11.B.1. Objets géographiques et potentialités

〈329〉 (…)

11.B.1. Les objets géographiques ; la potentialité réelle: les nexùs et les sociétés :

Il n’existe pas à notre connaissance de travaux whiteheadiens de géographie et d’urbanisme autres que ceux de Joseph Grange, professeur d’université aux USA [1]. Celui-ci développe les catégories 〈330〉 de Whitehead dans une application spécifique à l’espace urbain et à l’environnement, et ajoute à celles de Whitehead ses propres catégories. Les idées de base de la pensée organique n’étant pas encore vulgarisées, il nous est apparu qu’il est plus pédagogique d’essayer de poser dans un premier temps de façon solide les bases théoriques de l’approche avant d’aller au-delà. Le lien aurait pu être établi avec beaucoup de travaux actuels de géographie et d’urbanisme, mais l’ampleur de la remise en cause des conceptions de base et du mode de pensée aurait été occultée. La rencontre de Michel Lussault, Guy Di Méo, Rodrigo Vidal-Rojas, et les travaux de géographie prospective permettent déjà une première avancée. Le travail d’approfondissement avec Joseph Grange pourra donc être fait ultérieurement.

Les notions de nexus et de société sont développée dans un certain nombre d’ouvrages qui adoptent chacun un point de vue différent, avec un vocabulaire qui diffère souvent d’un ouvrage à l’autre ou dans un même ouvrage d’un chapitre à l’autre.

Essayons donc de progresser pas à pas, à partir de l’ouvrage de synthèse de Didier Debaise [2]. Celui-ci précise d’emblée que le terme de société doit être pris dans un sens très large : on appellera société, des réalités aussi différentes qu’un atome, une cellule, une impression, un objet, un individu et même une civilisation. Il propose les distinctions suivantes :

Dans le domaine microcosmique :

  • 1/ Concrescence [3]

Dans le domaine macroscosmique :

  • 2/ Pluralité disjonctive [4]: c’est la définition du chaos.
  • 3/ Événement ou « Etre-ensemble » ou nexus [5]: ils apparaissent dès qu’il y a (ap)préhension mutuelle.
  • 4/ Société, c’est-à-dire nexus ayant un ordre social, sachant que l’ordre social est défini par 〈331〉 
    • 1 un héritage commun
    • 2 un surgissement (émergence) du fait des préhensions mutuelles.
    • 3 Une transmission.
  • 5/ Sociétés structurées [6]
  • 6/ Sociétés personnelles
  • 7/ Les sociétés corpusculaires : corps physiques et les sociétés vivantes [7]
  • 8/ Sociétés vivantes et personnelles
  • 9/ Les sociétés subordonnées à d’autres sociétés.

Ces distinctions ne sont pas faites par Didier Debaise: elles sont une proposition de la présente thèse, en référence à Whitehead lui-même dans Procès et réalité et ses principaux commentateurs. En effet, les sociétés sont caractérisées par Didier Debaise par pas moins de 25 notions qui permettent des configurations de sociétés beaucoup plus diversifiées que les 9 types énoncés ci-dessus. Les principales de ces notions sont les suivantes :

  • La durée, la persistance,
  • La puissance (de recevoir et d’opérer des changements en elle-même) ou aptitude,
  • L’ordre personnel,
  • La connexion et l’engendrement, (en lieu et place de la succession, conjonction et dépendance humienne),
  • L’apparence et la réalité,
  • La nature extensive des sociétés,
  • L’individuation,
  • L’appartenance,
  • Le lien négocié,
  • L’ordre de la nature et la persistance,
  • L’émergence, ou surgissement,
  • L’ordre/désordre, l’intérieur/l’extérieur, le dedans/dehors, etc., 〈332〉 
  • La nature,
  • L’héritage,
  • La stabilité,
  • La complexité et la spécialisation,
  • La vie,  [8]

Il n’est pas possible d’entrer dans le détail de ces notions. Le but est ici d’en vérifier la cohérence à partir des ouvrages suivants, énumérés dans l’ordre de vérification:

  • Clés pour Procès et réalité de Sherburne (glossaire et et chap. IV-II Nexus et ordre)
  • Vers le concret de Jean Wahl, VII et VIII « Les objets » & « Les différentes sortes d’objets » pages 154 à 164.
  • La philosophie de Whitehead d’Alix Parmentier, Chap. II-Cà F, pages 64 à 83
  • Les sept mots de Whitehead ou l’aventure de l’être de Jean-Claude Dumoncel, chap. 3, « Dieu, le monde et moi (la théorie de l’organisme) », p.221 à 254
  • La dialectique de l’intuition chez A.N. Whitehead, Michel Weber, « Sociétés » pages 165 à 168
  • La philosophie spéculative de Whitehead, Xavier Verley,« II-8 : Organisme et société ; Individu » pages 357 à 363
  • Modes de pensée, de Whitehead, partie III, « La nature vivante », p.175
  • Procès et réalité, notamment partie 2, chap.III-sections II et III, V et chap IV-section I

Chaque ouvrage à sa propre approche et son propre point de vue. Il s’agit ici de mettre au point une synthèse qui permette une définition puis un travail sur les « objets géographiques ».

Toutefois, la notion d’individuation mérite une définition. L’individuation est un processus microscopique. Elle est un rapport d’intensité : il s’agit de se « remplir du monde », c’est à dire de le préhender, de le « capturer », de l’intégrer à l’intérieur de l’entité actuelle. Le sujet issu de cette capture n’est rien d’autre qu’une pure relation, une multiplicité de rapports intégrés, donc internes. 〈333〉 Il n’y a donc plus aucune opposition, bien au contraire, entre le public et le privé, entre l’intérieur et l’extérieur, entre les autres et le soi. L’individuation est donc intensive et relationnelle [9].

Reprenons maintenant les principales caractéristiques de chacun des 9 types d’entités actuelles, nexus et sociétés :

11.B.1.1. La concrescence :

Elle a été détaillée au chapitre 9. Les entités actuelles sont des « blocs de devenir » [10], elles périssent et deviennent immortelles, à la différence des sociétés qui durent, se maintiennent, persistent dans l’existence.

11.B.1.2. La pluralité disjonctive :

C’est la première dimension de l’être, la pure disjonction des entités actuelles déjà existantes. Elle forme selon D. Debaise la potentialité réelle de l’individuation, ce à partir de quoi une nouvelle entité peut se constituer par ses préhensions.

Elle est à comprendre dans une activité, et non comme une passivité.

11.B.1.3. L’événement ou « être-ensemble » ou nexus :

Le nexus est la forme la plus minimale d’un être-ensemble de plusieurs entités. Le critère est la préhensions mutuelle de ses membres. Whitehead inscrit le nexus dans une forme de relation : c’est « un ensemble d’entités actuelles dans l’unité de la relation constituée de leurs préhensions mutuelles, ou inversement-ce qui revient au même-constituée de leurs objectivations mutuelles » [11]. C’est le fait manifeste (3ème catégorie d’existence CX3, et 14ème catégorie de l’explication CE14). Ce sont les arbres, les voitures, les maisons et les villes de notre quotidien, obtenus par transmutation. William James prend comme exemple une organisation sociale, un gouvernement, une armée, une organisation commerciale, un bateau, un collège, une équipe athlétique. Chaque 〈334〉 élément participe à cet être-collectif. Chaque membre accomplit son devoir avec la confiance que les autres feront de même [12].

Définition de l’événement en termes de nexus :

Un événement est « un nexus d’occasions actuelles, interconnectées selon une figure déterminée dans un quantum extensif unique » [13]. Whitehead prolonge plus loin sa définition : « C’est soit un nexus dans sa complétude formelle, soit un nexus objectivé. Une seule occasion actuelle est un cas limite d’événement » [14]. Il fournit l’exemple d’une molécule, qui est une route historique (ou trajet) d’occasions actuelles. Une telle route historique est un événement. Le changement est fait des différences entre les occasions actuelles au sein d’un événement. Il utilise parfois le mot dans le sens d’un nexus d’entités actuelles, et parfois dans le sens d’un nexus en tant qu’objectivé par des universels. Dans l’un ou l’autre de ces sens, il s’agit d’un fait déterminé et daté [15]. L’événement a une double approche, selon la présentation immédiate, et selon l’efficacité causale [16], du fait qu’il est toujours situé.

