Terre. Les chiffres présentés pour le nombre estimé est justifié par une analyse sur chacune des 21 régions (Cartes au 1/12 000 000ème des Atlas Universalis et Philip), puis une analyse sur les cartes aériennes au 1 000 000ème, et un ensemble de cartes de détails pour préciser telle ou telle localité. Ces cartes sont faites manuellement et leur mise en forme pourrait faire l’objet d’une thèse en elles-mêmes. Le but ici est de tester la pertinence et la faisabilité de la démarche.

Le tableau source et les tableaux d’analyses détaillés sont fournis en annexe. Il n’est fourni ci-dessous qu’une synthèse globale.

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Notes :

[1] Publication officielle « Liste des Etats au 19.11.2007 ». Ce code de rédaction interinstitutionnel est accessible sur le site de l’Office des publications à l’adresse suivante : http://publications.europa.eu/code/fr/fr-5000500.htm.
[2] La lette « M » indique les millions.
[3] Habitants par kilomètre carré.
[4] Il s’agit d’une simple division de la surface totale par la surface indicative d’une région conviviale de 32 000 km2.
[5] Il s’agit d’une intuition à vérifier dans des études ultérieures.
[6] Atlas Universalis, Encyclopedia Britannica, Inc, 1970 (1969 Rand McNally & Company), 320 pages, 22 pages d’annexes.
[7] Philip, The International Atlas, George Philip & Son limited, London, Copyright 1977 by Rand McNally & Company 312 pages, annexes 222 pages.
[8] P-J. Thumerelle, Les populations du monde, Nathan Université, Paris, 1996, 384 p. Page 63c.
[9] M.Sorres, L’homme sur la terre, Paris, Hachette, 1961.
[10] Pierre Georges, Géographie de la population, Paris, PUF, 1965, page 8.
[11] Thumerelle, 1996, p.64a.
[12] Thumerelle, 1996, p.64a&d.
[13] L’ensemble des tableaux d’analyse se trouvent dans l’annexe 14 à l’adresse suivante :
Annexe14-Urbain-Rural_Europe_Monde\ETATS\ETATS_c_c.xls à l’onglet « Sous-continent ».
[14] Voir le chapitre 17.C.12 ci-après.
[15] La figure 17.25 détaille 18 métropoles d’une moyenne de 16 Mhab. sur 31 000 km2 (densité de 512 hab/km2).

15.C. Les R.C. en Europe

15.C. Implications pour les régions conviviales en Europe :

Ce chapitre opère un rapprochement par l’auteur entre les travaux de l’Union Européenne (avec les NUTS 1, 2 & 3) et les travaux de William Twitchett présentés sous forme d’une « Carte prospective de l’Europe des régions » dans le cadre des ateliers de l’association Terre & Cité depuis 1998 (5 versions successives de schémas en fonction des évolutions politiques, sociale, économiques et géographiques). Analysons les matériaux de base de la réflexion.

La carte des régions membres de l’Assemblée des Régions d’Europe [1]  (ARE) montre l’extrême diversité des régions européennes, une grande diversité de régions, dans les tailles, les populations, les statuts juridiques, avec une grande confusion des échelles. Cela vient de la définition: la région est le niveau juste en dessous de celui d’un État. Avec cette définition, le canton Suisse est au même niveau qu’une région française ou espagnole. Ces régions ne doivent pas être confondues avec les NUTS1 : ces derniers sont le plus souvent des groupements d’entités existantes, classées en NUTS2, suivant l’explication donnée ci-dessous. L’approche qui suit est faite sur les NUTS1 de l’Union Européenne à 27 membres. Un certain nombre de pays ont déjà la taille de la région conviviale, à savoir : Belgique, Danemark, Pays-Bas, Chypre, Estonie, Lettonie, Lithuanie, Slovaquie, Slovénie (Il est possible de rajouter la Suisse dans l’UE à 31 membres et la Croatie, candidate à l’UE). Ils sont indiqués en bleu dans le tableau accompagnant le plan. La source du fond de carte au format Adobe Illustrator est d’Eurostat[2] L’Union Européenne a élaboré un système de statistiques nommé NUTS (Nomenclature des Unités Territoriales Statistiques) [3]. Le répertoire utilisé est le catalogue KS-RA-07-020-FR-N, édition 2007, donnant les NUTS 2006 dans l’U.E.27 (Union Européenne à 27 États).

Le but est le regroupement d’Unités comparables, avec des seuils minimum et maximum de population suivant la règle du tableau qui suit. Ces règles ne sont pas liées à un territoire ou une taille de territoire. En outre, nous observerons qu’elles sont peu suivies : elles sont un objectif pour les nouveaux entrants, avec de nombreuses exceptions pour les membres existants. Elles témoignent malgré les paradoxes (P.Le Galès & C. Lequesne, 1997 ; Keating, 1985, 1995, 1997), d’un gigantesque effort de dépasser les particularismes pour avancer vers la réalisation de la vision de l’« Europe des régions ». Cet effort n’a pas de précédent au niveau mondial : il est source d’enseignement pour d’autre régions sous-continentales comme la Chine et l’Afrique dans leur recherche d’une harmonisation et d’un équilibre des territoires (Calame, 2006, bip 2998 ; 2006 ; bip 3056 ; 2006, bip 3473, p.9).

Niveau Minimum Maximum
NUTS 1   (97) 3 millions 7 millions
NUTS 2   (271) 800 000 3 millions
NUTS 3     (1303) 150 000 800 000

Figure 15‑7 : Seuils de population des NUTS 1, 2 & 3 de l’U.E. (Source: Eurostat)

L’étude des régions conviviales de l’Union Européenne s’est appuyée sur le fichier des 271 NUTS 2 (surface, population, densité) et la cartographie liée. En regroupant sur un seul fichier Excel quatre fichiers donnés séparément dans le site d’Eurostat (Codes, Nom, Densité, Surface) [4], il est possible de constater que cet objectif de comparaison d’entités territoriales analogues n’est pas rempli. La prise en compte du seul critère de la population et non du territoire occulte les réalités de terrain (les déplacements des hommes, les activités animales et végétales, …). Une difficulté d’élaboration du fichier de base a été le calcul de la population à partir des densités de 2005 (à deux décimales) données par Eurostat sur la base des superficies de terres hors fleuves et lacs : la population en 2006 est le résultat de la multiplication de la densité sur les surfaces correspondantes. La cohérence du chiffre de population a été vérifiée d’une part avec le fichier des 249 entités politiques élaboré dans la présente thèse et présentée dans le sous-chapitre suivant, et d’autre part le fichier de l’INSEE pour les régions de France. L’intérêt de l’ensemble de cette démarche est de vérifier qualitativement la pertinence des territoires, et d’associer chaque territoire aux NUTS 1, 2 ou 3 : il devient alors possible de bénéficier de toutes les statistiques d’Eurostat pour l’analyse approfondie de ces territoires. Le travail esquissé ici pourra faire l’objet de travaux approfondis dans un laboratoire universitaire existant ou à créer.

15.C.1. Analyse critique des NUTS 1 suivant leur population et leur taille :

On observe sur la carte européenne des NUTS1 une contradiction entre la définition des NUTS en 3 classes de population et les 3 constats suivants :

  • Un certain nombre de villes (Bruxelles, Bremen, Hamburg) sont isolées, alors que les solidarités locales dépassent dans la réalité largement les territoires de ces villes. La récente démarche d’unification progressive de Berlin avec la région du Brandebourg est à ce titre exemplaire [5].
  • D’énormes territoires sont découpés autour de Paris et de Madrid ; Cela ressemble à un projet politique pour donner de l’importance à ces deux villes et leur préparer un territoire de la taille de l’importance que les élus souhaitent leur donner. Cette hypothèse semble confirmée par le souhait de la DATAR de créer un bassin parisien sur le territoire de la NUTS1 (sorte de « justification par l’Europe »…). Cela n’est-il pas en en contradiction avec un développement régional équilibré ? Ne serait-il pas possible de trouver un contraste entre les deux politiques sans arriver à cette forme de caricature ? La ville de Londres, qui est la référence en matière de ville internationale ne présente pas cette proposition centralisée : les régions de NUTS1 périphériques sont équilibrées.
  • La faible taille entre les régions de NUTS1 de Hollande, Belgique, et même l’Angleterre est en contraste avec la taille moyenne ou grande des autres régions de NUTS1.

15.C.2. Proposition de perspective d’évolution des NUTS 1 et NUT2 dans la direction de régions conviviales :

Une réflexion en termes de régions conviviales suivant l’exemple de la région « Vosges-Ardennes » permet de dégager une perspective d’évolution des NUTS 1 et des NUTS 2 vers un développement équilibré des établissements humains et des sociétés naturelles. Les NUTS 2 ont été conçues pour correspondre aux réalités géographiques et économiques, alors que la NUTS1 est plus politique  [6].

La proposition qui est faite respecte les découpages administratifs existants, le plus souvent au niveau des NUTS2, avec ponctuellement des découpages au niveau des NUTS3 (région « Entre Vosges et Ardennes »). La méthode de recherche a été la suivante :

  • Établissement d’une légende suivant la méthodologie d’analyse proposée au chapitre 13.B.1. Page 374. Six cas se présentent suivant que le centre de référence est existant ou modifié, et que la frontière est existante, composée ou recomposée.
  • 1/ Analyse pays par pays, avec un regard simultané sur :
    • la carte officielle des découpages NUTS 1, 2 et 3, et les statistiques des 273 NUTS2.
    • la carte de l’Europe au 1/3 000 000 ème (Michelin, 705) et 1/6 000 000 ème (IGN POLO3).
    • L’Atlas Beautier, et les sites Populationdata complété de Wikipedia –qui ajoute la dimension territoriale- (voir la bibliographie des sites internet utilisés).
    • Le projet de proposition globale de l’Atelier « Terre & Cité » pour en tester une nouvelle fois la pertinence, et contribuer à une réflexion globale en cours au niveau de la société civile, des administrations locales et de l’Union Européenne.
  • 2/ Mise au point du fichier de synthèse des régions conviviales de l’Europe (en annexe informatique et à la suite du texte de la thèse)
  • 3/ Mise au point de la carte de synthèse suivant la légende des régions potentielles.

La volonté est d’apporter un élan et de provoquer des études dans une tentative d’harmonisation globale des démarches, sachant que ce qui est déjà fait par l’Union Européenne est remarquable pour mettre en perspectives les données si différentes de tous les États impliqués. La démarche en région conviviale poursuit cette harmonisation européenne à partir des NUTS 2 et 3. Seule la maturité de la démarche permettra progressivement à des régions proposées assez grandes (Transylvanie, Danube, env. 90 000 km2 ; République Tchèque, 77 269 km 2) de créer des pôles plus puissants pour faire émerger une nouvelle région.

La figure 15-13 page 492 représente une nouvelle organisation possible à partir de la notion de région conviviale. Ce n’est pas l’objet de la présente thèse d’entrer dans le détail des explications point par point : ce serait l’objet d’une nouvelle thèse. Le but ici est de donner à sentir l’intérêt d’une telle démarche, en application de celle déjà détaillée pour la région « Entre Vosges et Ardennes ». Il s’agit en quelque sorte d’une première généralisation possible de la démarche, qui est souhaitée par les élus de la Grande Région à travers leur document Vision d’avenir 2020. 7ème sommet de la Grande Région, Juin 2003 (page 26a). Cette analyse repose sur une tentative de travail sur les populations, surfaces, densités et attractivité au niveau des 271 NUTS 2 de l’UE 27, qui sont les régions de base (avec une réalité géographique et administrative forte) utilisées par les États.

Le résultat de cette analyse est riche d’observations, bien loin de l’image de la « banane bleue ». L’image est plutôt celle de la « grappe de raisin » (K.Kunzmann, 1998 [7]), comme métaphore d’une Europe à construire (Baudelle, 2001). L’Europe des régions conviviales est une proposition de « grappe » basée sur les critères au niveau de l’homme, la société et les territoires décrits au chapitre 13. Comme le précise Klaus R. Kunzmann, les raisins de la grappe peuvent avoir des tailles différentes : 32  000 km2 est la taille indicative moyenne pour des régions conviviales allant de 16 000 km2 à 64 000 km2 hors exceptions (voir le tableau 15-12 ci-dessous). Cette taille pourrait être la mesure indicative de la région telle qu’elle est définie par Max Sorres (1952, p.424-425) par cinq éléments : une zone centrale, une zone périphérique de proche banlieue, une zone externe caractérisée par la participation aux rythmes quotidiens de l’activité urbaine, une zone interne de la région urbaine où le contact à la ville n’est ni immédiat, ni journalier et une zone externe « qui trouve sa limite dans la rencontre avec une zone d’influence d’une métropole du même ordre ». On retrouve 5 des 8 processus intra-régionaux décrits dans la figure 13-20 du chapitre 13.H.1.2. (p.422). La « zone externe » souligne l’importance des interactions autour de la « médiatrice » entre deux régions suivant le « diagramme de poids régional » sur l’exemple proposé au chapitre 14.C.1. pour la région « Entre Vosges et Ardennes ».

La proposition des « régions conviviales de l’Union Européenne » répond donc de façon étonnante à l’intuition de Klaus R. Kunzmann et l’esquisse finale de son article « La « banane bleue » est morte ! Vive la « grappe européenne » ! » précité. Les « raisins » peuvent être « petits » (16 000 km2) ou être « grands » (64 000 km2). Dans tous les cas, il existe un seuil bas et un seuil haut de pertinence de l’intuition.

Le seuil bas proposé dans la présente thèse est de 16 000 km2. En effet, sur les 18 régions en dessous de ce seuil, 13 sont des îles. Les cinq restantes sont Hadrian-Lakelands/Hexham [8], Northern Ireland/Belfast, Sydsverige-Sjaelland (Oresund)/Malmö-Copenhague, Région de Murcia/Murcia, Asturias/Oviedo. Leurs surfaces vont de 10 600 à 15 400 km2. Des caractéristiques géographiques et une histoire très forte expliquent ces petites tailles. Toutes ces régions sont en lien avec la mer, qui est une sorte d’agrandissement naturel de ces régions : la mer est un espace économique régional déterminant. L’Alsace, avec ses 8 280 km2 et ses 1,8 millions d’habitants pourrait-elle justifier d’être également une région indépendante ? L’intensité des échanges transfrontaliers semble indiquer un positionnement de région « médiatrice », soit pour être rattachée au Baden-Wurttemberg (ce que l’histoire a actuellement exclu), soit pour être intégré dans l’ensemble « Vosges-Ardennes » (ce qui serait un choix difficile, mais pertinent). Strasbourg a une vocation interrégionale et européenne, non en tant que centre de référence d’une région conviviale, mais en tant qu’agglomération en position « médiane » privilégiée suivant la figure 13-20. Le positionnement privilégié d’agglomérations comme Genève, Bâle, Strasbourg, Charleville-Mézières et même Lille-Roubaix-Tourcoing caractérise un type d’agglomération très différent de celles qui constituent un centre de référence ou participent à un centre de référence polycentrique (Luxembourg, Trèves, Saarbrucken, Epinal). L’exemple réussi du choix de Berne comme centre de référence de la Suisse considérée comme une seule région conviviale éclaire bien ce propos. Le choix de Bern en 1848 est le fruit de plusieurs siècles de négociations. La difficulté est que la conscience politique du peuple suisse (ou des peuples suisses ?) ne va pas encore jusqu’à la conscience d’appartenir à une seule région : la référence reste toujours l’un des 26 cantons.

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Figure 15‑8 : Analyse des surfaces des régions conviviales potentielles de l’Union Européenne

Le seuil haut proposé est de 64 000 km2. Certaines régions peuvent être plus grandes lorsqu’elles sont peu peuplées, ou parce qu’elle forment un seul ensemble politique centralisé. Certaines sont comme « un œuf à deux jaunes » (Andalousie, République Tchèque, Irlande, Övre Norrland, Pohjois-Suomi). Aucune ne dépasse 100 000 km2 (Vistule/Warszawa, 99 092 km2 pour 11 130 000 hab). Au-dessus, se trouvent l’échelle « D » indicative de 512 000 km2 des nations et l’échelle « E » indicative de 8,2 millions de km2 des « régions sous-continentales ». Ces deux échelles correspondent respectivement à « la région spontanée » (Mer du Japon, « triangles » de la mer de Chine du sud, Zone Économique Spéciale de la Chine du Sud, Guangdong) et « la région délibérée » (Mercosur /Alena ; Ansea / Apec ; Viregrad / UE) de Marie-Claude Smout dans son article « La région comme nouvelle communauté imaginaire ? » de 1997 [9]. L’intérêt du chapitre 13 de la présente thèse est de proposer une clarification de la notion de région, et de permettre systématiquement des références à des exemples de territoires comparables, dans un but d’analyse, de comparaison, et d’évaluation des potentialités.

L’approche en région conviviale fait paradoxalement apparaître que plus de 40% des régions sont de « potentialité réelle ». Cela signifie qu’une fois l’échelle indicative adoptée (32 000 km2) chaque « grain » apparaît en interrelation avec tous les autres, avec une cohérence plus forte que lorsque l’attention est portée sur la seule population. Le changement de regard, et l’adoption d’une échelle indicative simplifie les données, permet les comparaisons, introduit les analyses, et révèle des potentialités. La difficulté de ce regard est d’obliger à prendre en compte simultanément la géographie, l’histoire, les territoires, la population. C’est en définitive le corps de l’homme qui est la référence commune : le corps dans ses déplacements quotidiens, hebdomadaires, mensuels. Max Sorre, cité ci-dessus, y fait référence. Alain Motte n’est pas loin de cette définition avec la notion de région urbaine, à partir de celle de Healey [10]. La référence à l’homme et à sa vie quotidienne, qui ne tient généralement pas compte des limites administratives, permettra de découvrir de nouvelles identités à partir du vécu et de l’expérience. La réalité est là, mais les mentalités ne sont pas encore ajustées au vécu. Seulement 20% des régions conviviales auraient à la fois leur contour et leur centre de référence à repenser (potentialité pure). Près d’un tiers des régions proposées sont une addition de frontières existantes. Cette approche de la région est élargie par la notion de « région choisie » définie par Marie-Claude Smouts dans l’article cité ci-dessus : « La région choisie est par définition un espace subjectif. Elle est construite à partir des représentations symboliques opérant la synthèse entre des données immédiates, un passé réinventé, et un futur désiré. Elle dessine un nouvel espace de mobilisation pour l’action : elle offre des ressources, elle légitime des politiques, elle structure des stratégies. Elle constitue un enjeu, d’autant plus fort que la construction symbolique est stimulée par les ambitions bien réelles de quelques-uns pour la capitalisation de ses ressources matérielles et immatérielles » (p.43-44). Cette approche semble être celle que Pierre Calame appelle de ses vœux, loi des définitions administratives ou figées par une tradition révolue.

La réflexion en région conviviale est la prise au sérieux des croquis d’analyses des territoires pertinents, comme par exemple le document du MIIAT commenté au chapitre 14. De tels documents existent pour chaque pays. Les prendre au sérieux conduit à la seule démarche géographique ouverte sur l’avenir, et apte à saisir les potentialités des territoires, briques de base de la gouvernance au XXIème siècle (Calame). Les tableaux d’analyse font apparaître la richesse et la fécondité de la démarche :

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Figure 15‑9 : Analyse des potentialités de régions conviviales de l’Union Européenne

Les régions conviviales se répartissent sur toute l’échelle des densités, révélant celles qui ne sont pas saturées (comme par exemple les 6 régions de plus de 10 millions d’habitants en dessous de 200 habitants par km2 : Cracovie, Pô-Adriatique, Prague, Budapest, Bucarest, Varsovie). La région « Vosges-Ardennes » avec 137 hab/km2 est également loin de la saturation. Par contre, 5 des 14 régions conviviales de plus de 10 million d’habitants en Union Européenne atteignent un seuil de saturation (Londres, Sheffield, Düsseldorf, Amsterdam, Bruxelles).

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Figure 15‑10 : Analyse des densités des régions conviviales potentielles de l’Union Européenne

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Figure 15‑11 : Analyse de la population des régions conviviales potentielles de l’UE

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Figure 15‑12 : Carte des région de niveau NUTS 1 de l’Union Européenne (Source: Eurostat, Numéro de catalogue: KS-RA-07-020-FR-N, 2007)

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Figure 15‑13 : Carte des régions conviviales d’Europe de potentialités pures, hybrides et réelles. Morphogénèse des régions basées sur l’appartenance (sur fond Eurostat).

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Figure 15‑14 : Tableau du nombre de régions NUTS 1, 2 et 3 d’Europe ; Superficies (compris les eaux) et surfaces par Pays. Statistiques Eurostat 2006. En bleu : les régions conviviales

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Notes :

[1] Site internet : www.aer.eu. Pour la cartographie, voir www.geoatlas.com. La carte des région de l’ARE figure en annexe 00a, dans le fichier intitulé : 03-PartieIII_ReorganisationRegions Europe.doc
[2] Site internet d’Eurostat (Conception et cartographie : Violette Brustlein (CNRS/CREDAL). Ils précisent : « Ce fond de carte est destiné à représenter des données statistiques et uniquement à cela. Aucune garantie n’est donnée concernant la précision des contours des entités statistiques et administratives, la localisation des chefs-lieux, l’échelle, les frontières internationales, etc ». Ce fichier a été vérifié suivant la brochure KS-RA-07-020-FR (voir la note suivante).
[3] Régions dans l’Union Européenne, Nomenclature des Unités Territoriales Statistiques, NUTS2006/UE 27 ; Numéro de catalogue: KS-RA-07-020-FR-N, Thème: Statistiques générales et régionales, Collection: Methodologies and working papers, Communautés européennes, 2007, 156 pages. Ce document figure en annexe 14, avec le chemin d’accès suivant : Annexe\Annexe11-Region-Sous-Continent\D2-Europe\Europe-NUTS\NUTS1-NUTS2-NUTS3-CARTES_KS-RA-07-020-FR.pdf. Toutes les cartes en ont été extraites au format TIFF pour permettre un travail cartographique au niveau des NUT2 et NUTS3.
[4] Le fichier est placé en annexe informatique (DVD-ROM) n° 11-Région-Sous-Continent, sous le nom « 00_Regions-Europe_NUTS1-NUTS2_b.xls » avec le chemin d’accès suivant : 00_Annexes\Annexe11-Region-Sous-continent\D2-Europe\Europe-Statistiques\00_Regions-Europe_NUTS1-NUTS2_b.xls. Il est également placé à la suite du texte en annexe ci-après.
[5] Voir l’ensemble des documents et cartes accessibles sur http://gl.berlin-brandenburg.de.
[6] http://ec.europa.eu/comm/eurostat/ramon/nuts/application_regions_fr.html. Il est expliqué : « la NUTS, qui établit une correspondance entre les régions en termes de dimensions, fournit en même temps plusieurs niveaux d’analyse. Ainsi a-t-on considéré, dès 1961, lors de la conférence sur les économies régionales organisée à Bruxelles à l’initiative de la Commission, que le niveau NUTS 2 (régions de base) constituait le cadre généralement utilisé par les États membres pour la mise en œuvre de leurs politiques régionales et que c’était donc à ce niveau que devaient être appréhendés les problèmes régionaux/nationaux, tandis que c’était au niveau NUTS 1 (grandes régions socio-économiques regroupant les régions de base) que devaient être étudiés les problèmes régionaux/communautaires comme « les conséquences de l’union douanière et de l’intégration économique sur des espaces immédiatement inférieurs aux espaces nationaux ». Le niveau NUTS 3, qui définit généralement les régions de dimensions trop restreintes pour permettre des analyses économiques complexes, peut être utilisé pour établir des diagnostics ponctuels ou pour choisir le lieu d’application privilégié d’actions régionales ».
[7] Voir aussi l’article fourni en annexe00b de Klaus R. Kunzmann intitulé « La « banane bleue » est morte ! Vive la « Grappe européenne » ! Cet article de 4 p. reproduit le dessin de l’intuition d’une « europe des régions » avec un ensemble d’une quarantaine de cercles de la taille indicative de 32 000 km2, parfois plus petis, parfois plus grands, mais toujours dans cette échelle de cohérence.
« Une région urbaine est une aire dans laquelle se déroulent les interactions de la vie quotidienne et des activités économiques, interactions qui se traduisent par des relations en matière de réseaux de transports et d’équipements, de marchés fonciers et du travail. Cette aire ne correspond généralement pas aux limites institutionnelles traditionnelles ».
[8] Les régions sont indiquées par leur nom général et leur centre de référence. Un nom ou un centre de référence proposé est en italique, un nom ou un centre de référence existant est en caractères droits.
[9] Patrick La Galès, Christian Lequesne, Les paradoxes des régions en Europe, Éd. La Découverte & Syros, Paris, 1997, 302 p. L’article de Marie-Claude Smouts « La région comme nouvelle communauté imaginaire » est aux pages 37-46.
[10] Alain Motte, « 4èmes rencontres internationales en urbanisme » , Grenoble, Vendredi 8 février 2008. Il explique l’émergence d’« Une nouvelle échelle de planification : la région urbaine (Healey) : Une région urbaine est une aire dans laquelle se déroulent les interactions de la vie quotidienne et des activités économiques, interactions qui se traduisent par des relations en matière de réseaux de transports et d’équipements, de marchés fonciers et du travail. Cette aire ne correspond généralement pas aux limites institutionnelles traditionnelles ».
Adresse internet : iug.xtek.fr/index2.php?special=fichier_page&id=91

14.C. Émergence « Vosges-Ardennes »

14.C. L’émergence de la région conviviale « Entre Vosges et Ardennes »

Les notions de potentialité pure, hybride et réelle sont des applications directes en géographie des notions processives. La potentialité générale caractérise un ordre général des objets éternels (ou formes) qui n’a pas encore fait ingression (qui n’est pas encore appliqué) à une entité particulière : il s’agit ici de la « région conviviale » considérée dans sa généralité, avec ses critères énumérés au chapitre 13. La potentialité réelle est un ordre particulier à l’entité considérée : il s’agit ici de la région « Entre Vosges et Ardennes ». La potentialité réelle provient d’un certain nombre de perspectives identifiées et/ou de décisions prises quant à la mise en ordre de l’entité potentielle au regard de la potentialité générale pertinente.

