8.E-F. Gouttes d’expériences

8.E. Résumé des chapitres 7 & 8 sur la concrescence (les gouttes d’expérience) ; lien au schéma de questionnement de la partie I

Il est possible de résumer les chapitres 7 & 8 avec un schéma représentant les entités actuelles comme des gouttes d’expérience successives et interdépendantes. Sur la base de cette approche du réel, il est possible de constater comment cette approche est la généralisation de l’expérience ordinaire. Les analogies de la partie I deviennent des exemples vérifiant l’approche organique. Inversement, si l’on admet la généralisation proposée (qui respecte les 5 critères de scientificité), l’approche organique permet d’approfondir l’analyse de l’expérience. Le chapitre 9 sera consacré à l’exposé complet de la généralisation proposée, pour permettre de sortir du dualisme (chapitre 10), définir les objets géographiques (chapitre 11) et en tirer les implications géographiques (chapitres 12 à 17).

Schéma de synthèse des gouttes d’expérience :

Le procès de concrescence est divisible en une phase initiale de nombreux sentirs, et une succession de phases subséquentes de sentirs plus complexes intégrant les sentirs antérieurs plus simples, jusqu’à la satisfaction, qui est l’unité complexe du sentir. Telle est l’analyse « génétique » de la satisfaction. L’entité actuelle est vue comme un procès : il y a une croissance de phase en phase, il y a des procès d’intégration et de réintégration… [1]

Ce passage génétique de phase en phase n’est pas dans le temps physique : la relation de la concrescence au temps physique s’expri­me par le point de vue exactement inverse … L’entité actuelle est la jouissance d’un certain quantum de temps physique. L’analyse génétique n’est pas la succession temporelle : un tel point de vue est exactement ce que nie la théorie époquale du temps. Chaque phase de l’analyse génétique présuppose le quantum entier, comme chaque sentir le présuppose dans chaque phase. L’unité subjective qui domine le procès interdit la division de ce quantum d’extension qui a son origine dans la phase première de la visée subjective… Cela peut être présenté brièvement en disant que le temps physique exprime certains traits de la croissance, mais non pas la croissance de ces traits [2].

L’analyse d’une entité actuelle est purement intellectuelle ou, pour parler plus largement, purement objective. Chaque entité actuelle est une cellule ayant une unité atomique. Mais dans l’analyse, elle ne peut être comprise que comme un procès ; elle ne peut être sentie que comme un procès, c’est-à-dire comme un passage. L’entité actuelle est divisible, mais en fait elle n’est pas divisée. La divisibilité ne peut donc se rapporter qu’à ses objectivations, en lesquelles elle se transcende. Mais une telle transcendance est révéla­tion de soi [3]. L’autorité de William James peut être invoquée pour soutenir cette conclusion [4]. Il écrit : « Ou bien votre expérience n’a aucun contenu, aucun changement, ou bien il y a en elle une quantité perceptible de contenu ou de changement. Votre connaissance naturelle (en anglais, acquaintance) de la réalité croît littéralement par bourgeons ou par gouttes de perception. Intellectuel­lement et par réflexion vous pouvez les diviser en leurs composants, mais en tant qu’immédiatement donnés, ils vous viennent en totalité ou pas du tout.» [5]

Notons que la succession des phases est une succession logique, sachant que toutes les phases ensemble sont requises pour la satisfaction. Plusieurs auteurs de la partie I ont insisté sur ce point.[6]

Ainsi, si on considère le quantum d’actualité comme une goutte d’expérience, les gouttes d’expériences se succèdent les unes aux autres par inclusion (et non par addition) de la façon indiquée sur la figure qui suit.

A la place des atomes de Démocrite qui sont une substance matérielle, inerte, inaltérable, ou à la place des monades de Leibniz qui n’ont ni porte ni fenêtre sur l’extérieur, les entités actuelles de Whitehead sont des « gouttes d‘expérience, complexes et interdépendantes » (PR 18, 68). Ces gouttes d’expériences (appelées entités actuelles en terme technique) sont des unités de procès qui sont liées à d’autres gouttes d’expériences pour former des filons temporels de matière, ou peut-être liées à d’autres gouttes d’expériences complexes, toutes intriquées dans une société complexe comme le cerveau, de manière à former une route de succession que nous identifions à l’ « âme » d’une personne qui dure.

William James parle bien de « bud », de « drop » et d’ « abrupt increments of novelty » Il écrit :

« Ou bien votre expérience n’a aucun contenu, aucun changement, ou bien il y a en elle une quantité perceptible de contenu ou de change­ment. Votre connaissance naturelle (acquaintance) de la réalité croît littéralement par bourgeons ou par gouttes de percep­tion. Intellectuel­lement et par réflexion vous pouvez les diviser en leurs composants, mais en tant qu’immédiatement donnés, ils adviennent en totalité ou pas du tout ».

« Demander à une classe de servir d’entité réelle, revient ni plus ni moins à faire appel à un fox terrier imaginaire pour tuer un rat véritable ». (PR228b) C’est avec cette formule d’humour que Whitehead rejette la théorie des classes de substances particulières de Locke, de Hume, et de leur successeurs.

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Figure 8‑11 : Illustration de trois entités actuelles (ou gouttes d’expériences) successives.

Le lien entre la pensée organique et le schéma de questionnement :

Les phases ont été présentées globalement dans le présent chapitre. Elles ont été détaillées et approfondies une par une dans un document annexe à la présente thèse [7]. Ces éléments présentés ont permis d’établir le lien entre les phases de la concrescence et les questions du « schéma de questionnement » de la partie I.

8.F. Les implications du mode de pensée organique :

Les apports de la pensée organique sont les suivants :

  • Élargissement de la notion de perception sensible à la perception non sensible (la mémoire, l’histoire, les désirs, les valeurs, l’anticipation de l’avenir, …). Whitehead donne pour nom technique à cette (ap)préhension globale de la réalité le nom de préhension. C’est la prise trajective du réel d’Augustin Berque.
  • Réforme du principe subjectiviste en inversant le mouvement : le mouvement concret va de l’objet au sujet, de l’objectif au subjectif, et non l’inverse. Whitehead remet Descartes (et donc ses successeurs, notamment Kant) sur ses pieds. Le monde est préhendé par le sujet : les objets (physiques ou éternels) sont objectivés par une nouvelle actualisation dans une nouvelle occasion actuelle d’expérience, ou goutte d’expérience en référence à William James. A la place de « Je pense, donc je suis » Whitehead exprime qu’il serait également vrai de dire « Le monde actuel est mien » [8]. Griffin propose de dire la phrase également équivalente suivante : « Je préhende d’autres réalités actuelles donc nous sommes » [9]. Cette préhension entre l’actualité concrescente et son monde actuel correspond chez Augustin Berque à la prise trajective entre le corps animal et le corps médian : c’est la médiance d’Augustin Berque.
  • Rejet de la substance inerte, tout en reconnaissant que l’occasion actuelle arrivée à satisfaction divise le continuum spatio-temporel de façon pleinement déterminée, ce qui correspond à la substance immuable et à la localisation absolue de Newton, dans le temps et dans l’espace. Mais uniquement dans la transition entre deux procès de concrescence [10] ….
  • La réalité est formée de gouttes d’expériences, ou occasions actuelles d’expérience (aussi appelée entités actuelles). C’est le moment structurel de l’existence humaine d’Augustin Berque [11].
  • L’approche en termes de sujets logiques et de prédicats est profondément redéfinie (c’est de que Whitehead appelle la théorie de l’indication). En effet, les prédicats sont les objets éternels. : ils appartiennent donc aux sentirs conceptuels et non aux sentirs physiques [12]. Ceci consacre le rejet de la pensée en termes de sujets et prédicats. La théorie de la prédication chez Augustin Berque semble inversée, bien que tous deux arrivent à une même approche du sujet-superjet (whitehead) ou du sujet prédicat de lui-même (Augustin Berque). Une comparaison soignée serait à mener.
  • L’importance du corps, tant chez Whitehead que chez Augustin Berque. Whitehead parle de « l’être-avec-du-corps » (« withness of the body »)
  • Whitehead donne un statut ontologique à la potentialité générale (objets éternels) et la potentialité hybride (les propositions). Augustin Berque ne semble pas proposer d’analyse de la potentialité : il parle du passage de l’inconscience à la conscience, et de la somatisation/cosmisation du monde, sans détailler l’analyse génétique. Son attention est portée surtout sur les liens entre le sujet et son monde. Par contre, les exemples de ces liens sont nombreux. D’une certaine façon, au moins dans l’Ecoumène, Augustin Berque traite l’analyse morphologique et la préhension, mais ne détaille pas l’analyse génétique.

Ce travail de Whitehead de refondation des principes philosophiques qui sous-tendent notre culture scientifique peut être comparé à une reprise en sous-œuvre de bâtiments, par diverses techniques : techniques d’injections de béton de consolidation, technique de pieux semi profonds ou profonds, … Cela ne change pas les résultats de la science, mais cela renouvelle l’explication, voire l’ensemble du schème explicatif. Dean R.Fowler [13], dans un article pour la revue Process Studies, détaille l’importance de ce travail : les mêmes résultats scientifiques peuvent avoir, sur de nouvelles bases, un sens tout différent. Le principe de falsifiabilité de Karl Popper ne concerne que le résultat, et non l’explication qui sous-tend la théorie. Or le problème de la science actuelle n’est plus une différence au niveau des résultats, mais une différence au niveau de l’explication qui sous-tend la théorie, ou qui est présupposée par la théorie. Ce qui est en jeu est ainsi la signification, et la transmission de signification.

Conclusion : la réconciliation de la science, de la philosophie et de la géographie.  

Whitehead nous offre la possibilité d’une réconciliation entre la science et la philosophie, dans des termes qui s’ouvrent aux ontologies orientales. Mieux : la présente thèse fait l’hypothèse que seul ce mode d’investigation permettra de donner toute son importance aux recherches d’Augustin Berque, par la transposition adéquate des notions nouvelles que ce dernier apporte par sa connaissance des auteurs japonais et chinois. Inversement, le travail d’Augustin Berque peut être une vérification de la pertinence de la profonde remise en cause par Whitehead des auteurs classiques (Descartes, Hume, Kant, …), et de l’utilité de cette remise en cause. Les néologismes de part et d’autre nous font mesurer l’ampleur du changement de mode de pensée que cela suppose.

Pour la radicalité de la remise en cause, il semblerait que Whitehead aille plus loin qu’Augustin Berque (au moins dans l’expression que celui-ci en donne dans l’Ecoumène). En effet, la médiance concerne le moment structurel de l’existence humaine . L’approche de Whitehead concerne l’ensemble de la réalité : elle est une théorie quantique de l’actualisation, théorie qui conjugue les flux d’Héraclite (caractère vectoriel des préhensions) et l’atomisme de Démocrite (caractère quantique des gouttes d’expérience). Il y a un devenir de la continuité mais pas de continuité du devenir. Ainsi, dans l’approche organique, les valeurs entrent dans la composition interne des entités ultimes de l’Univers. La médiance est entre le corps animal et le corps médiant, et il n’est pas précisé le statut du « non-vivant » ou « non-humain ». Ainsi, un nouveau risque de dualisme (ou de bifurcation de la nature) pourait se trouver entre l’humain et le non -humain. Ce même risque se retrouve chez Merleau-Ponty chez qui la notion d’intentionnalité est l’équivalent de la visée subjective de Whitehead. L’intentionalité est liée à la conscience : elle ne caractérise donc pas l’ensemble de l’Univers [14].

Une ontologie « transmoderne » ?

