10.B. Sortie de la dichotomie

〈297〉 

10.B. Sortie de la « dichotomie du matériel et de l’idéel » (Di Meo). Unité dialectique des opposés analysables :

Lewis S. Ford a fait un véritable travail de détective pour suivre l’évolution de la pensée de Whitehead. Il est pour nous ici d’un grand intérêt pédagogique. En effet, dans sa première métaphysique, Whitehead remplace la localisation simple (base de travail de tout ingénieur en physique, chimie, géométrie, …) par l’unité préhensive : la notion de particules de matières en relations externes avec d’autres est remplacée par celle d’évènements en relations internes avec tous les autres. . L’événement doit être compris comme une unité préhensive de volume [1] et la relation première entre les évènements va être remplacée par la préhension des « occasions actuelles ». Le procès devient fondamental, et l’extension dérivée. La préhension devient un sentir (feeling) qui a un sujet et une forme subjective. Les sentirs sont à la base du procès de concrescence.

La vision est une préhension conceptuelle. C’est un futur visé [2]. Whitehead, pour bien faire comprendre ce qu’est une préhension conceptuelle, et sortir des pièges du terme de « vision » qui pourrait décoller des faits, propose comme synonyme les termes d’appétition (appât pour le sentir), ou d’envisagement. Le but est de donner à sentir le contenu d’expérience de ces termes nouveaux. Le langage est en effet bien souvent impropre à exprimer l’expérience, surtout les langues gréco-latines basées sur l’articulation sujet/prédicat qui conforte l’approche erronée de la réalité en terme de substance/accident (démonstration en partie II).

L’entité actuelle (ou occasion actuelle », « goutte d’expérience ») est l’unité de base de la nature. C’est la première catégorie d’existence.

La préhension est ce qui constitue en première analyse l’entité actuelle. C’est la deuxième catégorie de l’existence.

〈298〉 Michel Lussault pose à l’article « matériel/idéel » du Dictionnaire géographique de l’espace et des sociétés le postulat heuristique de la nature hybride de l’espace qui combine toujours, sans hiérarchie, l’idéel et le matériel. Son constat et sa formulation sont proches de la pensée organique :

  • le matériel correspond aux préhensions physiques.
  • l’idéel correspond aux préhensions conceptuelles.
  • et la combinaison des deux s’appelle la préhension hybride.

L’intérêt de l’approche organique est d’aller beaucoup plus loin dans l’analyse : ces préhensions au sein de l’entité actuelle (Michel Lussault parle quand à lui de « la pensée en acte sous toutes ses formes » : on retrouve la notion d’actualité) ont de nombreuses combinaisons possibles: propositions, transmutations … jusqu’à la détermination finale (la satisfaction). Michel Lussault, lui, parle d’agencements, de combinaisons, d’approche composite … L’approche organique étudie ainsi systématiquement les catégories du sentir. Cette approche renouvelle radicalement celle d’Aristote et de Kant qui avaient, eux, étudié les catégories de pensée, sur fond de pensée dualiste. Le sentir (feeling) intègre la pensée. La pensée est « au dessus », « au dedans », « superposée », « en acte sous toutes ses formes », … mais une fois isolée, elle n’est jamais réellement élément constituant toute réalité. C’est en quoi une approche organique -non dualiste- du quotidien, de la géographie, de l’urbanisme (ou de tout autre métier) est radicalement neuve. Le problème, on le voit ici, est que l’on touche aux limites du langage et de l’expression écrite pour l’exprimer et le transmettre. Le langage et l’écrit ne sont pas les meilleurs moyens de transmission, sauf peut-être à faire appel de manière la plus nette possible à l’expérience du lecteur à travers la sienne. A l’expérience, donc au sentir …Ludwig Von Bertallanfy lui-même consacre à cette question un chapitre complet en fin de sa Théorie Générale des Systèmes, en citant l’approche radicalement différente des indiens Hopi. Grâce aux progrès de la linguistique, d’autres auteurs ont montré par ailleurs que les catégories d’Aristote se superposent aux catégories du langage[3]. A la suite d’Aristote, le langage (notamment scientifique) est devenu la source structurante de la pensée dualisante au lieu d’être un moyen d’expression toujours à renouveler des sentirs.

〈299〉 Michel Lussault exprime en conclusion de son article qu’ainsi « la géographie s’avère une discipline ni idéaliste, ni matérialiste, mais participe de ce qu’on pourrait nommer un réalisme dialogique, dans la mesure où elle reconnaît la liaison permanente de l’idéel et du matériel, et, par la suite, le caractère toujours composite de ses objets ».