14.C.1. Phase a : (ap)préhension globale de la région potentielle « Entre Vosges et Ardennes »

La carte qui suit a pour but de montrer la pertinence de la région « Entre Vosges et Ardennes » au regard des régions limitrophes fortement constituées, de leur taille, et de la taille de « l’espace en creux » restant entre le massif des Vosges et le massif des Ardennes.

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Figure 14‑9 : Le « diagramme de poids régional ». Applications des cercles de comparaison de 32 000 km2 aux régions déjà fortement constituées autour de la région « Entre Vosges et Ardennes » (Cartographie P. Vaillant)

Le polygone vert est construit en prenant la tangente médiane de l’axe qui lie la capitale régionale considérée et le pôle fédérateur de la région considérée, qui a été fixé entre Nancy et Metz au lieu du pôle d’échange potentiel « Louvigny-Vandières » ou « Mardigny », du nom de la commune situé sur la côte de Moselle (voir figure 14-16). L’intérêt de ce polygone est de fournir une appréciation de la taille et du « poids » de la région potentielle en terme de centre de gravité, de distance entre villes, d’éloignement des pôles importants, d’infrastructures principales de transport, …

Le pointillé à l’est de la région parisienne correspond au pointillé présent sur le schéma du SESGAR Lorraine. Son rayon est de 140 km. Il montre la forte attractivité de Paris au regard de l’importance de sa population. Il met en évidence l’orientation de Reims, Châlons-en-Champagne, Vitry-sur-Seine, Troyes et Auxerre vers Paris. En termes de géographie physique, il s’agit du XXX (deuxième anneau du bassin versant, le premier anneau étant plus tourné vers chacune des régions limitrophes). Le deuxième cercle de pointillé, au Nord de la région « Entre Vosges et Ardennes » montre que les Ardennes sont orientées plutôt vers le Luxembourg que vers la Belgique ou l’Allemagne.

On remarquera que la distance entre les centres régionaux considérés sont de l’ordre de 160 à 190 km, sauf entre Paris/Dijon, Stuttgart/Bern et Lyon/Bern où elles sont de l’ordre de 240 km, à cause de la taille du bassin parisien vers l’Est pour Paris/Dijon, et de l’obstacle physique de la Forêt-Noire pour Stuttgart/Bern et du jura Suisse pour Lyon/Bern.

La carte fait clairement apparaître le positionnement particulier de l’Alsace, en regard du Baden-Wurttemberg. Le Rhin de Mannheim à Bâle (limite du Rhin navigable) a toujours constitué une frontière entre deux rives très différentes (Juilliard, 1974). D’autre part, comme il est précisé ci-avant, la rive allemande a clairement opté en 1951 par référendum pour l’unité du Bade-Wurtemberg . Si l’Alsace n’était pas fédérée (tout en gardant son identité) à l’ensemble « Entre Vosges et Ardennes », elle ne pourrait pas « faire le poids » et se développer autant qu’au sein d’une région conviviale dialoguant à égalité avec ses huit voisins.

La région « Entre Vosges et Ardennes » proposée est indiquée en vert sur la figure 14-10 page 450. Le Luxembourg belge et la partie de la région Rheinland-Pfalz, proposés par SarLorLux+ comme partie intégrante de cet ensemble, sont indiqués en vert pâle, car ces territoires posent des questions plus délicates pour leur rattachement : la Wallonie est en conflit avec les Flandres, et l’insertion du Luxembourg belge dans une entité territoriale voisine pourrait l’affaiblir, et compromettre la recherche d’unité de la Belgique. Pour la partie sud de Rheinland-Pfalz, une concertation avec la population apparaît nécessaire pour susciter et vérifier une adhésion à une nouvelle organisation politique, ceci d’autant plus que cet ensemble territorial est clairement dans l’attraction directe de son centre de référence, Mainz et de la grande ville de Frankfurt.

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Figure 14‑10 : Applications des cercles de comparaison de 32 000 km2 : calcul des principales distances (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan SESGAR)

14.C.2. Phase b : Potentialité pure : émergence d’une région

Rappelons que les potentialités pures ne sont pas des « idées abstraites » coupées du réel mais des réalités ontologiques qui caractérisent réellement les entités considérées. La potentialité d’existence de la région « Entre Vosges et Ardennes » est exprimée dans les travaux de la MIIAT  pour le Grand-Est français. Le Grand-Est est une entité administrative d’étude et de regroupement des statistiques. Le rapport d’Octobre 2001 de la MIIAT sur Les principaux enjeux d’une politique coordonnée au sein de l’interrégion exprime clairement que l’interrégion, en fait « est composée par plusieurs systèmes ayant chacun leurs orientations propres et qui se juxtaposent sans complémentarités fonctionnelles bien définies ». Le rapport exprime alors la nécessité de regrouper les informations suivant des ensembles territoriaux cohérents, pour que ces statistiques aient un sens. Ils proposent alors la carte reproduite ci-après. Sur cette carte ont été superposés les cercles indicatifs de 32 000 km2 (rayon approximatif de 100 km) et les cercles pointillés de 64 000 km2 (approximativement 140 km de rayon). La carte de ces systèmes correspond … aux régions conviviales telles que définies ci-dessus tant pour l’Ile de France, la Bourgogne que pour le quadrilatère Est (Lorraine et Alsace ensemble, en lien étroit au Luxembourg et la Sarre). Alsace et Lorraine sont séparées … mais de la même couleur, ce qui exprime une forte identité respective, dans le même ensemble territorial. La Bourgogne/Franche-Comté est qualifiée d’espace intermédiaire. Il est laissé en blanc, signe de « non-existence » … pourtant bien identifié (les autres couleurs s’arrêtent à la limite de la Bourgogne). La revue Géographique de l’Est [1] précise les spécificités de cette autre « région en creux ».

Comme pour le MIIAT, la dénomination de Grand-Est n’a donc pas de signification géographique dans la démarche de la présente thèse. Raymond Woesner (2004) fait une analyse remarquable de cette situation. Un des enjeux de la notion de région conviviale de la présente thèse est de contribuer à la préparation de la recomposition macroterritoriale en ensembles interrégionaux [2] jugée nécessaire par ces acteurs.

14.C.3. Phase c : Potentialité hybride : une région européenne modèle

La potentialité réelle est le contraste entre la potentialité générale et la réalité actuelle de la région. Elle est principalement constituée :

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Figure 14‑11 : Distinction des grands ensembles régionaux selon la MIADT (2003) avec la superposition des cercles d’échelle indicative « C » des 32 000 km2

1/ de l’ensemble des aires d’étude actuelles (Grande Région, SaarLorLux+, Quatropôle, réseaux de villes, Eurodistricts, Agglomérations transfrontalières, GLCT, …).

2/ de l’ensemble des propositions pour la constitution d’un pôle de transport cohérent, par la connexion TGV au Métrolor (connexion à Vandières).

Les acteurs de la région « Entre Vosges et Ardennes :

La Grande Région :

La Grande Région, située au cœur de l’Europe, occupe une superficie de 65 000 km2 et compte 11,2 millions d’habitants (3% de la population totale de l’Europe des 15). La Grande Région regroupe les régions suivantes :

  • la Sarre et la Rhénanie-Palatinat en Allemagne,
  • la Lorraine en France,
  • la Région wallonne et les communautés française et allemande en Belgique,
  • le Grand-Duché de Luxembourg.

Le site de la Grande Région, http://www.granderegion.net explique bien les origines de cette région dont les éléments ont toujours été associés au cours de l’histoire, même si leur contour ne correspond plus aux frontières administratives actuelles fixées seulement aux XIXème et XXème siècles.

Depuis 1995, se tiennent régulièrement tous les 18 mois des sommets de la Grande Région. Ces rencontres au plus haut niveau politique ont pour but de donner de nouvelles impulsions à la coopération transfrontalière et interrégionale au sein de la Grande Région. Chaque Sommet est consacré à un thème principal et donne lieu à des résolutions à mettre conjointement en œuvre.

Ce découpage a le mérite de faire exister un territoire cohérent entre quatre pays. Mais il ne résout pas les interfaces avec les autres régions conviviales, avec la création du nouveau contour correspondant, et une gouvernance appropriée. En outre, cette réflexion côté français n’inclut pas l’Alsace et le parcours français de la Meuse.

SaarLorLux+ asbl.

Les membres de l’association communale transfrontalière COMREGIO, créée en 1988, veulent consolider et renforcer leur coopération. Conscients des avantages qui résultent de la coopération transfrontalière, ils décident la création de l’EuRegio SaarLorLux+ asbl. en tant qu’association d’intérêt de public de droit luxembourgeois, constituée en date du 15 février 1995. Son siège social est Luxembourg-Ville.

Le « Groupe interrégional Saar-Lor-Lux » constitué en 2003 au sein du Comité des Régions auprès de l’Union européenne se concerte sur les questions importantes concernant la Grande Région.

SaarLorLux + s’approche le plus de l’ensemble Vosges-Ardennes défini juste ci-dessus. Mais l’Alsace est ignorée, et l’entité écologique de la Meuse n’est pas prise en compte.

La population est de 5,2 millions d’habitants avec une densité de population moyenne de 124 hab./km².

La Région Lorraine

La Région Lorraine s’est dotée d’un plan d’aménagement du territoire nommé l’OREAM Lorraine (Organisme Régional d’Étude et d’Aménagement de la Métropole Lorraine) dans les années 1970. Ce plan incluait déjà l’ensemble des liens avec le Luxembourg et la Sarre. Il prévoyait un centre fédérateur entre Nancy et Metz, vers Pont-à-Mousson. Mais Metz et Nancy sont restées rivales, ou plutôt indifférentes l’une à l’autre. Mais un outil remarquable est né à Pont-à-Mousson de ce programme : l’EPF Lorraine (Établissement Public Foncier de Lorraine, anciennement EPML). Cet outil prévu pour le traitement des friches industrielles traite actuellement tous les espaces dégradés de la région Lorraine, avec une couverture territoriale qui est devenue celle de la région. Les méthodologies développées peuvent permettre de traiter d’autres thématiques régionales. Cette méthodologie pour rendre à leurs territoires leur attractivité, intitulée TCFE (Territoires en Conversion à Forts Enjeux) est une forme de mise en œuvre du trialogue par la recherche d’une vision du territoire en concertation avec les acteurs et en vue de décliner des projets cohérents et pertinents entre eux.

Le Conseil Économique et Social de la Région Lorraine à travers la publication des Tableaux d’une exploration : la Lorraine en 2025 a proposé, sur la base d’un scénario au fil de l’eau 3 variantes. La deuxième est le scénario « Aire métropolitaine intégrée : 2025 : La Métropole Lorraine, enfin une réalité par la force des choses ». Les 5 facteurs principaux nommés (p.91) sont le développement de l’espace central autour des activités logistiques à forte valeur ajoutée, appuyées sur le TGV, l’aéroport de Metz-Nancy-Lorraine et les nouvelles liaisons routières, le renforcement du transport des personnes entre les villes, l’existence d’un réseau d’Universités, l’accueil de fonctions métropolitaines supérieures à fort rayonnement européen, des politiques culturelles, touristiques et sportives appuyées sur les complémentarités des équipements des deux villes. Ces 5 facteurs appuient la proposition concrète que nous formulons plus loin.

La Région Alsace

Malgré les évidentes différences avec la Lorraine, cette région fonctionne de fait avec l’ensemble Vosges-Ardennes : la laisser à part n’a pas de sens. Une unité est à trouver qui intègre les fortes différences. Cette unité devient une exigence d’articulation des différentes échelles de territoire sur le principe de la subsidiarité active.

Il manque à l’Alsace un outil tel que l’EPF Lorraine, et sa mise à l’étude pourrait être fructueuse.

Le land de Sarre

Pourquoi citer ici cet acteur ? La raison est son grand dynamisme pour trouver des solutions à l’étroitesse de son territoire (notamment à travers la constitution de l’Agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de près d’un million d’habitants), et un débouché à ses potentialités « qui dépassent le territoire »[3]. Notre description ne serait pas complète sans mentionner les réseaux de ville : ils sont au nombre de 7 à l’ouest des Vosges, sans les réseaux alsaciens.

Qu’est-ce que QuattroPole ?

Le « Pôle de Communication Luxembourg, Metz, Sarrebruck, Trèves », en abrégé « QuattroPole », est un réseau de villes transfrontalier, dont l’objectif est de renforcer la valeur économique de la région. Ses thèmes sont essentiellement l’amélioration des infrastructures de télécommunication et les nouveaux médias, mais aussi d’autres thèmes de la coopération transfrontalière interrégionale.

Vision citoyenne d’un administrateur régional

Des initiatives citoyennes, comme celle de Patrick Thull [4] sont à souligner. Cet énarque, Directeur Général de la Région Lorraine, a proposé, sur la base de la Grande Région élargie à l’Alsace et au Grand-Est, de dénommer cet ensemble « Le Lothier » par référence à la Lotharingie qui a existé du temps du partage de l’Europe par Charlemagne avec pour capitale Luxembourg.

Sa vision culmine dans la proposition d’accueil des Jeux Olympiques d’été de 2048. « Comment penser le monde si on ne sait pas le rêver ? » conclue-t-il son ouvrage Demain, La Lorraine [5].

Mais cette région vaste qu’il définit, le Lothier, présente du point de vue des régions conviviales la même limite que la grande région : elle ne tient pas compte de l’articulation des régions entre elles. En tenant compte des régions voisines et de leur cohérence respective, on retrouve notre espace Vosges-Ardennes, et la capitale en serait plutôt Metz, même si ensuite certaines institutions peuvent également être réparties entre les autres pôles importants.

Les habitants-usagers-citoyens

Le développement de cette vision est probablement le signe que la création d’une région compétitive pourrait être le fruit d’initiatives citoyennes, dans une gouvernance ascendante, et non plus descendante. Cela suppose le développement d’une culture du débat, non plus pour revendiquer ou s’opposer, mais pour construire, aux différentes échelles : locale (125 km2…) agglomération ou pays (2 000 km2) ou région (32 000 km2 …). Le territoire est la brique de base de la gouvernance (P.Calame).

Richesse et limites des approches actuelles

Plusieurs éléments surprennent le lecteur de tous les travaux des acteurs cités. Ces éléments concernent ce qui est exprimé et ce qui est omis. L’expression est dynamique, très documentée, ambitieuse (« devenir une région européenne modèle pour d’autres régions d’Europe » [6], et constituer un laboratoire qui pourrait se concentrer sur « les conflits culturels existant en Europe et dans le monde » [7]). On retrouve les mêmes ambitions pour la constitution de l’Agglomération de Sarrebrück-Moselle Est [8] que pour la « Grande Région » et l’association SarLorLux+ [9]. L’ambition exprimée semble quelque peu contradictoire avec la volonté de ne pas créer de structure « de plus », et réserver à un plus lointain avenir la participation citoyenne [10], tout en donnant immédiatement « un signal fort de volonté commune» [11]. Ce qui est omis concerne les relations interrégionales, la définition du périmètre permettant de connaître « l’intérieur » et « l’extérieur », la place de l’Alsace dans la réflexion, et la place du Nord du département de Champagne-Ardenne faisant partie du même bassin hydrologique. Les deux cartes présentées ont l’une un dégradé de couleur semblant dessiner le contour de SarLorLux+ (p.3) et l’autre le périmètre de SaarLorLux+ (p.48). L’Alsace et le Nord de Champagne-Ardenne sont absentes des deux cartes.

La « Grande Région » proposée semble donc :

  • d’un côté trop grande : est-il vraiment pensable d’affaiblir la Belgique en intégrant sa moitié Est dans une autre région ? La partie rhénane de Rheinland-Pfalz n’appartient-elle pas à « la mégalopole rhénane », ce que prend en compte le tracé de SaarLorLux+ ? Le détachement du sud de Rheinland-Pfalz correspond-il vraiment au souhait de la population d’adhérer à une nouvelle région d’avenir orientée vers le Luxembourg, la Sarre et la France ?
  • d’un autre côté trop petite : que devient l’Alsace ? Depuis le choix par référendum du rattachement de la rive droite du Rhin au Baden-Wurttemberg, il n’est plus envisageable (pour une raison historique, et non géographique) que l’Alsace soit incluse dans un ensemble allemand. Sa vocation n’est-elle pas dès lors de contribuer avec son identité propre à la nouvelle région pressentie ? La notion de « région modèle européenne » exprime fortement plus d’une dizaine de fois que la grande nouveauté est « la réalisation d’une synthèse créatrice d’unité dans la diversité, à un niveau d’identité nouveau »[12]. L’intégration de l’Alsace, qui sans cela resterait un « isolat » trop petit pour constituer une région, ne fait-elle pas partie de l’exemplarité à montrer ? Ne serait-ce pas là l’audace d’aller au bout de l’unité dans la différence ? En l’absence d’intégration de l’Alsace, comment parler de relations interrégionales ? Où seraient « l’intérieur » et « l’extérieur » ?
  • En dernier lieu, le Nord de la Champagne-Ardenne n’a-t-il pas la « vocation géographique » de faire partie de cet ensemble, de par son appartenance au bassin versant de la Meuse dans le prolongement de la partie déjà incluse ?

Il est exprimé dans la publication Vision d’avenir 2020 (2003) l’importance du « développement d’une identité intérieure » [13]. Mais intérieure à quoi ? Où est l’extérieur ? A propos de la création d’un centre de recherche interculturelle, il est évoqué « l’unicité interculturelle de cette région charnière », et l’importance de le faire connaître « à l’extérieur » [14]. Plus loin, il est évoqué le passage du rôle de point de jonction à « une réelle interface au cœur de l’Europe » [15]. Une interface suppose deux faces : une face intérieure, une face extérieure : on revient à la question d’un « dedans » et d’un « dehors », d’une « clôture qui permet l’ouverture », d’une « membrane » qui permet à un « cœur de région » de vivre et à des relations extérieures de se tisser. L’expression de « synthèse créatrice d’unité dans la diversité, à un niveau d’identité nouveau » est frappante par sa conjugaison des trois premières obligations catégoriales présentées en partie II : La catégorie d’obligation de l’unité subjective (CO1), la catégorie d’obligation de l’identité objective (CO2) et la catégorie d’obligation de la diversité objective (CO3). Le constat est ici d’une pertinence de ces catégories « dans la pratique », au cœur d’un message à transmettre aux citoyens d’une société régionale en émergence.

Après avoir présenté plus en détail une synthèse de la vision de la « Grande Région », cette vision sera discutée au regard des questions qui viennent d’être posées, et il sera esquissé des propositions pour définir un « intérieur », un « extérieur » et un centre. Ces propositions chercheront un ajustement en conséquence du programme de Vision d’avenir 2020 et de sa stratégie de réalisation.

Présentation de la vision de la Grande Région :

Le but du document Vision d’avenir 2020 est d’exprimer le fort potentiel de la région dans différents domaines, pour « enthousiasmer les populations de la Grande Région » [16], et contribuer au « désir de former une communauté » [17]. Ce désir est le germe sur lequel pourra se penser, se réaliser une stratégie, des actions, et s’anticiper « la future architecture de la Grande Région » [18] et la « future structure institutionnelle » [19]. Il est exprimé la volonté de ne pas créer de « suprastructure » [20], bien que le programme des établissements nécessaires pour assurer les coordinations soit bien détaillé, et qu’il existe un budget propre pour « financer les structures et les projets communs » [21]. Le but semble ici de ne pas effrayer les citoyens par une organisation coûteuse, mais au contraire de « parvenir à établir l’esprit communautaire » [22] et tracer un chemin qui ne « sera praticable que s’il passe par le cœur des gens » [23].

L’encart qui suit liste les ambitieux éléments de programme de ce qui « aura pu être réalisé d’ici 2020 » (le texte nous projette en effet en 2020, pour susciter l’adhésion au projet).

Programme des établissements nécessaires à la Grande Région, présenté dans Vision d’avenir 2020 (2003) :

– p.13b : Création d’une Maison interrégionale des cultures, incluant une Agence interrégionale pour la culture et le multilinguisme.

– p.25c : Création d’un Institut supérieur de formation pour les cadres supérieurs européens, visant à préparer les candidats aux postes à haute responsabilité dans les domaines de la politique européenne, de l’économie, de l’administration et de la justice.

– p.26a : Un Centre interrégional pour la recherche scientifique et les études interculturelles dans les régions frontalières s’appliquant à la Grande Région et d’autres régions de l’Union Européenne, avec un département « études interculturelles » pour contribuer à la résolution des conflits en Europe et dans le monde.

– p.26b : Un Institut de recherche en planification stratégique à long terme assurant un rôle international.

– p.26c : Un lieu de transfert de connaissances et de Clustermanagement international chargé de présenter le potentiel global de la Grande Région dans le domaine de la recherche

– p.27b : Un Observatoire interrégional de prospective appliquant les recommandations internationales, européennes et nationales en terme de prospection et de « research foresight »

– p.32c : Création de Plateformes d’informations intégrées permettant la réalisation d’un site Internet sur l’économie, la recherche, le marché de l’emploi, la situation sociale, les formations, le tourisme, la culture et les loisirs.

– p.33a : Création d’un Parc commercial transfrontalier et d’un Centre d’innovation interrégional pour les petites et moyennes entreprises qui se prolongeraient dans deux réseaux : un « Réseau de médiateurs d’économie », et un « Réseau de coopération interrégional et interdisciplinaire » réunissant les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises .

– p.34e : Mise en place d’un Institut de transfert du savoir et de gestion interrégionale des systèmes productifs.

– p.39c : Un Centre d’Information sociale (qui renseigne sur les offres et les institutions). Un Sommet annuel de la jeunesse sera organisé chaque année.

– p.37b : L’Académie transfrontalière des Métiers sociaux permet d’intervenir partout.

– p.30a & p.44 : Les infrastructures assurant « un réseau interrégional de transports publics performant et un raccordement à présent sans faille aux axes de transport majeurs européens » :

– Une Ligne Grande Vitesse (LGV) Est-Ouest Paris-Strasbourg,

– Une LGV Nord-Sud entre le sud de l’Angleterre-Bruxelles-Strasbourg-Méditerranée prévue il y a des années par la Commission Européenne.

– Un complément du réseau autoroutier,

– Le canal Moselle-Saône à grand gabarit,

– Un grand Aéroport interrégional et international sur un site approprié de la Grande Région, qui coordonne le potentiel des aéroports de Luxembourg-Findel, Bitburg, Frankfurt-Hahn, Zweibrücken, Sarrebrück-Entzheim et Nancy-Metz avec des rapports privilégiés avec les aéroports de Bruxelles, Paris et Frankfurt.

– p.45d : Création d’un Groupement de coopération transfrontalière pour les transports en commun sur la base des Accords de Karlsruhe ou des Accords de Mayence.

– p.46b : Création d’un Centre de trafic de marchandises intégré avec services logistiques incluant le trafic fluvial sur la Moselle, et une Académie européenne de transport et de logistique.

– p.57d : Une Maison de la Grande Région qui regrouperait tous les organes de la coopération interrégionale.

– Articulation harmonieuse avec les infrastructures européennes existantes : Cour européenne de justice, Administration parlementaire européenne, Académie européenne de droit, Cour européenne des comptes, Banque européenne d’investissement, proximité des villes de Bruxelles et de Strasbourg.

Figure 14‑12 : Programme des établissements nécessaires à la Grande Région, présenté dans Vision d’avenir 2020 (2003)

Tel qu’il est formulé, ce programme ressemble quasiment à celui d’un centre de référence non pas seulement pour la « Grande Région », mais pour devenir une « région symbole» de l’Europe. Il est vrai que l’Europe a plusieurs centres entre Bruxelles et Strasbourg, et ses élus sont en quelque sorte des itinérants entre ces deux pôles : ils sont trois semaines par mois à Bruxelles, et une semaine par mois à Strasbourg. On comprend dès lors l’importance d’une liaison ferroviaire rapide entre Bruxelles et Strasbourg. Au centre de cette liaison se trouve le sillon mosellan de Luxembourg à Metz. L’idée d’un centre de référence pour l’Europe n’est-elle pas sans pertinence ? L’idée d’un centre de référence d’une région européenne exemplaire qui assume simultanément des fonctions européennes manquantes à l’heure actuelle n’est pas sans attrait.

L’ambiguïté est entretenue par la volonté d’être une « région modèle », et par la notion même de « région de régions ». Si une région conviviale cohérente est à l’échelle indicative des 32 000 km2, ne faudrait-il pas réserver le terme de « région européenne » à cette échelle, pour mieux communiquer avec les citoyens, gagner en clarté dans les débats, et permettre l’adhésion au projet ? L’impression reste sinon d’un étage de plus dans les institutions, à l’instar des intercommunalités françaises, sans implication des citoyens, ce qui réduit le sentiment de légitimité de leur part, et affaiblit le sentiment d’appartenance à une même communauté.