Une ontologie organique basée sur l’ontologie cartésienne réformée semble donc possible et digne d’intérêt. Cette ontologie pourrait être qualifiée de « trans-moderne » (pour éviter le terme de post-moderne qui est piégé). Elle est une refondation du système explicatif de la science, en enlevant au schème explicatif actuel ses incohérences. Ces incohérences (tant du côté du matérialisme que de l’idéalisme) bloquent actuellement la recherche et sont en contradiction avec les nouvelles découvertes ou les confirmations attendues depuis un demi-siècle (expériences de Bernard Aspect). Cette refondation du système explicatif de la science moderne est complémentaire à la notion de falsifiabilité de Karl Popper. La falsifiabilité concerne le résultat, le système explicatif concerne les causes. Le regard actuel est entièrement tourné vers le résultat, ce qui aveugle sur les mécanismes du concret mal placé [15] (prendre l’abstraction pour le réel) et sur la bifurcation de la nature qu’il entraîne. La falsifiabilité porte le regard sur l’abstraction. L’ontologie organique fait porter le regard sur le concret. Tout le concret. L’abstraction doit justifier de prendre en compte tous les faits, y compris les faits têtus et dérangeants.

A J.P. Bravard, I.Lefort et Ph.Pelletier [16], qui posent la question de savoir si la notion de médiance d’Augustin Berque va être acceptée par les géographes, nous proposons la réponse suivante : l’ontologie organique, qui plonge ses racines dans notre culture européenne, grecque, latine et moderne, peut fournir les éléments explicatifs permettant de donner à la médiance la place qu’elle mérite dans l’approche géographique . Cette place est en effet le passage [17] entre la culture occidentale et la culture orientale. Avant de réaliser ce passage, un premier passage entre la culture moderne et sa réforme dans l’ontologie organique, trans-moderne semble pédagogiquement plus progressif, fécond et susceptible d’entraîner l’adhésion d’un grand nombre de lecteurs scientifiques, philosophes et géographes-urbaniste-ingénieurs-architectes.

Le procès réunit des notions qui sont utilisées par presque tous les géographes dans la pratique, notamment, nous l’avons vu, les notions d’(ap)préhension et de processus.

Les termes d’(ap)préhension et de processus sont utilisés de façon courante pour expliquer d’autres notions. Le DGES utilise ainsi 354 fois le terme processus. Le procès est un processus qui a un côté interne et un côté externe. Il faut le préciser, car le processus n’est souvent considéré que dans ses relations externes.

La pensée organique remet en cause la théorie de la perception géographique (Corbin) et la théorie de la représentation géographique (Paulet) . Ce n’est pas l’objet ici d’aller plus loin : ces deux derniers points pourraient être l’objet d’une nouvelle thèse pour chacun d’eux. Notre démarche est de rester dans l’axe du mode de pensée choisi pour en tirer certaines conclusions concernant l’explication de la transformation des territoires, le développement d’outils cohérents avec cette explication, et pour esquisser des applications.

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Notes :

[1] PR 220
[2] PR 283
[3] Cette dernière phrase n’est pas reportée par D.W.S. (ndt)
[4] PR 227
[5] W. James, Quelques Problèmes de Philosophie, Ch. X ; Whitehead signale :  « mon attention a été attirée sur ce passage par sa citation dans l’ouvrage du Pr J. S. Bixler : La religion dans la philosophie de William James ».
Cette notion de « gouttes d’expérience » est décrite par Franklin aux pages 45-46 (77-78) ; En plus de PR 227, on trouve la référence en PR 68a.
[6] Patrice Braconnier, Pierre Calame, …
[7] Le document est intitulé 02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc et se trouve dans l’annexe informatique à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc.
[8] PR 76a.
[9] Griffin, RSS, 2002, 82.
[10] Voir le schéma de la partie II-X
[11] Berque, 2000, 125, 126, 131, 134, 143, 177, 204, 215, 218, …
[12] Voir page 236.
[13] Dean R.  Fowler *, Process Studies 5 : 3, 1975, article intitulé “La théorie de la Relativité de Whitehead”. 26pp.
[14] Exposé de Jean-Marie Breuvart aux Chromatiques whiteheadiennes de la Sorbonne en 2006.
[15] Dénoncé également chez Berque, 2000, 18e & 118b.
[16] J.P. Bravard, I.Lefort et Ph.Pelletier, Epistémologie de l’interface nature/société en géographie, Université de Lyon 2, Worshop-mercredi 23 juin 2004.
[17] Voir un développement de la notion de passage au chapitre 12.

7.F. Synthèse et conclusion

7.F. Synthèse et conclusion du chapitre 7

Nous avons vu dans ce chapitre comment la science actuelle et le sens commun (dans son noyau dur, que personne ne peut nier sans se contredire lui-même) conduisent à remettre en cause le préjugé d’une matière composée de fragments inertes et « vides ».

Dès lors, il n’est pas étonnant de retrouver dans le quotidien les notions organiques mises en évidence par A.N.Whitehead. Nous avons montré pour les deux principales notions, l’(ap)préhension et le processus de quelle façon elles sont utilisées de fait, « en pratique », par différents auteurs ou courants de pensée de façon quasi-organique. Or c’est la pratique qui révèle le réel, et le réel seul est juge des théories que l’on propose pour l’expliquer.

Mais ces notions ont-elles vraiment un lien avec les réalités d’expérience de la partie I ? Les phases de la concrescence correspondent-elles vraiment aux phases du schéma de questionnement mis au point à partir de l’observation du réel concret de notre expérience ?

C’est ce que le chapitre suivant va s’attacher à démontrer.

7.D. Processus au quotidien

7.D. L’utilisation courante de la notion de processus dans la vie quotidienne.

La notion de processus est très répandue, et concerne essentiellement les relations externes plutôt que les relations internes. C’est pourquoi il est préférable pour tenir compte des deux d’employer l’ancien mot français procès (origine du process anglais).

La notion de procès dans un sens whiteheadien [1] est déjà utilisée couramment dans l’économie pour la description, par exemple, du procès de production marxiste. Le terme retrouve alors le sens du mot process anglais qu’il a perdu dans l’usage courant en dehors de l’économie. Dans le quotidien, c’est le terme de processus qui est utilisé. Nous avons déjà noté qu’il est utilisé 354 fois dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (DGES) sans être une rubrique par lui-même. De la même manière que les notions d’(ap)préhension et d’importance, la notion de processus permet de se faire comprendre de manière intuitive dans la vie ordinaire, sans avoir à expliquer le terme. Pour entrer dans l’explication, il est nécessaire ici encore de dépasser l’évidence . Ce dépassement est difficile, car bien souvent le mot est utilisé pour faire comprendre des notions qui présupposent le processus, mais ne le prennent pas en compte en tant que tel. Une ambiguïté reste toujours entre une description interne et externe, et le processus n’a pas dans l’explication l’importance qui est pourtant présupposée (notion du noyau dur du sens commun).

A la suite du DGES, nous pouvons ici aussi citer L’homme spatial de Michel Lussault (2007). Le terme processus figure notamment aux pages 20, 22, 40, 129, 182, 183, 189, 190, 234, 237, 303 (2), … Stéphane Rosière, dans son ouvrage Géographie politique et géopolique l’utilise aux pages 53a, 53d, 59d, 143d, 147c (2), 150d, 150f, (2),156d, 157f, 161a, 163d (3), 165c (3), 166c, 167a, 168 (7), 171b, 172c (3), 175 (5), 196b, 196c (2), 211, 281b, 285, 294a, 297d (2), 299c, 301d, etc. Les géographes Marie-Françoise Durand, Jacques Levy et Denis Retaillé l’utilisent dans Le monde. Espaces et systèmes aux pages 16b, 19c, 25d, 27b, 27c, 28b, 30a, 31note2 31a, 32a, 189a, 190b (2), 191a, 231a, etc. On trouve aussi la notion de processus dans le terme procédé, et dans le verbe procéder. Pierre Calame insiste sur le passage de la procédure au processus [2], et les composantes de son cycle de la gouvernance [3] sont les phases du procès (voir chapitre 4.B.3). Il utilise très fréquemment le terme de processus, et y fait référence par exemple aux pages 41, 84, 266, 288a, 302b (2), 303a, 304a, 314a, 312a, 313a (2), etc.

Chacun pourra dans sa vie quotidienne relever l’usage conscient ou inconscient de cette notion, et confronter ses conclusions avec celles de la pensée organique. L’intérêt du schème organique (totalement soumis au réel, donc concret) est de bien distinguer (et articuler, sans jamais opposer) les relations internes et les relations externes. Les relations externes reviennent à considérer le monde composé d’objets comme de boules de billard, alors que les relations internes permettent d’expliquer la genèse des choses (ce qui est nommé « adaptation [4] » en géographie physique). Sans utiliser le terme de procès, l’approche de Michel Lussault rend compte tant de relations externes [5] qu’internes [6]. En un sens, son approche est quasi processive de fait, à la seule condition de reconnaître qu’il y a un seul continuum spatio-temporel (et non des espaces « radicalement séparés [7] ») et de substituer à une approche substantialiste l’approche organique (les quantum d’actualisation jouent le rôle d’une substance dynamique).

La notion de dynamique est souvent utilisée comme synonyme de processus, en un sens plus général. Chez Stéphane Rosière (2003), elle apparaît aux pages 59d, 91f, 105b, 143 (4),149f, 152a, 161b, 169c, 174d, 177 (5), 182d, 183a, 183 c (2), 193 (5), 218f, 296c, 300b, 300d, 301a, etc. Stéphane Rosière emploie également la notion de puissance (288, 288 à 301) dans un sens proche du procès et la notion de potentialité. Le DGES accorde à la notion de dynamique une rubrique de catégorie 1 (« concepts les plus fondamentaux de la géographie » [8]) de deux pages (p.281 & 282), en reconnaissant aux systèmes dynamiques des « mouvements internes ». Mais cette notion se réfère quasi exclusivement à la théorie des systèmes, devient synonyme de changement et « tend à se substituer au terme d’histoire (…) ce qui permet au passage d’escamoter une réflexion sur le temps social et l’historicité » [9]. Reliant les notions de système, de dynamique et de processus, on pourrait résumer leurs relations par la phrase suivante « Les systèmes ont une dynamique constituée de processus ». Par exemple, dans Éléments de géographie physique de Jean-Paul Amat, Lucien Dorize, Charles Le Cœur, (Bréal, 2002), il est expliqué p.412 : « Le système n’est pas figé. Sa dynamique est faite constamment de (…) processus de rétroaction (…) processus impliqué (…) processus dans leur fonctionnement intime. ». Mais il n’est rien dit sur le fonctionnement « intime » du processus. C’est pourquoi il apparaît important de tenter une description technique du procès, en dépassant la barrière de l’évidence (Lussault, 2007, 17).

7.D.1. Pourquoi le procès ?

Dans Modes de pensée, Whitehead explique : « L’état de la pensée moderne est tel que chaque élément singulier de cette doctrine générale est démenti, mais que les conclusions générales tirées de la doctrine prises comme un tout sont fermement maintenues. Il en résulte une confusion totale dans la pensée scientifique, dans la cosmologie philosophique et dans l’épistémologie. Pourtant, toute doctrine qui ne présuppose pas implicitement ce point de vue et taxée d’inintelligibilité » [10]. Il fait alors l’inventaire des éléments singuliers qui sont démentis, et les nouvelles notions qui les remplacent. Pour être en adéquation avec l’expérience ordinaire (le noyau dur du sens commun), de nouvelles notions doivent alors êtres proposées pour une interprétation cohérente et logique. Ces notions, tout en étant explicatives, doivent aussi être nécessaires, c’est-à-dire donner une raison aux Lois de la Nature.

Le tableau qui suit présente les différents passages des anciennes notions aux nouvelles notions scientifiques, ou aux propositions de la pensée organique. La compréhension de ces passages est indispensable pour saisir la nécessité du procès pour l’interprétation adéquate des faits de la Nature, sans en omettre aucun.