Whitehead exprime plutôt un réalisme pluraliste, qui a assimilé le pragmatisme de William James : la démarche organique est comme le vol de l’avion : « la vraie méthode de la découverte est semblable au vol de l’avion. Elle part du terrain de l’observation particulière [empirisme], accomplit un vol dans l’air éthéré de la généralisation imaginative [rationalisme] et atterrit de nouveau pour une observation renouvelée que l’interprétation rationnelle a rendue pénétrante » [4].

On retrouve la démarche pragmatique avec la comparaison du « barbare » (l’empiriste) et du « délicat » (le rationaliste) de William James [5]..

L’approche de Michel Lussault tente une réconciliation du matériel et de l’idéel, une sortie du dualisme . Mais l’expression semble rester un assemblage des deux notions : le premier mouvement d’analyse est de les séparer pour se retrouver « au chaud » dans l’une ou l’autre approche, matérialiste de temps en temps, idéaliste à d’autres moments. Les présupposés semblent ne pas bouger. La conception de base est un matériel dénué d’esprit, ou un esprit désincarné, « au dessus » de la matière. Les deux fonctionnent ensemble, mais restent séparés. Or tout l’enjeu est de sortir de la dualité. Les approches scientifiques de la mécanique quantique et de la relativité consacrent cette sortie de la dualité, notamment depuis les expériences décisives du Professeur Aspect de Genève [6].

C’est pour sortir « définitivement » du dualisme que Whitehead a cherché les termes du langage courant qui ne permettent plus les oppositions, et obligent à penser autrement : concrescence, 〈300〉 créativité, processus, organisme, enjoyment, …Il est important de rappeler qu’il propose à la suite d’Aristote et de Kant des catégories de sentir, et non plus des catégories de pensée.

L’approche organique évite et dépasse complètement le dualisme, et opère de ce point de vue un retournement complet et radical. En effet, avec la notion de préhension (perception sensible et non sensible), nous sommes capable de réduire plusieurs types de relations apparemment très différentes à un type fondamental. Ainsi, la catégorie de préhension explique non seulement la mémoire et la perception, qui semblent assez différents de prime abord, mais aussi la temporalité, l’espace, la relation corps-esprit, le relation sujet-objet en général, et la relation Dieu-monde (« Les fondateurs », p.335). Cette découverte est si fondamentale que Hartshorne, philosophe dans la même ligne UE que Whitehead , a affirmé que la notion de préhension est aussi importante pour le XXème siècle que la découverte de la relativité par Einstein.

L’intuition de Michel Lussault d’une combinaison du matériel et de l’idéel [7] reste dualiste, puisque son approche repose sur une base substantialiste. L’approche pourrait être dialectique si les relations internes étaient reconnues et nommées. Whitehead propose une approche non dualiste dans Interprétation de la science, p304 « Chaque « idée » a donc deux faces : elle est une forme de valeur et une forme de fait. Quand nous jouissons d’une valeur réalisée, nous faisons l’expérience de la jonction essentielle des deux mondes ». La forme de valeur est la préhension conceptuelle. La forme de fait est la préhension physique, et l’expérience de la valeur est indissociable des faits physiques qui la porte. C’est le fondement de l’expérience esthétique. Retenons ici que c’est la valeur réalisée qui rejoint au plus prés la sensation d’exister pleinement au cœur du quotidien, et qui procure ainsi les joies les plus profondes de la vie. Cette approche permet le réenchantement du monde, et la redécouverte du lien à la Terre (Dardel, 1990). 〈301〉 

10.B.1. L’approche de Jean-Marie Breuvart :

Tout l’enjeu, comme nous le rappelle Jean-Marie Breuvart [8], est de sortir de la dualité. Les tableaux qui suivent (fig.10-2&3) présentent une analyse des dualismes et la recherche de la sortie de ces dualismes. Le dualisme des « âmes » et de la nature « physique » des derniers dialogues de Platon, le dualisme des « substances pensantes » et des « substances étendues » de Descartes, le dualisme de l’« entendement humain » et des « choses extérieures » de Locke (décrites pour lui par Galilée et Newton) se retrouvent dans la pensée organique à l’intérieur de chaque occasion d’actualité [9]: « A travers tout l’univers règne l’union des opposés qui est le fondement du dualisme » [10] . Il s’agit d’une dualité entre le pôle physique et le pôle conceptuel, et non plus d’un dualisme. Chaque fois qu’apparaît un dualisme vicieux, c’est que l’on a pris une abstraction pour un fait concret ultime, ce que Whitehead appelle le sophisme du concret mal placé.