Le but de ce programme est de résoudre les nombreux problèmes de coordination actuels. Ces problèmes sont listés dans le document, presque à chaque page, et chaque élément de programme répond aux problèmes précis rencontrés actuellement.

Discussion du document Vision d’Avenir 2020

Un débat sur le document est difficile sans avoir au préalable discuté la question du périmètre (frontières « poreuses », limites, lisière, « membrane » ou contour) et d’un centre de référence.

Les éléments incontestables de la région proposée, compte tenu du poids des régions existantes présentées ci-dessus, sont la Lorraine, l’Alsace (qui ne pourra jamais faire partie du Bade-Wurtemberg et est trop petite pour constituer une région indépendante), le Luxembourg et la Sarre. Les territoires sur lesquels un débat peut s’ouvrir est le Luxembourg belge, le Nord du département de Champagne-Ardenne, et le sud de Rheinland-Pfalz.

Il est choisi ici pour la suite de la réflexion d’intégrer ces territoires, sachant que la question du choix des populations concernées sera décisive pour décider de leur région d’appartenance. Ce sont des territoires « médians », placés sur une médiatrice. La dénomination proposée pour cette région conviviale en émergence est « Entre Vosges et Ardennes » ou, de façon plus brève et claire « Vosges-Ardennes ». En effet, la première dénomination semble ne pas tenir compte de l’Alsace qui n’est pas « entre Vosges et Ardennes » alors que tout l’intérêt de la région conviviale modèle proposée est de créer un territoire unifié comprenant à la fois l’Alsace et la Lorraine.

Le centre de référence peut être Luxembourg, Metz ou Nancy. Si le choix de Luxembourg peut être pertinent sur le territoire de la Grand Région, il ne l’est plus sur le territoire ajusté aux entités précitées. C’est donc entre Nancy et Metz que le choix se pose. L’opportunité de réaliser la gare d’interconnexion du TGV sur le sillon mosellan à Vandières (programmée pour 2013) rend pertinent le projet de réaliser un centre de référence au lieu même du pôle d’échange. La localisation entre Nancy et Metz d’un centre de référence a déjà été défendue depuis les travaux de l’Organisation Régionale de l’Aire Métropolitaine (OREAM) en 1970. Malgré son abandon officiel en 1991, de nombreux rapports reprennent cette idée et démontrent sa pertinence. Citons par exemple les travaux d’A.Antunes pour le Conseil Économique et Social (CES), et de Mme Roland-May en 1999, ainsi que la Revue Géographique de l’Est de 2004. Compte tenu de la farouche opposition de Vandières à tout développement dans la vallée, l’existence du Parc Naturel de Lorraine, le centre d’échange pourrait se développer entre l’aéroport, la gare actuelle de Cheminot et le village de Mardigny, de part et d’autre de l’autoroute. C’est ce scénario qui est développé.

Au niveau du programme, les projets suivants pourraient être discutés  :

  • Le projet de ligne de fret Londres-Dunkerque-Valenciennes-Metz-Strasbourg, empruntant la voie industrielle déjà équipée pour les besoins de la métallurgie.
  • La desserte en France des zones rurales déshéritées, en s’inspirant de la pratique du maillage régulier des autoroutes allemandes.
  • La connexion des TGV et TER à Vandières, et la connexion Paris-Vandières-Sarrebruck.

Pour réaliser ce programme ambitieux et résoudre les nombreux problèmes de coordination qui sont cités tout au long de l’ouvrage, il semble pertinent de proposer qu’ils soient réalisés dans un lieu unique, au Centre de référence de la région. Ce choix permettrait à la fois d’assurer la coordination, de donner un signal fort, de permettre une cohérence régionale globale. L’ambiguïté du document sur la notion de région liée à son ambition d’être une « région modèle européenne » peut être une source de créativité pour aller plus avant dans la réflexion vers une Europe des régions.

  • Les cinq agences pressenties (multilinguisme et culture, science et recherche, marketing touristique, économie et emploi, transports) pourraient être intégrées sur la base de la même structure dans un programme d’ensemble pour l’Europe. La structure proposée pourrait comprendre en synthèse les éléments du tableau qui suit. Le programme qui suit est un développement par l’auteur en fonction des éléments précités d’un schéma déjà présenté par William Twitchett dans le cadre des ateliers de l’association Terre & Cité (Arras) en 2006 et 2007. La documentation de la présente thèse vient en quelque sorte appuyer, étayer, conforter l’intuition et les schémas détaillés de W.Twitchett. On observe que cette intuition vient répondre à un ensemble de questions posées par les élus de la Grande région.

Proposition de programme pour le Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes » :

Le symbole fort souhaité par les élus pourrait avoir pour thème l’écologie :
1- La tour écologique : un symbole fort pour la région conviviale et l’Europe des régions conviviales

Les établissements de coordination interrégionale et les agences suivants :
2- Maison de la région « Entre Vosges et Ardennes » et mairie de la nouvelle collectivité
3- Culture, multilinguisme et religions
4- Science et recherche
5- Tourisme, patrimoine et sport
6- Économie et emploi
7- Transports

Le site pourrait évoquer les futures institutions et outil d’administration pour l’Europe et prévoir des places de rencontres pour les citoyens et les enfants. Tout le site haut de la colline pourrait ainsi être un espace de préfiguration d’une Europe des régions, et un lieu symbolique de rassemblement des personnes autour d’un certain nombre de thèmes énumérés ci-après :
8- Lieu de la Présidence
9- Espace du Premier Ministre
10- Lieu de l’Assemblée des régions d’Europe
11- Lieu des Forces armées
12- Lieu des Affaires étrangères
13- Lieu de la Cour suprême
14- Lieu du Sénat des nations
15- Place du peuple
16- Relais des institutions existantes (Parlement de Strasbourg, Banque européenne de Frankfurt, etc.)

Le site inviterait ainsi à mûrir le sentiment d’appartenance à la région conviviale « Vosges-Ardennes » et le sentiment d’appartenance à une Europe des régions conviviales, une « Confédération des Régions Européennes ».

  • Les infrastructures :

17- Aéroport interrégional et international
18- TGVa : Gare d’interconnexion de Vandières
19- TGVb : Gare de Vigny
20- TGVc : Gare de Louvigny
Dans ce territoire qui articule nature et culture européenne, l’accueil des jeux olympiques de 2048 selon la suggestion de Patrick Thull pourrait devenir une réalité, sous les 3 rubriques suivantes :

21- Zones sportives en vue des jeux olympiques :

  • 21a- Sports aquatiques
  • 21b- Terrains de sport
  • 21c- Village Olympique

Figure 14‑13 : Proposition de programme pour le Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes ».

La potentialité du Pôle de transport de Louvigny-Vandières est de pouvoir accueillir les établissements nécessaires à la région «  Vosges-Ardennes », et vise à préfigurer une Europe de régions conviviales potentielles. Le site est dimensionné pour être un espace symbolique de rassemblement régional et européen. Il est également dimensionné pour pouvoir éventuellement passer du symbole à la réalisation, dans une phase plus lointaine (mais anticipée).

14.C.4.Phase d : Choix, décisions, réalisations pour arriver à satisfaction

Il s’agit des prochains pas possibles à faire, ou des décisions à prendre pour concrétiser la(es) proposition(s) jugée(s) les plus pertinentes.

Le « raisonnement multiscalaire » est la description technique de phénomènes liés à plusieurs échelles. C’est la notion de subsidiarité active (le fait de traiter un problème à l’échelle adéquate) qui permet de comprendre et de donner du sens à leur articulation.

Le « raisonnement multiscalaire », présenté ci-contre, correspond exactement aux cinq échelles indicatives B, C, D, E, F du chapitre 13. L’exemple présenté de la plantation est très concret, Ces échelles n’ont leur pertinence que liées au corps social de l’homme (et ses prolongements technologiques), avec des échelles indicatives précises, utilisable sur l’ensemble de la planète. En effet, la « région », sans autre précision peut être un « pays canton » (env. 125 km2) ou un « pays arrondissement », (env. 2 000 km2) ou un sous-continent (8,2 millions de km2) et rarement dans le grand public la région conviviale (env. 32 000 km2).

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Figure 14‑14 : Le raisonnement multiscalaire (source.: A.M. Gerin-Grataloup, 2006)

La même remarque peut être faite pour la nation : près de 40 nations ont une échelle inférieure à 32 000km2, plus de 40 nations ont la taille d’une région conviviale (échelle C), d’autres la taille indicative de la France (échelle E) voire d’un sous-continent (Échelle E) : le chapitre A7.C. montre cela en détail. Il n’apparaît donc pas pertinent de raisonner sans se référer à une échelle indicative.

En ce qui concerne la région « Entre Vosges et Ardennes », ces échelles ont du sens :

L’échelle « A » indicative de 125 km2 correspond aux Communautés Urbaines de Strasbourg, Nancy, Metz, Thionville et Sarreguemines-Confluences, à la ville de Luxembourg, au Pôle Européen de Développement (PED), à l’aire d’attraction immédiate des petites et moyennes villes (Communauté des communes du Lunévillois, etc.) et aux Kreisfreistädte allemandes (Zweibrücken, Pirmasens, Trier …).

L’échelle « B » indicative de 2 000 km2 correspond aux pays de Luxembourg et Saarland, à la région NUTS 2 du Luxembourg Belge, de Trier, aux Pays de la Déodacie, du Lunévillois, de Remiremont et de ses vallées, des Vosges centrales (Epinal), de l’Ouest vosgien (Neufchâteau), de Verdun, de Bar-le-Duc, du Saulnois, etc.

L’examen des cartes montre que les NUTS 3 ont une taille intermédiaire entre l’échelle « A » et « B » en Allemagne et en Belgique, et sont à l’échelle du département en France (les NUTS 2 sont les régions). Cette grande confusion de tailles et de dénominations techniques sur des réalités différentes rend très difficile une clarté de vue et de cœur du citoyen, en vue d’approfondir son appartenance à sa région de vie. La distinction des trois échelles « A », « B », « C » peut aider à l’analyse, la comparaison et la prospective. La subsidiarité active, qui motive l’émergence de nouvelles régions, se met en place entre des échelles de territoire : la vie quotidienne se constitue en grande partie indépendamment des limites administratives, et parfois sur les limites elle-même. Ces échelles de subsidiarité active sont présentées dans le tableau qui suit

A gauche est présenté le territoire, et à droite est présenté le processus d’émergence du territoire à chaque échelle, l’exemple étant centré sur le centre de référence proposé, qui concernent simultanément les trois échelles.Cet exemple choisi souhaite être démonstratif pour tout autre exemple de la région, rural comme le Lunévillois, ou urbain mélé de nature comme la Moselle-Est. A l’échelle « B », une petite vingtaine de territoires se détachent pour une telle analyse. Pour présenter tous les cas de figures qui se présentent dans une région conviviale, il a déjà été choisi de présenté les processus d’évolution des territoires régionaux : exode rural, densification, desserrement urbain, rurbanisation, la nature dans la ville, l’agriculture, les espaces médians, … A droite est présenté le processus impliqué à l’échelle considérée. Le processus comprend les quatre phases décrites dans la partie II. La deuxième phase est nommée « Critères », car les critères de la région conviviale présentée en partie III chapitre 13 sont la structure de la vision du territoire. Ils sont les caractéristiques particulières des sociétés régionales et locales. La déclinaison des critères dans chaque cas spécifique définit l’héritage du territoire pour ses membres. En termes de pensée organique, les critères sont le complexe d’objets éternels impliqués dans la production d’un territoire convivial : ils sont les caractéristiques déterminantes de la société régionale émergente.

Ces critères ont été énoncés au chapitre 13.D. Ils sont ici les guides de l’analyse géographique. Ces critères se déclinent à toutes les échelles du territoire (Le sous-continent – 8,2 Mkm2 -, la nation -512 000 km2 – , la région conviviale – 32 000 km2 -, l’arrondissement ou agglomération – 2 000 km2 -, la ville – 125 km2 -).

Qu’apporte ici l’approche processive ? L’approche processive apporte l’exigence de la prise en compte simultanée des critères aux différentes échelles, et dans les quatre réalités d’expérience du diagnostic, de la prospective, de l’aménagement et de la décision politique. Oublier ne serait-ce qu’une seule des réalités conduit à l’inaction, l’immobilisme, même si le diagnostic est remarquable, la vision ambitieuse, les propositions pertinentes. Une vision politique sans propositions étayées par un diagnostic solide ne pourra pas conduire à une décision politique (les actes à poser) ajustée dans le sens du bien commun. Et c’est la conjugaison de l’action de tous les acteurs qui rend possible cette prise en compte simultanée. C’est le mode de gouvernance qui rend possible la rencontre de ceux qui vivent, ceux qui visent un avenir, ceux qui proposent et ceux qui décident. C’est cette rencontre qu’exprime l’approche processive. Avant d’être une méthode, le processus est le constat du fonctionnement du réel lui-même. La méthode est un outil pour se rapprocher du réel. Elle permet de réduire l’écart entre ce que l’on souhaite faire, ce qui est réellement fait, et ce que l’on obtient (qui a souvent des effets contraires indésirables et imprévus). La méthode approfondit les relations entre tous ceux qui sont impliqués dans le processus. Elle aide à la rencontre.

L’analyse étant faite, il est présenté ci-après la proposition d’aménagement du centre de référence de la région « Vosges-Ardennes ». La méthodologie a été la visite complète du site, pour en dégager les potentialités. Outre le réseau hydrographique le long duquel les quelques trente villages s’égrènent régulièrement des sources vers la rivière principale (la Seille et la Nied française à l’Est), un point remarqué est le coteau (classé en site inscrit protégé). D’anciennes voies ferrées relient plusieurs forts au centre ville de Metz. Il convient de noter que la voie SNCF principale de Metz à Sarrebruck descend en direction sud-est jusqu’à Han-sur-Nied, ce qui rend facile la jonction du TGV vers Sarrebruck en créant un arrêt dans l’aéroport international. La région disposerait ainsi d’un véritable axe ouest-est en plus d’un axe nord-sud fort, et l’agglomération de Sarrebruck (1 million d’habitants) pourrait se développer vers l’ouest. Le pôle d’échange développe les potentialités existantes et offre au fur et à mesure des aménagements des opportunités nouvelles.

Le parti urbanistique proposé est de créer un axe structurant Est-Ouest de l’aéroport à Mardigny, ponctué par les équipements de coordination et le village olympique (figure 14-15). Tout le remarquable réseau hydrographique (figure 14-16) pourrait être mis en valeur avec un réseau de cheminements piétonniers et une mise en relation systématique de ceux-ci entre eux (figure 14-17 : trame végétale). Un préverdissement systématique permettrait de contribuer à la préfiguration du site. Chacune des buttes entre les ruisseaux pourrait développer un germe de village ou de ville sur un axe Nord-Sud entre l’autoroute et la RD5. Chaque village pourrait accueillir des extensions mesurées. Un réseau de tramway pourrait se développer à partir de l’axe Vandières-Aéroport en boucles successives autour du coteau d’abord, puis des buttes/germes de villages ou de villes, et enfin des villages existants, au fur et à mesure des opérations (figure 14-18). L’analyse fine des courbes de niveau sur carte 1/25 000e agrandie montre qu’il est possible de respecter les pentes réglementaires. Les premiers équipements à réaliser seraient le « symbole régional fort », la maison de la région « Vosges-Ardennes », et la mairie de la nouvelle collectivité à créer, puis progressivement tous les centres de coordination.

Il a été choisi de ne pas faire figurer le projet d’autoroute A32 bis qui passe juste à l’est de l’aéroport. Est-il encore temps d’infléchir légèrement le tracé suivant les esquisses ci-après pour contribuer à un véritable « pôle d’échange » tel que le CERTU le décrit dans ses outils méthodologiques ?

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Figure 14‑15 : Cercle indicatif « B » (2 000 km2) sur le site du Centre de référence pour la région « Vosges-Ardennes » ; Plan de l’existant (IGN 1/100 000e)

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Figure 14‑16 : Schéma des villages existants et du réseau hydrographique (sur fond IGN)

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Figure 14‑17 : Trame verte générale du Centre de référence (sur fond masqué IGN)

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Figure 14‑18 : Prise en compte du site et schéma d’aménagement paysager du Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes »

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Figure 14‑19 : Localisation de principe des Établissements de coordination régionaux et interrégionaux du Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes »

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Conclusion du chapitre 14

Une grande attention dans l’étude de la région « Vosges-Ardennes » a été portée à la méthode d’analyse, dans le but d’être reproductible à d’autres régions d’Europe, voir du monde. Cette démarche répond au souhait des élus de la « Grande Région » de développer « une région modèle pour l’Europe ». La réussite semble passer par l’attention portée aux médiatrices et au centre de référence. Une analyse fine des potentialités (pures hybrides et réelles) permet de proposer un contour et un centre de référence pertinent au regard des critères de la région conviviale détaillés au chapitre 13.

Cette région pose pleinement la question du colloque « Territoires institutionnels, territoires fonctionnels » (Bleton-Ruguet, Commerçon, Gonod, 2006). Comment créer un territoire institutionnel qui corresponde de façon vivante au territoire fonctionnel ? Comment articuler mondialisme et mondialisation ? Comment « vivre ensemble », créer une société régionale en dépassant les conflits des villes de Nancy et de Metz, et de l’Alsace et la Lorraine ? Comment déterminer le centre de référence et placer les médiatrices d’une telle société régionale ?

Les conflits, dans une approche processive, ne sont-ils pas un contraste unité/diversité spécifique, qu’une région conviviale peut mettre en perspective, en « mouvement » dans un accroissement d’intensité à la fois de l’unité et de la diversité ? Une communauté réussie est l’harmonisation des fortes identités de chacun, dans un esprit de coopération, et non plus seulement de compétition (toujours cette articulation du mondialisme à la mondialisation…).

Le chapitre 14 a permis d’entrer dans le raisonnement multiscalaire entre les échelles indicatives de 32 000 km2, 2 000 km2, et 125 km2, et de proposer un contour et un centre de référence régional.

Dans le chapitre 15 va être réalisée la démarche vers les plus petites échelles des 512 000 km2 (la France), 8,1 millions de km2 (l’Europe), et 132 millions de km2 (la planète).

L’ensemble de la démarche a l’intérêt de montrer l’interdépendance des territoires, et d’entrer dans le mécanisme de la subsidiarité active entre ceux-ci. L’apprentissage du regard pour appréhender les échelles de manière fine avec une référence de taille indicative précise permet d’évaluer les potentialités (pures, hybrides, réelles), d’entrer dans la prospective, et de comparer
les différents territoires de la planète à chaque échelle considérée.

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Notes :

[1] Revue Géographique de l’Est XLVI dans son numéro 1-2 2006 « La Bourgogne : dynamiques spatiales et environnement ».
[2] Rapport précité p.5 et DATAR Aménager la France de 2020, p66 (document accessible sur www.datar.gouv.fr).
[3] Degermann, 2003.
[4] Patrick Thull, Demain, la Lorraine, Éditions de l’Est, 2003
[5] Patrick Thull, op.cit.
[6] Vision d’avenir 2020, ibid, p.Ic, IVa, 1a, 3b, 6a, 6c, 7c, 8b, 21c, 42b, 43c, 58b, …
[7] Vision d’avenir 2020, ibid, p.26a.
[8] Cette ambition est exprimée dans la volumineuse Étude de préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Saarbrück-Moselle Est de 2003.
[9] Cette ambition est exprimée dans le volumineux Schéma de développement de l’Espace SaarLorLux+ de 2002.
[10] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 6d et 59a.
[11] Vision d’avenir 2020, ibid.
[12] Vision d’avenir 2020, ibid, p.12a.
[13] Vision d’avenir 2020, ibid, p.12c.
[14] Vision d’avenir 2020, ibid, p.13d.
[15] Vision d’avenir 2020, ibid, p.29a.
[16] Vision d’avenir 2020, ibid, p.4a.
[17] Vision d’avenir 2020, ibid, p.5c.
[18] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 12a.
[19] Vision d’avenir 2020, ibid.
[20] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 53a. Voir aussi dans ce sens p.54b « aucune nouvelle structure administrative », p.55d « future structure institutionnelle déjà en place ».
[21] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 55b.
[22] Vision d’avenir 2020, ibid, p.56c.
[23] Vision d’avenir 2020, ibid, p.59c.

14.B. Régions environnantes

14.B.  Expression du « poids » des régions environnantes

14.B. 1. Les régions fortes environnantes

Une région n’émerge pas de façon isolée, mais en relation avec les autres régions qui l’environnent. Seul le rapport à d’autres centres de référence forts permet de défendre au mieux les périmètres possibles. Force est de constater que les recherches actuelles les plus diverses font référence tantôt à des villes, tantôt à des agglomérations, tantôt à des régions, dans une grande confusion d’échelle, de « poids », et d’importance relatives des entités territoriales citées.

Il est tenté ici de préciser d’abord les régions fortes environnantes qui permettent de situer la région « Entre Vosges et Ardennes », en abordant la question de ses marges. Il ne s’agit pas « d’avoir la taille maximum », il s’agit de saisir les enjeux des territoires. Les marges sont lieux de passage, de transition. Paradoxalement, elles peuvent se développer et jouer pleinement leur rôle si leur appartenance à tel ou tel entité régionale est claire. Nommer le « dedans » et le « dehors » d’un territoire n’est pas les mettre en concurrence, voire en opposition. C’est reconnaître que chaque territoire fonctionne avec sa logique propre, sa politique, ses priorités, et son mode de gouvernance. Les territoires intermédiaires se positionnent (démarche de « bottom up », détermination des habitants par eux-mêmes) mais choisissent une appartenance de base (Charleville-Mézières, Strasbourg, Mulhouse, …) sans être laissé « à côté » de la réflexion.

L’identification des régions s’est faite lors d’un atelier de l’association Terre & Cité en Août 2002. La méthode d’analyse et la présentation en termes de potentialité pure, hybride et réelle sont propres à la présente thèse. D’autre part, la présente thèse met en mots une grande part de pratique professionnelle exprimée de façon graphique, mais non encore formulée explicitement. Le graphisme est un langage complet (J. Bertin, 1999 [1], P. Gonod, 2005) qui ne se laisse pas facilement mettre en mots, surtout lorsque la pensée par concepts intuitifs prime sur l’usage ordinaire des mots. Une grande part de la difficulté de lecture des travaux géographiques comme ceux d’Alain Reynaud ou de William Twitchett tient à la difficulté du passage entre la pensée, le texte, le graphisme et la compréhension des faits territoriaux.

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Figure 14‑2 : Les régions déjà fortement constituées autour de la région « Entre Vosges et Ardennes » (fond de carte du SESGAR [2] Lorraine)

Les trois sous-chapitres qui suivent peuvent ressembler à un catalogue : il n’en est rien. En effet, l’énoncé de chaque sous-chapitre est l’expression d’une région conviviale de potentialité réelle (Belgique, Nordrhein-Westphalen, Baden-Wurttemberg, Suisse), de potentialité hybride (Moselle-Main, Bourgogne) et de potentialité pure (Seine, Nord-Picardie). Chaque région se définit en relation aux régions voisines, et l’examen se fait en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre à partir de la Belgique. Certaines propositions ne se justifient que dans cette confrontation. L’intérêt de cette liste est aussi dans les régions qui n’y figurent pas. Par exemple, la Land Rheinland-Pfalz n’y apparaît plus : certaines entités tiennent compte des limites administratives et politiques existantes. Dans d’autres cas il est suggéré de tenir compte de certains débats en cours notamment en ce qui concerne SarrLorLux+ : dans cette vision le Land de Rheinland-Pfalz est soumis à l’attraction du Land d’Hessen au Nord et de la région « Entre Vosges et Ardennes » au sud. D’autre part, la région de Baden-Wurttemberg et la ville de Stuttgart disparaissent souvent des cartes françaises, alors que Paris ne manque jamais d’une mention, même lorsque la ville sort du cadre de la carte (la carte ci-dessus est une des rares à intégrer clairement Stuttgart, et la carte du MIATT présentée ci-après à la rubrique B.2.2. figure 14-12 page 455) : cela montre l’attention constante portée à la capitale française, et l’oubli fréquent des autres régions fortement constituées et de leurs centres de référence. L’attention est portée ici sur l’homme dans la cohérence de son espace d’appartenance ou de mieux-vivre ensemble et sur la pertinence écologique régionale, sans oublier aucune région. Ce regard circulaire et global autour de chaque région considérée est celui qui permettra d’énoncer une pré-esquisse de proposition globale pour la définition de régions conviviales en Europe au chapitre 15.B. Ce même regard est celui qui permettra de proposer une esquisse d’évaluation des potentialités en terme de régions conviviales de la planète. Ce sont autant de propositions citoyennes qui peuvent être portées dans un débat public pour susciter la créativité, sortir d’un sentiment de fatalité de la constitution de mégalopoles de plus en plus grandes et souvent peu respectueuses de la nature. Ces propositions portent une attention au territoire des quatre sociétés minérales, animales, végétales et humaines avant toute considération administrative ou politique coupée du réel. La démarche est éminemment politique au sens d’une politique de l’homme dans la nature qui tire sa légitimité de prendre en considération la vie quotidienne des habitants, leur interrelation avec les quatre sociétés précitées, et les interactions des sociétés entre elles. Les animaux, les arbres, les phénomènes climatiques, l’écoulement des eaux dans les bassins versants, les déplacements des hommes, l’organisation des services et des activités, … devancent les organisations administratives et politiques. Ces dernières ne tirent leur légitimité que de l’accompagnement du réel, qui est celui des sociétés concrètes et leur vie interne et externe. C’est à ce travail que servent les cercles de comparaison indicatifs, d’analyse, de comparaison avec d’autre régions, et de prospective. Ces analyses sont indispensables au développement des relations interrégionales, interagglomérations et internes aux agglomérations.