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Figure 7‑6 : Tableau du passage de la pensée moderne à la pensée organique (Source : Whitehead, Modes de pensée)

La faiblesse de l’épistémologie des XVIIIe et XIXe siècles a été de se fonder purement sur une formulation étroite de la perception sensible. De plus, parmi les divers modes de sensation, c’est l’expérience visuelle qui fût choisie comme l’exemple type. Le résultat fût d’exclure tous les facteurs réellement fondamentaux constituant notre expérience. La prise en compte dans une vision globale des remises en cause réalisées par la science depuis Bacon (au XVIème siècle) conduisent aux deux notions d’activité et de procès. Telle est la théorie de « l’avance créatrice » grâce à laquelle il appartient à l’essence de l’univers de passer au futur (avec l’idée de transformation). Ces remises en cause conduisent à concevoir la fonction de la vie dans une occasion d’expérience, dans laquelle il faut discriminer les données actualisées présentées par le monde antécédent, les potentialités non-actualisées qui se tiennent prêtes à provoquer leur fusion en une nouvelle unité d’expérience, et l’immédiateté de la jouissance de soi qui appartient à la fusion créatrice de ces données avec ces potentialités. [11] La première activité de l’occasion d’expérience est la préhension [12].

Beaucoup de ces conclusions peuvent se retrouver de fait en grande partie dans L’homme spatial de Michel Lussault, avec de nombreux exemples concrets. Notons par exemple sa référence fréquente à la notion d’activité (pages 37, 41, 69, 86, 262, 299, etc.). En ce qui concerne l’espace, ses conclusions vont aussi dans le sens de la pensée organique. Il propose en effet à travers l’exemple du tsunami la notion d’interspatialité (p.37, 38, 342). Mais ses observations n’intègrent pas le temps [13], bien qu’il exprime que « Dans tous le cas, les évaluations de distance associent fréquemment l’espace et le temps » en s’appuyant sur les exemples des tribus nomades du désert mauritanien, ou sur les temps de crise comme le tsunami. Or, nous l’avons vu, c’est la durée (à travers l’expérience du corps animal) qui permet de faire le lien entre la présentation immédiate et la causalité efficiente, et seul ce lien peut permettre de rendre compte à la fois d’une avancée créatrice (la transition) et de la permanence (la transmission d’occasion en occasion). Seul ce lien peut articuler l’atomicité temporelle (les quantum d’actualisation) et le flux du devenir. L’approche organique rend compte à la fois de l’intuition atomique de Démocrite, et du flux héraclitéen.

C’est à partir de la notion nouvelle d’occasion d’expérience que seront construits désormais à l’épreuve du réel et comme une nécessité les objets permanents de la vie quotidienne

7.D.2. Présentation technique du procès organique :

La concrescence est un des deux flux du procès: la concrescence et la transition [14].

« Ici, le groupe des philosophes du xviiè et du xviiiè siècles fit pra­tiquement une découverte qu’ils ne réalisèrent qu’à demi bien qu’elle affleurât dans leurs écrits. Cette découverte était qu’il existe deux sortes de fluidité (fluency) : l’une est la concrescence, qui dans le langage de Locke est « la constitution interne réelle d’un existant particulier », l’autre est la transition d’un existant particulier à un autre existant particulier. Cette transition, exprimée encore dans le langage de Locke, est le « périr perpétuel » (perpetually perishing) qui est un aspect de la notion de temps ; sous un autre aspect, la transition est la genèse du présent en conformité avec la « puissance » du passé »[15].

L’expression « la constitution interne réelle d’un existant particulier », la description de l’entendement humain comme un procès de réflexion sur des data, l’expression « périr perpétuel », ainsi que le mot « puissance » en même temps que son élucidation, se trouvent tous dans l’Essai de Locke. Cependant, étant donné le champ limité de sa recherche, Locke ne généralisa pas et ne réunit pas ensemble ces idées dispersées [16].

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Figure 7‑7 : Schéma de la Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de fluence : la concrescence et la transition dans Procès et réalité.

La citation précédente et le schéma proposé peuvent être complétés par la citation suivante pour être pleinement interprétés : « Pour résumer : Il y a deux sortes de procès, le procès macrosco­pique et le procès microscopique. Le procès macroscopique est la transition d’une actualité accomplie à une actualité en accomplisse­ment, tandis que le procès microscopique est la conversion de condi­tions simplement réelles [le datum] en une actualité déterminée [la concrescence]. Le premier procès effectue la transition de l’« actuel » au « simplement réel » ; le second effectue la croissance du réel à l’actuel. Le premier procès est efficient, le second est téléologique. Le futur est simplement réel, sans être actuel, tandis que le passé est un nexùs d’actualités. Les actualités sont constituées par leurs phases génétiques réelles. Le présent est l’immédiateté du procès téléologique par lequel la réalité devient actuelle. Le premier procès fournit les conditions qui gouvernent réellement l’accomplissement (attainment), tandis que le second fournit les fins accomplies effectivement (actually attained) » [17].

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Figure 7‑8 : La Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de procès : macroscopique et microscopique, dans Procès et réalité.

L’autre façon d’exprimer les deux procès est la suivante :

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Figure 7‑9 : La Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de procès : téléologique et efficient, dans Procès et réalité.

On constate ici le mode de pensée spécifique de Whitehead, et le passage d’une notion à une autre pour tisser les notions entre elles, et favoriser la création de liens entre elles.

Il convient de faire une remarque sur le terme « d’actualisation ». Whitehead écrit « The macroscopic process is the transition from attained actuality to actuality in attainment. » Dominique Janicaud traduit invariablement actuality par actualisation, alors que le terme actuality signifie aussi tout simplement l’entité actuelle [18]. Il semble donc qu’il perde ici les nuances, pour la simple raison d’éviter toute confusion avec la substance d’Aristote.

« L’organisme » est la communauté des choses actuelles : il est le procès de production en mouvement pris comme unité du multiple.

D.W. Sherburne souligne que ces deux procès, macroscopique et microscopique sont les cas d’un procès unique : « il n’y a pas deux procès dans le système de Whitehead : il y a un unique procès, mais il est possible de le discuter dans deux perspectives différentes, dans deux contextes différents » [19].

La suite de la citation de Whitehead sur la différence entre procès et organisme est caractéristique de son mode de pensée : il permet une lecture à plusieurs niveaux et la création d’un « tissus de sens » qui invite le lecteur à des approfondissements en fonction des liens qu’il peut établir lui-même en résonance à la proposition faite. L’expression schématique est la suivante :

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Figure 7‑10 : La Créativité, du multiple à l’un, dans Procès et réalité.

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Notes :

[1] Voir ci-après au chapitre 10-C le résumé de la démonstration d’Anne Fairchild Pomeroy.
[2] Pierre Calame, La démocratie en miettes. Pour une révolution de la gouvernance, Ed. CLM, 2003, page 304. Il parle « du passage d’une démocratie de procédures, fixant le lieu et les formes de la décision, à une démocratie de processus, où s’identifient les grandes étapes de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’évaluation d’un projet collectif. Ce que j’appelle le cycle de la gouvernance ».
[3] Pierre Calame, idem, pages 304b, 305c, 307a, 311a, etc.
[4] Voir par exemple dans Éléments de géographie physique de Jean-Paul Amat, Lucien Dorize, Charles Le Cœur, Bréal, 2002, page 390d, à propos de l’adaptation des mangroves, de génération en génération.
[5] Pour les relations externes, Michel Lussault insiste à de très nombreuses reprises sur l’importance des distances et de la mesure « avec » l’espace (et non pas « dans » l’espace).
[6] Pour les relations internes, un exemple se trouve page 29b (« le vaste Monde souffrant entre en entier dans ma sphère personnelle »), même si à la page 101 il exprime qu’il « n’adhère pas facilement à l’idée que le Monde puisse en constituer un (lieu) ». Notons ici au passage une très rare référence à la notion de personne à travers le qualificatif de « personnelle » (au lieu d’acteur, ou actant, ou d’individu social).
[7] Page 52b : « Au cœur de l’expérience individuelle et sociale se tient le caractère radical du principe séparatif ». Mais cette radicalité est reconnue comme un artifice page 39 : « on saisit bien que cette partition est un artifice scientifique : toute réalité sociale, telle qu’elle s’appréhende au quotidien, combine toujours toutes les dimensions. Mais cet artifice est une condition de possibilité du travail de pensée de la société ».
[8] DGES, p.5.
[9] DGES, p.282b.
[10] Mode de pensée (MP), 180b (151).
[11] MP 207b (170).
[12] PR 52a.
[13] Michel Lussault exprime en note 1 de la page 85 « L’instantanéité communicationnelle instaure une métrique où le temps nécessaire pour assurer le contact n’est plus une donnée pertinente ». Voir le numéro spécial RGE sur la symétrie, Beyer A(dir.) 2007, La symétrie et ses doubles : approches géographiques, Nancy, RGE, 2, p.77-134.
[14] PR 210b et c. Voir aussi les commentaires d’Alix Parmentier (PhW 281) et de Jean-Marie Breuvart (PE 136).
[15] Cf le commentaire éclairant de J-C. Dumoncel dans l’article Whitehead ou le cosmos torrentiel (Arch. de Phil., 47, 1984, 569-89) : « La concrescence est le devenir rétrospectif au cours duquel l’occasion devient elle-même par préhension de son monde ambiant (cône arrière [du passé]). La transition est le devenir prospectif au cours duquel l’occasion présente est sacri­fiée aux occasions qui l’objectifient dans le cours de la constitution du monde futur (suivant les directions dont le cône avant [du futur] fait la gerbe). La tran­sition se fait par causalité efficiente entre occasions ; la concrescence met en jeu, pour chaque occasion, sa cause finale privée. Ainsi se dissipe l’antinomie de l’occasion à la fois monadique et analysable. L’occasion est l’atome de transition, mais elle est analysable en différentes phases de concrescence… [c’est] la dualité atome/organisme constitutive de l’occasion actuelle »
[16] PR 210b & c
[17] PR 214 e
[18] cf le lexique d’Alix Parmentier.
[19] Clés, glossaire, page 333 à l’article « procès ».

7.B. Entités actuelles

7.B. Les entités actuelles :

Depuis Démocrite et les penseurs grecs, nos sociétés occidentales imaginent le monde comme l’agglomération d’une grande quantité d’atomes, c’est-à-dire de petits morceaux de matière insécable, inerte et sans spontanéité.

Quand la bombe atomique a explosé, ce fut à la stupéfaction des physiciens. En effet, ce résultat est celui des mathématiciens. Les objets éternels (ou les formes de Platon), une fois actualisés, sont à l’œuvre dans la nature, dans des entités concrètes qui agissent, et … explosent ! Les mathématiques révèlent le concret. Il n’y a pas de raison pour que la conscience de l’homme soit une exception. Il ne s’agit pas d’une illumination, il s’agit d’un constat. Les objets éternels, ou formes (par exemple les objets mathématiques) sont bien incarnées (ou ingressées) dans des entités présentes dans la nature. Les mathématiciens, puis les physiciens de nos jours font ce constat. Mais celui-ci n’est pas encore partagé dans le grand public. Tout le monde admet aujourd’hui, après plusieurs décennies d’applications pratiques aux machines thermiques, aux bombes et aux centrales nucléaires que la matière est de l’énergie. Il a fallu plusieurs siècles pour que ce soit admis dans le grand public. Ainsi, « tout est énergie ». Mais il n’est pas encore admis, que « tout est expérience ». Or, l’expérience et la conscience sont des formes d’énergie.

Le milieu des physiciens depuis le colloque de Cordoue [1], puis celui de Tsukuba [2] au Japon dans les années 1980 est bien obligé de l’admettre : la matière ne réagit pas comme la théorie moderne (dualiste) exigerait qu’elle réagisse : le réel résiste aux théories réductionnistes ou positivistes. Et force est de constater (mais c’est le réel qui est l’avocat final) que la démarche processive est plus en adéquation avec les expérimentations des physiciens, tant au niveau microscopique que macroscopique.