Il convient de noter que l’approche de Kant visée ici lorsque l’on écrit que « Whitehead remet Kant sur ses pieds » est celle de la Critique de la Raison Pure. Lors d’un entretien de décembre 2004, Jean-Marie Breuvart explique que l’on ne peut pas dire que chez Kant, le monde émerge du sujet. C’est vrai de la Critique de la Raison Pure (1781), ce n’est plus vrai depuis la Critique de la faculté de juger (1790). Dans cette dernière œuvre, le sujet est soi-même saisi dans l’expérience artistique libre : il y a un accord entre le réel qui se donne à sentir et sa propre vie intérieure. Autrement dit, Kant a réhabilité le réel sous l’angle esthétique. Le philosophe Éric Weil explique cette réintroduction du réel dans l’expérience esthétique dans Problèmes kantiens [11]. Il y a dans l’Art une coexistence profonde entre le donné extérieur et le donné intérieur. Qu’est-ce que le génie ? C’est de retrouver dans le réel la structure fondamentale, et l’artiste exprime ce réel par l’Art. 〈302〉 

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Figure 10‑2 : Tableau de synthèse des oppositions dressé à partir de la thèse de J.M. Breuvart

〈303〉 

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Figure 10‑3 : Tableau de synthèse des traits communs à tous les dualismes à partir de la thèse de J.M. Breuvart :

〈304〉 Alors pourquoi est-il si important de nommer la pensée organique ? La réponse est au niveau des présupposés. Lorsque les présupposés sont erronés, le résultat de la démarche ne sera pas celui escompté. Or, les présupposés non exprimés explicitement dans les termes de la pensée organique entraînent immanquablement les mêmes erreurs que celles des fondateurs de la pensée moderne occidentale : Descartes, Locke, Hume, Kant. Ainsi, si les res verae de Descartes sont très proches des entités actuelles de Whitehead, leur développement est entaché d’erreur par la présupposition de la substance d’Aristote et par la présupposition d’une pensée en terme de sujet et de prédicat héritée du même Aristote (ou ce que le Moyen Age et la Modernité ont retenu d’Aristote qui a aussi une pensée générative). Ainsi, seule l’explicitation des présupposés permet d’éviter le piège de ce que Whitehead appelle la « bifurcation de la nature », et le piège du « concret mal placé ». Jean-Marie Breuvart, dans sa thèse sur Whitehead de 1976 explique cela très bien.

Certaines démarches géographiques, sans l’exprimer nommément, sont exemplaires de cette triple démarche de saisir à la fois le passé et l’avenir, pour éclairer le présent. Ainsi, le travail de thèse de William Twitchett, sous la direction de Paul Claval dégage minutieusement l’histoire, le présent puis toutes les potentialités (possibilités) actuelles des sites de Toulouse, Louxor (Egypte) et Warreway (Australie). Il met en œuvre une pensée organique qui s’ignore !

Les architectes également mettent en œuvre une pensée organique qui s’ignore. C’est ce qui rend bien souvent leurs textes incompréhensibles au non architecte.

10.B.2. L’approche d’Anne Fairchid-Pomeroy. L’unité dialectique des opposés analysable :

Pour parfaire notre enquête sur la question de la dichotomie du matériel et de l’idéel soulevée par les géographes, il convient de citer le travail d’Anne Fairchid-Pommeroy, qui fait le lien entre Whitehead et Marx. Elle montre comment peut être validée la fluidité de la catégorisation passant du microscopique au macroscopique. C’est l’imbrication des formes de relationalité interne, s’appliquant depuis la plus petite goutellette non-temporelle d’existence jusqu’à la totalité extensive de l’univers lui-même, qui rend possible l’extension de l’analyse processive/dialectique depuis le niveau métaphysique jusqu’aux analyses de l’individu unique, du capitalisme moderne, du capitalisme en tant que tel, des êtres humains en général, du monde animal et de la nature. C’est 〈305〉 grâce aux relations internes que Marx est en mesure d’analyser l’activité processive/productive sur une série de matériaux analysables allant de l’ontologique au socio-économique [12]. Dès lors, il est possible d’opérer le rapprochement entre la dialectique et le procès, l’unité réelle des opposés apparents, et cette unité elle-même engendrant le changement à partir de l’histoire établie du fait passé : tel est le sens de l’empirique et du matériel chez Whitehead et chez Marx [13]. L’univers processif vit, se meut et a son être dans l’interaction dialectique réelle entre opposés analysables [14]. Abstraire les moments les uns des autres est mal placer ces abstractions en les prenant pour le réel : c’est s’engager dans une forme destructrice de création de soi et du monde. C’est en ce sens que le capitalisme sépare et réduit (avec des abstractions telles que « Personne n’est irremplaçable » [15]) et troque le vivant pour le mort, la nouveauté pour la stagnation [16].

