Chapitre 16 : Acteurs du territoire

Chapitre 16 : Les acteurs du territoire.

L’ingénierie territoriale est le terme générique pour le champ de compétence d’un ensemble d’acteurs.

16.A. Le géographe-urbaniste-architecte-ingénieur :

Parmi les acteurs, observons le géographe, l’urbaniste, l’architecte et l’ingénieur territorial. Cette liste n’est pas limitative : ne sont cités ici que ceux qui font de l’espace et de l’intervention sur l’espace une base incontournable de leur travail (le juriste ou le sociologue n’en fait pas une base directe de travail, même si, bien sûr, son intervention est essentielle pour la formation des territoires).

Le passage de l’idée à la matérialité se fait par l’habitude. L’habitude se forme à partir des conceptions du réel. (voir W AI et W. James sur l’habitude). Le passage de la conception newtonienne à la conception relativiste/quantique suscite des changements d’habitudes considérables. Ces changements sont à l’œuvre aujourd’hui en filigrane de la société hypermoderne. Mais ces changements n’émergent pas encore, car les illusions modernes sont encore trop fortes : la prise de conscience des effets néfastes de la modernité n’est pas encore suffisant (voir Thierry Gaudin, Prospective 2100).

16.A.1. Quelques définitions du Larousse 2003 :

16.A.1.1. Géographe :

Géographie :

  • Science qui a pour objet la description et l’explication de l’aspect actuel, naturel et humain, de la surface de la Terre.
  • Ensemble des caractères naturels et humains d’une région, d’un pays.

16.A.2. Urbaniste :

Spécialiste de la conception, de l’établissement et de l’application des plans d’urbanisme et d’aménagement des territoires.

Urbanisme : Science et techniques de l’organisation et de l’aménagement des agglomérations, villes et villages

Urbanité : caractère de mesure humaine et de convivialité conservé ou donné à une ville.

16.A.2.1. Architecte :

  • Professionnel qui conçoit le parti, la réalisation ainsi qu’éventuellement la décoration d’un édifice, d’un bâtiment, et qui en contrôle l’exécution.
  • Personne qui conçoit un ensemble complexe et qui participe à sa réalisation.

Architecture :

  • Art de concevoir et de construire un bâtiment selon des partis esthétiques et des règles techniques déterminées ; science de l’architecte.
  • Structure, organisation.

16.A.2.2. Ingénieur :

Personne, généralement diplômée de l’enseignement supérieur, apte à occuper des fonctions scientifiques, ou techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger, etc. … des travaux qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre.

Ingénierie : Étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, monétaires et sociaux), qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes; discipline, spécialité que constitue le domaine de telles études.

16.A.2.3. Différences et rapprochements :

  • Chez le géographe, la description et l’explication est mise en avant.
  • Chez l’urbaniste, c’est la conception et les plans d’urbanisme et d’aménagement
  • Chez l’architecte, c’est la conception et réalisation d’un bâtiment
  • Chez l’ingénieur, c’est la création, l’organisation et la direction d’un projet (industriel).

L’approche du temps est différente (passé, présent, futur)

  • Le géographe et l’urbaniste sont qualifiés d’abord de « spécialistes ».
  • L’ingénieur et l’architecte, sont d’abord des « concepteurs ».

La conception et la création qualifient l’urbaniste, l’architecte et l’ingénieur. Chez le géographe, la première qualification est la description et l’explication.

Cela pose la question de la création, de la conception, de la composition.

Cela pose également la question du généraliste par rapport au spécialiste.

Le géographe est un spécialiste chez qui la question de la création est seconde ou absente (la dimension du futur n’est pas spontanément dans leur approche -cf Paul Claval La causalité en géographie-)

On sent le risque pour l’urbaniste de devenir un spécialiste de l’établissement de plans sur commande où la dimension de conception peut devenir seconde : qu’est-ce que la conception du territoire ? L’urbanité fait référence à la convivialité. Qu’est-ce qu’un territoire convivial ?

  • Chez l’ingénieur, la référence à l’industrie le place dans les processus de production et consommation industrielle, et non pas dans l’esthétique.
  • Chez l’architecte, la référence à l’esthétique comme finalité est clairement nommée.

Qu’est-ce qui distingue l’urbaniste du géographe ?

Pourquoi l’urbanisme est assimilé à la « géographie-aménagement » ? Serait-ce à dire que la géographie ne fait pas d’aménagement, et que l’aménagement, la créativité, l’action n’est qu’un « à côté » de la géographie scientifique ? La géographie est la seule matière qui ne fait pas référence dans sa définition à la conception, la création, en définitive à l’action. C’est ce qui en son temps avait conduit Jean Labasse à écrire ses Éléments de géographie volontaire (Hermann, 1966). Il exprime que l’aménagement du territoire et l’organisation de l’espace fait partie de la géographie, car ces deux démarches exigent une connaissance approfondie de la géographie économique comme de la géographie humaine. Il qualifie la géographie volontaire comme « une réflexion, tournée vers l’action, sur les efforts que l’homme entreprend délibérément et collectivement en vue de modifier les conditions spatiales de l’existence d’une communauté ». Pour lui, l’attitude de base est l’attitude prospective telle que Gaston Berger l’enseigne. Pour J. Labasse « Il n’y a pas de solution de continuité entre l’analyse géographique classique et la géographie volontaire, mais seulement modification dans l’ordre des préoccupation, déplacement de l’angle de visée ».