Ainsi, les plus récentes découvertes de la physique montrent que les entités microscopiques sont capables d’expérience au sens large c’est à dire préconscientes (en anglais awareness). L’expérience est au cœur de la matière ! Il reste encore un passage important à faire, un « saut de l’imagination » pour que cette donnée soit admise communément par le grand public. Il convient dans la présente thèse de bien préciser que c’est en accord avec les découvertes scientifiques que la notion d’expérience est introduite. Toute découverte scientifique qui contredirait ce propos doit être prise en compte et modifie l’approche philosophique et métaphysique.

En résumé, la métaphysique de Démocrite est périmée quant au caractère inerte des entités ultimes de la nature : la « matière » se montrerait capable de spontanéité, et ne serait pas composée comme on l’a cru jusqu’à aujourd’hui de micro-éléments de matière inertes et insécables.

Cela remet en cause simultanément la métaphysique sur laquelle s’appuyait cette conception, à savoir que la réalité serait formée d’une substance « qui n’a besoin que d’elle-même pour exister ». S’il y a substance, c’est une substance changeante, en devenir.

Par contre, les découvertes scientifiques ne remettent pas en cause la notion de discontinuité, et de « quantum » de matière. Mais ces quanta sont des « quanta d’expérience », ou quanta d’actualisation. Cela nécessite une définition de ce qu’est l’actualisation, à savoir : ce qui permet de passer du micro au macro.

Les scientifiques se rendent compte de nos jours que la mécanique quantique, science de l’infiniment petit, s’applique au niveau de l’astro-physique : les lois du microcosme se retrouvent dans celles du macrocosme !

Whitehead use régulièrement de la métaphore de l’arbre : « Un arbre est une démocratie » dit-il. C’est sa façon de dire qu’une cellule de l’arbre est l’individu qui doit être compris par analogie avec un individu humain, et non l’arbre entier, qui est une colonie cellulaire et infracellulaire. La botanique semble venir à l’appui de cette distinction. Le point important est que l’arbre, qui n’est pas doté d’un système nerveux, manque peut-être de l’unité d’action et de sentir qu’ont les animaux multicellulaires [3].

L’évidence pour Whitehead de remplacer les atomes sans spontanéité par les entités actuelles apparaît la même que celle d’Edgar Morin de remplacer les machines-artéfact par la notion d’être existentiel [4]. L’atome semble toutefois mieux respecter les critères de Crosby [5] car la machine concerne les produits de l’ingéniosité humaine alors que l’atome concerne toute la nature. Remplacer l’atome par l’entité actuelle, c’est réenchanter l’ensemble du réel.

Comment caractériser l’entité actuelle ? Comment et de quoi est-elle constituée ? Whitehead montre que la première analyse de l’entité actuelle se fait en termes d’appréhension du monde extérieur, dans les mêmes termes que dans l’expérience ordinaire de chacun de nous : chacun appréhende le monde extérieur à travers son corps. Comme nous allons le voir ci-après, le verbe appréhender et la notion d’appréhension sont couramment utilisées, le plus souvent sans avoir conscience de toutes les implications de cette utilisation. A partir d’une enquête menée sur ces utilisations, nous montrerons comment la pensée organique déchiffre cette expérience ordinaire, et en rend compte dans un schème global.

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Notes :

[1] Colloque de Cordoue, Oct. 1979, Science et conscience. Les deux lectures de l’univers, Stock, Paris, 1980, 495 p.
[2] Colloque de Tsukuba, Sciences et symboles. Les voies de la connaissance, présenté par Michel Cazenave, Albin Michel, France Culture, Paris, 1986, 453 p.
[3] Cet exemple est inclus dans un texte d’approfondissement de Charles Harsthorne, qui est placé en annexe sous le titre 02_PartieII_Ch7-Entite-Actuelle-Hartshorne.doc à l’adresse suivante : « 00_Annexes\Annexe00-Textes-Citations\02_PartieII_Ch7-Entite-Actuelle-Hartshorne.doc »
[4] Edgar Morin, La Méthode : 1. La Nature de la Nature, Paris, Seuil, 1977, 399p, page 234-235. Dans les pages qui précèdent l’énoncé de l’évidence, Edgar Morin traite du « vif de l’objet : le surgissement de l’existence » en citant d’emblée Whitehead avec les mots suivants : « L’ouverture, c’est l’existence. L’existence est à la fois immersion dans un environnement et détachement relatif à l’égard de cet environnement. Whitehead a dit fortement : « Il n’y a aucune possibilité d’existence détachée et autonome », et effectivement tout ce qui existe est dépendant. L’existant est l’être qui est sous la dépendance continue de ce qui environne et/ou de ce qui le nourrit ». (page 206b). Edgar Morin connaît donc Whitehead et s’en inspire dès le premier tome de La Méthode.
[5] Voir en Partie I, chapitre 1.

7.A. Principes régulateurs

Chapitre 7: Au cœur ultime de l’expérience ; le noyau dur du sens commun, les entités actuelles, la préhension :

7.A. Les principes régulateurs formels et non formels, et le noyau dur du sens commun :

Aucun penseur ne développe sa pensée sans se fixer un guide, une sorte de boussole  pour l’orienter. Ce guide, cette boussole peut prendre différents noms suivant le penseur ou le courant de pensée considéré : principes, valeurs, normes, fondamentaux… Citons par exemple : les principes fédérateurs de Nagel, repris par David Ray Griffin dans ses derniers travaux [1], les Principes de Santiago (Fondation pour le Progrès de l’Homme), les Principes du développement durable, les principes des traditions de beaucoup de peuples (Indiens d’Amérique [2], etc), les quatre principes de base de PRH (Association Personnalité et Relations Humaines) : ouverture au réel intérieur, goût de la vérité, humilité, détermination.

L’approche organique est fondée pour sa part sur le noyau dur du sens commun, c’est-à-dire sur ce que chacun peut vérifier par soi-même (selon une méthode chère à Descartes, rectifiée par Whitehead sur quelques points). Elle peut donc être à la base de la recherche d’une analyse et d’une interprétation des faits qui soit la plus proche du réel concret – non comme un « axiome » de départ, mais comme une synthèse des acquis scientifiques vérifiables d’aujourd’hui, qui soient en même temps des jalons, des repères vérifiables pour la recherche de demain, le tout étant inscrit dans un protocole validé. C’est le « cadre de fécondité » dans lequel toute recherche pourra se déployer, car cette synthèse se propose d’intégrer tous les faits d’expérience, sans en omettre aucun.

Une méditation sur les notions du noyau dur du sens commun peut permettre de donner une consistance personnelle (et donc une définition ouverte liée à l’expérience et l’analyse) aux catégories du schème organique de Whitehead. Plusieurs auteurs se sont engagés dans cette démarche. Citons Bertrand Saint-Sernin dans son ouvrage sur Whitehead [3], J-M. Breuvart ou Alix Parmentier dans leurs thèses respectives, ou Ivor Leclerc, chacun définissant sa propre approche [4].

Quant au noyau « mou » du sens commun, il réunit les idées, les préjugés d’une époque qui peuvent être raisonnablement rejetés : il se réfère à des notions particulières qui peuvent être niées sans tomber dans une contradiction implicite. Ce noyau mou est à distinguer soigneusement des notions (le noyau « dur ») qui ne peuvent pas être rejetées sous peine de se contredire elles-mêmes. La science révèle successivement des vérités qui, d’un domaine à l’autre, montrent la nature illusoire du sens commun. Mais il faut distinguer entre la signification faible et la signification forte du sens commun, et donc entre les choses qui semblent seulement évidentes à certains et celles qui sont réellement évidentes en un sens qui ne peut être nié.

Nous pensons que le schème organique développé par A.N. Whitehead est une invitation à penser par soi-même à partir de son expérience, pour en préciser ses différents éléments au fur et à mesure. I. Stengers l’exprime à sa façon dans le titre même d’un de ses derniers ouvrages rédigé à l’attention de ses étudiants : Penser avec Whitehead : de la libre et sauvage création de concepts (2003). Elle exprime aussi le fait que Whitehead contraint à un choix : s’embarquer dans l’aventure ou rester sur la berge.

Combien de penseurs qui connaissent bien Whitehead, voire l’ont utilisé pour leur créativité personnelle, ne le citent même pas, par peur probablement de se voir « embarqués dans l’aventure » malgré eux ? Edelmann 1992, 2004) est de ceux-là. Isabelle Stengers elle-même, entre 1983 (La Nouvelle Alliance) et 2002 (Penser avec Whitehead) n’a plus cité Whitehead que dans des notes de fin de chapitre de ses ouvrages. Nous avons fait le travail de recenser ces notes qui, lues jusqu’au bout, rappellent quasi systématiquement l’importance de ce penseur [5]. Nous pouvons dire que désormais Whitehead en Europe sort d’une position cachée, voilée, secrète [6] . Ce « secret » était déjà présent dans le monde anglo-saxon entre 1925 et 1950. Bertrand Russell lui-même, co-auteur avec Whitehead des Principia Mathématica, ne le citait même plus dans ses ouvrages malgré plus de dix années de collaboration intense et fructueuse, entre 1904 et 1914 (Whitehead a été son professeur puis collaborateur !), au mépris, nous semble-t-il des règles élémentaires de déontologie. Un travail de synthèse sur les relations entre Whitehead et Russell a été réalisé pendant la thèse pour éclaircir ce point [7]. Citer Whitehead revient en effet à poser la question même des présupposés de la culture moderne, à soulever ses incohérences … Or, ce chemin est d’emblée une invitation à la réflexion, à s’embarquer dans une Aventure d’Idées [8]

Quels sont ces éléments que chacun présuppose de fait, même s’il le nie verbalement ? Le premier élément est que chacun présuppose de fait l’existence du monde extérieur. Le réel est une donnée, on en tient compte « en pratique » même si l’on défend une théorie idéaliste. Le deuxième élément est que je participe à la construction du monde à partir de ces données du monde extérieur. J’appréhende le monde. Il devient « mien », et j’agis sur le monde en retour, il devient « autre ». Le troisième élément est le caractère organique de mon lien au monde. Le quatrième est que l’abstraction doit justifier comment la façon dont elle rend compte du réel permet d’agir de manière renouvelée sur ce réel. Le cinquième élément est l’ordre d’importance des faits : les faits premiers sont issus du réel, de l’observation du réel, et l’abstraction obtenue par généralisation imaginative en est un effet. Le sixième est le constat de la solidarité des éléments de l’univers à travers leurs interactions multiples. Il serait possible de développer et d’approfondir chacun de ces éléments [9]. Ils sont résumés dans les 6 approches suivantes :

  • approche réaliste (le réalisme organique)
  • approche constructiviste (postmoderne, panexpériencialiste, issue du principe subjectiviste réformé, à ne pas confondre avec le constructivisme idéaliste et le principe subjectiviste de Kant).
  • approche organique (qui inclut la systémique)
  • approche pragmatique (qui inclut l’approche dialogique)
  • approche par l’observation/généralisation imaginative (objectivations)
  • approche relativiste (solidarité des éléments de l’univers)

Ces éléments ne sont pas sans résonance avec les principes énoncés par Michel Lussault et Jacques Lévy dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (DGES), page 19. Même si les mots paraissent proches, réalisme, empirisme et constructivisme ont des significations différentes :

  • Le réalisme organique conduit à définir des objets géographiques qui sont des potentialités pures, potentialités hybrides et potentialités réelles (voir le chapitre 11.A & B, et le tableau récapitulatif au chapitre 11.B.3), et l’espace ne peut se séparer du temps. Nous verrons que l’espace et la spatialité du DGES correspondent (en y intégrant le temps) à l’extension * et l’extensivité
  • L’empirisme organique inclut tous les faits, et le fait ultime est l’entité actuelle, réelle et concrète. La distinction entre humain et non humain fait place aux différentes potentialités pures, hybrides et réelles.
  • Le constructivisme du DGES reste kantien en faisant appel à la cognitivité même si « objectiver le sujet objectivant » conduit au sujet-superjet organique. Il reste en effet à opérer l’inversion organique entre le sujet et l’objet.