Le tableau des surfaces, populations et densités des régions fortement constituées, en tenant compte du projet de SLL+ et d’un projet européen global  (présenté Ch.15.B) est le suivant :

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Figure 14‑3 : Tableau des surfaces et populations des régions fortement constituées autour de la région « Entre Vosges et Ardennes » (Source : SLL+ & Eurostat)

Les chiffres sont de la base de donnée Eurostat [3] à la date du 31/12/2006 pour les entités égales ou supérieures aux NUTS 2, et de l’INSEE 1999 pour les entités territoriales inférieures aux NUTS 2 [4]. Les chiffres spécifiques à la région « Entre Vosges et Ardennes » sont fournis par le rapport SLL+ de 2003.. Quelques chiffres manquant sont fournis par Wikipedia [5] et de Populationdata [6]. Tous les fichiers de base Excel ainsi que les résultats au format PDF sont fournis en annexe informatique. Le détail du calcul pour la France et les pays européens est donné au chapitre 15.A. Ce tableau illustre bien comment des entités régionales potentielles peuvent venir progressivement à l’existence [7]:

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Figure 14‑4 : Passage de régions potentielles à des régions réelles

L’harmonisation européenne à travers le mécanisme des NUTS contribue à ce passage. Le schéma qui suit fait le lien avec les définitions de la partie II et du chapitre 13 de la partie III. Les huit régions autour d’« Entre Vosges et Ardennes » illustrent les trois cas de régions de potentialité pure, hybride et réelle.

14.B.1.1. Les régions conviviales de potentialité réelle : la région de Bruxelles ; la région de Nordrhein-Westphalen, la région du Baden-Wurtemberg :

Ces régions conviviales de potentialité réelle sont des propositions qui confirment le périmètre de régions existantes avec leur centre de référence éventuellement modifié pour permettre une meilleure réalisation des critères énoncés p. 397 (chap. 13.D.5.).

La région de Bruxelles  (centre de référence : Bruxelles)

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Figure 14‑5 : Application du cercle de comparaison 32 000 km2 : région de Bruxelles (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan réservé Michelin)

La Belgique est un pays membre de l’ONU malgré des divisions internes graves concernant la différence linguistique entre le Nord et le Sud. Malgré ces difficultés, on peut remarquer un phénomène de migration quotidienne extrêmement important vers la région de Bruxelles, faisant la démonstration d’une vie interrégionale très forte. On peut aussi constater une réalité de la modernisation importante de l’industrie pendant plusieurs décennies dans la partie Nord, et les grandes difficultés de modernisation de l’industrie dans la Wallonie. En contrepartie d’une centralisation des activités tertiaires sur la capitale, on constate une forte migration hebdomadaire sur la côte et dans les Ardennes. Ce pays a une longue tradition de collaboration avec les deux pays voisins, Pays-Bas et Luxembourg, dans le contexte des accords du Bénélux (ils étaient à la pointe de l’Europe pendant des années). Le nord du pays est fortement intégré dans le réseau fluvial, ferroviaire et autoroutière du Nord de l’Europe (travaux de la MIATT [8]).

Superficie : 30 328 km2 ; Population : 10 376 000 habitants ; Densité : 342 hab/km2.

La région de Nordrhein-Westphalen (centre de référence :Düsseldorf ) :

Il convient de noter que le choix de Düsseldorf plutôt que Köln a été décidé après la guerre par les alliés pour pouvoir contrôler l’industrie de la Ruhr, et éviter le réarmement de l’Allemagne. En effet, Köln pouvait prétendre bien avant Düsseldorf au rôle de pôle de référence.

Superficie : 34 100 km2 ; Population : 18 078 000 habitants ; densité : 530 hab/km2.

La région du Baden-Wurtemberg (centre de référence : Stuttgart) :

Ce land fait partie de l’Allemagne fédérale. Il semblerait que cette entité régionale ait été mise en question dans les années 1950, en ce qui concerne la séparation de la partie Baden, mais il fut voté par référendum la création d’une seule entité politico-territoriale [9]. Dans notre démarche, nous pouvons accueillir cette réalité du choix de la population, en considérant ce Land comme une région conviviale qui fonctionne : elle est à accepter en tant que telle. Nous n’avons pas de raison de la remettre en question .

Superficie : 35 752 km2 ; Population : 10 677 000 habitants ; Densité : 299 hab/km2

La région Suisse, avec pour centre de référence la ville de Bern :

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Figure 14‑6 : Application du cercle de comparaison 32 000 km2 : région de Dijon et Bern (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan réservé Michelin)

Cette région, la Suisse, pourrait devenir un modèle de confédération pour toute l’Union Européenne, de par la qualité de son système de fédération des cantons.

Superficie : 41 300 km2 ; Population : 7 524 000 habitants ; Densité : 182 hab/km2

14.B.1.2. Les régions conviviales de potentialité hybride : la région Moselle-Main, la région Bourgogne-Franche-Comté :

Les régions conviviales de potentialité hybride sont des propositions qui portent sur un regroupement de frontières existantes, avec un centre de référence existant ou non.

La région de Moselle-Main (centre de référence proposé : Wiesbaden)

La proposition pour la région conviviale de « Moselle-Main » est une réflexion menée sur les deux Lander Hessen et Rheinland-Pfalz. Cette entité territoriale inclut donc la métropole de Frankfurt, ainsi que les capitales des deux länder en question. Il se pourrait qu’historiquement un tel groupement soit impensable. Mais n’est-il pas important de reconnaître qu’il y a une polarisation de cet ensemble autour de 3 villes ? Il est à noter que le territoire de la Bavière arrive presque jusqu’à Frankfurt : c’est une raison qui contribue à la pertinence de regrouper à Wiesbaden l’ensemble des fonctions de gouvernement régional. En tant que pôle symbolique d’entité régionale (ou connurbation), on pourrait considérer que la ville de Wiesbaden en deviendrait le centre symbolique. Mainz apparaît handicapé par les pistes d’envol de l’aéroport, et pourrait être limité dans son développement. Par ailleurs, Frankfurt tient la clé de la Banque européenne et du principal aéroport allemand. Ce dernier accueille la Lufthansa.

La superficie actuelle des deux länder de Hessen & Rheinland-Pfalz est de 40 968 km2 pour 10 128 000 habitants (densité 247 hab/km2). La prise en compte du projet de SLL+ (2003) conduirait aux données suivantes :

Superficie : 32 178 km2 ; Population : 8 990 000km2 ; Densité : 279 hab/km2.

Ce passage n’est pas encore acquis et exigera probablement un débat citoyen et un référendum local pour confirmer l’adhésion à ce projet.

La région de Bourgogne-Franche-Comté (centre de référence proposé : Dijon)

La région d’étude comprend l’ensemble de la Franche-Comté, une partie de la Bourgogne ainsi que le département de Haute-Marne. Ce territoire mérite une étude approfondie et l’adoption de cette proposition serait tributaire d’une bonne collaboration entre Dijon et Besançon, les deux capitales actuelles. La revue géographique de l’Est y a consacré son numéro complet. Le projet de liaison Rhin-Rhône par voie fluviale concerne très particulièrement cette région. Pourrions-nous espérer que le débat pour la réalisation d’une telle infrastructure soit tenu à un échelon européen, pour permettre une prise de conscience sur l’envergure des enjeux, qui dépasse un débat d’écologie de conservation locale, ainsi que d’intérêts parisiens. En effet, dans un débat écologique au sens large, l’avantage du transport par voie d’eau est considérable : c’est le même contraste qu’entre le fer et la route. Cela montrerait que la France peut sortir des solutions jacobines de centralisation exclusive sur Paris.

Superficie : 46 568 km2 ; Population : 2 618 000 habitants ; Densité : 56 hab/km2.

14.B.1.3. Les régions de potentialité pure : la région « Seine » (centre de référence : Paris-Chessy) , la région Nord-Picardie (centre de référence : Arras).

Les régions de potentialité pure sont une proposition qui porte tant sur la frontière que sur le centre de référence.

La région Seine : Paris-Chessy : la région de Paris :

Un consensus [10] existe sur le fait que les limites actuelles de l’Ile de France soient trop petites. Mais faut-il aller jusqu’à regrouper 8 régions comme le propose la DATAR ? Nous pensons que non : la plupart des cartes du SESGAR, des MIATT sans l’écrire explicitement, et surtour sans en tirer toutes les conclusions, donnent pour limite notre proposition (voir plus loin). Cette région d’étude en tant que région conviviale concerne la région Ile de France ainsi que les parties prédominantes des départements traversés par les affluents de la Seine : l’Yonne, Troyes, Châlon en Champagne, Sud de l’Aisne , l’Oise, ainsi que Chartres.

Cette proposition respecte les découpages actuels des départements hormis les ajustements au Nord et au Sud. Même si la conscience de la nécessité d’élargir le périmètre de l’Ile de France augmente (Michel Lussault, dans le numéro spécial Démocraties [11] de la revue Urbanisme le souligne), cette proposition portée par des personnalités reconnues n’est pas encore en débat public. Elle est développée par Edmond Bonnefoy dans son intervention au Congrès de l’AIU/ISoCaRP à Anvers en septembre 2007 [12].

Superficie : 55 666 km2 ; Population : 14 210 000 habitants ; Densité : 255 hab/km2.

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Figure 14‑7 : Application du cercle de comparaison 32 000 km2 : région de Paris (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan réservé Michelin)

La région Nord-Picardie (centre de référence : Arras)

Cette région « Entre Amiens et Lille » a été étudiée par William Twitchett [13]. Les régions fortes limitrophes sont la Belgique (centre de référence : Bruxelles), la Normandie (centre de référence : Lisieux, « Entre Rouen et Caen ») et la région parisienne (Centre de référence : Paris-Chessy, le lieu d’interconnexion des TGV de France). Le plan qui suit montre qu’à 100 km de Bruxelles se trouve Lille. À 100 km de Rouen se trouvent Amiens et Paris. Le cercle indicatif de 100 km autour d’Amiens rencontre Lille, Boulogne, Rouen et Paris.

Il est ainsi très difficile de trouver un équilibre entre ces fortes régions constituées, et de trouver un pôle de référence (ou centre de référence) qui favorise un équilibre entre les différents ensembles régionaux. Un pôle de référence de synthèse, qui se trouve sur la médiatrice entre Lille et Amiens pourrait être Arras, suivant le schéma ci-dessus.

Superficie : 21 056 km2 ; Population : 4 785 000 habitants ; Densité : 227 hab/km2.

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Figure 14‑8 : Application du cercle de comparaison 32 000 km2 : région d’Arras (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan réservé Michelin)

Après l’étude des régions fortes environnantes incontestables (quelle que soit leur constitution interne), il est maintenant étudié « l’espace en creux » que forment ces régions.

Le plan de présentation de la région « Entre Vosges et Ardennes » devra donc respecter ce plan, à chacune des trois échelles C1, C2, C3.

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Notes :

[1] Jacques Bertin, Sémiologie Graphique. Les diagrammes, les réseaux, les cartes, Paris, La Haye, Mouton, Gauthier-Villars, 1967. 2e édition : 1973, 3e édition : 1999, EHESS, Paris
Pierre Gonod, « L’hypothèse générale de la prospective anthropologique », Colloque de Cerisy « Intelligence de la complexité », 23-30 Juin 2005, 47 p.. (texte placé en annexe 00b)
[2] SESGAR : Service d’Etude et Secrétariat Général aux Affaires Régionales, situé à Pont-à-Mousson, sur un site commun à l’EPL Lorraine (Établissement Public Foncier de Lorraine).
[3]Site internet : http://epp.eurostat.cec.eu.int/portal/page?_pageid=1996,45323734&_dad=portal&_schema=PORTAL&screen=welcomeref&open=/general/reg/reg_dem/reg_dempoar&language=fr&product=EU_MAIN_TREE&root=EU_MAIN_TREE&scrollto=68
[4] Nomenclature d’Unités Territoriales Statistiques élaborée par l’Union Européenne et dont les données sont disponibles sur le site d’Eurostat. Le fascicule de base utilisé dans la présente thèse est référencé KS-RA-07-020-FR-N , et est consultable sur l’annexe informatique à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe11-Region-Sous-continent\D2-Europe\Europe-NUTS\NUTS1-NUTS2-NUTS3-CARTES_KS-RA-07-020-FR.pdf. Il donne les plans des NUTS 1, 2 et 3 à jour au 1er février 2007
[5] Site de Wikipedia, à la rubrique « Liste des régions de l’Union Européenne, à l’adresse suivante :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_r%C3%A9gions_de_l%27Union_europ%C3%A9enne.
[6] Voir la bibliographie des sites Internet en annexe.
[7] Voir les explications de la figure 11-7, en partie II, chapitre 11.B.1.
[8] La M.I.I.A.T. (Mission Interministérielle et Interrégionale d’Aménagement du Territoire) des pays du Nord Microsoft a réalisé en 2002 un fichier Powerpoint visible sur le site
musenor.poleuniv-lille-npdc.fr/n_telecharg/prospective/Pays_du_Nord.ppt. La page 7/11 montre le rayonnement de Bruxelles dans un rayon de 100 km environ. Il est placé en annexe00b du DVDrom joint.
[9] voir http://www.baden-wuerttemberg.de/fr/Notre_land/86237.html : « Le Bade-Wurtemberg est le seul land de la République fédérale d’Allemagne à s’être constitué par référendum. Le 16 décembre 1951, la majorité des citoyennes et citoyens du Wurtemberg-Bade, du Wurtemberg-Hohenzollern et du pays de Bade s’est en effet prononcée pour le regroupement de ces trois länder. La création du Bade-Wurtemberg le 25 avril 1952 a été le moteur d’une ascension sans précédent du nouvel État du sud-ouest. Theodor Heuss y voyait un « modèle des possibilités allemandes » »
[10] Dès 1974, Etienne Juillard propose l’aménagement d’une « vaste connurbation urbaine de 200km de rayon, pour créer des structures d’accueil dignes d’une capitale de l’an 2000 » dans son ouvrage intitulé La « région », contribution à une géographie générale des espaces régionaux, p. 230. Ceci est d’ailleurs d’autant plus étonnant qu’il propose « qu’un rayon de 100 km soit un maximum » pour une capitale régionale  (p.202, cité ci-avant). Ce maximum change-t-il vraiment pour une ville mondiale ? Nous pensons que non, car la référence reste le corps humain pour toutes les régions. La rapidité des transports peut amener à nuancer cette affirmation : cette rapidité est à analyser avec l’ensemble des autres contraintes urbaines (ruptures de charges, difficultés de circulations radiales, gestion du temps, …)
[11] Revue Urbanisme, n°spécial, Démocraties,
[12] Voir le texte de son intervention sur le site de l’AIU/ISoCaRP, placé également en annexe informatique à l’adresse suivante : Annexe04-Terre&Cite\TEXTES-Bonnefoy-Twitchett-PV_\Bonnefoy-Edmond-Hildebrandt_a-Francais.pdf
[13] Cette région a fait l’objet d’une intervention au Congrès de Gelsenkirchen. Le texte est sur le site www.tercitey.org.

13.E. Échelles de gouvernance

13.E. Les échelles de gouvernance

William Twitchett a montré, en confirmation à beaucoup d’autres recherches, le passage des échelles territoriales du voisinage, du canton et du département à la commune, l’arrondissement /agglomération et région conviviale. Pierre Calame montre comment l’échelon des États n’est plus pertinent pour faire face aux défis de la planète : une subsidiarité active est nécessaire du local au global. Deux échelles nouvelles apparaissent : les régions à l’échelle des sous-continents (8,2 Mkm2) et les régions locales, que Pierre Calame appelle « Villes et territoires » [1], et que l’association Terre&Cité nomme « région conviviale ». Pierre Calame en appelle ainsi à la construction d’un réseau d’échanges entre « villes et territoires » [2] comme acteurs majeurs de la gouvernance, en remplacement des entreprises pour le XXIème siècle. Beaucoup d’ouvrages géographiques font le même constat. Citons la conclusion d’Henri Nonn, professeur à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, dans une publication de la Revue Géographique de l’Est : « Ainsi, nombre de travaux récents aidant, par leurs convergences ou par leur complémentarités, à éclairer problématiques et réflexions sur le thème des « territoires », leurs articulations et leur examen (embrassant passé, présent et prospective), permettent d’insister sur l’importance des territoires et sur leurs positionnements « dans des chaînages ». Les territoires sont tout à la fois les maillons essentiels et fragiles dans une démarche d’ancrage amélioré de la géographie à l’aménagement-développement, qui en France est passé de l’aménagement du territoire à l’aménagement des territoires »[3]. Il cite Pierre Calame et André Talmant (qui a été directeur régional de l’Équipement du Nord). Les chaînages qu’il évoque sont la subsidiarité active, c’est-à-dire le fait de traiter un problème à l’échelon le plus proche du terrain, et de ne pas traiter à une échelle supérieure ce qui peut être traité à une échelle plus locale.

Le tableau qui suit montre la recomposition en cours. C’est entre ces différentes échelles que s’applique le principe de subsidiarité active. Notons ici tout de suite qu’une grande confusion règne au niveau des échelles et des territoires. En effet, les quelque 195 États de la planète sont à toutes les échelles, depuis la plus petite (44 ha pour le Vatican) jusqu’à la plus grande (17 millions de km2 pour la Russie). La liste des états dressée au chapitre 15.A (extrait de l’annexe 11) montre que quarante et un états sont de la taille indicative de 32 000 km2 d’une région conviviale. Quarante États sont plus petits. Ainsi, près de la moitié des États ne dépassent pas la région « ville et territoire » (P. Calame). À l’autre bout de l’échelle, six États sont de la taille d’un sous-continent, avec une superficie supérieure à 3 millions de km2 (Russie, Canada, états-unis, Chine, Brésil, Australie). À l’échelle intermédiaire des 512 000 km2 (de 230 000 à 712 000 km2) se trouvent 41 États. Cette grande diversité oblige à inventer une démarche de gouvernance à partir des territoires pertinents, en lien avec les États, mais avec une participation directe à la construction d’une gouvernance mondiale. Les États sont plutôt appelés à favoriser le dialogue entre le public et le privé, et à veiller à une justice redistributive en face d’une mondialisation économique sans frein.

Notons que les échelles présentées ici sont compatibles avec l’exigence, rappelée régulièrement par Pierre Calame, de ne pas dépasser plus de 20 entités d’un échelon à l’autre, pour permettre une gestion efficace. Le chapitre 15.D. présentera une proposition de 21 régions macro-écologiques pour la planète. La France est présentée au chapitre 15.B. en 13 régions urbaines métropolitaines. L’Europe, conçue comme fédération de régions (chapitre 15.C.) pourrait comprendre environ 108 régions urbaines (ou conviviales).

Les constats de William Twitchett et de Pierre Calame se rejoignent: « L’État reste, et restera sans doute très longtemps, du moins pour des pays comme la France et la Chine où il est le produit d’une longue histoire, un outil majeur de gestion du bien commun, d’exercice de la justice et de la redistribution, de la délivrance d’importants services d’intérêt général, de la cohésion. Mais il est à comprendre et à situer dans une pluralité d’échelles de gouvernance : le local, le national, le régional, le mondial. Ces quatre échelles de gouvernance ne peuvent fonctionner l’une sans l’autre. (…) C’est aujourd’hui, au contraire, la coopération et l’articulation de ces échelles, selon le principe de la subsidiarité active, qui doit devenir la règle » [4].

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Figure 13‑9 : Tableau des entités dans l’espace et le constat des tendances

(Source : intervention de William Twitchett au congrès du Caire, AIU, 2003).

13.E.1. L’émergence des régions (sous-continents et régions conviviales) comme échelles décisives de la gouvernance

La notion de région est bien souvent floue, peu précise, et il est parfois difficile dans les écrits géographiques de savoir si l’échelle de la région concernée est celle du sous-continent ou de la région locale autour d’une ville ou d’un « centre de référence ». L’analyse attentive permet de distinguer clairement deux définitions de régions :

13.E.2. L’échelle de la région macro-écologique à l’échelle des sous-continents (8,2 Mkm2)

Un consensus se fait jour autour de cette échelle. Plusieurs actions de la FPH lui sont consacrées. Citons par exemple :

« Envisager une rencontre internationale au niveau des grands bassins versants » [5].

Un peu partout dans le monde on cherche donc, notamment par des approches intégrées à l’échelle des bassins versants, à sortir du cloisonnement administratif et politique qui reste la marque dominante de la gouvernance, pour inventer de nouvelles modalités de gestion des eaux et des bassins versants.

L’eau, « don du ciel » et première condition de la vie ne peut être traitée comme un bien ordinaire, ce qui renvoie aussi à la question de l’effectivité des droits économiques et sociaux.

La question de la gestion intégrée de l’eau se pose à toutes les échelles mais les grands fleuves sont l’une des raisons les plus fortes de sortir d’une gestion purement nationale des ressources naturelles pour se mettre à l’échelle, transnationale, de leur bassin versant. La plupart d’entre eux, le Rhin, le Danube, le Niger, le Mékong, pour n’en citer que quelques-uns disposent déjà, au moins sur le papier, d’institutions de gestion transnationale.

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C’est ainsi que la FPH défend l’idée que « la construction d’une gouvernance mondiale efficace suppose la constitution d’une vingtaine de grandes régions du monde, chacune dépassant 100 millions de personnes » [6]. Cette idée, également défendue par Terre&Cité, est explorée au chapitre 15.D. Ces régions macro-écologiques sont les cadres de référence pertinents et cohérents pour les territoires à une échelle locale (les régions conviviales). La FPH appelle cela « L’intégration régionale ». Elle explique : « Les tentatives de regroupement régional sont nombreuses. Il s’agit néanmoins dans la plupart des cas d’accords commerciaux régionaux visant à réduire les barrières douanières. Elles sont vécues par les populations comme de simples accessoires de la globalisation de l’économie. Apparaît en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie un désir de construire d’autres régulations, écologiques ou sociales à l’échelle régionale. Il n’en reste pas moins qu’à l’heure actuelle seule l’Union européenne, malgré la crise qu’elle traverse actuellement, constitue une tentative historique de dépasser pacifiquement les limites des États pour construire un ensemble humain fondé sur des valeurs communes et partageant un destin commun ». La notion d’ « intégration régionale » en Europe reste malgré tout orientée vers la disparition de toute barrière à la mondialisation, et la recherche d’intégration sociale vient en second, subordonnée aux impératifs économiques. L’Europe reste le témoin de la construction régionale à cette double échelle sous-continentale et locale (échelle conviviale de la « ville et son territoire »).

13.E.3. L’échelle de la région conviviale : « la ville et son territoire »

En octobre 2005, le forum organisé par FPH à Nansha, près de Canton, en Chine, sur les relations entre la Chine et l’Europe, a consisté essentiellement à présenter au public chinois l’histoire et les défis de la construction européenne[7]. Il inaugure, par l’écho qu’il a rencontré, un nouveau mode d’action : susciter directement le dialogue entre régions du monde et réfléchir aux leçons qu’il est possible de tirer, pour chaque région, de la construction européenne. FPH insiste aussi sur l’importance des réseaux internationaux d’échange entre les villes, la ville étant entendue inséparable de son territoire [8]. Une lecture attentive montre bien qu’il s’agit de deux niveaux de rencontres : la région « sous-continent » et le territoire pertinent autour d’une ville.

La notion de « convivialité » permet de s’écarter résolument d’une dégradation des territoires en « espaces » caractérisés par une distance, une métrique séparée des relations entre les sociétés (entendues au sens large : minérales, végétales, animales et humaines, c’est-à-dire l’ensemble du champ géographique, sans cloisonnements disciplinaires). Convivialité ou « vivre ensemble » fait appel à une notion transversale et relationnelle des sociétés. Là encore, cette évolution est soulignée par Michel Serres, qui insiste sur le rôle de la philosophie (notre partie II …) dans cette évolution : « La philosophie a donc pour tâche de réexaminer tous ses anciens concepts comme : le sujet, les objets, la connaissance et l’action … tous construits au long des millénaires sous condition de découpages locaux préalables ; en ceux-ci, se définissait une distance sujet-objet, le long de laquelle jouaient connaissance et action. La mesure de cette distance les conditionnait[9]. Découpage local, distance, mesure, toute cette mise en scène des théories et des pratiques se défait aujourd’hui, où nous passons sur un plus grand théâtre » [10]. La notion de région n’échappe pas à cette remarque. Le « plus grand théâtre » est celui de l’importance de la société civile pour l’organisation et la gouvernance des territoires, l’importance des valeurs partagées, du sentiment d’appartenance à une même communauté de destin et à un même territoire de responsabilité écologique.