10.B.3. Un langage commun à différentes approches :

Comme le souligne Isabelle Stengers , la pensée organique n’entre en opposition avec aucune autre pensée, à la seule condition qu’elle respecte le noyau dur du sens commun (NDSC), étudié au chapitre 6 ci-dessus. Le NDSC est ce que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement : il est l’expression la plus adéquate, cohérente, applicable et nécessaire de ces présupposés (ce sont les 5 critères énoncés en partie I, chapitre 1). La pensée organique se détache en cela de la pensée moderne qui joue sur les oppositions des théories entre elles [17]. Dès lors, il n’est pas étonnant que les liens entre la pensée organique et les autres approches soient nombreux. Outre les liens déjà établis avec l’approche de Kant et le matérialisme dialectique, ci-dessus, des références peuvent être citées pour établir le lien avec le structuralisme génétique de Piaget, 〈306〉 l’approche de Husserl, et les travaux des architectes-urbanistes. Les liens à Marx,Piaget et Husserl ont été choisis en correspondance aux références philosophique de Guy Di Méo dans l’ouvrage Les territoires du quotidien (1996). Le but de ces liens est de montrer comment la pensée organique peut devenir le langage commun à toutes ces approches, selon le schème organique évolutif, ouvert et à l’opposé de tout dogmatisme, présenté au chapitre 9.

Pour le lien entre Whitehead et le structuralisme génétique, Reto Luzius Fetz [18] (Pr de Philosophie à l’Université d’Eichstätt, Allemagne) montre comment Piaget a interprété la théorie génétique de la connaissance (dans l’histoire de l’humanité tout autant que dans le développement de l’individu) comme un processus historique. La psychogenèse des structures cognitives de Piaget peut donc être mise en parallèle avec le « processus génétique » de la constitution d’une entité actuelle (PR26). Ce que Whitehead avait appelé manière génétique et manière morphologique de penser, Piaget le rassemble dans l’idée de la méthode et de l’interprétation générale qu’il appelle le « structuralisme génétique ». En outre, Piaget se réfère à l’organicisme de Ludwig von Bertalanffy (1973) dont nous avons montré qu’il annonce dès 1926 la « révolution organique » à la suite de Whitehead (SMM, 1925). Reto Luzius Fetz montre comment une « ontologie génétique » pourrait être un complément bienvenu à l’« épistémologie génétique » piagétienne. Les matériaux empiriques collectés par Piaget depuis 1920 confirment une conception organismique de la réalité. Franz Ritter [19] (Université de Salzbourg), établit lui aussi à la suite de R.L. Fetz de nombreux parallèles entre Whitehead et Piaget.

Le lien entre Whitehead et Husserl a été étudié par Ervin Laszlo dans son ouvrage Au delà du scepticisme et du réalisme. Une exploration constructive des méthodes d’enquête de Husserl et de Whitehead (1966). L’auteur montre qu’il ne peut trancher entre les deux approches, et que toutes les deux ont un éclairage qui devrait pouvoir trouver des prémisses communes.

〈307〉 En ce qui concerne les architectes et urbanistes, l’intérêt de la pensée processive devient évident lorsque l’on connaît l’importance des typologies et de la morphogenèse des typologies architecturales et urbaines. La morphogenèse renvoie directement à l’analyse morphologique d’une part (les choses telles qu’elles apparaissent) et à l’analyse génétique d’autre part (l’explication qui montre comment et pourquoi la typologie est devenue ce qu’elle est). Les travaux de Jean-Pierre Frey (1983a, 1983b, 1988) et de tous les auteurs qu’il cite témoignent de cette double approche. La démarche d’analyse a sa correspondance dans la pensée processive avec la double analyse génétique (Partie III de PR) et morphologique (Partie IV de PR). L’approfondissement de ce lien nous semble parfaitement illustré par l’œuvre de Rodrigo-Vidal-Rojas, analysée au chapitre 8.C.3.1 pp.247-249.