L’ensemble de ces notions du noyau dur du sens commun vont à l’encontre du préjugé largement répandu que la réalité serait composée de fragments de matière insécable, sans spontanéité et sans expérience. Or ce préjugé est contredit par la science actuelle, et la pensée organique en a pris toute la mesure, en nommant « entité actuelle » les éléments ultimes du réel, et en en définissant leurs caractéristiques.

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Notes :

[1] David Ray Griffin, Réenchantement sans Surnaturalisme : une philosophie de la religion basée sur la Philosophie du Procés de A.N.Whitehead et de Charles Hartshorne, Cornell University Press 2001, Trad. H. Vaillant, Avril 2002
David Ray Griffin, Démêler le nœud du monde, Conscience, Liberté et le problème de l’Esprit et du Corps, Université de Californie 1998, Trad H. Vaillant, Avril 2003
[2] T. C. McLuhan, Pieds nus sur le terre sacrée, Denoël, Paris, 4e éd. 1987 (titre original: Touch the Earth: a Self Portrait of Indian Existence, Outerbridge and Lazard, New York, 1971), passim.. Le film : Danse avec les loups (Dances with Wolves) est un film américain réalisé par Kevin Costner en 1990.
[3] Bertrand Saint-Sernin, Whitehead, un univers en essai, Éditions Vrin, 2000, 208 p.
[4] Il est ici intéressant de noter qu’en cherchant sur Internet les termes « penser par soi-même », beaucoup de références sont données. Ces références permettent d’apprendre à formuler nos propres notions du noyau dur du sens commun.
[5] I.STENGERS dit notamment, dans La science moderne: « Nous pensons que cela s’élucidera dans les termes de la pensée de Whitehead … ». Cette position radicale est énoncée dans un endroit bien caché de l’ouvrage ! Cette position est compréhensible quand on se rend compte par soi-même du temps nécessaire à l’intégration des notions de base, alors même que l’on est « saisi » d’emblée par la pertinence de l’approche.
[6] Un philosophe américain, George R. LUCAS, a même écrit récemment un ouvrage sur La réhabilitation de Whitehead.
[7] Ce travail est présenté dans un dossier fourni en annexe informatique sous le titre 02-PartieII_Ch10-Whitehead-Russell.doc . Ce fichier se trouve à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\02-PartieII_Ch10-Whitehead-Russell.doc
[8] Aventures d’Idées est le titre de son ouvrage de 1933 qui a suivi PR de quatre années.
[9] Cet approfondissement est proposé dans le texte intitulé 02-PartieII_Ch7_NoyauDurSensCommun.doc placé à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\02-PartieII_Ch7_NoyauDurSensCommun.doc

6.A. Quelle géographie ?

Chapitre 6 : La philosophie organique au service de la géographie[1]

Ce chapitre voudrait montrer en quoi la philosophie organique de Whitehead peut contribuer à lever les obstacles de la géographie actuelle, et à l’enrichir dans ses fondements et dans ses méthodes.

L’image d’une course en montagne [2] permet de bien sentir la notion de territoire (celui que nous allons traverser dans une journée), et la notion de lieux. Territoire et lieux sont liés à la découverte des paysages tout au long d’un parcours, en suivant un itinéraire.

Présentement, la démarche est d’essayer de tracer un itinéraire – parcours que chacun pourra suivre pas à pas, inlassablement, jusqu’à ce qu’il puisse jouir du paysage, et modifier progressivement ses modes et habitudes de penser. Ce parcours constitue le cheminement de la thèse, avec comme souhait qu’elle porte une dimension pédagogique de passage, de porte entre une pensée qui présuppose le dualisme, et une pensée qui ne le présuppose plus.

L’itinéraire invite à préciser sur quelle géographie travailler parmi l’ensemble des courants actuels. Une fois cette géographie précisée, nous pourrons approfondir les questions et problèmes soulevés lors de l’exposé des fondements théoriques par les auteurs eux-mêmes. À ces questions, seraient ajoutées nos propres observations et remarques. Ce moment sert à montrer en quoi et comment l’approche organique apporte des réponses et explications nouvelles, invite à un rebond.

L’expression « approche organique » est préférée à « philosophie organique » ou « science organique ». La démarche de A.N.Whitehead ne sépare pas philosophie et science. Rony Desmet, en conclusion de son intervention [3] au Colloque d’Avignon insiste sur ce point.

L’itinéraire qui est ici proposé a pour but de coller aux préoccupations du géographe, d’y répondre pas à pas, en essayant de respecter toutes les étapes. Le parcours lui même (la mise en œuvre de l’itinéraire) est au cœur de la thèse. Le débat qui est proposé est celui de la pertinence de faire appel à l’approche organique, et de la pédagogie progressive de son exposé pour des géographes non-initiés à la pensée organique. Cela conduit à essayer de contribuer au passage, au saut de l’imagination, nécessaire si l’on veut sortir des dualismes et de la bifurcation qui en résulte dans notre approche du concret.

6.A. De quelle géographie parler ?

La géographie est l’étude de la disposition des objets naturels, matériels et des hommes dans l’espace. Pourquoi ceci est-il à tel emplacement ? Comment se développe tel ou tel phénomène dans l’espace ?

L’image de la géographie reste marquée par une démarche empirique apprise sur les bancs de l’école tout au long du 20ème siècle. Cette démarche s’appuyait initialement sur « l’école française de géographie » fondée par Vidal de la Blache.

De cette façon empirique est née l’étude de la localisation des « objets géographiques » dans l’espace, parfois à l’aide des outils mathématiques (démarches de Thérèse Saint-Julien et Denise Pumain [4]). Face aux critiques relatives à l’aspect inhabituel de cette approche, la réponse fût positive. Il est possible de faire des équations avec les hommes, les commerces, les coûts du foncier, les échanges de marchandises. Il semble même qu’à partir des mathématiques des ensembles flous, il soit possible de transformer des données qualitatives en données quantitatives afin de déterminer des typologies de territoires. Mais reconnaissons que l’on s’y sent à l’étroit.

Une autre géographie qualifiée d’humaniste développe naturelle­ment et sans explicitation théorique les valeurs humaines dans les méthodes employées. Ces géographes (par exemple Jacqueline Beaujeu-Garnier, 1980 [5], Jean Brunhes, 1946, …) combinent tout naturellement les valeurs et la recherche du mieux être de l’homme comme une évidence dans l’analyse des phénomènes spatiaux, naturels, culturels, sociaux ou économiques. Elisée Reclus, précurseur de la géographie, le faisait déjà instinctivement à la fin du 19ème siècle : il analysait autant les phénomènes naturels que politiques, économiques et sociaux. Anarchiste, il avait exprimé dans ses nombreuses publications pour le grand public parues aux éditions Hachette, l’obligation morale de compenser son appartenance politique par la qualité de sa documentation et de ses analyses.

Toute une géographie s’est également développée vers 1970 autour d’Armand Frémont avec la notion d’espace vécu, puis autour d’Alain Reynaud avec la notion de justice socio-spatiale (1984) [6]. Cette notion de justice socio-spatiale a été reprise et transformée par Guy Di Méo et Pascal Buléon à travers des publications qui s’étalent entre 1985 et ce jour. Guy Di Méo cherche à rendre compte à la fois de l’espace vécu (Géographie de la fête, Les territoires du quotidien), de l’expérience humaine, et de l’inscription de cette expérience dans l’espace. Chacun de ses ouvrages comporte un protocole philosophique préalable important où sont précisées les bases philosophiques de la démarche. Elles sont résumées dans Les territoires du quotidien (1996, pages 36 à 42) par une addition de trois corpus :

  • Le matérialisme dialectique (Marx)
  • Le renfort au corpus précédent par le structuralisme « génétique » ou « constructiviste » (Bourdieu Pierre, Piaget)
  • La phénoménologie et l’humanisme : « l’inévitable détour » (Sartre, Husserl, Merleau-Ponty).

Les derniers travaux de Guy Di Méo et Pascal Buléon se concentrent tous sur l’approche en terme de « dialectique du matériel et de l’idéel » (voir Maurice Godelier, dans son ouvrage de 1984 L’idéel et le matériel: Pensées, économies et sociétés). Le dernier ouvrage de référence de Guy Di Méo, qui fait l’objet de toute l’analyse qui suit, est L’espace social : lecture géographique des sociétés, Armand Colin, 2005.

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Notes :

[1] Ce thème a fait l’objet d’une communication au Colloque des Chromatiques whiteheadiennes d’Avignon, les 10-12 Avril 2007.[2] Le texte a été écrit en revenant du massif du Mont Blanc où nous avons gravi deux sommets de plus de 3200m en 2 jours au dessus du glacier de Tré la Tête, près de Chamonix.
[3] «Spéculative philosophy as a généralized mathematics » (Publication début 2008 dans l’annuaire des Chromatiques whiteheadiennes).
[4] Les interactions spatiales, Denise Pumain, Thérèse Saint-Julien, Armand Colin, Paris 2001, 191 pages.
[5] Beaujeau-Garnier Jacqueline, Géographie urbaine, 5ème édition, Armand-Colin, 1980, 1997.
[6] Alain Reynaud, Société, Espace et Justice, PUF, 1984. Voir aussi Analyse Régionale : application au modèle de centre et de périphérie, UFR de Reims, 1988.

4.C.3. Le château d’eau, colline de Méhon

4.C.3. Illustration du procès de transformation du territoire à travers la réalisation d’un château d’eau :

Cet exemple peut devenir pour la présente thèse l’équivalent de l’exemple du lac suisse pour l’œuvre de Pierre Calame, décrit au chapitre 2.G.4. p.56-57.

L’opération du Château d’Eau a été décidée par délibérations des 29 juin, 30 Août, 19 octobre 1999 et 29 février 2000. Un traitement urbanistique et touristique de ce site -point culminant de la ville- l’a emporté sur un traitement uniquement technique pour protéger strictement le château d’eau en l’entourant d’un puissant grillage afin d’empêcher toute intrusion et tout risque de pollution des eaux par vandalisme. La contrainte de protection a été intégrée et traitée en déclinant un vocabulaire défensif (talus planté d’épineux, bancs formant garde corps, murs de soutènements formant fond de belvédère et protection des cuves, …) tout en accompagnant le projet touristique : traitement des éclairages pour être vu de nuit depuis l’autoroute, formation d’un écran des cuves pour « encadrer » le paysage, murs latéral de l’escalier formant garde corps et séparation, Ce travail de suture et combinaison des usages, réponse au cahier des charges de la direction des services technique de la ville, est l’œuvre de l’architecte Van de Wingaert, qui s’était déjà distingué dans les revues d’architecture et d’urbanisme pour la réalisation de ses château d’eau. Pour la réalisation, l’entreprise de bâtiment/VRD [1] a taillé la colline sur prés de 10 m de haut et 50 m de large afin d’y encastrer les deux cuves de 5 000 m3, dans une mise en œuvre audacieuse et performante. Ce travail fut réalisé entre le 15 mai et le 15 novembre 2000. Avec cette réalisation s’achève tout un ensemble cohérent d’opérations allant de la place des Carmes à la colline de Méhon. Cet ensemble coordonné est offert aux Lunévillois. Il constitue une sorte d’écrin pour le projet encore à venir de la transformation de l’ancien grand manège … tout est prêt …

En confrontant ces faits au schéma de questionnement du chapitre 2, on constate que l’enchaînement des actions se fait bien suivant les 4 phases déjà décrites. Celles-ci peuvent être synthétisées dans le schéma qui suit .