Un événement ne se réduit pas aux seuls faits accidentels, dramatiques et fugitifs du type : « le département de la Somme est inondé », ou « le sommet de la Grande Région a lieu demain ». Mais la gare de Cheminot, la cathédrale de Reims, la persistance des collines du Muschelkalc autour de la Moselle-Est sont des événements.

Tout événement a une portée : il « s’étend sur d’autres événements, et sur lui-même d’autres événements s’étendent » [17]. En paraphrasant Jean Wahl et en remplaçant son exemple de l’assassinat de Jules César par l’exemple du tsunami étudié par Michel Lussault, on devrait pouvoir dire que l’événement qui est le tsunami occupe de l’espace. Les relations des événements à l’espace et au temps sont donc à presque tous égards analogues. Il n’y a pas d’une part des objets dans 〈335〉 l’espace et d’autre part des faits dans le temps, mais des faits-objets qui sont les événements [18]. Dans la phrase qui précède, l’exemple du tsunami aurait pu être remplacé par celui de la venue de Michel Barnier en 2000 pour le lancement du Parc de développement de la vallée de la Rosselle, ou par le séminaire transfrontalier de février 1998 à Forbach, ou encore par un sommet de la Grande Région.

Définition des nexus temporels et spatiaux [19]:

Il existe deux types limites de nexùs : l’un qui est purement temporel, l’autre qui est purement spatial :

– Un nexus purement temporel ne contient pas de paires d’occasions actuelles contemporaines : c’est une simple filière de transition temporelle d’occasion en occasion [20], et l’immanence mutuelle mise en jeu est l’immanence causale de chaque entité actuelle préhendant l’entité qui la précède immédiatement dans la filière. Un tel nexus est appelé nexùs personnellement ordonné, et constitue le seul genre de société d’occasions se rapportant proprement à la personne.

– Un nexus purement spatial ne contient pas de paires d’occasions telles que l’une des occasions de la paire soit antérieure à l’autre ; c’est une coupe du temps composée d’occasions actuelles contemporaines, et l’immanence mutuelle mise en jeu est du type indirect propre aux occasions contemporaines – c’est-à-dire résultant de l’implication mutuelle dans un schème unique de connexité (connectedness) extensive.

De façon curieuse, cette définition du nexus personnellement ordonné se retrouve sous la plume de Bruno Latour lorsqu’il définit l’humain : « Ou situer l’humain ? Successions historiques de quasi-objets quasi-sujets, il est impossible de le définir par une essence, nous le savons depuis longtemps » [21]. Sa définition est donc encore plus large que celle de Whitehead, car pour ce 〈336〉 dernier, l’humain est une société personnellement ordonnée, c’est-à-dire un nexus purement temporel avec un ordre social (voir ci-dessous).

11.B.1.4. Les nexùs avec un ordre social : les sociétés :

Un nexus qui a un ordre social est une société.

Ce qui caractérise en premier lieu les sociétés est la durée : elles persistent dans le temps. Les objets sont les éléments de la nature qui ne passent pas. En second lieu, les sociétés « se suffisent à elle-mêmes ». C’est le principe d’identité des sociétés.

Étudions les trois critères de l’ordre social : un nexus jouit d’un ordre social :

  • 1/ Quand il y a un élément de forme commun illustré dans la définitude des entités actuelles que comprend ce nexus,
  • 2/ Quand cet élément de forme commun surgit (émerge) en chaque membre du nexus en raison des conditions qui lui sont imposées par ses préhensions de certains autres membres du nexus,
  • 3/ Quand ces préhensions imposent cette condition de reproduction en raison de leur inclusion de sentirs positifs impliquant cette forme commune. [22]

1/ Un héritage commun :

La forme commune est appelée la « caractéristique déterminante » de cette société (c’est la notion aristotélicienne de forme substantielle). C’est tout simplement un objet éternel complexe exemplifié dans chacun des membres du nexus [23].

2/ Un surgissement (émergence) du fait des préhensions mutuelles :

Une société est plus qu’un ensemble d’entités actuelles auxquelles le même nom de classe s’applique [24]. Elle implique davantage que la notion mathématique d’ordre. Elle implique des 〈337〉 relations internes entre ses membres. Chaque membre exerce une exigence sur les autres : les contraintes se co-déterminent en s’appliquant les unes aux autres, produisant des relations réciproques. Chaque membre incarne une contrainte et une puissance pour les autres. Il entretient des relations génétiques aux autres membres.

3/ Une transmission :

Cet « élément commun » est répété, transmis tout au long d’un « trajet historique » propre au nexus. Il s’agit ici d’une contrainte de reproduction.

Un nexus social est en ce sens un système de transmission de relations, d’héritages et de reprises. Toutes les relations sont internes à la société, et l’identité de celle-ci se fonde sur l’identité de sa caractéristique déterminante, et sur l’immanence mutuelle de ses occasions [25]. L’identité est donc immanente à la société. Cette liaison immanente est le « soi » d’une société. Whitehead a hésité à l’appeler « personne », et propose « personnage » [26]. Ce personnage se construit par les processus immanents de la pensée, qui produisent le penseur (c’est l’inversion du cogito de Descartes [27]).

« Des sociétés comme un « rocher », une « molécule », un « homme », sont autant de sociétés qui comportent une multiplicité de personnages sous-jacents qui négocient les uns avec les autres. Ce sont à chaque fois des « formes communes » qui tendent à persister pour leur propre compte, des manières de se relier et de se reproduire. A chaque société correspondent des décisions qui déterminent l’ensemble de la société, soit par les possibles qu’elles incarnent, soit par ceux qu’elles refusent (préhensions positives et négatives) » [28].

11.B.1.5. Les sociétés structurées :

Donnons quelques exemples : « Les molécules sont des sociétés structurées, et il en va de même, selon toute probabilité des électrons et des protons en tant que distincts. Les cristaux sont des 〈338〉 sociétés structurées. Mais les gaz n’en sont pas, en quelque sens que l’on prenne le terme, bien que leurs molécules individuelles soient des sociétés structurées» [29].

Whitehead résume de la façon suivante l’économie des sociétés : « une société structurée en un tout fournit un milieu favorable aux sociétés subordonnées qu’elle abrite dans son sein. La société englobante doit se trouver elle aussi dans un milieu plus large qui permette sa survie. On peut appeler « société subordonnées » certains groupes d’occasions qui entrent dans la composition d’une société subordonnée (…). Une société structurée peut être plus ou moins complexe en fonction de la multiplicité de ses sous-sociétés et de ses sous-nexùs associés, ainsi que de la complexité de leur modèle structural » [30].

Didier Debaise propose de définir la nature comme « la société structurée de toutes les sociétés » [31].

11.B.1.6. Les sociétés personnelles :

Un objet persistant, ou une créature persistante est une société dont l’ordre social a pris la forme spéciale d’un ordre personnel. Deux conditions relationnelles doivent être respectées :

  • Lorsque c’est une société (héritage, émergence et transmission)
  • Quand la connexité génétique entre ses membres les ordonne sériellement  [32]

Whitehead parle d’ordonnancement sériel. La série est une succession d’engendrements. Bruno Latour parle de « succession historique ». Il s’agit là de relations, mais d’un tout autre ordre : non plus des préhensions mutuelles, mais des préhensions successives (connexions-relations internes-). Une telle société est une succession linéaire d’occasions actuelles formant une route historique (ou trajet historique) dans laquelle chaque occasion hérite d’un caractère déterminant de ses prédécesseurs [33]. « La vie d’un homme est une série, elle-même composée d’autres séries, comme la connaissance du grec, des souvenirs, des apprentissages, des impressions, mais aussi des 〈339〉 organisations biologiques et physiques, lesquelles peuvent à leur tour être subdivisées en une multiplicité d’autres séries » [34]. Cette citation montre la grande nouveauté de l’approche. En effet, nommer « société personnellement ordonnée » le « parler grec » n’est compréhensible qu’en revenant aux préhensions successives. Un autre exemple est l’âme humaine.