Le lien à la géographie nous semble bien illustré par l’œuvre géographique d’Eric Dardel. Ce lien est analysé ci-dessous.

10.B.4. En synthèse, l’approche géographique d’Eric Dardel :

Eric Weil à travers Kant montre comment « nature et liberté sont indissolublement liées » [20]. Eric Dardel, dans sa conclusion de L’homme et la terre [21] montre que « la géographie présuppose et consacre la liberté ». Whitehead dans sa proposition de schème organique nomme sa dernière catégorie de l’obligation « la liberté, intérieurement déterminée, et extérieurement libre » [22]. On pourrait ainsi retrouver les autres catégories d’obligation au fil des pages, comme l’intensité (CO8) recherchée dans les voyages par les écrivains pour « renouveler leur énergie lassée » (Dardel, 131b) ou l’harmonie (CO7), dans les longues descriptions de « l’harmonie sincère avec la forêt, la mer ou la montagne » (Dardel, 131b), … où il décrit les éléments du réenchantement de la géographie. Ce réenchantement est fait de la fraîcheur de vision (132b), « retrouver le premier étonnement, la naïveté du regard » (131b), « l’expérience première et inoubliable, ce regard émerveillé de l’enfant » (129b). Il cherche à rendre aux espaces terrestres « leur fraîcheur et leur gloire, pour peu que nous acceptions encore de les recevoir comme un don » (133b) et à retrouver « une matérialité 〈308〉 vivante prise au niveau de l’émotion » (132b). Il rejoint ici l’intuition la plus profonde de Whitehead de la préhension comme « transfert d’impulsion d’énergie émotionnelle » (PR 116c).

Lorsqu’il explique que l’attitude scientifique objective « entre dans une compréhension totale du monde qui ne peut manquer d’être aussi morale, esthétique, spirituelle » (p.133a), il fait la même distinction que Piaget et Whitehead entre analyse morphologique (la science) et analyse génétique (les valeurs morales, esthétiques, spirituelles). Et il conclut : « La géographie, par sa position, ne peut manquer d’être tiraillée entre la connaissance et l’existence » (133a). Notre propos n’est donc pas en marge de la géographie, mais au cœur de la question géographique.

D’autres géographes ont une approche qui rejoint celle d’Eric Dardel. Joël Bonnemaison [23] lie même directement le territoire à la notion de convivialité. La convivialité est une valeur qui sera développée en partie III pour l’étude des territoires régionaux à l’échelle indicative des 32 000 km2 sous la dénomination de « régions conviviales ».

Après avoir récapitulé les liens qui existent entre toutes les approches citées et la pensée organique, et esquissé comment la pensée organique peut être un langage commun à celles-ci, il est possible de conclure sur le dépassement de « la dichotomie entre le matériel et l’idéel ».