Essayons maintenant de détailler chaque phase pour apprendre à bien saisir le mouvement intérieur qui va de l’une à l’autre. Dans la réalité, cet ordre marque le début des phases, leur enchaînement. Bien vite, elles deviennent simultanées, et s’accomplissent avec des interactions entre elles.

Phase a : appréhension : le problème posé par le château d’eau.

Le château d’eau au sommet de la colline : comment l’intégrer aux quartiers ?

Le problème posé est le suivant : la ville de Lunéville devait accueillir de nouvelles réserves d’eau pour sécuriser le réseau en cas de panne d’électricité : il s’agissait de pouvoir offrir à la population au moins l’eau d’une journée entière, le temps que les secours puissent se mettre en place. Après une hésitation entre une localisation près du cours d’eau (réhabilitation d’un château d’eau existant mais inutilisé par vétusté) et une localisation au sommet de la colline de Méhon, ce dernier site fut choisi. La question était : comment intégrer cet équipement technique volumineux dans un quartier couvert de nouveaux lotissements, avec une population jeune et des enfants, sans dénaturer un paysage caractéristique immortalisé par nombre de gravures et de peintures de la ville dessinées au fil des siècles ? Des idées sont venues spontanément : créer une placette pour les habitants en partie haute du château d’eau, créer un belvédère, sur le sommet des cuves, relier les cheminements autour du futur équipement, …

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Figure 4‑11 : confrontation au schéma de questionnement: procès de transformation du territoire pour la réalisation d’un château d’eau

Bien vite, un recentrage sévère eut lieu entre les élus, l’ingénieur et les techniciens. Les techniciens (internes et de l’usine de traitement des eaux de la C.G.C.) en équipe serrée et soudée sont venus expliquer qu’un château d’eau est un organe technique, qu’il faut protéger, barricader, entourer de barbelé, rendre infranchissable pour que personne ne puisse atteindre le sommet des cuves, soulever le tampon et empoisonner la population … Nous avons ici l’exemple même de la stérilisation des idées sous l’effet des impératifs techniques que l’on suppose à priori sans possibilité d’articulation à d’autres contraintes. La réalisation a montré que les possibilités étaient réelles : les contraintes techniques sont à intégrer aux usages des lieux, à l’environnement. Dès lors le défi était de respecter ces contraintes de sécurité en priorité … tout en les intégrant aux autres contraintes.

Phase b : la détermination de la vision.

C’est ainsi qu’un programme a été élaboré. Ce programme donnait la priorité à la sécurisation de l’équipement, sans négliger son insertion dans le site afin de valoriser sa position dominante dans le paysage, d’utiliser les possibilités offertes pour créer une placette associée au lotissement qui le jouxte, de créer les liaisons des cheminements piétonniers nombreux sur ce pan de colline.

Phase c : les propositions.

Plusieurs maîtres d’œuvre ont été mis en concurrence. Le projet de l’architecte Thierry Van de Wyngaert, maître d’œuvre de nombreux châteaux d’eau en France a été retenu.

Phase d : Réalisation.

En juillet 2007, une visite du site a montré que le cheminement de promenade et le belvédère sont ouverts, accessibles et utilisés. Le Comité touristique a intégré le belvédère dans ses parcours préfé­rés, pour expliquer le développement de la ville. Par contre, la place publique a été grillagée et le portail fermé : la cour a été « reprivatisée » pour un usage technique d’accès des véhicules des ser­vices de la CGE. Ainsi, aucun espace public ne ponctue la rue du lotissement, à l’exception d’un grand espace vert en cœur d’îlot, composé d’allées et de pelouses formant des monticules. La vie collective est ainsi invitée à se développer du côté arrière, privatif, et aucun jeu collectif n’est prévu, ni facilement réalisable.

L’exemple du château d’eau montre comment s’emboîtent de manière concrète des gouttes d’expérience : sur la base d’un plan d’ensemble, qui suit son propre parcours de réalisation, se déve­loppe un projet plus particulier qui a lui-même sa propre cohérence avec des impératifs en partie communs (problématique urbaine) et en partie différents (par exemple, la sécurisation du site pour empêcher le vandalisme). Les pages qui suivent (p.133 à 137) se présentent sous la forme de fiches actions mises en cohérence avec l’esprit de la démonstration de la thèse.

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Figure 4‑12 : Revue Construction moderne, n°120, 3ème trimestre 2005, page 22

[1] VRD : Voiries et Réseaux Divers

3.C.13. Conclusion

3.C.13. Conclusion du chapitre et introduction aux exemples géographiques :

La confrontation du schéma de questionnement aux 15 exemples ci-dessus montre la convergence des approches de chercheurs issus d’horizons variés. Il semble donc bien que les cinq réalités qui se retrouvent dans toute expérience ont un caractère universel. Il aurait été possible en plus de ces 15 exemples d’en citer beaucoup d’autres. Chacun pourra trouver dans son expérience et dans ses références de nombreux autres exemples. Chacun vérifiera pour lui-même la pertinence des liens, des formulations, et la consistance de chacune des cinq réalités d’expérience. Il y mettra ses propres mots : il ajoutera un point de vue particulier, un « angle de vue » (Rodrigo Vidal-Rojas), une perspective, … mais la réalité reste la même. On verra que ce constat s’explique par la nature ontologique forte de chacune de ces réalités, déchiffrée dans le schème organique (c’est là le plus grand apport de Whitehead à la compréhension du réel).

La réponse à la question « Pourquoi ces 5 réalités-là et pas d’autres ? et pourquoi dans cet ordre-là ? » est donc désormais étayée de nombreux exemples pratiques, issus de la réalité, d’études de cas. On peut affirmer que les cinq réalités d’expérience n’ont rien d’arbitraire. On retrouve bien ces cinq réalités-là dans l’ordre ou le désordre dans toutes les approches, sachant que toutes les démarches plus approfondies sur les « étapes » (Calame, 1995), les « phases » (A.N.Whitehead, 1929), les « directions » (Degermann, 2003), les dimensions (Vidal-Rojas, 2002) … donnent le même ordre logique. Il semble bien que « le fil directeur du lac Suisse » (Calame, 1995) ait effectivement quelque chose d’universel, pour la gouvernance des territoires, du local au global.

Mais comment sont articulées dans le détail ces réalités ? Qu’est-ce qui les « fait tenir » ensemble ? Comment expliquer leurs liens ? Comment détailler ces liens ? C’est ici que nous allons voir comment la pensée organique peut apporter un éclairage décisif. A.N.Whitehead a en effet détaillé toutes les articulations des phases entre elles. Il a puisé dans son expérience et dans le réel, mais il n’a donné que les résultats de synthèse. Tout ce chapitre 3 (et le chapitre 4 qui va suivre) semblent être autant d’exemples qui montrent la pertinence de son analyse.

Nous verrons en partie II comment dans l’approche organique ce processus d’émergence du changement est ni plus ni moins que la structure même de la réalité ultime du monde : « Chaque entité répète en microcosme ce que l’univers est en macrocosme »[1]. Le fait d’articuler les réalités de la dynamique de transformation des territoires dans un procès organique macroscopique et microscopique permettra de sortir de la dichotomie entre matériel et idéel. En effet, le « matériel » est constitué d’occasions d’expérience successives qui sont des procès de concrescence dans leur constitution interne et un procès de transition pour leur constitution externe. L’interne et l’externe sont indissociable­ment liés dans la succession des procès de concrescence.

Entrons donc maintenant dans la confrontation avec les expériences professionnelles …

[1] Alix Parmentier, PhW, 1968, p.284.

3.A. P.R.H.

3.A. L’expérience au niveau de l’homme : L’outil pédagogique de Personnalité et Relations Humaines (PRH)

Toute démarche de recherche présuppose une anthropologie. Et pour être scientifique, le présupposé anthropologique se doit d’être précisé. L’anthropologie présupposée par la présente thèse sera celle de PRH [1] qui a plus de 260 formateurs à travers le monde. Les apports théoriques viennent aujourd’hui surtout des universités canadiennes. La principale justification de la référence à PRH est mon expérience propre : cet organisme a fortement contribué à ma formation initiale d’ingénieur territorial dans les années 1990 à 1993, financée par le CNFPT et l’employeur, la Ville de Soissons. D’autre part, il est l’organisme d’où a émergé la Fondation Hommes Femmes dans la Cité (chapitre suivant). De façon étonnante, le schéma de base peut illustrer cette approche d’une façon différente et à la fois fidèle, nous semble-t-il, au contenu.

Le CNFPT rappelle dans ses formations l’adage de Socrate « Connais-toi toi même ». PRH est une des solutions possibles. Chacun pourra faire la démarche de confrontation avec sa propre approche anthropologique.

L’école PRH a développé à partir de l’expérience personnelle ordinaire et des sensations de tous les jours un outil de croissance de la personne dans toutes ses dimensions. André Rochais, le fondateur, a développé en collégialité avec les formateurs une approche d’analyse des sensations sur la base sur l’approche du psychologue Carl Rogers.

L’anthopologie PRH distingue 5 instances : l’être, le moi-je, le corps, la sensibilité et la conscience profonde. Chaque instance peut fonctionner comme un centre autonome, c’est à dire sans qu’il y ait forcément accord avec les autres instances [2]. Ce sont les lieux de la personne où « fonctionnent l’intelligence, la liberté, la volonté et dont le rôle est de gouverner la personne en fonction de la croissance de son être et de son harmonie globale » [3]. Il pourrait paraître contradictoire de dire que chaque instance peut fonctionner de manière autonome, alors que le but de l’instance du « moi-je » est de gouverner la personne en fonction de son harmonie globale. En approfondissant, on pourrait dire que l’unité intérieure n’est jamais acquise, et des instances peuvent être éludées, « court-circuitées » et donc absentes dans la décision finale. C’est souvent le cas pour la conscience profonde, qui demande un effort particulier. Dans le quotidien ordinaire, les actes peuvent être répétitifs et sans nouveauté. Ils peuvent aussi introduire de la nouveauté en faisant confiance aux intuitions de l’être, et en vérifiant au niveau du « moi-je » leur pertinence, en référence à la conscience profonde d’un côté, et à l’environnement de l’autre. La conscience profonde est le lieu de l’unité intérieure, qui conjugue l’identité et la diversité. Cela sera précisé en partie II dans les termes de la pensée organique.

Nous notons l’utilisation des notions de potentialité et d’actualisation dans les explications du dynamisme de la personne: « Derrière les aspirations, il y a les potentialités constitutives de l’être qui cherchent à s’actualiser » (p.71) « L’action est aussi un révélateur précieux de l’identité profonde d’une personne (…). Cela permet d’identifier les potentialités de l’être qui s’actualisent déjà ». Ces notions sont quasi-organiques, et seraient également retrouvées également en partie II.

La confrontation avec le schéma de questionnement aboutit au schéma suivant :

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Figure 3‑2 : L’approche PRH (Personnalité et relations humaines) décrite dans La personne et sa croissance : fondements anthropologiques et psychologiques de la formation PRH

PRH peut contribuer à une nouvelle approche scientifique du monde, en y reconnaissant une ontologie organique. Même l’étude des thromboses veineuses cérébrales (S.Maillard, 1990) pourra se trouver profondément renouvelée, par le chemin Vers le concret (J. Wahl, 1932, 2004).

PRH a ouvert la voie à une réflexion plus large en termes de société et d’évolution de la société. Celle-ci est en liaison directe avec l’aménagement/ménagement des territoires que nous habitons, investissons. Ce schéma a conduit progressivement l’association « Hommes Femmes dans la Cité » à sa propre formulation dans laquelle on retrouve la dynamique de base. Elle est présenté dans la section qui suit.