L’AIU (Association Internationale des Urbanistes) propose déjà un tel réseau d’échange entre régions du monde dans ce sens-là, et l’association Métropolis a déjà mené depuis 2005 une enquête sur les quelques 400 métropoles identifiées par l’ONU en distinguant quatre échelles de territoires : ces échelles se recoupent de façon étonnante avec les éléments de référence du tableau qui suit. Ces éléments sont présentés ci-après chapitre 13.F. p.415. Ce type de comparaisons rendu possible entre « villes et territoires » est également une réponse aux vœux formulés par Geneviève et Philippe Pinchemel [11].

Ce choix de s’ouvrir aux comparaisons et à la généralisation explique le mode d’approche spécifique de la région potentielle « Entre Vosges et Ardennes », comme exemple pour d’autres régions d’Europe, voire d’autres régions du monde : on y privilégie l’étude selon les critères de la région en se posant les questions que tout territoire se posera. Seules les réponses sont spécifiques. C’est autour des questions et des défis que le dialogue, l’échange d’expérience et la généralisation seront possibles : c’est ainsi que s’articuleront le local et le global, le particulier et l’universel. Ce sera l’apprentissage d’une diversité dans l’unité.

13.E.4. Les cercles de référence de base :

Le point de départ de la réflexion sur les échelles se trouve dans la thèse de W. Twitchett, suivant le tableau synthétique suivant :

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Figure 13‑10 : Les cercles de référence dans la thèse de William Twitchett (1995)

Les trois cercles de comparaison utiles pour le dialogue entre des territoires éloignés correspondent aux 3 échelles privilégiées de la vie régionale. Celles-ci  sont les suivantes :

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Figure 13‑11 : Les cercles de comparaison et d’évaluation et de prospective (W. Twitchett)

Le tableau qui suit est un prolongement du travail de William Twitchett dans sa recherche d’un cadre d’évaluation des potentialités, d’analyse et de comparaison des différentes régions du monde. La même démarche qui l’a conduit à partir de chiffres de pays et de régions qui soient un chiffre rond (125 km2, 2 000 km2 et 32 000 km2) peut être prolongé dans les plus grandes tailles et les plus petites. Une multiplication du rayon par 4 multiplie la surface par 16. Cet outil est appelé de ses vœux par beaucoup de géographes, dont Geneviève et Philippe Pinchemel (2003) . Les chiffres exacts, « mathématiques », sont donnés ci-dessous. Les chiffres arrondis utilisés pour un usage courant qui se retiennent bien sont indiqués en gras.

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Figure 13‑12 : Cercles d’accessibilité privilégiée, ou échelles des espaces de vie de l’homme

Ces distances et ces surfaces ne sont pas des normes : elles sont des échelles de références pour l’analyse, la comparaison des régions sur l’ensemble de la planète, et l’évaluation des potentialités de ces régions. Elles sont des échelles où l’on observe le côté fractal des dynamiques (ou « cycles de gouvernance » pour utiliser les termes de Pierre Calame). Ce n’est pas un « système », c’est un ordre de grandeur pédagogique, qui a une valeur méthodologique. C’est entre ces échelles que s’applique le principe de subsidiarité active, c’est-à-dire le double mouvement d’ « en-bas » (la communauté et ses représentants locaux) et « d’en haut », c’est-à-dire la Nation, incarnée par l’Etat. « A travers la gouvernance, des communautés plurielles s’instituent, depuis l’échelle du voisinage jusqu’à celle de la planète » [12]. Cette formulation est une autre façon d’exprimer le caractère des sociétés structurées aux différentes échelles de la pensée organique.

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Figure 13‑13 : Les « coquilles de l’homme » : détail des échelles de processus territoriaux

Ces distances et ces surfaces ont donc un caractère pratique pour le dialogue entre régions : elles sont basées sur le corps de l’homme et les conséquence de sa prise en compte dans l’espace. Elles doivent être mises en contraste avec les situations locales considérées.

Nous pouvons citer à l’appui de ces échelles de référence le cadre de réflexion nationale sur les politiques urbaines futures de Royaume-Uni, présenté dans le livre blanc Urban Task Force Report.

Figure 13‑14 : Urban Task Force Report : un exemple des cercles du

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« vivre ensemble » des hommes (Source : Ariella Masboungi, Un urbanisme des modes de vie)

Au Royaume-Uni, le livre blanc Urban Task Force distingue les distances suivantes :

  • 0-250 m : la proximité immédiate (école, médecin, commerce, …)
  • 450 à 650 m : le quartier (centre de quartier, bureau de poste, …)
  • 600 m à 6 km : la ville (sport, bibliothèque, clinique, centre d’arrondissement, …)
  • 4 à 20 km : l’agglomération (stade, cathédrale, hôtel de ville, théâtre, …)

La référence est le corps de l’homme et ses activités. Citons également la description de la mésoterritorialité (2 000 km2) et la métroterritorialité (125 km2) évoquées par Guy Di Méo et Pascal Buléon dans L’Espace social . Pierre-Yves Le Rhun propose également des échelles équivalentes [13].

Cette démarche est beaucoup plus simple que celle de Le Corbusier dans son ouvrage Le Modulor 1 & 2. Elle a une visée pratique et pédagogique alors que Le Corbusier a une visée scientifique : il trouvait dans la nature les mesures de son « Modulor ». Il a déposé un brevet. Il a toute sa vie conservé dans sa poche le mètre ruban du Modulor pour accroître tous les jours ses observations. Il serait intéressant dans des approfondissements futurs de faire le lien avec sa recherche.

Le schéma (fig. 13-14) qui suit présente l’intérêt des trois groupements pédagogiques d’échelle :

  • Le premier groupement est celui des cinq « échelles de l’intimité », de « l’empreinte » (125 mm2) jusqu’à la pièce (7,5 m2)
  • Le second groupement d’échelle est celui des cinq « échelles de proximité », du foyer (125 m2) au quartier ou petite ville (7,8 Mm2 ou 780 ha)
  • Le troisième groupement d’échelle est des cinq « échelles des territoires », qui vont de la ville (125 km2) au sous-continent (8,2 Mkm2)

L’intérêt est d’assimiler dans sa compréhension quotidienne des événements que le rapport d’échelle de l’empreinte à la pièce est le même que le rapport du logement au quartier, que le rapport de la ville au sous-continent, et le rapport de la Terre à un peu plus loin que la Lune. La référence à la Terre introduit à une pensée en volume, et non plus seulement en surface. Ce rapport est de 256 (162) pour les distances, et de 65 536 pour les surfaces. Les cartes et les maquettes aident à ce passage d’échelle et au raisonnement multiscalaire.

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Figure 13‑15 : Les trois principaux groupement d’échelle : l’intimité, la proximité et les territoires.

13.E.5. Intérêt des cercles de référence pour les comparaisons

Les cercles de référence sont l’outil de la relation, de la communication entre des réalités disparates ayant une expression graphique disparate. Les cartes sont à des échelles différentes, les frontières aussi. Le site, comparé à d’autres sites à la même échelle, est en définitive la meilleure référence. L’homme, à travers son histoire, vient s’inscrire dans un site. Au sein des activités humaines, les activités économiques prennent progressivement plus d’ampleur. Elles s’emboîtent dans cet ordre, et les cercles de référence font émerger la réalité humaine de la réalité des sites, et dans les ensembles urbains font émerger les établissements humains, et parmi les établissements humains, les établissement économiques. Le sujet émerge du monde. L’activité économique est le fruit de la créativité du sujet en harmonie avec la nature. Tel est l’ordre de la pensée organique. C’est l’ordre inverse de l’hypermodernité décrite par François Ascher, même si, bien sûr, au croisement des deux démarches, des vérités communes apparaissent. C’est l’orientation qui distingue alors les démarches et le sens… l’orientation de la démarche est signification.

Cette inversion est la même que celle de l’attention portée dans une phrase soit sur le sujet et les attributs (hypermodernité), soit sur le verbe (pensée organique). « L’urbaniste imagine une zone industrielle » : la relation qui lie l’urbaniste (et son client) aux espaces industriels créés est l’imagination. Le verbe porte le sens. Le verbe réalise la valeur, alors que le sujet et l’espace industriel matérialisent la valeur. L’attention dans les deux cas ne se porte pas dans la même direction. On retrouve la distinction d’Ivan Illich citée plus haut [14]. André Gounelle exprime cela très clairement dans son ouvrage sur le dynamisme créateur en prenant l’exemple de « Pierre sent une rose » [15].

Ainsi, de la région conviviale (entendue comme le site urbain en tant que région, territoire régional) émerge la société conviviale (le site urbain en tant que région de vie quotidienne et hebdomadaire). Et de la société conviviale naissent les outils qui rendent efficace la créativité de l’homme en société. L’évolution de la bonne gestion de la maison de l’homme à l’économie industrielle est celui du mot même d’économie (Rey, Dictionnaire à la rubrique Economie ). Ici encore, l’étymologie et l’histoire du mot économie indiquent le sens de l’émergence de la réalité économique de l’homme (l’origine est oikos, la maison, l’espace domestique) à l’outil d’appui de son existence, et non de l’homme au service de l’économie. L’économie n’est pas au cœur de la vie, comme pourrait le faire croire une fausse interprétation du schéma des trois cercles des dimensions : elle émerge de la vie, elle en est une petite partie, elle y est insérée, emboîtée, reliée de manière incontournable. L’oubli de cet emboîtement et du sens de cet emboîtement conduis aux désordres de la planète.

La région conviviale est l’échelle de conjugaison de l’attention portée à la société (mondialisme -émergence d’une communauté politique internationale-) et à l’économie (mondialisation -émergence d’un marché économique planétaire). Elle permet d’incarner une philosophie nouvelle. Une attention portée à cette échelle suppose « une nouvelle conception et une nouvelle place des États nationaux », et de « reconsidérer leurs relations avec les territoires qui les composent » [16]. Par bien des côtés (échelle pertinente pour les écosystèmes, ressources en eau, les sociétés et les hommes dans leur vie quotidienne), la région conviviale apparaît comme une brique de base de la gouvernance de la communauté politique mondiale en émergence. Elle peut équilibrer les forces de créativité destructrices de la mondialisation avec les forces de créativité structurantes des sociétés, la notion de société allant du minéral, végétal, animal à l’homme (absence de séparation de la nature et de la culture, absence de dualisme).

13.E.6. Échelle de proximité de 125 km2

L’échelle de proximité correspond à une surface de 125 km2 (rayon de 6,3 km env.) qui est celle des relations sociales ordinaires, quotidiennes. C’est l’échelle de déplacement à pieds, en deux roues, ou transport urbain dense en site propre. C’est la commune, ou la ville. La ville ne disparaît pas, contrairement à ce qu’annoncent de nombreux ouvrages : elle a sa pertinence à cette échelle spécifique. Elle propose un centre, un espace de rencontre, de face à face, de lieu d’exercice de la démocratie qu’aucune technologie ne pourra remplacer, si la référence reste bien le corps de l’homme.

13.E.7. Échelles d’agglomération de 2 000 km2

Cette échelle correspond à une surface de 2 000 km2 (rayon de 25 km env.). C’est l’échelle maximum d’un réseau de transport en commun dense, type RER, métro ou service de bus dense. C’est le territoire d’une agglomération, ou d’un pays / arrondissement. En secteur rural, c’est l’échelle de rayonnement d’une petite ville (Neufchâteau, Remiremont) et en secteur urbain, c’est la reconnaissance des agglomérations morphologiques (Moriconi-Ebrard, 1994 & 2000).

13.E.8. Échelle des 32 000 km2 ; sentiment d’appartenance et responsabilité. Émergence de l’échelle « C » indicative de 32 000 km2

L’échelle de la région conviviale, 32 000 km2 (rayon de 100 km env.) permet d’optimiser l’analyse, d’apprécier l’évaluation des potentialités et de dresser des comparaisons. À cette échelle territoriale, en 2006, la région Midi-Pyrénées a 2,76 millions d’habitants, Paris en compte 11,46 millions, et les Pays-Bas 16,23 millions. Les travaux de William Twitchett font alors apparaître les critères pour une région conviviale, qui sont dans sa percutante, et décisive intervention du Congrès du Caire en 2003. Une typologie des régions conviviales peut alors être proposée pour la planète, dans le prolongement des premières propositions de William Twitchett au Congrès de Genève en 2004. L’analyse concerne la vie quotidienne, hebdomadaire, l’accès aux sites de loisirs. La méthode balaye l’environnement, le bâti, les infrastructures (relations avec le monde extérieur, recouvrements, interférences de responsabilité).

La dynamique territoriale mesurée à l’échelle de la région conviviale passe par le corps de l’homme, dans toutes ses dimensions, ou milieux : corps personnel, corps social, corps spatial. L’importance du corps de l’homme ne sera jamais trop soulignée pour sortir des dualismes, des oppositions, et du concret mal placé. L’homme, à travers son corps travaille, vit en société, se ressource dans la nature (A. Frémont, Guy Di Méo) Les réalités de la dynamique sont les composantes de la gouvernance territoriale de Pierre Calame. Le procès est l’explicitation des relations au sein du « système de relations ouvertes » [17] qu’est le territoire. La pensée organique montre que cette dynamique est celle même des entités ultimes de la nature, les entités actuelles. Dès lors, la réalité en géographie ne se pense plus en termes de conflit, de limites, d’oppositions, de contradictions (J-P. Paulet, p.123) mais d’appartenance, d’inscriptions entrelacées, de solidarités, de relations, de confrontations – au sens originel de « déterminer par un face à face » ou de « comparer » (A. Rey, DHLF, p.848). Ce passage de l’un à l’autre est pour nous le passage de l’hypermodernité à la transmodernité (voir le chapitre 12).

La région conviviale est l’espace maximum où l’homme peut conserver un sentiment d’appartenance à une même entité humaine et naturelle à travers ses activités quotidiennes (travail), hebdomadaires (équipements, services), mensuelles (détente, loisir, accès à la nature). Elle est « l’espace domestique où s’organisent des relations, si possible contractuelles, entre différentes catégories d’acteurs » [18]. Elle est l’échelle de construction d’une nouvelle gouvernance mondiale, dans sa double dimension sociétale (mondialisme) et économique (mondialisation) [19].

C’est l’échelle où la notion d’obligation écologique et de prise de responsabilité dans cette zone d’accessibilité est optimum : gestion des ressources en eau, équilibre avec la nature, gestion des ressources minérales et végétales, etc. La région dans ce sens est une « mini-planète », un lieu d’articulation du local et du global.

L’expérience montre que la taille « maximum » d’une telle région est de l’ordre de 32 000 km2, ce qui correspond à un territoire qu’il est possible de parcourir en une journée (rayon d’environ 100 km). Cela permet de conserver un sentiment d’appartenance. Cette remarque est à ajuster en fonction des moyens de transports possibles, de nouvelles technologies et de la densité des mouvements pour le grand nombre. Il est à tenir compte aussi des régions exceptionnelles, notamment désertiques, ou hors oekoumène (voir Ch. 15.C.). Etienne Julliard insistait sur cette dimension « maximale ». Il explique que si nous mettons à part quelques villes « mondiales » qui dépassent largement la fonction d’une capitale régionale [20], « il semble qu’un rayon de 100 km soit un maximum au-delà duquel les temps de déplacement deviennent excessifs et s’estompent à l’excès le sentiment d’appartenance à une région donnée. (…) Ils supposent qu’au-delà de 50 km, la capitale régionale soit relayée par une couronne de centres satellites, qui rayonneraient chacun sur 25 km environ au maximum » [21]. Etienne Julliard apporte ainsi beaucoup d’éléments justificatifs à travers toute la publication des échelles de l’ordre de grandeur des 2 000 km2 et des 32 000 km2. Il ne s’agit pas de normes, mais d’un outil de comparaison entre des territoires différents, pour faciliter le dialogue et la compréhension entre régions. Les régions conviviales peuvent devenir « un acteur social majeur du XXIème siècle » [22].

Curieusement, les travaux plus récents de François Moriconi-Ebrard (1994, 2000) reconnaissent les trois échelles approximatives de 125 km2, 2 000 km2 [23] et 32 000 km2, mais la caractérisation de la région semble moins assurée : il parle de « tiers espace » (et cite Giraud & M. Vanier, 2000) et d’un « nouveau paradigme » qui « réside dans le fait que l’aire métropolisée intègre dans son territoire un nouveau type de citoyen » [24]. Pourtant, les statistiques qu’il présente ainsi que les travaux de l’association Métropolis, présentées ci-après, permettent de proposer la notion de région morphologique.

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Notes :

[1] Pierre Calame, Le développement durable des villes et des territoires, Conférence au Congrès de l’Association des Maires de Chine (23-24 juin 2001), nomenclature ETA31, ETAT66, 7p. Après avoir listé l’accroissement des pauvretés et de la violence dans les villes, Pierre Calame emploie prés de 10 fois l’expression agrégée « les villes et les territoires », rejoignant par là l’intuition de la région urbaine ou région conviviale (pour ne plus distinguer urbain ou non urbain et ne pas faire de ségrégations). Ce texte est repris dans La démocratie en miettes. Pour une révolution de la gouvernance, ECLM 2003, (voir p.282c).
[2] Cette expression représente selon nous l’intuition que la ville ne peut pas être séparée de son territoire, ce qui est la définition d’un site urbain, ou région urbaine. La notion de région conviviale cherche à éviter la dichotomie entre urbain et rural d’un coté et les approches géographiques trop éloignées de la recherche d’un « vivre ensemble » avec sa part d’irrationnel et de symbolique.
[3] Henri Nonn, Revue géographique de l’Est, tome XL, 4/2000, p.175-180, « Déclinaison sur la recomposition des territoires dans le cadre français », p.179-180. Il cite notamment dans sa note 14 de la page 179 Pierre Calame et André Talmant : « un impératif catégorique de la gouvernance : concilier l’unité et la diversité », in Coll (1997) L’État au cœur. Le Meccano de la gouvernance, Ed. Desclée de Brouwer.
[4] Pierre Calame, « La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance », Synthèse FPH, 20 Mars 2006, 14 pages, bip 2898, placé en annexe 02b.
[5] http://www.fph.ch/fr/actions.html?tx_fphfiches_pi1%5BactionId%5D=44cHash=67b05d423d
[6] Cette idée est développée dans l’action stratégique thématique « Intégration régionale » à l’adresse suivante : http://www.fph.ch/fr/strategie/thematique/integration-regionale/theme-integration.html.
[7] Ibid
[8] Voir le texte de 7p. rédigé le 5 juin 2001, codifié ETA31/ETA66, écrit par Pierre Calame pour la Conférence du Congrès des Maires de Chine des 23 et 24 Juin 2001.
[9] Voir les exemples frappants de Michel Lussault pour le XVIIIème siècle dans L’Homme spatial, 2007.
[10] Michel Serres, Retour au Contrat naturel, BNF, 2003, p.15.
[11] Geneviève et Philippe Pinchemel, Géographes : une intelligence de la Terre, Éditions Arguments, 2005, p.176. . Il exprime à propos des études de type monographique : « La géographie générale n’y trouve pas son compte, parce que l’étude monographique ne débouche pas souvent sur des recherches comparatives, parce que trop de thèmes y sont abordés (…). La géographie régionale se limite, de son côté à une collection de tableaux régionaux. Il invite à généraliser et amorcer des comparaisons ».
[12] Les principes de la gouvernance pour le XXIème siècle, Cahier de propositions coordonné par Pierre Calame, disponible sur www.alliance21.org (rubrique propositions puis gouvernance).
[13] Institut de Recherche du Val de Saône-Maçonnais, Colloque Territoires institutionnels, territoires fonctionnels, Maçon, 25 et 26 septembre 2003, Communication de Pierre-Yves Le Rhun « Le respect des territoires, principe de base d’une organisation régionale démocratique » (à partir de l’exemple de la France de l’Ouest).
[14] Illich, La convivialité, p.28.
[15] André Gounelle, Le dynamisme créateur de Dieu : essai sur la Théologie du Process, Éd. Van Dieren, Paris, Juin 2000, page 36.
[16] Pierre Calame, Repenser la gestion de nos sociétés, 10 principes pour la gouvernance du local au global, Ed. CLM, p.18a.
[17] P.Calame, ibid, p.20a.
[18] P. Calame, idid, p.20a.
[19] Voir la distinction en partie II, chapitre 11.B.4.
[20] Etienne Juillard, La « région ». Contributions à une géographie générale des espaces régionaux, Éditions Orphys, Paris, 1974, 230 p. Il classe Paris dans ces villes mondiales et propose pour Paris un rayon de 200 km. Mais une ville internationale justifie-t-elle vraiment une telle centralisation ? Londres, ville internationale est insérée dans une région de 20 millions d’habitants… dans une région de 39 000 km2, de rayon peu supérieur à 100 km. Que penser de Tokyo, 40 Mhab sur un territoire exigu ? Ce point est analysé au chapitre 14.B.1.1. page 441.
[21] Ibid. Voir notamment « Divisions administratives et régionalisation économique (pays non socialistes) » p. 175-186 ; « La géographie et l’aménagement régional » ; « Dimensions spatiales et démographiques de régions de développement en Europe occidentale » p. 201-205. La citation est de la page 202.
[22] P.Calame, ibid, p.21b.
[23] François Moriconi-Ebrard (2000), p.40c. Il propose comme critère d’agglomération morphologique à cette échelle le seuil de 2 millions d’habitants.
[24] François Moriconi-Ebrard (2000), p.98b.

Partie III : L’application

 Introduction de la IIIème Partie:

La partie III est consacrée aux implications géographiques de l’expérience décrite dans la partie I, et de l’analyse de l’expérience de la partie II. C’est le troisième temps du vol de l’avion : l’atterrissage.

La partie I a montré la convergence de l’expérience de quelques réseaux précis dont l’action est au niveau de l’homme, de la société et des territoires. La notion d’expérience s’applique non seulement aux relations entre les hommes et les sociétés, mais aussi entre les hommes et le territoire.

Dans la partie II, il a été montré que cette convergence trouve une expression dans la pensée organique. Les réseaux considérés semblent avoir sans le savoir « une pensée organique qui s’ignore ». De la même façon, plusieurs approches géographiques ont également un mode de pensée organique (Rodrigo Vidal Rojas, Alain Reynaud, Guy Di Méo, …). Dès lors, le schème organique et le formalisme qui lui est lié, offre un vocabulaire et une schématisation communs qui permet à la fois de créer des liens et d’approfondir les thèmes traités.

Cette partie III développe les implications pour la géographie, et pour les acteurs sur les territoires.

La notion de potentialité permet de préciser la notion de région, dans deux directions : la région à l’échelle sous-continentale, qui regroupe les États, d’une échelle indicative de 8,2 millions de km2 (rayon approximatif de 400 km) et la région à l’échelle de la vie locale, nommée la « région conviviale », à l’échelle indicative de 32 000 km2 (rayon approximatif de 100 km). Ici est étudiée la région « Entre Vosges et Ardennes » qui a été au départ de la construction de l’Europe avec la CECA en 1951. Cette région souhaite devenir « une région modèle pour l’Europe »[1] et contribuer à la résolution des conflits d’autre régions transfrontalières du monde.

Les réseaux d’acteurs ont leur contribution à apporter pour faire évoluer les mentalités, et inventer de nouvelles manières d’agir et de nouveaux modes d’action.

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Note :

[1] Vision d’avenir 2020, 7ème sommet de la Grande Région, SaarLorLux, Edition Staatskanzlei du Saarland, Juin 2003, Introduction, p.1, p.7, p.21. A la page 26 est développée l’idée de créer un Centre interrégional pour la recherche scientifique et les études interculturelles dans les régions frontalières, , dont le département « Études interculturelles » pourrait « se concentrer sur les conflits culturels existant en Europe et dans le monde, et contribuer à y remédier ».

11.A-B. Apport de l’approche organique

Chapitre 11 : Que sont les « objets géographiques » ?

Arrivés à ce stade de notre enquête, il est possible de définir les objets géographiques. Ils sont fondés ontologiquement dans le schème organique.

11.A. L’apport de la pensée organique ; donner un statut ontologique aux réalités d’expérience.

Comme cela a été précisé en conclusion du chapitre 9, la grande nouveauté de Whitehead est notamment de donner un statut ontologique (métaphysique) aux cinq réalités principales suivantes :

  • les préhensions (interactions),
  • la vision portant sur les objets éternels (finalités ou prospective)
  • les propositions (appelées dans le quotidien « les objectifs »))
  • l’actualisation ou détermination
  • les valeurs

La grande nouveauté est de relier toutes ces notions, et de nier tout statut ontologique à des substances qui seraient inertes et sans spontanéité [1], pour ne voir avec Descartes que des res verae, des « choses vraies », qu’il appelle des entités actuelles ou occasions d’expérience actuelles [2]. Ces occasions d’expérience sont le lieu d’un procès interne de concrescence en cours d’actualisation, et d’un procès externe de transition qui permet la transmission à d’autres objectivations par d’autres occasions d’expérience selon la séquence temporelle.

Ce qui est remarquable, et ce que voudraient montrer ces pages, c’est que les « réalités d’expérience », décrites dans les chapitres qui précèdent et employées couramment au quotidien, ont un statut ontologique fort dont rend bien compte le schème organique. Ceux qui travaillent à anticiper l’avenir, c’est-à-dire les politiques, géographes volontaires (au sens de Pierre Georges ou Jean Labasse), les architectes, urbanistes, ingénieurs et de façon plus large ceux qui cherchent à transformer l’homme et le monde (développeurs, psycho-sociologues, généralistes de la gouvernance et de la formation, …) utilisent et conjuguent ces réalités d’expérience. Elles ne sont pas dérivées d’autres notions, elles sont les composantes ultimes de toutes les notions. Chercher au delà de ces composantes, c’est trouver la créativité (passage du multiple à l’un – concrescence – et de l’un au multiple – transition).