Le personnage est l’événement, la réalité. Par exemple cette armée qui se vit et se désigne. « Elle peut être l’armée qui ne cesse de varier, se déplace, se transforme, mais elle reste telle armée vécue par ceux qui la composent. et les apparences sont les « différences entre les occasions actuelles au sein des événements » [35] : en poursuivant l’exemple de l’armée, celle-ci est en permanence affectée de fluctuations : permissions, transformation des effectifs, changement de matériel, variation du « moral des troupes », etc [36]. Une réalité peut être un souvenir, un écrit, une légende, une action : tout ce qui met en évidence leur héritage à travers une durée.

Les quatre critères d’une société personnellement ordonnée (histoire, héritage, émergence, transmission) se retrouvent chez Mircea Eliade (anthropologue) ou chez Régis Debray dans Les communions humaines : « Que l’homme ne soit pas sa propre cause ; qu’il soit pris dès sa naissance dans et par une lignée, une généalogie, une langue et une histoire ; qu’il ait un héritage à recevoir et à transmettre, qui l’a précédé et qui lui succèdera, patrimoine tant universel que local, tant moral que matériel, dont il n’a pas en tant qu’individu la libre disposition, voilà des évidences en effet ingrates pour l’aspirant self-made-man qui s’imagine pouvoir tout acquérir par l’échange et par l’argent, sans rien devoir à personne. Le symbolique, n’est-ce pas ce dont nul ne peut se sentir propriétaire ? ce qui ne s’achète ni ne s’échange ? Mauvaise surprise pour l’émancipé :il y aurait donc des biens collectifs qui ne sont pas des biens mobiliers ou immobiliers ?» [37] 〈340〉

11.B.1.7. Les sociétés corpusculaires : corps physiques et les sociétés vivantes :

Le problème est de produire « des sociétés à la fois « structurées » à haut niveau de complexité, et non spécialisées. De la sorte, l’intensité se combine avec la survie » [38]. Les sociétés ont deux modes de réponse à une transformation du milieu : l’indifférence, ou la transformation. Elles sont à la base de deux régimes d’existence: les corps physiques (cristaux, rochers, planètes, soleils, etc. [39]) et les sociétés vivantes. Les sociétés vivantes ont une capacité d’innovation et d’initiative dans les préhensions conceptuelles, c’est-à-dire dans l’appétition. C’est cette capacité que Whitehead appelle la vie. La vie désigne l’innovation (les valeurs, au sens artistique), non la tradition (causes efficientes) [40]. Entre le physique et le vivant, il n’y a pas de frontière absolue [41]. Une autre caractéristique d’une société vivante est son besoin de nourriture [42].

Whitehead divise grossièrement les occurrences de la nature en six types[43] :

  • L’existence humaine, corps et esprit
  • Toutes les espèces de la vie animale, les insectes, les vertébrés, les autres genres
  • Toute la vie végétale
  • Toutes les cellules vivantes singulières (les organismes unicellulaires)
  • Tous les vastes agrégats inorganiques, à une échelle comparables aux corps animaux, ou plus grands
  • Les occurrences à une échelle infinitésimale, dévoilées par l’analyse minutieuse de la physique moderne.

Il se refuse à toute classification trop tranchée, car ces différents modes s’estompent les uns dans les autres : il y a la vie animale avec sa direction centrale d’une société de cellules, il y a la vie végétale avec sa république organisée de cellules, il y a la vie cellulaire avec sa république organisée de molécules, il y a la société inorganique à grande échelle des molécules avec sa soumission passive 〈341〉 aux nécessités dérivant des relations spatiales, et il y a l’activité infra-moléculaire qui a perdu toute trace de passivité de la nature inorganique à grande échelle.

11.B.1.8. Les sociétés vivantes personnelles :

Whitehead prend souvent l’exemple de la vie d’un homme : il est composé d’organes, de cellules, de molécules, mais aussi de connaissances, de désirs, d’impressions, de perceptions. Si un homme est une société, un événement qui se maintient tout au long d’une route historique, alors nous devons accepter qu’il soit composé d’une multiplicité d’autres sociétés [44]

11.B.1.9. Les sociétés subordonnées au sein de sociétés structurées

La molécule est une société subordonnée à l’intérieur de la société structurée que nous nommons « cellule vivante » [45]. Laquelle est fondement de l’autre ? Cette question répète la distinction classique entre le tout et les parties. Une société structurée serait une sorte de totalité d’existence dont les sociétés subordonnées seraient les parties : la forme de relation appartenance (participation, regroupement) serait une relation explicative qui devrait donner le sens soit des parties, soit du tout. Opter pour l’une des deux solutions serait contredire le principe d’identité des sociétés : « elles se suffisent à elle-mêmes ». Quel que soit le niveau de complexité, quel que soit le nombre de sociétés subordonnées impliquées, une société est toujours sa propre raison d’existence [46]. Elle ne peut être réduite, ni fondée, par ce qui la compose ou ce qu’elle compose. L’individu ne trouve pas sa vérité dans la nature, ni la nature dans l’individu, et la cellule ne donne pas le sens de la molécule, ni la molécule le sens de la cellule. Didier Debaise parle alors d’un lien négocié : il n’est pas imposé par les sociétés structurées aux sociétés subordonnées : il est à chaque fois défini par les sociétés en question [47].

Pour reprendre l’exemple de la molécule dans la cellule : la molécule participe à l’existence de cette société plus vaste qu’est la cellule, mais elle l’ignore et fonctionne pour son propre compte, selon 〈342〉 une logique et une identité qui est celle de son héritage et de son trajet historique. Tous ces éléments pris ensemble redéfinissent sa route.

Cela redéfinit profondément la notion d’individu. L’individu n’a plus la simplicité d’une identité première qui traverserait un temps avec des variations superficielles et des changements secondaires; il est un ensemble de transactions, de négociations, d’entre-requisitions et de dépendances produites entre ces existences qui chacune prolonge une histoire et des habitudes héritées [48]. « Chaque individu peut être multiple en ce sens qu’il est composé d’un nombre immense d’individualités subalternes qui vivent en lui d’une vie séparée, avec leurs espoirs, leurs craintes, et leurs intrigues ; et dont de nombreuses générations naissent et meurent en nous pendant l’espace d’une seule de nos vies ». Cette remarque définit et résume ce que Whitehead entend par individu, selon D.Debaise. La difficulté est ici de ne pas chercher à établir des hiérarchies et des réductions.

Whitehead utilise un terme pour rendre compte de ces rapports d’appartenance entre les sociétés : l’extension. L’extension s’exprime par deux relations fondamentales : « être composé de » et « être une partie de ». Ainsi toute société a une extension, elle en compose et en comporte d’autres , elle est simultanément animée de vies « sous-jacentes » et intégrée à l’intérieur de vies plus vastes [49]. I.Stengers explique que le terme « extension » apparaît, lui, comme un terme premier pour caractériser l’événement en tant que relié. « Un événement discerné a toujours une extension, parce qu’il en inclut, ou en comprend d’autres, et il témoigne de l’extension d’autres événements qui l’incluent ou le comprennent. Cela fait partie de sa signification » [50]. D’une certaine façon, en intégrant le temps dans la démarche de Michel Lussault, l’espace devient l’extension, et la spatialité devient l’extensivité.

Ces définitions permettent d’autre part de définir une approche possible du paysage qui est un événement si sa lecture comprend le temps (reboisement/déboisement d’un site, paysage de déprise 〈343〉 agricole, avancée de la ville sur la campagne) [51]. Dans cette approche, « être une partie de », ou « être composé de » sont des caractéristiques aussi bien ontologiques que spatiales. On peut définir un événement par l’espace qu’il déploie. On rejoint ici l’importance donnée par Michel Lussault à l’espace et la spatialité. Mais cette démarche n’est pas exclusive de l’approche ontologique par les notions d’extension et d’extensivité : il n’y a d’espace que dans l’extension d’un événement. Plus exactement, ce que nous appelons « espace » est la manifestation d’une des formes que peut revêtir la portée et l’extension d’un événement [52].