_____________________________________________________
Notes :

[1] http://www.prh-france.fr/homepage.php[2] PRH, La personne et sa croissance, fondements anthropologiques de la formation PRH, Ouvrage collectif réalisé par PRH -International, 1997, Glossaire , p.290
http://www.prh-international.org/fr/la-personne-et-sa-croissance
http://www.prh-international.org/fr/la-personne-en-ordre
http://www.prh-international.org/fr/l-etre
http://www.prh-international.org/fr/le-moi-je
http://www.prh-international.org/fr/le-corps
http://www.prh-international.org/fr/la-sensibilite
http://www.prh-international.org/fr/la-conscience-profonde
[3] idib, p.291

2.H. Le schéma de questionnement

2.H. Mise au point et critique du schéma de question­nement :

2.H.1. Mise au point du schéma de questionnement :

Le tableau de la figure 2.8 est présenté suivant le schéma organique structuré en cinq phases (figure 2.9). Cette figure reprend exactement les termes de l’étude, résumés selon les phases (ou réalités) a, b, c et d du même tableau.

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Figure 2‑9 : Correspondance des 5 approches (J.Degermann, HFC, B.Vachon, P.Calame, A.N.Whitehead)

La contrainte de la schématisation est encore de rendre compte de « la dichotomie du matériel et de l’idéel » (Guy Di Meo & Pascal Buléon, Espace social), pour contribuer au fil des analyses à tracer le passage entre l’approche dualiste classique et une approche non dualiste, c’est-à-dire l’approche de terrain du géographe. Le géographe-architecte-urbaniste-ingénieur [1] est en permanence confronté au réel. Pour qualifier son expérience, la nommer, il ne peut plus se contenter d‘une ap­proche dichotomique. C’est pourquoi il a été rajouté sur le schéma qui précède un trait vertical pour distinguer ce qui n’existe pas encore (« l’idéel », à droite), et ce qui a été réalisé ou va être réalisé (« le matériel », à gauche). Ce trait ne fait pas partie de la schématisation de Donald W.Sherburne. Il est ajouté pour permettre dans la présente thèse de répondre au chapitre 10 à la question de Guy Di Méo sur « la dichotomie du matériel et de l’idéel ».

De ce précédent schéma, nous pouvons formuler une hypothèse de base du schéma de questionne­ment, en conservant que l’expression qui est commune à toutes les approches, et nous l’illustrons immédiatement avec l’exemple géographique de la Moselle-Est :

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Figure 2‑10 : Proposition de schéma de questionnement de base

Aucun des éléments du tableau et des schémas n’apparaît séparables des autres. Or, dans la pratique professionnelle ordinaire, ils sont séparés : les élus s’occupent de la vision, les géographes-ingé­nieurs-urbanistes-aménageurs-architectes traitent des propositions qui en découlent, les entrepre­neurs les réalisent, et les habitants « participent », « interagissent » de façon plus ou moins confuse -si on ne les oublie pas-. Pourtant le constat est régulièrement fait que seul un processus qui regroupe et tisse ces notions peut avoir une efficacité pour atteindre le but espéré.

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L’association du schéma et de la carte montre comment le territoire est constitué des réalités d’expérience a, ab, b, c, d, associées étroitement entre elles. Dans le vécu ordinaire, elles sont si­multanées, le plus souvent de façon inconsciente. Attirer l’attention sur leur expression, leur articu­lation, leur enchaînement, c’est se donner les moyens d’analyser l’expérience, et d’en rendre compte. C’est passer de l’inconscience à la conscience, c’est trouver sous les mots du quotidien l’explication sous-jacente, les présupposés. C’est faire un travail scientifique, non plus seulement de prédiction, mais d’explication. Cela n’exclut pas une efficacité: exprimer chacune des réalités per­met d’atteindre une plus grande cohérence, harmonie, et intensité dans l’expérience. Une interpré­tation adéquate permet une meilleure applicabilité de celle-ci. C’est pourquoi, il sera intéressant de réaliser d’autres observations, afin de permettre en partie II une généralisation.

Cet exemple étant bien posé et assimilé, il est possible de proposer un schéma de questionnement plus affiné dans son expression. Pour permettre d’autres observations, le schéma précédent peut en effet être présenté sous forme de questions générales, afin de permettre dans les chapitres suivants d’interroger l’expérience professionnelle, et de montrer comment dans le quotidien professionnel ordinaire se conjuguent en permanence les réalités d’expérience. Le schéma proposé est bâti à partir des correspondances établies ci-dessus et exprimées dans le tableau de synthèse. Il s’appuie sur les termes communs aux 5 approches considérées.

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Figure 2‑11 : Schéma de questionnement de base sur l’expérience ordinaire.

Il est souhaitable d’apprendre à tisser les cinq « réalités d’expérience ». Les sections qui suivent tentent de repérer les liens les plus justes possible avec les auteurs, groupes ou démarches théori­ques, dans le respect de leur identité, de leurs différences, mais dans une unité d’approche. L’enjeu de cette « unité dans la diversité » apparaît important. Le langage, avec des noms différents, recouvre bien souvent les mêmes réalités, et c’est ce regroupement autour de réalités communes d’expériences différentes qui est tentée. La polysémicité des mots clés de chaque question (chaque réalité) nous y aide.

A ce premier niveau de présentation du schéma, le dictionnaire Larousse suffit pour préciser le sens des mots, exprimer un premier commentaire et tracer les premières articulations, avant de décliner le schéma dans chaque cas. On ne retiendra du Larousse que les sens qui concernent la démarche, en gardant le numéro de la définition du dictionnaire. L’énumération qui suit et consiste à exposer, confronter les définitions est nécessaire pour bâtir la suite de la réflexion même si elle peut paraître fastidieuse

  • Appréhension : sens n°2 : « PHILOS. Acte par lequel l’esprit saisit un objet de pensée, com­prend qqch. » Le sens n°3 d’appréhender est « Litt. Comprendre, saisir intellectuellement. Appréhender un problème dans toute sa complexité ».
  • Décision : sens 1 : « Acte par lequel qqn décide, se décide ; chose décidée, résolution prise » ; sens 2 : « Action de décider après délibération ; acte par lequel une autorité décide qqch après examen ».
  • Détermination : sens 1 : « Action de déterminer, de définir, de préciser qqch. » ; sens 2 : « Décision, résolution qu’on prend après avoir hésité ».

Les mots décision ou détermination sont utilisés dans le présent travail au sens 2.

  • Diagnostic [2]: sens 1 : « MED. Identification d’une maladie par ses symptômes. » et sens 2 : « Identification de la nature d’un dysfonctionnement, d’une difficulté ». L’utilisation géo­graphique de ce terme ne figure pas au Larousse, ni au Dictionnaire géographique (DGES). La définition sera détaillée lors de l’analyse de l’approche de P.Braconnier.
  • Évaluation : sens 1 « Action d’évaluer ». Évaluer est défini par « Déterminer la valeur, le prix, l’importance de. »
  • Interactions : sens n°1 : « Influence réciproque de deux phénomènes, de deux personnes . » . Au cœur de la notion d’interaction est la question de la relation sujet/objet, sujet/sujet.
  • Objectif : nom ; sens 1 : « But, cible que qqch ou qqn doit atteindre (…) ».
  • Objectif : adjectif : sens 1 : « Qui existe indépendamment de la pensée (par oppos. à subjec­tif). » ; sens 2 : « Qui ne fait pas intervenir d’éléments affectifs ou personnels dans ses ju­gements ; impartial. » ; sens 3 : « Dont on ne peut pas contester le caractère scientifique. » Notons que l’adjectif « subjectif » est expliqué par : « Qui relève du sujet défini comme être pensant (par opposition à objectif) » au sens 1 et « Se dit de ce qui est individuel et est suscepti­ble de varier en fonction de la personnalité de chacun. » au sens 2.

On remarque que la définition d’« objectif » en tant que nom n’a rien à voir avec sa définition en tant qu’adjectif. Dans la pratique, la distinction n’est pas si claire, et beaucoup de confusions peu­vent en naître. Il sera nécessaire en partie B de revenir sur ce point, et discuter les oppositions ob­jectif/subjectif, objectif/affectif, sujet/objet, et leur place dans l’expérience.

  • Proposition : sens 1 : « Action de proposer ; chose proposée pour qu’on en délibère. » ; sens 2 : « Condition qu’on propose pour arriver à un arrangement. » ; sens 4 : « LOG. Enoncé susceptible d’être vrai ou faux ».
  • La définition de proposer est la suivante : sens 1 « Offrir au choix, à l’appréciation de qqn ; soumettre. »

On note que le sens 1 est large et ouvert par rapport au sens 4 binaire que le mot a en logique (vrai ou faux). C’est le sens 1 qui sera toujours considéré dans la suite de notre travail.

  • Prospective : « Science portant sur l’évolution future de la société, et visant, par l’étude des diverses causalités en jeu, à favoriser la prise en compte de l’avenir dans les décisions du présent. (La prospective a été créée par le philosophe Gaston Berger ). »
  • Politique : sens 1 : « Ensemble des options prises collectivement ou individuellement par le gouvernement d’un État ou d’une société dans les domaines relevant de son autorité. » ; sens 2 : « Manière d’exercer l’autorité dans un état ou une société. » ; sens 3 : « Manière concer­tée d’agir, de conduire une affaire ; stratégie. ». La politique est liée à l’autorité. On voit ici directement comment la politique introduit la stratégie.
  • Stratégie : sens 1 : « Art de coordonner l’action de forces militaires, politiques, économiques et morales impliquées dans une guerre … » ; sens 2 : « Art de coordonner habilement des actions de manœuvre pour atteindre un but. ».

On note ici que la stratégie, aussi bien dans le sens 1 que dans le sens 2, est liée à la coordination. P.Braconnier a choisi de privilégier le terme de coordination, plus explicite que le mot stratégie dans le cadre d’alliance de personnes que d’un projet urbain … ou d’une guerre.

L’utilisation du mot stratégie dans ce sens est reprise par Jacques de Courson dans son dernier ou­vrage L’appétit du futur, Éditions ECLM, 2005, 122 pages. En fait, le sens de ce mot est très simple : c’est d’après Le Petit Robert un « ensemble d’objectifs opérationnels choisis pour mettre en œuvre une politique préalablement définie ». Rien de plus.

  • Réalisation : sens 1 : « Action de réaliser quelque chose » ; sens 2 : « Ce qui a été réalisé ». Réaliser est défini par « Rendre réel et effectif ; concrétiser, accomplir » au sens 1, et par « Prendre conscience de la réalité d’un fait, se le représenter clairement dans tous ses détails » au sens 5.

C’est le sens 1 qui sera utilisé, sans autre précision. Le sens 5 sera discuté sur un point particulier de l’analyse du procès de concrescence en partie B.

  • Valeurs : sens n°1 « ECON. Prix … » ; sens n°2 « Quantité … » ; sens n°4 « MUS. Durée … » ; sens n°5 : « PEINT. Degré de clarté … » ; sens n°6&7 : « 6.Litt. Courage. 7.Ce par quoi on est digne d’estime sur le plan moral intellectuel, physique, … » ; sens n°8 : « Importance, prix attaché à qqch » ; sens n°11 « Ce qui est posé comme vrai, beau et bien selon des critères personnels ou sociaux, et sert de référence, de principe moral. ». Selon le sens n°11, la valeur a un caractère particulier, spécifique à une personne ou à un groupe.

Whitehead de son côté prend la notion d’importance comme une notion globale, et y consacre tout un chapitre dans Modes de pensée. On rejoint alors le sens n°8, plus général.

  • Vision : Sens n°3 « Manière de voir, de concevoir, de comprendre quelque chose. J’ai une autre vision que vous de ce problème » ; sens n°4 : « Perception imaginaire d’objets irréels : hallucinations. » ; sens n°5 : « Apparitions surnaturelles » ; puis « ENCYC. La vision com­prend 4 fonctions : vision des formes …, distances …, mouvements …, couleurs …. ».