Le fait de donner un statut ontologique signifie qu’il n’y a rien à chercher « derrière » ces réalités comme quelque chose de plus fondamental qui les expliquerait. Elles sont les éléments de l’explication.

Ces réalités sont peu nombreuses. Le piège, déjà signalé en partie I au chapitre 3, serait d’instrumentaliser ces réalités. Ce piège semble pouvoir être évité en revenant aux faits concrets, sans en exclure aucun. Comment ces réalités permettent-elles de définir les objets géographiques ?

10.B. La notion générale organique d’objets : occasions d’expérience objectivées, nexus (potentialité réelle), propositions (potentialité hybride) et objets éternels (potentialités pures)

La définition des objets qui est choisie ici est celle de Procès et réalité. En effet, la définition organique des objets a évolué entre la phase de philosophie de la nature de Whitehead, exprimée dans la trilogie « Une enquête sur les principes de la connaissance naturelle (1919), Le concept de nature (1920), Le principe de relativité (1922) et la phase métaphysique et ontologique de sa deuxième trilogie La science et le monde moderne (1925), Procès et réalité (1929), Aventure d’idées (1933).

Dans sa période de philosophie de la nature, Whitehead s’est refusé à faire de la métaphysique, et s’est senti concerné uniquement par la Nature, c’est à dire, par l’objet de la connaissance perceptuelle, et non par la synthèse du sujet connaissant et du connu, distinction qui « est exactement celle qui sépare la philosophie naturelle de la métaphysique »[3]. Dans cette période, il définit quatre types d’objets :

  • Les objets des sens,
  • Les objets perceptuels, par exemple la chaise perçue,
  • Les objets physiques, par exemple la cause de la chaise perçue,
  • Les objets scientifiques tels que les molécules et les électrons.[4]

Tous ces objets sont définis par rapport aux évènements. L’évolution de la notion d’objet entre la première philosophie de W et sa deuxième philosophie a été en partie décrite par Lewis S.Ford [5] : «Whitehead se rendit compte à partir de là qu’il était souhaitable de reclasser ses objets essentiellement en fonction de leurs relations temporelles aux évènements : ceux qui sont persistants et récurrents sont devenus à présent les objets durables (endurings objets) et ceux qui vont et viennent sont les « objets éternels ». … un terme plus neutre comme « timeless » ou objet intemporel aurait pu avoir moins de risque de confusion, mais il se peut qu’il ait choisi éternel pour sa connotation d’incréé » [6].

Dans Procès et réalité, Whitehead définit « quatre types principaux d’objets, à savoir les « objets éternels », les « propositions », les entités actuelles « objectivées » et les nexùs » [7]. Voici leurs définitions sommaires :

1/ Les objets éternels sont les potentialités pures. Ils n’existent que par ingression (par fusion) dans les entités actuelles. Ils perdent alors leur généralité absolue, même s’ils conservent leur caractère d’être simplement un déterminant potentiel d’entités actuelles. Whitehead distingue les objets éternels de type objectif, qui sont les formes mathématiques platoniciennes [8], et les objets éternels de type subjectif, comme une émotion, une intensité, une adversion, une aversion ou un plaisir, une peine [9] … En termes simples, il s’agit de tout ce qui peut entrer dans la détermination d’existants particuliers, tout en ayant un caractère de généralité. On aurait pu les appeler « déterminants éternels » (voir plus loin).

2/ Les entités actuelles objectivées: ce sont les entités arrivées à satisfaction. Elles ont péri et sont données pour de nouvelles concrescences. Il s’agit de la première catégorie d’existence,

3/ Les propositions sont les potentialités impures, ou entités hybrides [10] dans lesquelles un objet éternel, simple ou complexe, fusionne avec une entité actuelle ou un nexus d’entités actuelles. En tant qu’ingrédient dans la proposition, l’objet éternel est appelé modèle prédicatif de la proposition. Une proposition est indéterminée quant à sa réalisation. Elle est un « attrait pour le sentir ».

4/ Les nexus sont des ensembles d’entités actuelles dans l’unité des relations constituées par leurs préhensions mutuelles, ou inversement -ce qui revient au même- constituées par leurs objectivations mutuelles [11]. L’entité actuelle est microcosmique. Les nexus sont les entités macrocosmiques de l’expérience quotidienne : hommes, arbres, maisons. Il existe des sociétés structurées, vivantes, personnellement ordonnées, … Les nexùs sont les potentialités devenues réelles [12], et deviennent des potentialités réelles du milieu actuel de nouvelles concrescences.

Les deux types fondamentaux d’entités sont les entités actuelles et les objets éternels. Les autres types d’entités expriment seulement la manière dont toutes les entités des deux types fondamentaux sont dans le monde actuel en communauté les unes avec les autres [13].

La notion d’« objet éternel » a été l’occasion de nombreuses discussions sur sa dénomination et sur son rôle. Didier Debaise propose même de parler plutôt de « déterminant éternel », car « aussi loin qu’un objet éternel entre dans cette préhension, ce n’est pas en tant que « datum », mais seulement en tant que déterminant de définité du datum » [14]. La notion d’éternité est la conséquence logique de la distinction des objets d’avec les entités actuelles : seule l’entité actuelle devient, les objets ne deviennent pas. L’éternité signifie alors le régime d’être dans lequel « nous ne trouvons ni naissance, ni origine, ni transformation, ni fin, toutes notions qui ont été attribuées au niveau exclusif des entités actuelles. » [15]

Parmi les nexùs, on définit un nexus social par trois éléments [16] :

  • Un élément commun à tous les membres (un passé commun, un héritage commun provenant des même objets éternels),
  • Un surgissement (ou émergence) de cet élément commun de forme en raison des conditions que lui imposent ses préhensions des autres membres du nexus,
  • Une transmission de l’élément commun.

Didier Debaise exprime de façon synthétique que « Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’à l’intérieur de la pluralité disjonctive, dans la multiplicité des opérations de préhensions qui la définissent, il y a, en certains endroits, des convergences, des préhensions mutuelles d’un passé commun, qui s’imposent une forme et la transmettent à d’autres. » [17] Jean Ladrière explique que « Le concept de nexùs sert de point de départ à la reconstruction qui est chargée de rendre compte de ce que visent des notions classiques et traditionnelles telles que chose, substance, réalité phénoménale, etc. Cette reconstruction fait intervenir les concepts dérivés de société et d’ordre personnel. »[18].

Ces éléments peuvent être récapitulés dans le tableau ci-après :

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Figure 11‑1 : Schéma simplifié des objets (source : Procès et réalité p.185e-186a)

La pensée organique est réputée difficile. Pourtant, il semble qu’il y ait une seule chose à bien comprendre : Whitehead traite de ce qui passe (les événements), et ce qui ne passe pas (les objets). Ce qui passe, c’est le flux d’Héraclite, et ce qui ne passe pas, c’est la permanence de Démocrite ou de Parménide. Mais ce qui ne passe pas, ce ne sont pas des « fragments de matière », ce sont des objets éternels qui s’ingressent dans les événements [19]. Ce qui passe, c’est l’action. Ce qui ne passe pas, ce sont les interactions qui se renouvellent de façon fiable. C’est la répétition du lien qui constitue l’objet.

En terme de potentialité, on observe trois types de potentialités : les actualisations sont les potentialités réelles de l’univers, les propositions sont les potentialités indéterminées, et les potentialités pures sont aussi appelées les objets éternels. On voit l’importance de la notion de potentialité. Les potentialités pures (objets éternels) et impures (hybrides) remplacent la notion de représentation, trop limitative. En outre, la représentation est bien souvent coupée du réel qui la suscite, même si les travaux des géographes lient de plus en plus étroitement pratique et représentation. La tendance est d’oublier le lien, voire de l’inverser. C’est sous l’angle des potentialités qu’une application géographique à la région entre Vosges et Ardennes sera développée dans la partie III.

Les termes possibilités et potentialités sont utilisés par Dominique Janicaud comme des synonymes. En effet, dans la description des catégories [20], Dominique Janicaud a traduit potential par possibilité, mais la traduction littérale convient : potentiel ou potentialité. L’index de l’édition anglaise de PR (version corrigée de 1978) regroupe tous les sens de potential sous potentiality. Dans un souci pédagogique pour la présente thèse, seul le terme de potentialité est utilisé pour caractériser les objets. Ce choix est plus proche de l’usage courant et des couples usuels de notions actuel/potentiel, et potentialité/actualité.

On voit ici comment d’anciennes catégories passent « de la métaphysique à la physique, de la spéculation à l’action, de l’ontologie à la responsabilité » [21]. Ici, la philosophie autant que la science réexamine tous les anciens concepts comme le sujet, les objets, la connaissance, l’action … en ceux-ci se définissait une distance sujet-objet, le long de laquelle jouaient connaissance et action. « La mesure de cette distance le conditionnait. Découpage local, distance, mesure, toute cette mise en scène des théories et des pratiques se défait aujourd’hui, où nous passons sur un plus grand théâtre » [22]. Le plus grand théâtre est celui de la nature, qui va dépasser le stade de « quasi objet » [23] ou « quasi personnage » pour être sujet/acteur d’un nouveau contrat (Michel Serres, repris par Bruno Latour). Les couples d’opposés humain/non humain et urbain/non urbain semblent faire référence par absence à la Nature comme le non-humain et non-urbain. Nature et culture sont appelées à se conjuguer, non plus sur le registre de ce qu’ils ne sont pas, mais comme acteurs/actants en leur nom propre. Les sommets de la Terre, de Kyoto, ou de Johanesbourg, indépendamment des péripéties des débats sont là pour en témoigner. Bruno Latour explique bien les différents types de rapport d’une société à la nature, qu’il résume dans le schéma suivant :

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Figure 11‑2 : Schémas des différents types de relation d’une société à la nature, selon Bruno Latour, (1991) 1997, p.142, et La constitution des non modernes (référence : ibid, p.193)

Bruno Latour explique que « notre Constitution, et elle seule, permet de distinguer une société A faite d’humains et une société A(bis) composée de non-humains mais à jamais éloignée de la première ! » Pour lui, la contradiction « n’apparaît aujourd’hui qu’aux yeux de l’antropologie symétrique ». L’approche des objets selon la pensée organique apparaît en cohérence avec cette démarche d‘anthropologie symétrique en ne faisant plus la distinction humain/non-humain. Au contraire, l’exemple organique d’une société personnelle comme « apprendre le grec » peut surprendre par la largeur de l’approche, et la profonde remise en cause des notions usuelles (noyau mou du sens commun). Les sociétés font totalement partie de la nature, au point que la nature elle-même peut être définie comme une société (voir plus loin). Par le lien créé entre la géométrie et le monde sensible [24], la bifurcation de la nature est évitée, et les activités des hommes, les activités des sociétés et les activités de la nature partagent les mêmes entités microscosmiques et macroscosmiques. La notion d’activité concerne ainsi à la fois nature et culture.

Nous ne pouvons qu’esquisser (trop) rapidement, dans le présent travail, les premiers éléments de cette remise en cause, et les premières applications possibles d’une vue globale.

Cette approche de Bruno Latour est une introduction à l’œuvre de Michel Lussault L’homme spatial (2007) [25]. Voici l’approche des objets géographiques par Michel Lussault dans L’homme spatial. Ce tableau peut être comparé au schéma simplifié des objets, présenté ci-dessus.

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Figure 11‑3 : Présentation des opérateurs de spatialité (Source ; Michel Lussault, L’homme spatial, 2007, p.149)

Michel Lussault garde la séparation « humain/non-humain » de Bruno Latour. La pensée organique, elle, va plus loin dans l’intégration du « pôle nature » avec le « pôle société », dans la mesure où l’entité ultime de la réalité est la même pour les deux pôles : nature et société partagent au cœur du procès microscopique de concrescence la même polarité entre le physique et le mental. La pensée organique articule donc bien les quatre répertoires [26] incontournables des modernes : la réalité extérieure, le lien social, la signification, et l’être ou « Dieu barré » pour reprendre l’expression de Bruno Latour. Sur le schéma des réalités d’expérience, le positionnement est le suivant :

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Figure 11‑4 : Bruno Latour, les 4 répertoires de la modernité (Source: Bruno Latour Nous n’avons jamais été modernes, La découverte, 1997)

Sur la notion d’hybride, il convient de noter la différence profonde entre l’approche organique et l’approche de Bruno Latour. Les hybrides décrits par Bruno Latour sont le fruit de la bifurcation (c’est-à-dire séparation stricte et opposition, au sens whiteheadien) entre Nature (non-humaine), Culture (humaine) et Dieu (le « Dieu barré » ou « Être » de Bruno Latour). Les hybrides de l’approche organique sont justement une réponse au niveau microcosmique pour éviter la bifurcation de la nature (et dans le même mouvement de la culture et de la spiritualité). La réponse de Whitehead est au niveau de la physique microscopique, et retrouve les objets concrets de la nature : Whitehead rend compte des objets macroscopiques par une démarche scientifique de construction à partir des éléments microscopiques. Les objets ainsi définis sont en référence au réel : ils ne sont pas définis par des statistiques. Ceci montre l’importance du lien micro/macro étudié plus haut. Les hybrides organiques sont le contraste entre une préhension conceptuelle et une préhension physique. Ce contraste (la proposition) assume une nouveauté possible dans le passage de la nature. Une proposition qui se réalise consacre l’avancée créatrice de la nature. Whitehead propose ainsi une sortie radicale du dualisme nature/société décrit, expliqué et dénoncé par Bruno Latour.

Le schéma des objets proposé ci-dessus dans la figure 11.1 est en fait un schéma dynamique, et les 4 éléments présentés ont chacun leur correspondance avec les 4 phases de la concrescence : ce schéma évolue au fur et à mesure que les objets passent « de la métaphysique à la physique, de la spéculation à l’action, de l’ontologie à la responsabilité » [27]. Le trou d’ozone dont parle Michel Serres est le fruit d’observations scientifiques extrêmement complexes, qui sont passées progressivement des sciences les plus pointues à la politique, puis dans les préoccupations de chaque citoyen pour le choix de leur réfrigérateur et des biens de consommation qui évitent la production de CO2 (responsabilité de chacun).

Ces distinctions terminologiques étant faites, il est possible de les présenter dans un tableau plus complet.

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Figure 11‑5 : Les 4 types d’objets (référence : Procès et réalité, p. 52 (117).

Voyons maintenant quelle est la correspondance de ce niveau macroscopique avec le niveau microscopique (ou microcosmique) des phases de la concrescence. On s’appuie sur la notion de « passage » de Michel Serres, évoquée ci-avant p.317 :

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Figure 11‑6 : Passage « de la métaphysique à la physique, de la spéculation à l’action, de l’ontologie à la responsabilité » (Michel Serres)

C’est le passage d’une métaphysique idéaliste à une métaphysique du concret par l’intermédiaire de la proposition, le tout constituant une ontologie ouverte à la responsabilité et conduisant aux valeurs esthétiques morales et religieuses. Pour établir un lien avec la partie III, donnons tout de suite deux exemples géographiques, directement liés à l’application à la région « Entre Vosges et Ardennes ».

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Figure 11‑7 : Deux exemples géographiques concrets du passage de l’ontologie à la réalité.

Pour Thierry Paquot, il s’agit du premier travail du philosophe : repérer les « mots » qui correspondent à des « choses » et éclairer le sens des « mots », afin d’amener ces « choses » à être [28]. On observe que l’intérêt de l’approche organique est de ne plus séparer l’humain du non-humain. Des praticiens et chercheurs, sans être whiteheadiens, ont eu conscience du piège de cette dichotomie, et parlent « d’autres-qu’humains » [29]. La relation n’est donc plus d’opposition (le « non »-humain) mais de différence (« l’autre »-qu’humain) dans l’unité du cosmos. L’actant (ou opérateur) de l’approche de Michel Lussault devient dans l’approche organique l’entité actuelle, dotée d’expérience. L’expérience est présupposée dans tout élément de la nature (phase a à c, parfois d), et non pas réservée aux hommes. C’est la conscience qui est le propre de l’homme (phase d), sans dénuer la nature d’une forme de préconscience (le sense-awareness anglais, présent aux phases a à c, avec la particularité des fins physiques étudiées à la phase c [30]).

Cette démarche a des conséquences importantes pour la géographie, car la dichotomie humain/non humain se retrouve dans la dichotomie urbain/non urbain. En fait, tout le problème revient à connaître le statut de la nature dans les observations. L’approche organique est une explicitation de la parole d’Elisée Reclus « L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même » [31]. Dans l’approche de Michel Lussault, la nature est ce qui est construit par l’homme, dans un régime de « séparation radicale ». L’ouvrage insiste beaucoup sur cette séparation, au point de la faire figurer à l’index, dans ses nombreuses occurrences (pages 45, 46, 50-52, 54, 66-68, 85, 118, 121, 140, 302, 314, 320, 321, 342). Pourtant, l’auteur déclare que cette partition est un artifice scientifique : « On saisit bien que cette partition est un artifice scientifique : toute réalité sociale, telle qu’elle s’appréhende au quotidien, combine toujours toutes les dimensions. Mais cet artifice est une condition de possibilité du travail de pensée sur la société »[32].

Refusant les artifices (autre nom de la bifurcation entre une nature rêvée et une nature pensée), l’approche organique rend compte de la solidarité du monde et de son unité dans la diversité, au nom des critères scientifiques de logique, cohérence, adéquation, applicabilité et nécessité. Elle essaye de rendre compte de toute réalité « telle qu’elle s’appréhende au quotidien ». Michel Lussault, quant à lui, exprime un élément du noyau dur du sens commun en faisant l’observation que la réalité « combine toujours toutes les dimensions ». La réalité dont il parle est « la pratique » qui fonde l’approche organique de la présente thèse : il y a contradiction de penser « en pratique », « dans le quotidien » quelque chose et de poser des théories différentes (c’est la bifurcation combattue par la pensée organique). Cette combinaison qu’évoque Michel Lussault est un procès, le procès de l’expérience. Le procès tient compte de ce noyau dur du sens commun, et propose de nouvelles possibilités de travail aux scientifiques. Le présent travail est une tentative d’aller au bout de cette démarche dans ses implications pour la géographie. Penser autrement, en tenant compte de la solidarité des entités de l’univers, ne supprime certes pas la possibilité et la valeur du travail scientifique, mais fonde un travail différent sur la base de l’étude des nexùs/sociétés (potentialités réelles), des propositions (potentialités indéterminées) et des objets éternels (potentialités pures). Ces potentialités sont présentes dans l’entité ultime de la réalité, l’entité actuelle ou occasion actuelle d’expérience. La pensée organique est ainsi « l’union de l’imagination et du sens commun réfrénant les ardeurs des spécialistes tout en élargissant le champ de leur imagination » [33].

Il est probable que si l’auteur de L’homme spatial renonçait à l’artifice séparateur qu’il décrit, son approche serait de type organique car il se verrait « obligé » (au sens des 5 critères de scientificité et des catégories d’obligation issues du noyau dur du sens commun) de penser la notion d’actant (issue de la linguistique ?) au niveau de la réalité ultime de l’univers : il étudierait comment les relations mathématiques impliquées dans l’immédiateté de présentation appartiennent également au monde perçu et à la nature du percevant (travail scientifique de Whitehead des première et deuxième périodes [34]). La méthode d’abstraction extensive de Whitehead permet par exemple de caractériser la géométrie du monde sensible [35]. De nombreux travaux universitaires et de nombreuses thèses ont été réalisés sur ce thème et ont apporté leurs contributions au dépassement de l’artifice. Un exemple parmi d’autres est l’Essai sur quelques caractères des notions d’espace et de temps par René Poirier. Il écrit : « De même que l’espace et le temps sensibles ne se séparent que par artifice de leur prolongement objectif et métaphysique, ainsi la perception directe qui nous les donne n’est isolée que par abstraction de toute l’expérience consciente ou inconsciente qui s’y rapporte » [36]. Sa conclusion est que « le monde physique est solidaire de son cadre spatio-temporel, et s’exile tout entier hors de la perception » [37].

Dans ses exemples et l’explication de ses exemples, Michel Lussault est « quasi-organique ». Dans l’explication du réel, sa notion d’espace devient quasiment la notion d’extension, et sa notion de spatialité devient quasiment la notion d’extensivité. La différence est que chez Whitehead l’extension prend en compte l’expérience, toute l’expérience (tout en reconnaissant le côté incontournable de l’espace, et des notions de mesure et de distance). Ceci n’est pas étonnant: en se rapprochant de l’expérience concrète, le sens du réel [38] surpasse nos abstractions. Ce sont les explications et le schème d’explication présupposé qui sont à réexaminer: cela suppose un passage d’un ensemble de notions à d’autres notions: tous ces passages seront récapitulés au chapitre 12.A.2&3.

De nombreux colloques rendent compte de la pertinence de la question. Citons par exemple un propos lu dans les actes d’un colloque à Lyon II : « Le monde contemporain est caractérisé par l’apparition d’objets d’un nouveau genre. Ces objets brouillent les frontières établies et qui semblent fermes entre la nature et la société (…) certains ont fait leur entrée dans le champ géographique (…) rares sont les géographes qui se sont risqués à produire des constructions théoriques sur ce thème ».» [39]. Et les auteurs énumèrent les démarches existantes, qu’ils résument dans les points suivants :

  • 1/ Dissociation entre humains et non humains (par exemple B.Latour). La conséquence est que « Les non-humains, rassemblés pêle-mêle dans une catégorie aux contours « en lambeaux » (Whitehead) -la nature- se trouvaient exclus du champ de la société » [40]. Ph Descola écrit « que nous sommes […] bien mal armés pour analyser tous ces systèmes d’objectivation du monde où une distinction formelle entre la nature et la culture est absente. » [41] Cette dissociation génère les contradictions que l’on rencontre dans les modèles de « développement durable » ou de « protection de la nature » proposé par l’Occident aux pays en développement (Rossi, 2000 [42])
  • 2/ Les analyses d’Ulrich Beck montrent que « la nature est strictement incluse dans le fonctionnement social et économique (…) Transformer les éléments naturels en biens naturels permet de les intégrer au fonctionnement social ».
  • 3/ Les géographes proposent des solutions : François Ost [43] avec trois types de relations société/nature, Jacques Bethemont avec « les trois ages du fleuve », Augustin Berque avec la notion de « médiance », G.Bertrand [44] avec la notion de géosystème. Ces concepts sont-ils suffisants ? sont-ils applicables par les géographes ?

Ces propos tenus par des professeurs de géographie de l’université de Lyon2 (qui citent Whitehead) montrent l’intérêt d’une approche whiteheadienne des objets. La pensée organique permet de répondre aux trois questions/constats posés :

  • 1/ Elle résout le problème de la dissociation entre humains et non-humains. Il n’y a plus deux domaines ontologiques séparés, mais un seul. Il n’y a plus de distinction formelle entre la nature et la culture. Les objets sont les potentialités pures, les potentialités hybrides et les potentialités réelles, les frontières étant souples entre les trois types.
  • 2/ La notion d’entité actuelle, fondement commun à l’ensemble du réel, conduit au niveau macroscopique aux cercles des activités et au schéma emboîté du développement durable, développé en partie III, chapitre 13.C.
  • 3/ Un lien entre la pensée processive et la pensée d’Augustin Berque a été esquissé au chapitre 8.D. Une esquisse d’application à la géographie est tentée dans la partie III.

La pensée organique résout donc les problèmes posés. Paradoxalement, elle simplifie la compréhension du réel, permet de ne plus opposer les concepts, mais de les assembler dans un schème global. Elle permet ainsi de rejoindre les analyses intuitives (mises en œuvre et non explicitées, pensées « quasi-organiques » de fait ) des géographes humanistes comme Jean Brunhes, J.Beaujeu-Garnier, etc. Une approche processive de la géographie peut permettre de fonder une « géographie générale des potentialités » qui n’est pas l’ancien « possibilisme » des géographes. Cette approche constitue en outre le support de projets et d’analyses prospectives.

Nous allons maintenant entrer dans le détail de la potentialité réelle, qui comprend les multiplicités, les nexùs et les sociétés.