11.B.1.10. Le tableau de synthèse des nexùs et des sociétés:

La présentation qui précède permet d’établir un tableau de synthèse des nexùs et des sociétés. A notre connaissance, un tel tableau n’existe nulle part, probablement à cause du piège d’une classification qui ne prendrait plus en compte les caractéristiques relationnelles spécifiques à chaque société. Nous avons bien précisé qu’il ne s’agit pas de « classes » : il n’y a pas ici de notion quantitative d’addition, ni de coalescence : les notions sont relationnelles. Il s’agit d’identités formant diversité dans l’unité. La vérification de la pertinence de ce tableau passera toujours par l’étude des liens entre les sociétés et les nexùs considérés. C’est pourquoi il est présenté en trois colonnes : dénomination, relations, exemples. Chaque dénomination est relative à un type de relation.

Ce tableau est suivi immédiatement par le diagramme complet des quatre types d’objet, ceci afin de pouvoir tracer les liens entre les exemples et les différents types de relation. Il s’agit en effet d’un regard différent sur les objets, qui ne fait plus appel à aucune notion fondamentalement dualiste : toutes les notions sont conjuguées dans une dualité tendue vers l’apparition de nouveauté. Toutes les approches précédentes avaient pour but de pouvoir qualifier les objets géographiques et de pouvoir établir des comparaisons entre eux. 〈343〉 

NEXUS ET SOCIETES :

Dénomination Relations Exemples
 

1- Occasion actuelle

(microcosmique)

Elle est l’individu dans son milieu actuel. Elle ne change jamais : elle devient et périt (autocréation à l’intérieur du procès).
2- Multiplicité, ou Pluralité disjonctive
(macrocosmique)
Potentialité réelle de l’individuation
3- Événement, « être ensemble » ou nexus Préhensions mutuelles
 

4- Sociétés

Nexus qui a un ordre social (héritage = caractéristiques déterminantes / exigences mutuelles / transmission -reproduction) Tout ce qui jouit d’une durée, d’une histoire, et qui « existe par soi-même ».
5- Sociétés structurées (elles accueillent des sociétés subordonnées)
9- Sociétés subordonnées Relation d’extension : « contenir » et « être contenu » (relation ontologique et spatiale); lien négocié (relation différente du tout et de la partie) ; événement & espace la molécule dans la cellule ; les cellules dans les organes, etc.
 

6- Sociétés personnelles

1/ Être une société

2/ Connexité génétique (engendrement ou ordre sériel)

la connaissance du grec, des souvenirs, des apprentissages, des impressions, mais aussi des organisations biologiques et physiques ; une armée ; un souvenir, un écrit, une légende, une action
7. Les corps physiques Société indifférente au milieu. Puissance de moyenne dénuée de toute originalité. Tous les vastes agrégats inorganiques, à une échelle comparables aux corps animaux, ou plus grands : cristaux, rochers, planètes, soleils
 

8-Sociétés vivantes

Capacité d’innovation : initiative dans les préhensions conceptuelles, c’est-à-dire dans l’appétition. Toutes les espèces de la vie animale, les insectes, les vertébrés, les autres genres

Toute la vie végétale

 

6&8. Sociétés vivantes et personnelles

L’existence humaine, corps et esprit (organes cellules, molécules, mais aussi connaissances, désirs, impressions, perceptions)
Animaux en un certain sens ? (AI 269)
Toutes les cellules vivantes singulières

Présentation dessinée compacte :

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.43.30 Capture d’écran 2016-04-17 à 14.43.46

Figure 11‑8 : Tableau des nexus, des pluralités disjonctives aux sociétés (Source : Procès et réalité et commentaires)

〈345〉 

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.45.57

Figure 11‑9 : Tableau complet des objets géographiques (application de la section 11.B.1)

On voit ici comment la pensée organique permet de se référer au réel lui-même, et non à des abstractions prises pour le réel (concret mal placé). Ces abstractions prennent le nom de modèles dans une approche systémique classique. Chacune des cases du tableau précédent est ainsi un 〈346〉 modèle. Il est possible d’esquisser un lien entre les quatre modèles proposés par Marie Françoise Durand, Jacques Lévy et Denis Retaillé[53].

Ainsi, au lieu d’un système-monde constitué comme un système de systèmes, ce qui est proposé ici est une société structurée en émergence, formée de sociétés subordonnées. Au lieu de fédérer le système de systèmes par l’espace, la société structurée et ses sociétés subordonnées sont reliées par les relations d’extension au sein du continuum extensif (l’extension inclut l’espace et le temps, dans une relationalité générale).

Pour autant, cette démarche n’est pas totalisante, ni dogmatique. Par contre, elle est la « quête d’un modèle unitaire » qui « ne peut en aucun cas être abandonnée » [54] selon Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy et Denis Retaillé. Elle est universelle, au sens où

  • elle intègre tous les faits, sans en exclure aucun (voir en Partie I, chap.3-H), même « ceux qui nous dérangent »[55],
  • elle est ouverte au changement (le schème est évolutif).

Nous sommes arrivés ici au monde ordinaire sur lequel se penche le géographe. Le lien avec les phases de la concrescence reste visible par l’organisation en quatre notions, dont les liens macrocosmiques sont tous explicables en termes de concrescence microcosmique. Rappelons le : « Chaque entité répète en microcosme ce que l’univers est en macrocosme »[56]. C’est l’observation du réel macrocosmique qui a permis à Whitehead d’élaborer le schème explicatif microcosmique. Cela signifie que les objets ainsi définis se réfèrent au concret, et non à des statistiques. Ainsi, les éléments d’une société sont tous en relations internes mutuelles.

On peut résumer ainsi les quatre éléments qui définissent une société :

  • Trois éléments concernent la définition de l’ordre social :
    • L’héritage est « ce qui ne passe pas »  〈347〉
    • Les préhensions mutuelles sont les flux de toutes sortes, « ce qui passe »,
    • La transmission est « ce qui change » (ou a la possibilité de changer)
  • Le quatrième point est la succession historique.

11.A.2. Conclusion :mondialisme et mondialisation

L’ensemble de ces quatre éléments, à l’échelle de la planète, est l’émergence d’une société mondiale, un « système monde » ou « société-monde ». C’est la définition du mondialisme.

« Ce qui passe » est le domaine de l’économie : c’est la « fluidité des marchés », « l’ouverture des frontières », la « libre circulation des marchandises, des biens matériels, et des biens financiers », et, de façon moins systématique, la « libre circulation des personnes ». « Ce qui passe » à l’échelle planétaire est ce que l’on appelle la mondialisation.

On rejoint ici pour chacun des deux termes mondialisme et mondialisation les définitions toutes simples du Larousse 2003. Ce point introduit directement aux applications géographiques. Il est approfondi en début de partie III. 〈348〉 