Le sens usuel du quotidien ne semble être que partiellement exprimé dans les sens 3 et 4. C’est pourquoi on lui ajoute souvent un qualificatif : vision politique du territoire, vision prospective… On parle de « vision du monde » d’une personne ou d’un organisme. Les termes de visée, finalités, enjeux, direction, cap, envisagement, appétition, « goût du futur » , … éclairent une facette du mot sans en couvrir tout le sens. Il reste donc irremplaçable.

2.H.2. Critique du schéma de questionnement :

Lors d’un séminaire des Chromatiques whiteheadiennes [3], ont été successivement présenté l’exemple concret qui a déclanché la réflexion (l’étude de préfiguration d’une agglomération trans­frontalière Sarrebruck / Moselle-Est), le schéma des autres démarches de l’expérience et la nouvelle symbolisation en cercle du schéma de Sherburne. Ce schéma a été soumis à la critique des philosophes présents. Le fait que le schéma de questionnement concerne des faits macroscopiques alors que le schéma de concrescence concerne des faits microscopiques n’a pas soulevé de question. La raison est expliquée en partie II au chapitre 10. On peut la résumer en disant que Whitehead est parti de l’analyse de l’expérience ordinaire pour en déduire une analyse des faits microscopiques. « Chaque entité répète en microcosme ce que l’univers est en macrocosme » [4]. La démarche de la présente thèse est donc d’appliquer directement au domaine macroscopique les analyses micros­copiques de Whitehead inspirée du réel ordinaire : elle fait le lien entre l’analyse microscopique et l’analyse macroscopique et par là s’inscrit aussi dans les logiques multiscalaires des géographes.

Lors du colloque, la discussion a aussi porté sur le danger d’utiliser cette démarche comme une « grille ». En même temps, il était confirmé que ce schéma n’était pas relatif [5], dans la mesure où il est applicable à toute expérience. En effet, si tel n’était pas le cas, l’expérience devrait amener à le modifier. La démarche rationnelle est adéquate s’il ne se trouve aucune expérience qui ne soit pas une application ou exemplification du schéma. Ainsi, elle est universelle: il n’y a rien à chercher « derrière », puisque aucun fait n’est écarté. C’est en ce sens qu’elle est pleinement rationnelle. Au nom de quelle rationalité écarter quelque fait que ce soit, y compris une éventuelle présence divine ? [6] Le moyen d’écarter le danger est de rester à un niveau de généralité suffisant et de relative simplicité pour ne pas créer de problèmes artificiels, avec une « maille de grille trop petite » (J.C. Dumoncel). Même les schèmes de Hegel, de Peirce, … étaient simples. Ils sont composés de 3, 4 ou 5 éléments de base, rarement plus. On a parlé de la « triadomanie » de Peirce. Ainsi, les convergences que nous pourrons observer ne seront que l’heureuse confirmation de la pertinence du schème organique et de la défi­nition du procès whiteheadien, et les divergences en seront des précisions.

Lors du même séminaire, une deuxième objection a porté sur la circularité du schéma. Chez Hegel, la synthèse s’ouvre sur d’autres synthèses. Dans Les visées de l’éducation [7], le cycle whiteheadien de l’éducation est composé de trois éléments : la romance, l’exactitude et la généralisation. Mais la généralisation est une ouverture. Cela correspond chez Hegel au second moment, celui de la rencontre : Whitehead le réserve pour la troisième rencontre, ce qui sort du schéma circulaire. Chez Hegel, ce serait plutôt une spirale ascensionnelle, comme chez Leibniz. Il conviendra de symboliser le fait que chaque cercle n’est qu’une « goutte d’expérience momentanée», qui saisit en entrée des gouttes d’expériences, et est donnée en sortie à d’autres gouttes d’expériences.

Une troisième objection a été faite par Jean-Claude Dumoncel [8] pour souligner l’importance du « but subjectif », c’est-à-dire de la motivation du regard porté par l’urbaniste. Chaque analyse a une finalité, ce que pourrait bien rendre la notion de fonction. Cette notion de but ou de visée (aim) doit apparaître très vite. La réponse apportée réside dans le fait que dès que la phase « a » est commencée, l’appréhension de la situation est indissociable d’une visée, d’un but. C’est le sens de l’analyse au niveau de l’homme en premier, avant l’analyse sociétale et territoriale. L’expérience de l’homme et la visée de ses actions sont la mesure de la démarche. Le schéma le signifie par la flèche de l’évaluation entre a et b, au début de l’analyse génétique.

2.I. Conclusion :

En conclusion, il est curieux de constater qu’un certain nombre de notions toutes articulées entre elles proposent en définitive une définition des notions d’expérience, d’observation (au sens C), de personne, de sujet. La perspective reste en général dualiste, avec des éclairages qui pourraient permettre le passage à des notions non dualistes à travers les notions d’actant [9] (ou entité actuelle [10]), d’agencement [11] (ou nexus [12]), de société. Mais il sera montré que ce passage ne pourra pas se faire sans l’abandon (pas total, mais radical) de la notion de substance qui imprègne toutes les notions dérivées d’espace et d’objet.

Le travail réalisé va permettre une confrontation, à partir du schéma de questionnement. S’il fallait une référence géographique pour appuyer la pertinence de ce schéma et de ses questions, citons Michel Godet. Celui-ci, dans sa préface à un ouvrage de Guy Loinger [13] introduit … cinq questions. Ses cinq questions attirent chacune l’attention (une fois de plus) sur les cinq réalités d’expérience. Ces cinq questions sont les suivantes :

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Figure 2‑12 : Les cinq questions de Michel Godet (Loinger, 2004, p.12 [14])

Il explique que cette formulation en cinq questions résulte d’une réflexion commune avec Hughes de Jouvenel et Jacques Lesourne en septembre 1997, à l’occasion de la préparation de son manuel de prospective stratégique. Il avait appelé la première question Q0 « parce qu’ils l’avaient oubliée dans une première réunion, ce qui montre que le tropisme pour Q1 et les scénarios n’épargnent personne ». En faisant le lien entre Q5 et les valeurs (la « manière de faire »), il pourrait être posé une question Q6 « Qu’ai-je fait ? » tant il est vérifié dans le concret l’écart entre ce que « je veux faire », et ce que « j’ai fait ». La question Q6 correspondrait alors à la phase e dite « de transition », qui sera expliquée en partie II. Ces questions peuvent aussi faire penser aux 3 questions fondamentales de Kant : que puis-je connaître ? Que m’est-il permis d’espérer ? Que dois-je faire ? [15] La première correspond à Q0, la deuxième à Q1 et Q2, la troisième à Q3 et Q4.

En aucun cas il n’est question de « tout ramener au procès ». La rigueur est ici de rendre compte des convergences, mais aussi des différences. La question n’est pas de « tirer les faits » dans telle ou telle direction. La question est d’en rendre compte et de trouver leur place dans un « schéma de réalités expérientielles » avec leurs expressions propres et leurs nuances spécifiques : plus l’analyse sera nuancée, meilleure sera la qualité des liens tracés. Il ne s’agit pas non plus « de remplir toutes les cases », car un vide sur telle ou telle réalité est également « parlant ».

Nous avons montré qu’il y a convergence des approches de Jacques Degermann, HFC, Bernard Vachon, Pierre Calame et la FPH et peut-être A.N. Whitehead. Le schéma de base proposé n’est pas un moule, une grille arbitraire : il est l’articulation de questions de base dans le langage de tous les jours. L’articulation proposée est celle la plus souvent retenue « dans la pratique » (la « pratique » révèle les présupposés). Ce schéma de questionnement n’est pas celui des auteurs, des groupes et des démarches présentées. Il appartient à la présente thèse. C’est le croisement fait au moment de la rédaction définitive de toutes les réflexions, avec les mots de tous les jours.

Entrons maintenant dans la confrontation avec des expériences au niveau de l’homme, de la société et des territoires.

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Note :

[1] L’utilisation de ce groupe de mots sera commentée en partie II, car il existe des distinctions entre les approches, même s’ils travaillent tous sur les même territoires. L’intérêt de la schématisation sera justement de permettre les distinctions tout en soulignant les liens, et donc les apports des uns aux autres.
[2] Minot, Didier (éd.) ; Rochas, J.P. (collab.) ; Bregeot, G. (collab.) ; Pellerin, S. (collab.) ; Calça, M.D. (collab.), Le projet de territoire : élaboration et conduite partagées d’un projet de territoire, Rambouillet : École des Territoires, Bergerie nationale, 2001, 177 p.
[3] Séminaire du Samedi 15 octobre 2007 à la Sorbonne.
[4] Voir PR 215 :

« Chaque entité actuelle, bien qu’elle soit complète en ce qui concerne son procès microscopique, est cepen­dant incomplète en raison de ce qu’elle inclut objectivement le pro­cès macroscopique » (PR 215).

Sur les rapports du microscopique et du macroscopique en fonction de la notion d’organisme, voir PR 128 ; en fonction des notions combinées d’organisme et de procès : PR 215.
[5] Mais les nexus urbains qui seront caractérisés dans l’approche de Rodrigo-Vidal-Rojas, vue plus loin, sont eux relatifs, dans le sens qu’ils peuvent évoluer, changer, intégrer de nouveaux faits, … Le fait concret qui ne change pas et qui n’est pas relatif est par exemple « d’ être plaqué au rugby ». (exemple de Whitehead). Un urbaniste pourra prendre l’exemple de « planter une tour » dans le triangle de la folie à La Défense.
[6] Cette remarque vaut aussi pour Dieu, comme cela est expliqué en partie II-2 : il sera montré comment on évite l’arbitraire de faire appel à Dieu quand plus aucune explication ne semble possible, comme l’a fait Descartes, ou même Leibniz, repris par Kant. C’est à ce prix que l’approche est pleinement rationnelle .
[7] Whitehead Alfred North, Les Visées de l’Éducation et autres essais, Articles de 1912 à 1928, traduction Jean-Marie.Breuvard, 1994.
[8] Auteur de nombreux ouvrages sur Whitehead, dont Les 7 mots de Whitehead ou l’Aventure de l’être (Créativité, Processus, Evénement, Objet, Organisme, Enjoyment, Aventure) : une explication de Processus & Réalité, Cahiers de l’Unebévue, EPEL, Avril 1998.
[9] Michel Lussault (2007) et Bruno Latour (2000)
[10] Whitehead. Voir l’explication en partie II, chap. 9 & 10.
[11] Michel Lussault (2003 & 2007).
[12] Whitehead. Voir l’explication en partie II, chap. 9 & 10.
[13] Guy Loinger, Directeur d’ouvrage, La prospective régionale, de chemins en desseins, Éditions de l’Aube, DATAR, bibliothèque des territoires, Paris, 2004, 278 p.
[14] « Q1 : Que peut-il advenir ? Cette question prospective naturelle conduit généralement les territoires comme les entreprises à refaire le monde pour mieux oublier de se poser la question essentielle des projets en partant de son identité, de son histoire, de ses forces, de ses faiblesses et finalement du fameux « Connais-toi toi même » des Grecs anciens. La question Q1 doit être précédée par la question Q0 : « Qui suis-je » ? Cette question préalable impose un retour aux sources sur des racines de compétences, des leçons des échecs et succès passés du territoire.

La prospective est généralement centrée sur le « Que peut-il advenir ? (Q1) Elle devient stratégique quand une organisation s’interroge sur le « Que puis-je faire ? «  (Q2) pour s’en poser deux autres « Que vais-je faire ? » (Q3) et « Comment le faire ? » (Q4). D’où le chevauchement entre la prospective et la stratégie » Ibid, p.12

Guy Loinger fait le lien direct entre les cinq questions et les cinq types de prospective. Jacques de Courson développe trois des cinq questions et les prospectives correspondantes (voir les textes complémentaires en annexe).
[15] Voir le site « Mémo » à l’adresse suivante : http://www.memo.fr/article.asp?ID=PER_MOD_027, fourni en texte complémentaire en annexe informatique à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\01_PartieI_KANT-Les-trois-questions.doc