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Notes :

[1] Rappelons ici que A.N. Whitehead ne rejette pas la notion de substance en général, mais uniquement celle « qui n’a besoin que de soi pour exister » (Aristote, Catégories).
[2] PR 74-77 & 144-160
[3] PCN, préface vii.
[4] Note III de PCN, qui appartient à la seconde édition de PCN qui fut publié en 1924, donc après CN et REL. Elle est mentionnée par Palter, p.31, et par Hélal, p.115, n.107. A propos des objets physiques, Whitehead explique : « Une caractéristique essentielle d’un objet physique est que sa situation est une condition active pour sa perception. Pour cette raison, l’objet lui-même est souvent appelé la cause. Mais l’objet n’est cause que de manière dérivée, par sa relation à sa situation. Essentiellement, une cause est toujours un événement, c’est-à-dire une condition active » (p.90c (112) traduction H.Vaillant 2008).
[5] Lewis Ford, L’émergence de la métaphysique de Whitehead, p. 25 à 40
[6] Ford, EMW, 43.
[7] PR 52 a&b.
[8] PR 290-291.
[9] PR 291.
[10] PR 185e & 186a (307).
[11] C’est la définition donnée dans la 14ème catégorie d’explication, dans PR 24c.
[12] « la potentialité réelle est relative à une entité actuelle, un nexus, une société considérés comme point de vue à partir desquelles se définit le monde actuel » (PR 65c (136))
[13] PR 78.
[14] I.Leclerc, Whitehead’s metaphysics : an introductory exposition, p.177, cité par Didier Debaise, Un empirisme spéculatif. Lecture de Procès et réalité, Vrin, 2006, p.108.
[15] Bebaise, 2006, p 109a.
[16] PR 90-91. Voir aussi l’analyse détaillée faite par Didier Debaise dans Un empirisme spéculatif. Lecture de Procès et réalité, Vrin, 2006, pages 138 à 140.
[17] Debaise, 2006, 140b.
[18] Jean Ladrière, Aperçu sur la philosophie de Whitehead, p.169.
[19] Cet exemple répond à Jean-Louis Le Moigne dans La théorie du système général, page 72b. En effet, l’auteur pose la question de « l’objet dit « couteau de Jeannot », dont on avait changé le manche et remplacé la lame, et qui restait pourtant le même objet, le couteau de Jeannot. ». Son exemple, qui se veut une plaisanterie, exprime exactement le propos de Whitehead : le couteau est l’objet « pour couper », et c’est le « pour couper » qui lui donne la qualité d’objet, qui ne « passe pas ».
[20] PR 22 (73) et suiv.
[21] Michel Serres, Retour au Contrat Naturel, Bibliothèque de France, 2000, p.15b. Ce passage est illustré dans les figures 11-6 et II-7 page 322.
[22] idem.
[23] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes, La découverte, 1997, p.198
[24] Nous faisons référence à la théorie de l’abstraction extensive, et tous les travaux qui sont liés, récapitulés au chapitre 3 : ces travaux scientifiques permettent d’éviter la bifurcation de la nature
[25] En effet, Michel Lussault reprend les mêmes distinctions que Bruno Latour, et la citation de plusieurs des travaux de ce dernier dans sa bibliographie laisse penser que leurs références sont communes.
[26] Latour, 1997, p.122a.
[27] Michel Serres, Retour au Contrat naturel, BNF, 2000, p.15b. Michel Serres s’est beaucoup intéressé aux objets hybrides contemporains, comme « la guerre propre », ou « l’ingérence humanitaire ». Il en décrit quelques-uns dans Le tiers instruit, Francçois Bourin, 1991, 149p. Cette analyse est reprise et discutée par Gilbert Rist dans La culture otage du développement ?, L’Harmattan, 194, pages 49.
[28] Thierry Paquot, Demeure terrestre, Les éditions de l’imprimeur, collection Tranches de ville, 2005, 189 p. Cit. p.55.
[29] Gaston Pineau, Dominique Bachelard, Dominique Cottereau, Anne Moneyron (coord), Habiter la terre. Ecoformation terrestre pour une conscience planétaire, Préfaces de Michel Lussault, de Jean-Paul DELEAGE et de Denis CHARTIER, L’Harmattan, 2005, 291 p. Citation de la page 209a. Michel Lussault apporte son soutien dans cet ouvrage au changement culturel que suppose la redécouverte du lien entre la nature, le territoire et la communauté. La citation complète est la suivante : « Dans le contexte de ce changement culturel, l’éducation relative à l’environnement s’inspire du courant « biorégionaliste » (Traina et Darley-Hill, 1995). L’accent est mis sur le developpement d’un sentiment d’appartenance au milieu (si temporaire soit la migration qui nous y amène), indissociable d’un sens de la responsabilité envers ce dernier. Le milieu est celui de la communauté de vie à laquelle nous appartenons, ici et maintenant, notre « communauté biotique », selon l’expression d’Aldo Léopold (1949). Il s’agit de s’ouvrir à ce milieu, à cette communauté, d’apprendre à connaître le lieu et les gens, les entrelacs de la nature et de la culture, et d’y prendre racine, d’y appartenir : s’enraciner pour mieux s’y déployer, en harmonie avec les autres membres, humains et autres-qu’humains, de cette communauté de vie. C’est à partir des caractéristiques et des possibilités du milieu, valorisant également le talent des gens qui y vivent, que peuvent se développer entre autre des initiatives économiques locales ou régionales, alternatives, endogènes, dont la force permet d’établir des relations plus saines avec les économies d’ailleurs et d’échapper aux dictats de l’économie globale ». (souligné par nous).L’extrait est tiré de l’article de Lucie Sauvé, Tom Berryman, Carine Villemagne, intitulé « Terre en ville, Terre en vue, une pédagogie de l’appartenance », pages 191 à 211. L’ouvrage trace de nombreux liens entre la culture, les pensées, les végétaux, les organismes forestier, et la nature.
[30] En texte complémentaire.
[31] Exergue à son ouvrage L’homme et la terre.
[32] Lussault, 2007, 39a.
[33] PR 17d.
[34] Voir l’œuvre de Victor Lowe pour une présentation générale de l’œuvre de Whitehead, et en ce qui concerne les travaux scientifiques, la thèse de Guillaume Durand Des événements aux objets. La méthode de l’abstraction extensive chez A.N. Whitehead, Ontos Verlag 2007.
[35] Voir la thèse de Jean Nicod, préfacée par Bertrand Russell, et les travaux des professeurs d’universités Jules Vuillemin, Louis Couturat, Ferdinand Gonseth. Pour une approche générale : Xavier Verley, 2007.
[36] René Poirier, Essai sur quelques caractères des notions d’espace et de temps, Thèse de doctorat, Éditions Vrin, 1931, page 20a.
[37] Poirier, 1931, 374a.
[38] C’est le « sens robuste du réel » de Bertrand Russell, cité par J.C. Dumoncel.
[39] Colloque de l’Université de Lyon 2, mercredi 23 juin 2004, « Epistémologie de l’interface nature/société en géographie », Intervenants : J.P. Bravard, I.Lefort et Ph.Pelletier, texte de travail préparé par E.Delahaye et R.Garcier, 6 pages.
[40] Idem, p. 2/6
[41] Descola, Philippe, Leçon inaugurale faite le 29 mars 2001, Paris, Collège de France, 2001. p.14
[42] Rossi, G. L’ingérence écologique : Environnement et développement rural du Nord au Sud, CNRS Éditions,. 2000
[43] François Ost, La nature hors la loi, Paris, La Découverte, 2003.
[44] Bertrand G, « La nature en géographie, un paradigme d’interface », Université Toulouse le Mirail, Géodoc, 34, 1989, et aussi : Bertrand, G.et C., Une géographie traversière : l’Environnement à travers territoires et temporalités, Paris, Éditions Arguments, 2002.

10.C. Géographie non dualiste ?

10.C Conclusion :

Nous sommes arrivé au terme de l’analyse scientifique et philosophique des notions nécessaires pour répondre aux questions posées par le schéma de questionnement de la partie I. Ces questions étaient de caractériser les 5 invariants rencontrés dans la pratique, et de comprendre comment ces cinq invariants fonctionnent ensemble. L’exposé de la pensée organique a permis de tracer le lien entre l’analyse des entités ultimes et l’analyse de l’expérience ordinaire. Le schéma qui suit résume et illustre la démarche intellectuelle qui a permis de proposer la pensée organique comme une réponse à la question de Guy Di Méo et Pascal Buléon sur le dépassement de la dichotomie entre le matériel et l’idéel dans L’espace social (2005).

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Figure 10‑4 : schéma du lien proposé entre la philosophie et la géographie

La nouveauté des idées scientifiques et philosophiques de Procès et réalité (1995), et la nécessité d’en proposer un exposé pédagogique dans la présente thèse n’a pas permis de développer l’approche plus sociologique d’Aventure d’idées (1993). Ce développement est apparu prématuré ici. Il pourra être fait dans le prolongement de la thèse avec la prise en compte également des travaux d’application à l’urbanisme et à l’environnement de Joseph Grange (1997 et 1999, non encore traduits de l’américain). Un prolongement possible serait également le rapprochement du schéma de questionnement avec la schématisation de Jean-Claude Dumoncel (1998, p.212) et la schématisation de la thèse de Pierre-Jean Borey (2007). Nous avons abordé de manière détaillée la notion de préhension et de procès (processus interne et externe), mais l’approche détaillée de la notion d’immédiateté présentationelle et de lieu de tension est nécessaire pour aller plus loin. Cela ne nous semble pas nuire ici à l’approfondissement du schéma de questionnement en terme de pensée organique.

Le tableau qui suit est la confrontation du schéma de questionnement de la partie I avec le fruit de l’exposé de la partie II. Il montre comment l’analyse génétique au niveau microscopique pourrait permettre d’esquisser une analyse génétique au niveau macroscopique. Les termes des notions impliquées sont tous des termes du langage courant, ce qui semble bien montrer, dans le droit fil de nos démonstrations, la pertinence de cette explication, et l’adéquation de l’explication des faits concrets de l’expérience ordinaire. L’approche organique donne une explication aux trois niveaux d’interprétation de l’expérience décrits par la FPH (P.Calame) dans le Cahier de propositions : Le territoire, lieu des relations : vers une communauté de liens et de partage de septembre 2001 (voir chap 3.B.3. p.87). L’approche organique a des liens forts avec les 14 autres approches présentées en partie I, chapitre 3 (PRH, HFC, B.Vachon, W.Twitchett, AIU, P.Braconnier, G.Di Méo, R.Vidal-Rojas, J.De Courson, P.Destattes &MC Malhomme, P.Sansot, E.Dardel, A.Berque, AITF). Elle est donc bien un langage commun à l’ensemble de ces démarches.

La grande différence entre cette démarche et l’approche traditionnelle réside dans l’articulation des notions au sein du procès. Dans l’approche traditionnelle, ces notions sont disjointes à la base à cause d’une conception de la matière comme substance inerte et sans spontanéité. Dans la pensée organique la démarche est inverse : les notions sont unies à la base, dans le réel ; on ne trouve pas, dans la nature comme dans la société, de substance inerte mais des entités actuelles qui sont des procès de devenir. La disjonction est uniquement le résultat d’une bifurcation (PR 289-290) qui ne correspond pas à l’expérience quotidienne ordinaire. La principale bifurcation est le dualisme cartésien qui entraîne l’erreur du concret mal placé  (prendre l’abstraction pour le réel) et la référence implicite ultime à une notion de substance inerte et sans spontanéité. La pensée organique répond donc au souhait de dépassement de « la dichotomie du matériel et de l’idéel » souhaité par Guy Di Méo et Pascal Buléon.

Il est récapitulé dans le schéma qui suit l’ensemble des acquis des parties I et II. Le schéma de la concrescence et de la transition présenté aux chapitres 7 et 8 s’enrichit ici de l’analyse de la dualité entre le pôle physique et le pôle mental qui est à la source de tous les dualismes apparents. Ce schéma se réfère au concret, au réel lui-même. Il n’est pas un modèle, une théorie, mais l’expression imagée du schème organique qui interprète l’expérience. Ce schème restera toujours à affiner en fonction de nos observations, de nos analyses, de nos « gouttes d’expérience ».

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Figure 10‑5 : Schéma de synthèse: la structure de l’expérience

Assurés maintenant de l’intérêt de la pensée organique, nous pouvons sans plus attendre la mettre en œuvre pour la définition des objets géographiques en cette fin de partie II. Ces définitions permettront des applications géographiques en partie III.

9.D-E. Géographie et ontologie

9.D. Intérêt du statut ontologique des réalités d’expérience pour la géographie :

La rencontre entre la philosophie et la géographie mérite d’être soulignée : le fait de donner un statut ontologique aux réalités de terrain de la géographie permet de fonder une approche scientifique nouvelle.

Le résultat final est simple. Mais les remises en cause pour y parvenir sont nombreuses. Elles sont autant de passages à réaliser inlassablement pour que « le germe de l’invention d’une nouvelle culture » (Di Méo) cité plus haut [1] puisse s’ouvrir et croître. Un tableau au chapitre 12 présente ces passages. Le résultat final est simple. La complexité est de montrer comment chaque point séparément, se résout en lien aux autres points : rien ne pourra remplacer l’expérience personnelle de l’entrelacement des notions. La pensée organique permet d’apprendre à penser cet entrelacement. La simplicité ne réduit pas la complexité, elle propose des liens cohérents, elle est une complexité maîtrisée. Le fruit en est une progression vers l’unité de la géographie dans une approche transdisciplinaire.

L’intérêt pédagogique de cette approche, quelle que soit l’adhésion du lecteur, est indéniable : elle permet de réaliser de nombreux liens pertinents sur la base de réalités expérientielles et non plus de « mots » ou de concepts figés.

Le même travail pourrait être réalisé pour les 27 catégories d’explication (CE 1 à CE 27), mais seules trois de ces catégories ont une importance particulière pour la démonstration des liens entre le procès organique et le procès de transformation des territoires :

  • Le principe de relativité (CE4)
  • Le principe de procès (CE09)
  • Le principe ontologique (CE18)

1/ Le principe de relativité (CE4) signifie que « la potentialité d’être un élément dans une concrescence réelle d’une pluralité d’entités en une actualisation unique est le seul caractère métaphysique général attaché à toutes les entités actuelles et non actuelles ; et chaque élément de son univers est compris dans chaque concrescence. En d’autres termes, il appartient à la nature d’un « être » d’être un potentiel pour chaque « devenir » » [2]. C’est ce principe qui rend compte des relations internes : le terme dans a été indiqué en gras afin d’exprimer une nouvelle fois qu’il s’agit d’une inclusion, et non d’une addition. Il s’agit d’une relation interne, et non d’une relation externe. C’est le fait que la relation est interne qui explique la localisation absolue (newtonnienne) lors de la satisfaction, et l’irréversibilité du temps. Nous détaillerons plus loin ces deux points sur l’espace et le temps, compte tenu de leur importance pour la géographie. C’est l’expression mathématique des relations internes par la méthode mathématique de l’abstraction extensive, qui a suscité toute l’admiration de Bertrand Russell. Une telle méthode permettrait de faire passer le travail d’un Pierre Sansot de La poétique de la ville, du rayon de la poésie au rayon de la science. L’œuvre de Bachelard aussi, mais dans une moindre mesure, car Bachelard a conservé la différence entre le noumène et le phénomène de Kant, poursuivant par là une forme de dualisme. On a avancé qu’il y a des analogies entre les catégories de Kant et celles de Whitehead, mais celles de Whitehead sont opérantes dans la totalité du monde (le phénomène & le noumène), et pas seulement dans l’expérience consciente des personnes (le noumène). Dans le système de Whitehead, l’expérience n’est pas limitée à l’expérience consciente, mais s‘étend à une forme d’expérience primitive, d’expérience coextensive à toute la réalité considérée comme activité préhensive. Le principe de relativité est « le principe d’un dépassement immédiat et permanent de l’approche dichotomique de la matière et de l’idée »[3] : c’est le « véritable esprit dialectique »[4] développé par Guy Di Meo & Pascal Buléon. L’approche organique approfondit cette dialectique dans des termes qui seront développés plus loin.

2/ Le principe de procès (CE09) insiste sur le fait que « l’« être » d’une entité actuelle est constitué par son « devenir » » [5]..Nous avons en effet depuis le début insisté sur l’importance de promouvoir une dynamique dans le devenir des choses.

3/ Le principe ontologique (CE18) signifie tout simplement qu’il n’y a pas d’actualité vide. Tout fait est issu d’un fait qui le précède, donc d’une expérience aboutie. Rien ne part de rien. Michel Godet retrouve le principe ontologique lorsqu’il rajoute sa question Q0 (« Qui suis-je ? ») aux quatre autres questions-clés de la prospective appliquée aux territoires [6] : la prospective s’applique à un territoire dans son identité, son histoire, ses tensions, ses forces, ses faiblesses. Patrice Braconnier met la concertation et le diagnostic, c’est à dire l’ensemble des interactions en première phase de son processus de gouvernance. Pierre Calame « pense avec les pieds », façon imagée de rester collé aux faits concrets et singuliers. William Twitchett analyse soigneusement le site avant toute prospective territoriale. Guy Di Méo & Pascal Buléon ne disent pas autre chose lorsqu’ils expliquent que l’identité « ne se confond pas avec une substance immuable, comme secrétée une fois pour toutes par le corps et l’esprit des hommes. Sauf pour ce qui concerne le moment essentiel, mais fugitif, de l’expérience du cogito cartésien, elle résulte d’un rapport interactif avec autrui, dans un cadre à la fois social et spatial, géographique. L’identité est une construction sociale » [7]. Il n’y a d’ailleurs aucune raison que le cogito cartésien échappe à ce principe. « La philosophie de l’organisme étend le subjectivisme cartésien en affirmant « le principe ontologique » et en l’analysant comme une définition de l ‘« actualisation ». Cela revient à postuler que toute entité actuelle est un lieu pour l’univers » [8]. C’est le principe subjectiviste de Descartes, réformé par la pensée organique. La réforme en question est la suppression, d’une part de l’incohérence de la séparation arbitraire en deux substances, l’une pensante, l’autre étendue, et d’autre part de la substance comme inerte et sans spontanéité [9]. Ainsi, principe de relativité et principe ontologique se conjuguent pour dépasser la notion de substance inerte et proposer un principe subjectiviste réformé, donnant toute leur importance aux res verae [10] de Descartes, qui sont les entités actuelles de la philosophie organique. La pensée organique prolonge donc la pensée de Guy Di Meo & Pascal Buléon [11], et réalise le dépassement de la dichotomie dans une dialectique entre opposés analysables [12],qu’illustrent notamment de façon exemplaire les notions géographiques de territoire, de territorialité, de lieu et de paysage [13]..L’intérêt du caractère ontologique des réalités analysées est de rendre compte de ces notions, qui sont transdisciplinaires « en pratique », et de manière incontournable. Les notions de territoire, de territorialité, de lieu et de paysage sont l’exemplification du procès d’évolution du territoire, et le procès est la synthèse de ces composantes. Le véritable fondement de la géographie est une philosophique non dualiste, animée par la dialectique du mouvement et de la permanence, du devenir et de la créativité.

L’approche organique est en lien très proche tant de la dialectique du procès de production de Marx, du structuralisme génétique de Piaget qu’une forme d’existentialisme/phénoménologie personnaliste [14] . Elle fournit une base unifiée proposant une sortie des cloisonnements et des antagonismes « irréductibles » entre les notions, tout en conservant un caractère de généralité ultime. Cette attitude de refus d’entrer dans les antagonismes entre écoles pour lui substituer un apprentissage des liens, des passages et des tissages est bien caractérisée par Isabelle Stengers à travers le rejet de la modernité sous la forme d’une hydre à 6 têtes qui se combattent les unes les autres [15]. Nous avons déjà évoqué son rappel de la fable bien connue du vieux bédouin et de ses 11 chameaux pour illustrer son propos [16].

9.E.  Conclusion

Ce travail aura pu paraître un peu long et fastidieux. Il avait pour but de montrer que la pensée organique peut être un langage commun à des approches dont les vocabulaires font tous appel à des nomenclatures, des contextes et des tissages différents. Le but était de montrer qu’il ne s’agit pas d’une réduction de ces langages à une seule approche, mais au contraire de la généralisation de toutes ces approches par la méthode du vol de l’avion. La pensée organique est un nouveau mode de pensée qui remet en cause

  • La théorie de la perception uniquement sensible
  • La théorie de la représentation,
  • La pensée en terme de sujet/prédicat (la substance « qui n’a besoin que de soi pour exister »)

Ces remises en cause permettent de tracer les traits de l’émergence d’un urbanisme et d’une géographie qu’il est proposé d’appeler trans-moderne. Étant donné la difficulté de démêler les aspects nouveaux des approches anciennes conservées/modifiées ou de celles qui sont rejetées, la mise en tableau de cette transmodernité sur les modèles des approches d’Eric Dardel et de François Ascher sera tentée en fin du chapitre 12. La progression sera donc régulière depuis l’explication de détail des notions jusqu’à leur présentation générale.

Cette méthode serait inefficace si elle ne suscitait pas des applications concrètes permettant de tester la fécondité des notions mises en évidence. Quelques-unes de ces applications sont présentées dans la partie III. Ces applications trouveront une expression de synthèse dans la notion de région conviviale. Cette notion tentera de rendre compte de la solidarité de l’univers dans la perspective de la pensée organique.

__________________________________________________
Notes :

[1] Guy Di Méo & Pascal Buléon, 2005, p.120.
[2] PR 22d.
[3] Di Méo & Buléon, 2005, 107b.
[4] id.
[5] PR 23a
[6] Voir l’explication et la référence dans la conclusion du chapitre 3, rubrique 3.C.12.
[7] Di Méo & Buléon, 2005, p.43c.
[8] PR 80a.
[9] Rappelons qu’au lieu de dire « Je pense donc je suis », rappelons que Whitehead exprime qu’il serait également vrai de dire « Le monde actuel est mien » [9] et que David R. Griffin propose de dire la phrase également équivalente suivante : « Je préhende d’autres réalités actuelles donc nous sommes » [9]
[10] Descartes, Méditations métaphysiques, GF Flammarion, 1979, p.60-61, développé par Whitehead dans PR xiii, 22, 29, 68-70, 74, 75, 128, 137, 166, 16. PR 75a explique « A la fin de la citation de la Méditation I, Descartes utilise l’expression res vera dans le sens que j’ai donné au terme « actuel ». Elle signifie « existence » en son sens le plus plein et le plus exhaustif. »
[11] Di Méo & Buléon, 2005, p.43c.
[12] Pomeroy, 2004, 129a, 275-276.
[13] Di Méo & Buléon, 2005, 75a.
[14] telle que l’approche d’Emmanuel Mounier. Les phénoménologies de Merleau-Ponty, d’Heidegger et d’Husserl conservent une forme de dualisme. (voir les travaux de Van der Veken et de Jean-Marie Breuvart )
[15] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts, Seuil 2002, page 26.
[16] Voir id, 27d.

8.C. Applications géographiques

8.C. Le lien aux réalités d’expérience de la partie I ; Application à la géographie

8.C.1. Le lien aux réalités d’expérience de la partie I

En revenant à notre schéma de questionnement de la partie 1, il est possible d’établir les liens avec le schéma de synthèse de la partie I, en suivant les phases du procès de concrescence, et en utilisant les mots de la pratique professionnelle. Ces liens sont les suivants :

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Figure 8‑2 : Lien entre la concrescence microscopique et l’expérience macroscopique

Il apparaît alors de quelle façon la pensée organique peut non seulement confirmer la pertinence des rapprochements opérés dans la partie I chapitre 3 et 4, mais aussi l’approfondir en y intégrant tous les acquis de la science d’aujourd’hui, et tous les acquis des philosophes des Lumières (même si cet acquis apparaît sous forme de critique constructive, voire de révision sérieuse).

Cet approfondissement consiste dans la précision du vocabulaire de la pensée organique pour détailler les liens entre chaque phase, et les phases elle-même.

Une analyse précise de chacune des phases de la concrescence a été réalisée pour la présente thèse, avec des exemples puisés dans la partie I : nous voulions être sûr que chaque élément du schéma de questionnement avait bien sa correspondance dans une phase de la concrescence organique. Pour garder une lisibilité d’ensemble à la thèse (soucis de pédagogie, et de conservation d’un fil directeur global), cette enquête d’approfondissement de 25 pages (avec 13 schémas détaillés des phases) est présentée en annexe informatique « Annexe00_Textes-Complementaires » [1].

Le plus difficile était la compréhension du passage du procès microscopique au procès macroscopique, et la pertinence de ce passage. Cette pertinence a été vérifiée lors de la présentation du travail aux Chromatiques Whiteheadiennes de septembre 2007 (présentation de la schématisation du procès de concrescence, et son utilisation pour un procès de transformation des territoires), et lors d’un entretien avec le philosophe Jean-Marie Breuvart le mardi 4 décembre 2007. La pertinence du lien entre le microscopique et le macroscopique réside dans le fait que Whitehead est parti de l’expérience ordinaire, macroscopique pour trouver les éléments de son procès microscopique (« Chaque entité répète en microcosme ce que l’univers est en macrocosme » [2]) et la présente thèse réalise un travail dans le sens inverse : partir du résultat du procès microscopique afin de voir en quoi elle éclaire le réel macroscopique de notre investigation. Ce point est développé au chapitre 10.

Dés lors, il est possible de dire que les analogies trouvées par l’observation dans la partie I ne sont pas des coïncidences. Elles sont la conséquence de la structure du réel lui-même [3]. Ces observations vont dans le sens même de la recherche de Whitehead : elles peuvent amener à découvrir de nouveaux liens qui peuvent compléter, modifier, amender l’approche organique, tant au niveau microscopique que macroscopique, à cause de l’unité universelle du réel à chaque échelle. En d’autres termes, le processus se retrouve à chacune des échelles.

Ce point-clé de notre enquête étant éclairci, il est possible de poursuivre le chemin en montrant comment plusieurs grands géographes et urbanistes (Alain Reynaud, Rodrigo Vidal-Rojas) ont développé leur propre intuition, d’une manière quasi-organique.

8.C.2. Le lien à l’approche d’Alain Reynaud dans Justice Socio-Spatiale ; notion de région conviviale ; le procès territorial

Pour amorcer dès maintenant l’application de la notion de procès à la géographie, le schéma du procès peut être comparé à celui d’Alain Reynaud [4] :

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Figure 8‑3 : La problématique des classes socio-spatiales d’Alain Reynaud dans Société, espace et justice .