_____________________________________________________________
Notes :

[1] Joseph Grange, The City : An Urban Cosmology, State University of New York Press, 1999, 267 pages, et aussi Nature : An Environmental Cosmology, State University of New York Press, 1997, 272 pages.
[2] Didier Debaise, Un empirisme spéculatif, 2007, au chapitre III « Expériences et sociétés, une pensée de la nature ».
[3] Debaise, 2006, p.66
[4] Debaise, 2006, p.66, 72, 75, 137.
[5] Debaise, 2006, p.74, 75, 138
[6] Debaise, 2006, p.169
[7] Debaise, 2006, p.170
[8] D.Debaise, respectivement pour chaque notion aux pages 136c/169c, 149c, 150b, 151&152, 154-157, 156, chapitre II pour l’individuation, 160, 161, 162-163, 164, 165, 167a, 168d, 169, 171 (la vie),
[9] D.Debaise, p.89b.
[10] D.Debaise, 2006, p.148d.
[11] PR 24c (76). C’est la 14ème catégorie d’explication (CE14).
[12] William James, La volonté de croire, 1956, p.24 , cité par D.Debaise, 2006, p.144b.
[13] PR 73a.
[14] PR 80c.
[15] PR 230e.
[16] en référence à PR 182c : cet aspect est développé plus loin avec la notion de paysage.
[17] Jean Wahl, Vers le concret, Vrin, 2004 (1932), p.157.Cité par D.Debaise, op.cit. p.161.
[18] Jean Wahl, 2004, p.152, cité par D.Debaise p.161
[19] Glossaire de Sherburne dans Les clés, 1965, à l’entrée Nexùs complété par le texte des pages 118 à 121.
[20] Ou une série comme trajet historique d’occasions. (Debaise, 2006, 151b.). Aux conjonctions de Hume (relations externes), Whitehead substitue les connexions (relations internes).
[21] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La découverte, 1997, p.186c. Le cri de Bruno Latour est « Ou sont les Mounier des machines, les Lévinas des bêtes, les Ricoeur des faits ? » (p.186b.) On peut juste s’étonner ici de son silence sur Whitehead, tant dans le texte que la bibliographie, alors que la pensée organique est justement une tentative de reformulation des fondements de la définition des objets. Même en cas de désaccord, pourquoi ce silence ? La pensée organique conjugue les 4 répertoires constitutifs de la modernité (p.122a) : réalité, lien social, signification et être. La confrontation ne serait-elle pas fructueuse ?
[22] PR 34c. (90)
[23] PR 91
[24] AI, 266
[25] AI 267.
[26] D.Debaise, 2006, 146, & PR 91.
[27] D.Debaise, 2006, 147b.
[28] Ibid, p.148
[29] PR, 99d. (183).
[30] PR 99 (182-183)
[31] D.Debaise, 2006, 166b.
[32] D.Debaise, 2006, 150b, qui cite PR 34e (91).
[33] PR 198b.
[34] D.Debaise, 2006,153b.
[35] PR 80e p.157.
[36] Exemple cité par D.Debaise, 2006, p.155b.
[37] Debray, 2005, p.72.
[38] PR 101b (184). Cité par D.Debaise, 2006, p.170a.
[39] PR 102a (186)
[40] PR, 104e (190)
[41] PR 102e (186).
[42] PR 105b. (190)
[43] MP, 215a (175)
[44] PR 157.
[45] PR 99b.
[46] D.Debaise,2006, 160b.
[47] D.Debaise, 2006, p.161.
[48] D. Debaise, 2006, p ;158. Il cite S.Butler, Vie et habitude, Nrf, Paris, 1922, p.111.
[49] D. Debaise, 2006, p.159b.
[50] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, 2003, p.46, cité par D.Deebaise, 2006, p.159c.
[51]4- Si le paysage est un événement, il existe une chaîne de rapports symboliques produisant, dans ce qui est donné à l’occasion percevante, un nexus faiblement pertinent entre le paysage, tel qu’il est prononcé et l’événement. Cette analyse sera prolongée plus loin en s’appuyant sur l’analyse du « sens des mots » en PR 182c. Nous partirons de la proposition que les différents types de paysages sont « les mots » du géographe, et la pensée organique leur syntaxe. A l’appui de cette proposition, Whitehead propose lui-même en PR 182d l’exemple de la forêt.
[52] D.Debaise, 2006, p.161.
[53] Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy, Denis Retaillé, Le monde. Espaces et systèmes, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques et Dalloz, Paris,1992, 565 p. Citation de la page 17a à 35b.
[54].Idib, p.16b
[55] Idid, 16b.
[56] PR 327.

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Conclusion générale

Conclusion générale de la thèse :

Le travail présenté est celui d’un « passeur de frontières », dans l’esprit de la fondation de l’Université ARTEM à Nancy. Cette Université en cours de construction souhaite développer une culture transdisciplinaire conjuguant le management, le commerce et les Arts [1]. Il y a encore quelques années, la démarche transdisciplinaire était difficile, car « le passeur de frontière qui se consacre vraiment à des interfaces est vite un traître aux yeux de chacune des parties » [2]. Pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui, cette démarche est devenue nécessaire. La présente thèse souhaite y contribuer.

Le formalisme de la thèse est important. Il peut paraître excessif. Pourtant, il semble à la hauteur des enjeux, et des défis que posent ces enjeux. Dans un premier temps, les principaux enjeux sont énumérés. Dans un deuxième temps, il est récapitulé de quelle manière ce formalisme est fécond en révélant d’autres manières de penser, de proposer et d’agir pour les différents réseaux sur les territoires.

Poussé par l’exigence de l’analyse de l’expérience, il est apparu une convergence des approches des différents réseaux. Ils semblent avoir « une pensée organique qui s’ignore ». La pensée organique offre un vocabulaire commun à toutes les approches. Un formalisme transdisciplinaire du procès a été mis au point pour en donner une expression la plus pédagogique possible, pour répondre aux six principaux enjeux qui suivent.

Les enjeux :

Enjeux n°1: le procès organique, tout comme les « processus organiques de régulation » est le réel lui-même:

Ce formalisme est celui du réel lui-même. Les composantes du procès, nommées « processus organiques de régulation » par Pierre Calame [3] sont partout les mêmes: seule leur expression diffère suivant les cultures, les thèmes traités, les échelles considérées, … Cela explique que les questions posées soient universelles, et que seules les réponses soient particulières. Les liens entre les composantes permettent de les conjuguer, de faire l’unité dans la diversité, de comprendre comment « se réalisent les valeurs » et de prendre en compte les dimensions d’harmonie, d’intensité et de liberté à l’oeuvre que l’on constate (ce sont les « faits têtus ») dans les sociétés minérales, végétales, animales et humaines.

Le formalisme est une construction qui s’approche du réel. L’interprétation organique est non idéaliste: elle dévoile le réel. L’approche organique est réaliste, et même un réalisme radical. Elle tient compte des « faits têtus ». Elle offre une vision d’ensemble et donne une perspective. C’est une visée subjective qui finalise la diversité et la multiplicité du réel. Ce dernier n’est pas étalé devant nous comme un paysage sans explication, il n’est pas une représentation inerte, qui ne serait pas une visée de l’homme. Les représentations ne sont pas une paire de lunettes (Heideger, Kant). Elles sont une visée pour orienter vers une finalité humaine. Elles ne sont pas imposées de l’extérieur: il y a une correspondance avec le réel. Le réel est là, c’est le procès, et l’approche devient vraie et non illusoire à partir du moment où elle s’approche du réel. Nous ne sommes pas sur la berge du fleuve à regarder le fleuve, nous sommes DANS le fleuve. La vérité n’existe qu’en se vivant en harmonie dans le flux du réel, et nous sommes capable de réfléchir sur ce réel qui nous entraîne.

Le formalisme implicite de l’oeuvre des réseaux considérés correspond au formalisme explicite de Whitehead (le procès organique interne –concrescence– et externe –transition-). Nous bénéficions déjà de l’acquis de presque 80 ans de pensée organique (1929-2008). L’intérêt est d’ancrer le travail dans le champ scientifique et philosophique avec toute la richesse de l’approche humaniste.

Enjeux n°2: quatre composantes principales universelles:

Ce formalisme tourne décidément toujours autour de quatre composantes principales, qui se retrouvent déclinées dans toutes les dimensions. Le schéma étant toujours le même, il permet des « rapprochements inattendus », des « métissages de l’esprit », un dialogue entre spécialités, des « innovations frontales »[4], l’élaboration de contrastes entre opposés, …

Pierre Calame est parti dans Mission possible (1995) de l’exemple du lac suisse[5]. La thèse, elle, part de l’exemple de la réalisation d’un Château d’eau à Lunéville, puis d’autres exemples jusqu’à la Préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de 1 million d’habitants : les mêmes composantes sont à l’oeuvre.

Whitehead (tout comme les réseaux qui ont nourri la thèse) se méfie du « concret mal placé », c’est à dire des abstractions qui sont prises pour le réel. Cette erreur peut être aussi nommée cérébralisme, intellectualisme, raison instrumentale. En quoi le formalisme organique évite-t-il cette erreur ?

Formaliser, c’est clarifier, ce n’est pas faire un système: le réel est toujours plus riche que le formalisme qu’on en tire. Einstein disait : « le plus étonnant est que le réel soit intelligible ». Le critère est de rester collé au réel, d’interpréter le réel, en laissant au réel la première place. Tous les faits doivent être pris en compte, sans en omettre aucun.