Edmond Bonnefoy propose la synthèse globale sous l’égide de l’Architecture (avec un grand « A »), déclinée en 4 techniques,

  • aménagement du territoire
  • urbanisme opérationnel
  • architecture (avec un petit « a »)
  • design

Cette différentiation se fait par les échelles de territoires, et chaque technique correspond à l’une des « coquilles de l’homme » définie précédemment.

Approfondissement technique du procès organique appliqué à la géographie ; vers un procès whiteheadien de transformation des territoires.

Cette étape est la tentative de réaliser un exposé technique du procès en puisant les exemples concrets dans l’expérience.

Cette étape montre aussi l’ampleur de la remise en cause qu’impliquent les relations entre les 5 réalités. Citons les trois principales :

  • rejet de la notion de substance inerte
  • rejet de la notion de perception limitée à la seule perception sensible
  • rejet de la notion de représentation : la carte n’est pas le territoire (PNL)

16.A.3. Les liens entre les différentes approches géographiques :

Quel est l’intérêt d’un procès whiteheadien du territoire ? C’est la création de liens

  • 1/ entre 4 façons de faire de la géographie : géographie descriptive, prospective, d’aménagement, spatiale, et
  • 2/ entre les 4 principaux intervenants sur le territoire : habitants, politique, aménageurs (ingénieurs, urbanistes) et entreprises.

Il permet d’approfondir les travaux d’Eric Dardel, Guy Di Meo, Michel Lussault, … sur des bases non substancialistes.

Voici les schémas des 4 approches principales de la géographie, sous l’angle du procès et des 4 acteurs principaux de la transformation des territoires :

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Figure 16‑1 : Schéma des différentes approches de la géographie (descriptive, prospective, aménagement, analytique).

La géographie a été longtemps descriptive. C’est la géographie héroïque [1] et la géographie de plein vent [2] décrite par Eric Dardel dans L’Homme et la Terre , illustrée par les travaux des grands explorateurs comme Humbold. La géographie prospective est plus récente, et est représentée par Philippe Destatte, Marie-Claude Malhomme ou Jacques de Courson (voir partie I-4).

Ce schéma a pour seul but pédagogique et intuitif de montrer comment les réalités expérientielles du procès permettent de faire les liens entre ces approches géographiques qui semblent parfois inconciliables. En fait, chacune insiste sur une phase du procès. L’important serait alors de garder en vue la globalité du procès pour que chaque approche bénéficie des autres.

16.A.4. Les liens entre les acteurs du territoire : élus, professionnels, usager/habitant/citoyen.

Le deuxième schéma fait apparaître que si l’on n’y prend pas garde, les élus s’occupent de la vision à travers la définition des politiques, les urbanistes et ingénieurs mettent au point les propositions pour réaliser la vision des politiques, les entrepreneurs réalisent la proposition choisie en définitive : les phases ne sont plus simultanées, mais successives, avec les inconvénients que nous connaissons : les habitants sont les oubliés, les propositions s’éloignent de la réalité, la réalisation ne correspond qu’imparfaitement à la vision, et toute correction devient impossible à ce stade. Les habitants ne sont consultés que lorsqu’il y a conflit, risque de conflit, ou une volonté d’exemplarité de la démarche. Une approche processive insisterait sur la prise en compte des habitants dès le départ, afin qu’ils participent à l’élaboration de la vision et, en conséquence, y adhèrent de fait.

Sur l’intervention des professionnels, urbaniste-géographe-ingénieur-architecte pour élaborer au fur et à mesure du débat les propositions correspondantes, avec une anticipation des modes de productions pour éviter tout décalage ultérieur.

Sur le rôle des politiques pour animer la démarche, opérer les choix entre les propositions, juger de l’adéquation entre la réalité, la vision et les propositions avant le choix final de ce qui sera réalisé.

Une réalisation est conforme au programme lorsque les réalisateurs sont impliqués dans la vision et dans la relation aux habitants. A ce stade, ce sont les professionnels qui deviennent animateurs.

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Figure 16‑2 : Schéma des principaux acteurs de la transformation des territoires

Les trois mots de territoire, lieu et paysage en tant qu’occasions d’expériences réunies en un seul nexus ne se laissent pas découper ou diviser : ce sont des notions non-dualistes, processives, telles que Guy Di Meo les recherche.

La différence entre le procès et le système (Travaux de L. Van Bertalanffy et J-L. Le Moigne) : le système est le cœur du procès. Le système est auto-régulateur, mais le procès est auto-créateur.

Le point de départ du procès est la perception élargie à l’(ap)préhension, c’est-à-dire :

  • non seulement la perception strictement sensible,
  • mais aussi les désirs (exemple : « désir de campagne », ou « sens de la fête »), l’histoire (exemple : le traité de l’Epte en 911, le référendum de rattachement de la forêt Noire à Stuttgart), et l’anticipation du futur (politique, prospective, …)

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Notes :

[1] Dardel, 1952, p.98 à 108
[2] Dardel, 1952, p.109 à 114.

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