La valeur spécifique étudiée par Alain Reynaud est l’inégalité.

  • La phase a pourrait correspondre à l’articulation (les liens entre classes socio-spatiales[5], ou la réalité des nexus socio-spatiaux)
  • La phase b pourrait correspondre à l’Inégalité.
  • La phase c pourrait correspondre au conflit (intégration de l’articulation et l’inégalité).
  • La phase d pourrait correspondre à la conscience (le sentiment d’appartenance [6], 2ème intégration entre le conflit et la réalité) et la mobilité.

Dans chaque cas, il s’agit d’une application particulière du procès. Il est étonnant de constater l’équivalent d’un axe de dichotomie (le trait pointillé vertical dans le schéma de concrescence) chez Alain Reynaud, par la distinction entre l’objectif, à gauche -l’analyse morphologique, faits visibles- et le subjectif, à droite -analyse génétique, faits intérieurs-. Ainsi, dans cette optique, Alain Reynaud étudie le procès organique d’injustice territoriale. Sa vision du monde est celle d’un conflit entre classes socio-spatiales, sa proposition est la mise en évidence du conflit, et le résultat est la mobilité pour sortir du conflit. Il peut, selon lui, y avoir conscience ou non de tout ou partie des personnes [7]. En un sens, Alain Reynaud s’intéresse de façon privilégiée à la figure du migrant, par rapport à celle du nomade ou du sédentaire. Le migrant est pour lui signe visible d’un malaise intérieur que la migration révèle.

L’intérêt de l’approche par le procès organique est d’être plus générale, et de pouvoir s’appliquer à d’autres valeurs, d’autres visions du monde, d’autres propositions qui en résultent, et d’autres choix induits.

Guy di Méo semble d’ailleurs avoir déjà opéré un élargissement de l’approche par le concept de métastructure socio-spatiale [8], de configuration socio-spatiale (CSS) et de formation socio-spatiale [9] (FSS). Mais le fait de se référer à Maurice Godelier dans L’idéel et le matériel [10]permet de poser la question de la dichotomie en matériel et idéel, mais pas de la résoudre. Régis Debray dans sa Critique de la raison politique [11] permet d’aller plus loin, et Anne Pomeroy prolonge cette analyse en termes whiteheadiens (voir plus loin au chapitre 10.E.3.). On voit ici de quelle manière le procès organique pourrait contribuer aux fondements nouveaux des approches géographiques citées : le procès organique permet d’entrer avec un grand raffinement dans l’explication de la « dialectique du matériel et de l’idéel », dans l’approche unifiée qu’en propose Whitehead. Son approche permet de faire les liens entre tous les éléments kaléidoscopiques des notions des auteurs qui ont abordé cette question [12].

Illustrons tout de suite le schéma de concrescence par l’exemple concret de la « région conviviale », qui sera développé en partie III. Dans cet exemple, l’attention n’est plus portée sur l’inégalité, mais sur la convivialité. L’analyse des tensions porte vers le mieux vivre ensemble (togetherness), en vue à la fois de s’appuyer sur -et développer- le sentiment d’appartenance pour conforter le plus grand territoire (« la région conviviale ») où peut s’épanouir ce sentiment d’appartenance.

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Figure 8‑4 : Le procès organique du territoire : exemple de la région conviviale.

Toujours à titre d’exemple concret pour bien faire le lien à la géographie et à l’urbanisme, voici un schéma plus général faisant appel à une synthèse des travaux de Rodrigo Vidal-Rojas, Pierre Riboulet, David Mangin & Philippe Panerai, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule & Marcelle Demorgon, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule-Jean Castex, Pierre Micheloni-Pierre Pinon, Rémy Allain, [13]… Ce schéma sera développé plus loin pour bien tracer les liens aux notions de l’approche organique.

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Figure 8‑5 : Le procès territorial. Exemple des notions géographiques et urbanistiques.

La distinction dans le schéma ci-dessus entre potentialité générale et potentialité réelle[14] est essentielle dans l’application à la géographie : la géographie, pour se constituer comme science, cherche comme toutes les sciences à définir les éléments indépendants des circonstances. Et l’analyse spatiale (Pumain, Saint-Julien), la morphologie urbaine (Allain) ainsi que l’analyse spatiale (Panerai à la suite d’Aymonino et Muratori) parviennent à ce résultat. Mais une potentialité générale (un objet éternel) ne se révèle qu’à travers le concret : prendre cette abstraction pour le réel serait commettre l’erreur du concret mal placé. C’est l’abstraction qui doit se justifier en expliquant correctement le réel (sans jamais pouvoir l’épuiser) et non l’inverse. Éviter la bifurcation du réel est à ce prix. La démarche organique est de partir d’abord du réel, ce qui la distingue de celle par exemple conduite par Roger Brunet pour qui le schéma abstrait est premier et doit être confronté tel quel au réel.

8.C.3. L’approche de Rodrigo Vidal-Rojas dans Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine

8.C.3.1. Liens entre la pensée de Rodrigo Vidal-Rojas et le procès organique : fragments et concrescence.

Rodrigo Vidal-Rojas définit un fragment à partir de la notion de dimension qui « peut être saisie à partir de 4 idées qui convergent toutes vers une signification complexe et complète » [15]. Il appelle dimension ce qui est appelé procès dans le début de ce chapitre, et les 4 idées sont les 4 réalités a, b, c, d. Le texte est donné intégralement ci-après. Nous avons simplement rajouté a), b), c), d) pour établir la correspondance avec le schéma de base, et souligné en gras quelques mots. Les italiques sont de l’auteur. Les quatre dimensions (réalités) s’inscrivent naturellement dans l’ordre des quatre phases a, b, c, d, du procès.

Le constat de cette longue citation [16] est ici aussi une convergence étonnante de l’approche de Rodrigo Vidal Rojas avec la pensée organique, avec en outre une quantité d’exemples d’une grande richesse. En effet, Rodrigo Vidal-Rojas définit 13 dimensions possibles simples (morphologique, typologique, connective, systémique, écologique, espacement, structurelle, matérielle, fonctionnelle, connotative, imaginaire, espace social, économique -chacune de ses dimensions pouvant faire l’objet d’un schéma-) R. Vidal-Rojas fournit des exemples pour chacune d’elles.

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Figure 8‑6 : Description du fragment dans l’approche de Rodrigo Vidal-Rojas. Lien entre la dimension de Vidal-Rojas et chacune des phases du procès de concrescence du territoire (ou morphogénèse territoriale).

« (…) le fragment se caractérise par une inexistence objective dont l’émergence dépend de la dimension subjective que l’on choisit pour saisir la réalité. (…)

  1. a) D’abord, selon l’observateur, la dimension est un angle de vue, un point de vue, un point dans lequel on se situe pour observer un fait ou un phénomène sous un jour particulier. Cela relève d’un choix qui dépend d’un objectif, d’une intention. Lorsque nous prenons parti en fonction d’une manière de saisir la réalité qui tient à ce que nous voulons découvrir. En choisissant cet angle spécifique, nous rendons évident l’aspect de la réalité que nous voulons dévoiler pour la saisir dans son intégralité. Le choix de cet angle de vue est le premier geste de création du fragment urbain. Des exemples en sont la forme de l’espace, les usages, l’incidence de la lumière, etc …
  2. b) Deuxièmement, du point de vue de l’objet territorial observé, la dimension est une qualité principale à l’intérieur d’un ensemble. Lorsque l’on observe une portion du territoire, il est toujours possible de remarquer que certains aspects sont plus marquants que d’autres, certaines qualités plus essentielles que d’autres. Ces qualités peuvent avoir trait à la réalité sociale, physique ou symbolique du territoire, l’une d’entre elles étant prépondérante par rapport aux autres. A partir du moment où l’on relève une de ces qualités, nous sommes en passe de reconnaître la potentialité qui différencie cette unité urbaine des autres unités, mais en même temps la potentialité qui rend au territoire toute son identité à l’intérieur d’un ensemble. Des exemples en sont la couleur, la monumentalité, la matérialité, les perspectives, la régularité, etc …
  3. c) Troisièmement, la dimension est aussi l’un des aspects principaux par lesquels nous saisissons la réalité de premier ordre. Dans ce sens, la dimension est l’essence première de la réalité matérielle. L’image que nous avons d’une unité urbaine au premier abord est celle sur laquelle nous construisons notre idée, notre imaginaire de cet espace, celle qui devient mémoire et réminiscence, celle que nous reconnaîtrons comme la trace principale de ce territoire. Des exemples en sont le skyline d’une ville, la typologie du bâti, la lumière, etc
  4. d) Finalement, la dimension est ce qui distingue une portion du territoire d’une autre portion, en d’autre termes, ce qui révèle la discontinuité urbaine. La dimension est un trait saillant. Cette proéminence peut être donnée par un élément ou un espace hiérarchique ou un édifice ou une couleur dominante ou un autre aspect remarquable autour duquel gravite une unité urbaine, une portion du territoire.

Angle de vue, qualité principale, essence première et trait saillant sont ainsi les quatre idées qui donne sens à la dimension laquelle, une fois saisie, donne sens, mesure, contenu, forme et périmètre au fragment urbain. La dimension révèle une unité qui se détache de l’ensemble : elle détermine le degré de cohésion interne de cette unité ainsi que les liens et la distance qu’elle établit avec cet ensemble. »

Détaillons la dimension, qui semble correspondre au procès d’émergence d’une portion de territoire :

Les termes retenus par R. Vidal-Rojas (en italique) pour caractériser chaque phase ne sont pas ceux qui permettent la correspondance avec le procès whiteheadien (en gras), mais la réalité d’expérience décrite est bien la même.

  • La discontinuité indiquée au point d) renvoie à l’atomicité du fragment,
  • L’essence première semble un reste de pensée substantialiste, que l’auteur dénonce par ailleurs (page 96d : « En évitant toute référence à des qualités substantielles, il s’avère que c’est précisément parce que le segment cherche à synthétiser sur le plan des idées la diversité complexe existant sur le plan du vécu matériel de l’espace, tout en s’en dégageant, qu’il émerge comme un concept. »). Mais suite à cette dénonciation, l’auteur ne remplace pas la notion : il crée une approche nouvelle « qui n’existe pas dans la nature ». En effet, le glossaire, à fragment, explique «Le fragment n’existe pas dans la nature, et il n’est pas possible de le repérer sans avoir recours à une dimension qui lui donne existence et sens ». Sur le nouveau fondement de l’approche organique whiteheadienne, nous verrons plus loin que le fragment n’est rien d’autre qu’un nexus ou une société d’entités actuelles, les notions qui remplacent celle de substance cartésienne.
  • La manière de saisir la réalité décrite en a) est décrite pages 136-137 comme « mécanisme d’appréhension du fragment », mécanisme qui est matériel, perceptuel, conceptuel, idéal et référentiel. Il s’agit bien là de l’appréhension, c’est-à-dire la préhension whiteheadienne, compte tenu de la caractérisation qui dépasse bien la seule théorie de la perception sensorielle, pour considérer tout autant les idées, les concepts, les idéaux que les perceptions, dans une même appréhension (d’où la préhension du procès whiteheadien qui supprime le « ap » pour éviter tout contresens).
  • Le point c) est une belle description de la transmutation. En effet, la définition d’un fragment urbain fait appel à des références fragmentaires (les points de vue au sol, avec souvent l’impossibilité de connaître tous les aspects du fragment considéré) qui sont agrégées et assimilées dans une seule image. Rodrigo Vidal-Rojas définit longuement le concept imagé pages 80d à 84c. Ces pages montrent bien de fait le mécanisme de la transmutation whiteheadienne appliqué aux données urbaines, bien que l’auteur ne semble pas connaître Whitehead. Il semblerait ici aussi qu’un parrallèle avec la notion de concept imagé de Deleuze (lecteur de Whitehead) puisse être fait. Cette convergence n’est pas étonnante vu la référence explicite et constante à l’expérience et à la pratique dans l’approche de Vidal-Rojas (pages 58c, 75-76, 78c, 82a, 83d, 87d – alvéole-, 105b, 177, etc).

La dimension des fragments de Vidal-Rojas semble donc bien correspondre aux nexus whiteheadiens appliqués à l’urbain [17], qui seront nommés désormais nexùs urbains.

L’apport de Whitehead est de fonder métaphysiquement cette démarche, ce qui permet de dire que Vidal-Rojas rencontre le concret et les éléments réels de la nature (toujours mouvants et changeants), ce réel étant cette fois-ci non dualiste, non bifurqué et sans dichotomie. Ainsi, Rodrigo Vidal-Rojas apporte sa réponse à la question de Guy Di Méo sur le dépassement de la dichotomie du matériel et de l’idéel [18].

Les deux pages qui suivent montrent le schéma de synthèse de la démarche de Rodrigo Vidal-Rojas, la définition des dimensions systémique et connotative et deux exemples :

8.C.3.2. Présentation de quelques dimensions des territoires :

Définition de la dimension systémique : « Dans ce cas, on reconnaît qu’au delà des dimensions précédents, et malgré l’importance qu’elles peuvent acquérir, le trait saillant, c’est-à-dire ce qui distingue certaines portions du territoire du reste, est l’organisation d’une totalité selon un ordre, en fonction d’une hiérarchie, sur la base d’un réseau qui relie des composantes diverses et cohérentes, situées en des points différents du milieu urbain, et qui cherche à atteindre des objectifs bien précis. Cette dimension systémique suppose mouvement circulatoire et échange entre les parties. Le fragment qui en résulte s’organise en se superposant à d’autres fragments avec lesquels il configure des nœuds, des points, des axes et des lignes. Ex : Figure 16 : le système des aires vertes de Santiago du Chili » (page 109)

Définition de la dimension connotative : La dimension connotative fait ressortir les aspects symboliques du territoire, c’est-à-dire les qualités des l’espace sur la base desquelles s’établissent des liens d’affectivité entre les individus et le territoire. Cette dimension peut être divisée en visuelle, acoustique et élément de référence. La première met en évidence les composantes spatiales que l’on peut repérer à l’œil nu (la vision rétinienne). La deuxième insiste sur les qualités sonores, leur intensité, leur rapport aux activités quotidiennes. La troisième signale l’existence d’éléments de signification qui, au delà de leur lisibilité, émergent de par leur place dans la mémoire des individus comme des éléments structurants du territoire. Une des caractéristique majeure de la dimension connotative est qu’elle se rattache la plupart du temps au principe de l’axe cérémonial qui organise, autour d’une même unité urbaine, la totalité des éléments hétérogènes qui cohabitent dans le champ environnant. Un exemple intéressant est celui de la connotation spirituelle de l’axe cérémonial à Machu Pichu (Fig. 21). (page 111-112).

8.C.3.3. Typologie des nexus urbains :

Ce que Rodrigo Vidal -Rojas appelle « dimension » est la caractéristique déterminante d’un ensemble d’entités actuelles concrescentes dans leurs relations mutuelles.

Positionnement dimensionnel Entité actuelle concrescente
Dimension Caractéristique déterminante
Fragment Nexùs, c’est-à-dire un ensemble d’entités actuelles liées entre elles par une (ou plusieurs) caractéristique(s) déterminante(s).

Figure 8‑7 : Tableau de correspondance entre l’approche de Rodrigo Vidal-Rojas dans Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine (p.106-107) et l’approche organique de Whitehead.

Les dimensions des fragments urbains (ou les caractéristiques déterminantes des nexus urbains en langage organique) décrits par Rodrigo Vidal-Rojas peuvent être schématisées par la grille de questionnement. Ces schémas seront utiles pour faire le lien avec les phases du procès whiteheadien de transformation du territoire, permettre des développements dans le cadre de la présente thèse sur nos propres exemples et fournir une exemplification la plus complète possible dudit procès.

La grille de questionnement est présentée sous forme d’un tableau de 4 cases pour simplifier l’exposé. Chaque case correspond à chacune des phases a, b, c, d du schéma de base.

Figure 8‑8 : Tableau des caractéristiques des nexus urbains n°1 à 12 dans l’approche de Rodrigo Vidal-Rojas, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine (p.106-107), présentés suivant les réalités ontologiques.

Caractéristique 1 : morphologique

a. Faits de base b. Rapports vide-plein.
Discontinuités
Changements d’échelle
Potentialité : lieu d’équilibre de ces rapports
d. Caractéristiques dimensionnelles.
Exemples : Villes italiennes ; Villes de la Renaissance
c. Transformation des conditions du rapport vide-plein :

 

Caractéristique 2 : typologique :

a. Faits de base b. Typologies
Ordres et styles architecturaux.
Potentialité : lieu d’expression majeure de la qualité typologique, discontinuité typologique ou superposition typologique.
d. Exemples :
– Damero dans les villes hispano-américaines ; Bastites du sud de la France ; Barcelone d’Ildefonso Cerda
c. Permanence ou mutation de la continuité typologique, et de la question des ordres et styles architecturaux.

Caractéristique 3 : connective :

a. Faits de base b. Convergences ou continuité des flux.
Potentialité : lieu
– d’échange intermodal,
– de concurrence entre facteurs de connectivité,
– de croisement de moyens de connectivité, des raccordement des flux et des réseaux
d. Exemples : gares … c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 4 : systémique :

a. Intensité des échanges et évidence des éléments hiérarchiques b. Ordre, Hiérarchies, Axes, Réseaux,
Potentialité : lieu ou élément hiérarchique
– où l’essentiel est dans les éléments entre composants
– où se forme un réseau d’axes hiérarchiques
– où s’observe le segment d’une ligne de réciprocité interne entre deux composants hiérarchiques
d. « trait saillant » :

Organisation d’une totalité selon
– un ordre
– en fonction d’une hiérarchie
– sur la base d’un réseau qui relie des composants divers et cohérents
– qui cherche à atteindre des objectifs précis.
Exemple :Ceinture verte à Santiago de Chili

c. (intégration des potentialités et des faits
avec des objectifs précis)

Caractéristique 5a : Écologique facteur d’autonomie

a. Indépendance du milieu b. Potentialité :
Lieu de ravitaillement, de rassemblement collectif, d’échange avec l’extérieur
d. Exemple : Watterworld au japon c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 5b : Écologique d’intégration au milieu.

C’est une caractéristique que nous ajoutons par contraste avec la précédente, pour caractériser le fragment par sa qualité d’enracinement sur le site où il se trouve, et le site naturel limitrophe.

a. Rapport au milieu b. Potentialité : lieu d’équilibre avec l’environnement et le milieu naturel
d. Exemples : Parcs naturels, Sites inscrits naturels ou urbains c. Intégration

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Figure 8‑9 : Photos d’exemples caractéristiques de nexus urbains : complexe systémique connotative, et complexe espacement-imaginaire.

Caractéristique 6 : espacement « intervalle ou marge » entre les quartiers

a. « intervalle ou marge entre les quartiers » b. Potentialité : lieu qui crée l’unité globale des fragments entre eux : passage de « résidu » à un « fragment » à part entière.
d. Exemple :
– Parc de la Aigüera de Ricardo Bofill
– de nombreux parc jouent ce rôle
c. Effet d’échelle :
– de près : indépendance aux fragments urbains
– de loin : cet élément apparaît comme un « interfragment ».

Nous pourrons ajouter l’exemple de la Vallée de la Rosselle, qui conjugue les types ou nexus d’espacement et d’écologie.

Caractéristique 7: structurelle : facteur de continuité ou de changement

a. Faits de base b. Jointures de trames distinctes
Potentialité :
Capacité d’intégration de contraintes différentes
d. Exemple :
Travaux de Robert Krier
c. Frange de jointure de trames distinctes, non coïncidence des trames et du tissus

Ce type ou nexus semble articuler des fragments morphologiques entre eux : son caractère serait l’équivalent pour la dimension morphologique (rapports vides-plein) du type systémique pour l’ordre et la hiérarchie.

Caractéristique 8 : matérielle (pourrait être une sous-rubrique de 1 ou 2)

a. Faits de base b. Potentialité :
Organisation de l’espace autour d’un élément principal.
d. Un matériel prédomine, qui donne une image forte d’unité et de cohérence. Exemples :
– Ruines de Rome
– Village de Chloé au sud du Chili
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 9 : fonctionnelle

a. Faits de base b. Potentialité :
Capacité du lieu à assimiler et réunir des activités, des usages, des faits, des phénomènes différents, mais capables de complémentarité.
d. Exemple :
Parc de la Villette.
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 10 : connotative,

a. Faits de bas b. Potentialité :
Réunir les hommes dans une mémoire commune.
d. Trait saillant :
Aspects symboliques du territoire : liens d’affectivité entre individus et le territoire (visuel, acoustique, éléments de référence dans la mémoire des individus)
Exemple :
Axes cérémoniaux.
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 11 : imaginaire. Rodrigo Vidal-Rojas la présente comme une « anti-caractéristique » :

a. Faits de base b. La potentialité domine sur l’espace lui-même, dans un développement de l’imaginaire. :
– permet de …
– suscite une présence significative … un souvenir … une incantation du lieu.
d. Exemples :
– des lieux mythiques
c. (intégration des potentialités et des faits)

Il est à noter que Pierre Sansot a fait une exploration systématique de ces lieux.

Caractéristique 12 : espace social

a. Faits de base b. Distance symbolique
Aire d’influence
– Formes d’appropriation du sol
– Formes de contrôle de l’espace
– Mécanisme de gestion du territoire
– Opportunité de mobilité spatiale
Potentialité :
Permet l’échange et la reproduction des rapports sociaux dans un champ donné.
d. Exemples :
– Harlem
– Favelas
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 13 : économique.

a. Faits de base b. Potentialité :
Intensité des facteurs de liens des échanges et de la cohabilité.
d. Exemples :
– Rue commerciale
– Bourse, Grandes surfaces
– Siège d’une banque
– Terrain de golf.
c. (intégration des potentialités et des faits)

Cet exemple, développé à l’échelle de l’observation humaine dans la ville (l’échelle indicative « A » de 125 km2 selon les critères détaillés dans la partie III) montre clairement comment le procès du territoire fonctionne. Cette approche pratique du territoire sera développée dans la partie III aux trois échelles indicatives de subsidiarité active de 125 km2 (échelle « A »), de 2 000 km2 (échelle « B ») et de  32 000 km2 (échelle « C »).

Avant de passer aux applications pratiques, il reste à résumer ci-après la notion de concrescence, à présenter son rôle dans l’ensemble du schème organique (chapitre 9), à l’utiliser sortir du dualisme (chapitre 10, en réponse à la question de Guy Di Méo & Pascal Buléon), afin de l’employer pour la définition des objets géographiques dans le chapitre 11.

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Notes :

[1] Ce texte, intitulé 02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc est accessible à l’adresse suivante :
Annexe00_Textes-Complementaires\02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc
[2] Voir PR 215.
[3] Un kantien refuserait d’admettre qu’on puisse atteindre « le réel lui-même » sauf peut-être dans le cas de l’artiste décrit par Kant dans la Critique de la faculté de juger. Ce point est également développé au chapitre 10
[4] Alain Reynaud, Société, Espace et justice, PUF 1981, p.22.
[5] Alain Reynaud, 24c.
[6] Alain Reynaud, 25b.
[7] Alain Reynaud, 25b.
[8] Ouvrage de 1991 qui et épuisé et que nous n’avons pas pu lire.
[9] Guy Di Meo & Pascal Buléon, L’espace social, Armand Colin 2005.
[10] Maurice Godelier, L’idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Fayard 1984. Cet ouvrage se trouvait à la bibliothèque Beaubourg. L’auteur propose de remplacer la distinction entre infrastructure et superstructure par celle de fonction.
[11] Régis Debray, Critique de la raison politique ou l’inconscient religieux, Galimard, 1981. Il dit page 147a « « (…) une éventuelle distinction entre hiérarchie des fonctions et hiérarchie des institutions (récemment avancée par Godelier) ne me paraît pas suffisante pour modifier la nature de cette loi d’ordre, inscrite in nuce dans l’étagement marxiste. ». Il consacre les pages 143 à 152 à une analyse plus approfondie. Cette analyse prépare, selon nous, une analyse encore plus approfondie, en terme whiteheadiens par Anne Pomeroy dans Marx et Whitehead. Procès, Dialectique et critique du capitalisme, Suny Press, 2004, trad. H. Vaillant 2006.
[12] Bourdieu, les phénoménologues, Régis Debray, etc ..
[13] Rodrigo Vidal-Rojas, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, L’Harmattan 2002, Pierre Riboulet, Onze leçons sur la composition urbaine, Presses de l’ENPC, 1998, David Mangin & Philippe Panerai, Projet Urbain, Parenthèses 2005, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule & Marcelle Demorgon, Analyse urbaine, Parenthèses 2005, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule-Jean Castex,Formes urbaines, de l’ilôt à la barre, Parenthèses 2004, Pierre Micheloni-Pierre Pinon, Forme et déformation des objets architecturaux et urbains, Parenthèses, 2006, Rémy Allain, Morphologie urbaine : géographie, aménagement et architecture de la ville, Armand Colin 2004.
[14] PR 65 d.
[15] Rodrigo Vidal-Rojas, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, L’Harmattan 2002 (pages 106 et 107).
[16] Ibid
[17] Voir la partie II 2 et II 3
[18] Guy Di Meo & Pascal Buléon, Espace social, 2005, chapitre 5 pages 107 à 136.