Enjeux n°3: du macro au micro:

De la même façon que la FPH tire de l’exemple du Lac Léman des leçons pour toute la planète, passant du local au global, Whitehead a fait le chemin … dans le sens inverse: il est passé du macroscopique au microscopique. Ainsi, les critères de logique, cohérence, adéquation, applicabilité et nécessité l’obligent en scientifique/philosophe à reconnaître les quatre composantes (les « principes universels » de la FPH que l’on retrouve partout) dans les éléments ultimes de la matière. Il remplace ainsi l’atome sans spontanéité par « l’entité actuelle » qui est un quantum d’actualisation (au sens de la mécanique quantique). Même les détracteurs de Whitehead sont obligés de reconnaître la cohérence, la logique, l’adéquation (notamment aux « faits têtus »), l’applicabilité (avec 50 ans d’avance sur les expériences de Bernard Aspect de 1992 et 2002 au Polytechnicum de Zürich) et la nécessité. C’est sa méthode de travail. Il reste aux détracteurs à le déclarer « inintelligible », ce qui est fait par faute de temps de le lire. Le langage écrit semble inadéquat pour exprimer l’intuition organique. Le réel se laisse difficilement mettre en mots. C’est pourquoi les rencontres des Chroniques Whiteheadiennes tant à La Sorbonne qu’à Louvain la Neuve, ont été essentielles pour confronter l’expérience aux interprétation de la pensée organique, et en vérifier la pertinence (ou l’impertinence). Cette confrontation a aussi permis de découvrir le formidable humour de Whitehead. C’est au fil des rencontres que les articulations entre les quatre répertoires de la modernité émergent (Réalité, lien social, signification et spiritualité énoncés par Bruno Latour[6] (voir enjeux 4)).

Cette vision unifiante n’est pas une vision illusoire: elle semble valable pour tous. Ce n’est pas une subjectivité isolée. Le propre de l’expérience humaine est un donné universel. Tout le monde a un contact avec le cosmos. L’expérience la plus ordinaire de chaque homme le conduit à reconnaître une harmonie universelle, un cosmos. Il est lui-même une partie du tout.

Enjeux n°4: la simultanéité des quatre composantes principales :

Les travaux de la FPH sont émaillés du constat que les grands principes sont partout les mêmes, mais que les « conditions sont rarement réunies »[7]pour les mettre en oeuvre simultanément. D’où mon formalisme constitué par le même schéma décliné pour toutes les thématiques, à toutes les échelles, pour tous les réseaux

Ainsi, très paradoxalement, ce formalisme issu de l’analyse des « faits têtus » permet de simplifier, ouvrir le dialogue, créer des convergences, ne pas se limiter à des spécialités, articuler les spécialités, conjuguer simultanément les 4 répertoires de la modernité énoncés par Bruno Latour (les liens sociaux, les valeurs/la spiritualité, la signification, la réalité extérieure). Il permet d’observer la convergence des approches de différents réseaux qui ont des mots différents pour les même réalités. On veut nous faire croire que ces convergences n’existent pas. Elles existent. Ce sont les « faits têtus ». Elles ont même une valeur ontologique. Elles forment même une cosmologie.

Enjeux n°5: Vers un nouveau mode de pensée, organique, non dualiste, expression explicite des « processus organique de régulation »; les passages nécessaires :

Ce « nouveau mode de pensée » n’a de nouveau que l’explication de ce que les gens font de toute manière, naturellement. Ainsi, les termes d’appréhension, de processus, de dynamique, de proposition, de satisfaction,sont des termes courants. L’approche organique explique les liens, les relations entre les termes et le fonctionnement des notions entre elles. L’approche organique s’appuie sur les notions que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement (ce que David R. Griffin, commentateur actuel de Whitehead appelle « le noyau dur du sens commun »[8]. C’est la « contradiction performative » d’Habermas, ou la rationalité imaginative de Luc Ferry. C’est le refus des abstractions non reliées au concret).

Le chemin d’acceptation du réel tel qu’il est (et non pas tel que nous voudrions qu’il soit) oblige à considérer le schème organique qui en est l’expression. Cela suppose un certain nombre de passages, pour « enlever nos lunettes » [9].

Parmi ces passages, le plus difficile sera probablement d’abandonner la théorie de la représentation, basée sur la dichotomie entre l’objet et le sujet, et le principe subjectiviste (Hume, Kant). La théorie de la représentation revient à ne voir dans les faits que ce qui arrange la théorie. Considérer le réel tel qu’il est revient à se laisser surprendre par celui-ci. Cela suppose de reconnaître l’appréhension directe du réel, dans une perception qui n’est pas limitée à la perception sensible. En effet, l’appréhension concerne également les valeurs, le passé, la mémoire, etc. ce qui est beaucoup plus large que les seuls sens. On doit se plier à certaines choses même si on ne sait pas encore l’expliquer. C’est ce que l’on peut appeler le noyau dur du sens commun. La démarche n’est pas de se démarquer mais au contraire de chercher les points de convergence.

Enjeu n°6 : l’application géographique à la région urbaine, ou région conviviale :.

Le chemin qui précède est indispensable pour définir la notion de potentialité, puis pour définir les objets géographiques à partir de la notion de potentialité. Il est alors possible de constituer les éléments d’une « boîte à outils territoriale » à partir de la pensée organique. L’ensemble de ces éléments trouvent leur expression de synthèse dans la notion de région conviviale. La démarche de synthèse proposée ici est de distinguer les différentes échelles de subsidiarité, pour qu’à chaque notion géographique soit associée une échelle indicative quantifiée (échelle indicative des 125 km2, 2000 km2, 32000 km2, etc.). La pertinence de cette échelle est testée sur la région « Entre Vosges et Ardennes ». Cette approche peut permettre de développer un nouveau regard sur une « Europe en grappe » (Kunzmann, Keating) et sur la planète composée d’une vingtaine de sous-continents.

La fécondité du formalisme organique :

Les éléments qui suivent sont une expression des principales invitations au changement de la présente thèse.

Fécondité n°1: Une « science généraliste » pour les ingénieurs territoriaux ; Recréer l’option « Généraliste » au Concours d’Ingénieurs territoriaux.

Pour le réseau de l’AITF (Association des Ingénieurs Territoriaux de France), ce formalisme est un outil pour une « science de la généralité » qui permet de sortir des seules spécialités. Cette science de la généralité peut devenir la nouvelle base de l’Option « Généraliste » au Concours d’Ingénieur Territorial. Cette option a été supprimée en 2001 par insuffisance de consistance de l’approche généraliste de l’ingénierie territoriale et institutionnelle. D’où l’idée d’inventer (à la suite de Sherburne en 1965 et de Franklin en 1990) un formalisme minimum et ouvert.

Il convient de rappeler ici que cette suppression en 2001 était motivée par la réussite au concours des titulaires de DESS, DEA ou MASTER qui n’avaient pas de parcours scientifiques « durs », en opposition à la figure du « vrai scientifique ». Cela avait soulevé un tollé des associations du CFDU (Conseil Français des Urbanistes) et de « Urbanistes des Territoires » (Bernard Lensel) qui voyaient disparaître la possibilité de recrutement des quelques milliers d’Agents de Développement Territoriaux déjà embauchés depuis 1 ou 2 contrats de trois ans, avec interdiction légale de renouveler. Le formalisme organique, ouvert aux valeurs est somme toute assez léger par rapport aux travaux des systématiciens. Une option généraliste est viable.

Il est proposé que le CNFPT reconsidère la réouverture de cette option. Il est rappelé que cela concerne en France directement plus de 1500 ingénieurs des villes moyennes et intercommunalités, et à titre d’outil commun les quelque 10 000 ingénieurs territoriaux.[10]

Cet outil peut permettre aussi de développer une base d’échange d’expérience, déjà initiée lors des Congrès AITF de Montbéliard (2001) et de Perpignan (2004); Il a permis de créer le Groupe de Travail national des ingénieurs généralistes dont j’ai été co-fondateur et animateur national en 2003-2004.

Fécondité n°2: Convergence des réseaux ; Liens entre les réseaux et l’Université :

Pour tous les réseaux cités dans la thèse (Personnalité et Relations Humaines, Hommes et Femmes dans la Cité, Terre & Cité, Association Internationale des Urbanistes, …), cette approche induit une ouverture vers les autres associations et fondations, sans rien perdre de son identité. Cette approche induit une meilleure compréhension des convergences, des complémentarités. Il n’y a plus de « petits réseaux », « grands réseaux » mais des hommes et des femmes en marche dans la même conscience de l’importance des « processus organiques de régulation » dans les sociétés à toutes les échelles. Il n’y a plus de coupure entre la recherche universitaire et la recherche dans les réseaux, d’où la place des réseaux dans ma thèse d’université. Université ne veut-il pas dire « Unité dans la diversité » ?

La convergence semble s’établir de la façon suivante: 

  • 1/ L’Université (Chroniques Whiteheadiennes/thèses) dispose avec le schème organique d’un outil d’analyse qui intégre les 4 « répertoires de la modernité » (Latour) ou les 4 composantes de la gouvernance (Calame)
  • 2/ Le CNFPT & l’AITF peuvent disposer avec l’approche organique d’une base de travail transdisciplinaire pour réouvrir l’option « ingénieur généraliste » pour une véritable intégration de toutes les spécialités,
  • 3/ PRH (260 formateurs dans le monde) peut bénéficier par cette approche d’une ouverture et d’une connexion à d’autres domaines que la seule psychologie
  • 4/ HFC (Groupe de 30 membres et environ 300 proches) a un outil d’analyse du vécu personnel ou du vécu de groupe jusque là auto-limité à une psychosociologie du passage vers une société de communion. La pensée organique fait apparaître une dynamique sous-jacente commune à tous les ateliers (Politique, Organisation, Citoyenneté, Réconciliation, Création, Éveil à la conscience sociale et politique, Croissance, Déploiement, …).La thèse montre d’autre part l’importance du territoire comme partie intégrante/constitutive de nos relations. Cela pourrait permettre de préciser ou créer un atelier Création/Territoire. La thèse permet surtout l’insertion de HFC (tout comme PRH, T&C) dans les réseaux d’humanisation de la société, avec sa propre identité (conjuguer unité et diversité).
  • 5/ Pour FPH, la thèse permet de rendre explicite une formulation organique implicite à toute l’oeuvre de Pierre Calame et les travaux de la FPH. La formalisation, somme toute fort simple, se veut un outil pédagogique de dialogue (« polyglotte ») entre tous les groupes qui s’inventent un vocabulaire (phénomène inéluctable et normal) autour des mêmes réalités d’expérience.
  • 6/ Pour CW (Chromatiques whiteheadiennes) la thèse explore une nouvelle application: la géographie.
  • 7/ Pour Terre&Cité, la thèse donne un fondement à la notion de potentialité pour oeuvrer dans le sens de l’intégration régionale, dans les mêmes termes semble-t-il que la FPH.Cette approche permet de communiquer les recherches des ateliers de Terre & Cité au niveau des sous-continents (21 régions) et des « régions conviviales » (environ 2000).
  • 8/ Pour l’AIU (env. 500 membres personnels ou institutionnels sur la planète), la thèse précise la notion de trialogue (thème du Congrès 2007) et propose les bases d’une démarche d’intégration régionale. La délégation française est en train de préparer une contribution dans ce sens pour le Congrès de Chine de 2008.

La thèse montre que sans le savoir, tous ces réseaux ont un type de pensée organique. C’est important pour faire les liens entre eux et permettre le dialogue, les complémentarités, les ouvertures, tout en gardant son identité. C’est, semble-t-il, une contribution pour permettre l’unité dans la diversité. Il y a à travers tous ces réseaux un « mode de pensée organique qui s’ignore ». Le schéma de questionnement utilisé pour la rencontre de chacun des réseaux est le même pour permettre les liens.

Fécondité n°3: la voie géographique, ou « géotique » (Mission possible, p.72d):

L’ approche organique permet de définir les « objets géographiques » en donnant un statut concret à la notion de potentialité (ou possibilités adaptées aux cas concrets; existence de possibles que l’on peut réaliser), comme composante à part entière du réel. Ainsi, la prospective n’est pas quelque chose « à part » du réel, mais partie intégrante du réel. Cela permet de sortir d’une approche géographique purement administrative et politique pour s’ouvrir à des notions intégrant l’expérience, et une approche régionale basée sur les relations, du local au global:

Au niveau local: l’échelle d’environ 32 000 km2 émerge comme échelle pertinente et cohérente des « villes et territoires » [11] A cette échelle peuvent se vivre un sentiment d’appartenance, une responsabilité écologique et une prise en compte concrète de la vie ordinaire de l’homme. C’est l’échelle d’articulation de la vie ordinaire aux échelles plus larges des nations, des sous-continents et du monde.

Au niveau global: L’échelle des sous-continents (d’environ 8 100 000 km2) émerge au niveau mondial pour une approche en une vingtaine de sous-continents pertinents et cohérents avec les données humaines et macro-écologiques.

Des pistes concrètes de potentialités régionales (Régions « Entre Vosges et Ardennes, France, Europe, Monde) sont présentées. Elles souhaitent être une contribution à la notion « d’intégration régionale » de la FPH.

Encore une fois, le formalisme organique est ici une tentative paradoxale de réintroduire dans la « science universitaire » les valeurs, la dimension spirituelle, la réflexion sur la gouvernance, la prospective, avec la pensée du mathématicien Whitehead dont personne ne conteste plus la pertinence; Cela entraîne son utilisation en secret et un silence officiel … et une reconnaissance progressive de sa pertinence, une sorte de réhabilitation depuis la publication en 1995 de Procès et réalité, l’inclusion de Whitehead dans les programmes de l’agrégation.

Fécondité n°4: Une base de travail pour l’association Terre & Cité:

Le travail présenté ci-dessus n’aurait pas été possible sans l’association Terre & Cité, et son espace de travail convivial avec des cartes sur l’ensemble du monde, des dossiers de monographies développés au fil des Congrès de l’AIU, des ateliers et expositions au Centre « Culture et Foi » (actuelle Maison Diocésaine)  depuis 25 ans.

L’association Terre & Cité (T&C) a été créée en 2001 pour travailler sur la notion de « région conviviale » (les « villes et territoires » de la FPH), dans toutes ses dimensions, et notamment la dimension spirituelle. Il est frappant de constater la convergence de vues avec la FPH.

Fécondité n°5: Développement de la capacité de rédiger des fiches d’expérience : déploiement de l’outil de l’association HFC (Hommes Femmes dans la Cité) :

Le formalisme, en définitive fort simple, employé a pour seul but d’apprendre à conjuguer les composantes du réel qui sont rarement « saisies ensemble », alors que c’est ensemble qu’elles sont efficaces pour l’explication, pour les propositions, pour l’action, et pour la transmission.

Une publication de présentation de cet outil, pour en faire un document pédagogique utile pour tous les réseaux confrontés à la difficile expression du vécu, serait utile.

Fécondité n°6 : approfondir notre propre ontologie et notre propre cosmologie :

S’approprier notre propre culture, notre ontologie, notre cosmologie, apparaît le seul vrai moyen de pouvoir dialoguer avec d’autres cultures, d’autres ontologies, d’autres cosmologies. « Aucune société ne peut dormir sur la natte des autres » [12]. Or notre cosmologie inclut les bases philosophiques de la science, et donc les oeuvres de Platon, Aristote, Descartes, Hume, Locke, Leibniz et Kant. A ma connaissance, seul Whitehead s’est confronté à la tache ardue de « réviser » (au sens de redonner une vision ajustée de ces auteurs avec pour critère de lecture les 5 critères de la logique, la cohérence, l’adéquation à interpréter l’expérience ordinaire (les « faits têtus » que beaucoup de scientifiques ignorent), l’applicabilité et la nécessité. N’est-ce pas louable ? Il s’agit de réactualiser toute la philosophie depuis l’apport de la relativité et la mécanique quantique: revoir l’apport des grands hommes à l’aune de la relativité généralisée et de la mécanique quantique. Comment faire autrement ? Le travail de Gilbert Rist est ici remarquable pour montrer comment nos croyances occidentales fonctionnent comme tous les systèmes de croyance traditionnels, mais  à ma connaissance seul  Whitehead intègre un formalisme scientifique réaliste non dualiste incluant les valeurs, la spiritualité, les acquis de la métaphysique, en laissant une place à Dieu. Que serait une cosmologie qui n’aurait pas de place pour Dieu? Michel Serres a dit « Il n’y a pas plus beau Mythe qu’une science sans mythe ». Ne peut-on pas dire aussi : « Il n’y a pas de plus beau Déisme qu’une science sans Dieu … » ? N’est-ce pas là la fécondité dérangeante du formalisme organique de ce mathématicien, paradoxalement basé sur le vocabulaire le plus ordinaire, celui de tous les jours, avec les termes appréhension, dynamique, processus, proposition, satisfaction, … ? Paradoxalement, l’intérêt de cette démarche apparaît au « fantassin de base de la fonction publique » [13] confronté chaque jour aux multiples tâches de relation entre les élus, ses collègues, les habitants et le territoire.

Si le travail devait être résumé en un mot, il est possible de dire qu’il est une tentative d’analyse des processus de régulation organique bio-socio-psycho-techniques. Les systèmes ne sont que des éléments d’un processus, de l’avis même du fondateur de la systémique, Ludwig Von Bertalanfy. L’oeuvre du systémicien Ervin Lazslo le confirme, puisque sa systémique est issue … du procès organique de Whitehead, comme il l’explique dans sa thèse de 1970. La pensée organique propose une explication, utile à la vie quotidienne. Les « processus organiques de régulation » [14], déchiffrés par Pierre Calame dans l’exemple du lac suisse ont été pour la FPH le « fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations socio-politiques pour la planète » [15]. La présente thèse est partie des exemples des territoires de Lunéville et de la Moselle-Est ainsi que de l’expérience du Groupe de Travail des ingénieurs généralistes du Grand-Est fançais pour une analyse en termes de processus organiques qui a des implications pour les territoires du local au global. La pensée organique a été exposée. Ainsi, comme dans l’exemple du « lac suisse », de la réalisation du château d’eau de Lunéville à l’émergence de la région conviviale « Vosges-Ardennes », l’expérience est de même nature ontologique, au sein de sociétés structurées. Un lien de subsidiarité active des territoires du voisinage à la planète a été mis en évidence. Il a été précisé de manière quantifiée l’échelle de ces territoires pour sortir des confusions d’un certain nombre de notions, comme la notion de région qui oscille entre l’échelle indicative de convivialité de 32 000 km2 (Hollande, Belgique, Rhône-Alpes, Suisse, …) et l’échelle indicative du sous-continent de 8,2 million de km2 (Europe, Chine, Australie, …). Ces éléments quantifiés peuvent apporter leur contribution à la clarté du « débat régional » sous-continental et relatif aux « villes & territoires ».

L’important apparaît de veiller aux convergences, de ne jamais opposer les notions entre elles, de veiller aux conjugaisons. En ingénieur-urbaniste praticien, la thèse a tenté une sorte de « travail en sous-oeuvre », pour trouver les bonnes fondations d’une culture transdisciplinaire, pour interpréter l’expérience et proposer des applications. Une approche critique et constructive de Descartes a été proposée, à la suite de A.N.Whitehead, pour débarrasser Descartes de ses incohérences, et réformer son principe subjectiviste. Il est ainsi possible de retrouver ses racines et d’être en accord avec les derniers prolongements scientifiques.

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Figure 16‑3 : Schéma de conclusion : les quatre intuitions qui s’alimentent aux quatre réalités ontologiques forte du schème organique. Les valeurs sont le ciment de ces réalités.

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Notes :

[1] http://www.grand-nancy.org/webv5/universites/artem.asp
Voir aussi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Artem (Texte de présentation fourni en annexe 02a à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe02a_AITF_GT-EST-14rencontres-1998-2004-OutilFPH-OutilHFC\CNFPT-ARTEM\artem1.pdf).
Artem (acronyme de « art, technologie, management ») est un projet d’alliance pluridisciplinaire et interuniversitaire unissant trois grandes écoles nancéiennes afin de développer une pédagogie et des projets communs : l’École Nationale Supérieure d’Art de Nancy pour l’art, l’École des mines pour la technologie, et l’ICN Business School pour le management.
Ces trois écoles seront reconstruites à partir de 2009 sur un même campus. Celui-ci, qui n’existe pas encore, sera bâti spécialement pour l’occasion, en lieu et place de la caserne Molitor, à 15 mn en tramway de la place Stanislas (48°40′21″N 6°10′11″E / 48.6725, 6.16972). Un espace de 40 hectares sera mis à disposition des étudiants avec équipements sportifs, médiathèque, projection de films en plein air, serre tropicale…
L’alliance bénéficie du soutien officiel de plus de 30 entreprises nationales et internationales (BNP Paribas, L’Oréal, IBM, Capgemini, etc.).
Contrairement aux traditionnels accords entre écoles de commerce et écoles d’ingénieur, le partenariat mis en place au sein d’Artem ne se limite pas à un double-diplôme ingénieur/manager. Cette formation est bien sûr possible moyennant une année d’étude supplémentaire ; mais Artem vise aussi un métissage des cultures dès la première année de l’entrée dans les écoles. Ainsi, ingénieurs, managers et artistes partagent des cours en commun dans le but d’élargir le spectre des compétences et au-delà, de rencontrer des étudiants d’horizons très divers. D’autres enseignements seront mutualisés à l’avenir (langues, humanités, etc.).
L’ambition d’Artem n’est donc pas de former des ingénieurs dans un premier temps et des managers ensuite (ou réciproquement), mais de former en même temps des « ingénieurs-managers-innovateurs », des managers sensibilisés à l’ingénierie et à l’art, et des artistes conscients du monde technique et économique qui les entourent.
[2] Pierre Calame, Cahier de proposition « Refonder la gouvernance mondiale (…) », 2001, p.64
[3] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995, p.65b & suiv.
[4] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995,  p.60-61
[5] La FPH part de l’exemple du Lac, et de la banlieue française pour servir de  » fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations pour la planète » (Mission Possible, p.64-65). Les quatre composantes sont explicitement décrites (p.65a: « 1°/ un acte délibéré; 2°/ visant à introduire une nouvelle régulation (…); 3°/ (…) consensus (…); 4°)/ (…) apprentissage (…) »). Ce sont celles du procès. L’ouvrage explique qu’on les retrouve tout le temps. Avec d’autres termes, c’est la démonstration du procès, c’est à dire le réel lui-même. Sans le savoir, l’oeuvre de la FPH semble être fondée sur le processus (nombreux exemples, notamment bip 2998)
[6] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes.
[7] www.fph.ch, document bip 2898, alinéa n°19, placé en annexe 02a / Outils FPH
[8] Voir en partie II le chapitre 7.1 p.185.
[9] Mot d’Heidegger que la FPH cite en bip 2898 al. n°8.
[10] Cette proposition rejoint le souhait de la FPH d’ un axe prioritaire de formation des fonctionnaires Voir l’action « Contribuer à l’émergence d’une pensée européenne sur les services publics » de l’axe géographique, travaillé en lien avec l’AITEC.
[11] (expression de la note FPH du Congrès de l’Association des Maires de Chine des 23-24 juin 2001, ref. ETA31 & ETA66).
[12] Publication de la FPH, Bip 2898 page 5/14 alinéa n°15 intitulé « La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance »).
[13] expression de Pierre Calame dans Mission Possible et L’État au cœur pour les fonctionnaire de base de l’administration.
[14] Pierre Calame, Mission possible. Penser l’avenir de la planète. Préface d’Edgar Pisani, Desclée de Brouwer, 1995, p.65b.
[15] Ibid, p.66b.

  1. 16.B. Les apports aux acteurs Laisser un commentaire
  2. Chapitre 16 : Acteurs du territoire Laisser un commentaire
  3. 15.D. Les R.C. dans le Monde Laisser un commentaire
  4. 15.C. Les R.C. en Europe Laisser un commentaire
  5. 15.B. Les R.C. en France Laisser un commentaire
  6. Chapitre 15 : R.C. en France, Europe et Monde Laisser un commentaire
  7. 14.C. Émergence « Vosges-Ardennes » Laisser un commentaire
  8. 14.B. Régions environnantes Laisser un commentaire
  9. 14.A. Contexte européen Laisser un commentaire