(…) 〈312〉 

_____________________________________________________
Notes :

[1] SMW 64-65
[2] W, PR 32.
[3] Voir les travaux de Benveniste Emile, Catégories de pensée et catégories de la langue, Les études philosophiques n°4, Repris in Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1966, 63-74. Cité dans Aristote, Catégories, Essai 484, mai 2002, p.349. Voir aussi La métaphysique et le langage de Louis Rougier (Flammarion, 1960, 252 p.)
[4] PR 5
[5] William James, Le pragmatisme, Flammarion, 1968, p.29
[6] Voir les quatre articles du site Wikipedia suivant : « Expérience d’Aspect », « Alain Aspect », Paradoxe EPR », Intrication quantique  Les adresses sont http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect, http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Aspect, http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_EPR, http://fr.wikipedia.org/wiki/Intrication_quantique
[7] Michel Lussault et Jacques Levy Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés , Belin, 2003, 1034 pages. Voir notamment l’article « Matériel/Idéel » page 592 où il exprime sa conviction « (…) on ne peut étudier la moindre société sans comprendre la relation permanente de la matérialité et de l’idéalité et son caractère créateur de l’ordre social. L’idéalité n’est pas l’instance des idées abstraites, mais la pensée sous toutes ses formes (y compris celles qui la fixe dans des énoncés matériels, comme les cartes, les peintures, les objets ou dans des dispositifs formels comme des bâtiments, des paysages, etc …), en acte(s) dans la construction et la stabilisation des agencements sociétaux et des pratiques des êtres humains. » L’expression « en acte(s) », soulignée par l’auteur lui même n’est pas sans laisser penser à l’entité actuelle (en acte) de Whitehead …
[8] Jean-Marie Breuvart Les directives de la symbolisation et les modèles de référence dans la philosophie d’A.N. Whitehead, Thèse présentée devant l’Université de Lille III le 26 juin 1976
[9] L’occasion actuelle, ou entité actuelle est une res vera au sens cartésien du terme (voir PR XIII, 21, 75).
[10] Alfred-North Whitehead, Aventures d’Idées, dynamique des concepts et évolution des sociétés, 1993, (AI) Paris, éd. du Cerf, Coll. «Passages» Tr. A. Parmentier et J.-M. Breuvart. Citation de la page 244-245. ANW explique « Chaque occasion implique une succession physique et une réaction mentale qui la conduit à son achèvement. Le monde n’est pas purement physique, mais il n’est pas non plus purement mental. Il n’est pas non plus simplement un, avec de multiples phases subordonnées. Il n’est pas non plus un fait complet, statique en son essence, et donnant l’illusion du changement » Sur la dualité « pôle physique-pôle mental », voir aussi Alix Parmentier, PhW, 251, le chapitre intitulé « Les dichotomies de l’actualité ». Celui-ci détaille la triple dichotomie de l’expérience : pôle physique et pôle mental, objets préhendés et formes subjectives des préhensions, Apparence et Réalité (cette dernière départageant le contenu objectif (datum) de l’occasion d’expérience (AI 268).
[11] Eric Weil, Problèmes kantiens, Paris, Librairie philosophique Vrin, Paris, 1970, 175 p. Voir notamment pp.92-93.
[12] POMEROY Anne FAIRCHILD *, Marx et Whitehead : Procès, Dialectique et Critique du Capitalisme, SUNY Press, New York, 2004, Traduction H.Vaillant, 2006, 385 p. Voir le chapitre 2 « La dialectique du procès », notamment la page 40. La traduction est consultable dans l’annexe informatique à l’adresse suivante :
Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Sur-Whitehead-Ouvrages&Articles\2004_Pomeroy-AnneFairchild_Marx&Whitehead_385p-complet.pdf
[13] idib, p.24.
[14] ibid, p.161.
[15] ibid, p.162.
[16] idib, p.163.
[17] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, 2002. Elle compare avec Bruno Latour la modernité avec une hydre à 6 têtes qui combattent toutes entre elles : la nature transcendante / immanente, la société faite de main d’homme / transcendante, Dieu lointain/ intime ( p.25). La « chamaille perpétuelle » entre les 6 têtes en fait une machine de guerre invincible … L’antidote proposée par Whitehead a pour nom « cohérence » (p.26).
[18] FETZ Reto Luzius *, « Sur la formation des concepts ontologiques : la relation entre les théories de Whitehead et de Piaget », Revue Process Studies, 17/4, Hiver 1988, 29 p. Ce texte est consultable dans l’annexe informatique à l’adresse suivante :
Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Sur-Whitehead-Ouvrages&Articles\1988_FETZ-PS17.pdf
[19] RIFFERT Franz *, « Sur le non-substancialisme en psychologie. Convergences entre la philosophie du procès de Whitehead et le structuralisme génétique de Jean-Piaget », Conférence du Centre d’Etudes pour le Procès, CPS Papers 24/2, Claremont, Califormnie, été 2001, 47p. Ce texte est consultable à l’adresse suivante :
Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Whitehead-Ouvrages&Parties-d-ouvrages\2001_Riffert Franz CPS 24-2.pdf
[20] Eric Weil, Problème Kantiens, p.94
[21] Eric Dardel, L’homme et la terre, p.130b. Voir aussi p.126b.
[22] PR 27h.
[23] Joël Bonnemaison, « Voyage autour du territoire », L’Espace géographique, n°04, 1979, pp.225-261. Citation de Guy Di Méo, Territoires du quotidien, 1996, p.22 : « Un territoire, c’est d’abord une convivialité, un ensemble de « lieux où s’exprime la culture et plus loin, l’espèce de relation sourde et émotionnelle qui lie les hommes à leur terre et dans le même mouvement fonde leur identité culturelle » ». La relation « sourde et émotionnelle » est la définition par A.N. Whitehead de la causalité efficiente.

Articles récents

Conclusion générale

Conclusion générale de la thèse :

Le travail présenté est celui d’un « passeur de frontières », dans l’esprit de la fondation de l’Université ARTEM à Nancy. Cette Université en cours de construction souhaite développer une culture transdisciplinaire conjuguant le management, le commerce et les Arts [1]. Il y a encore quelques années, la démarche transdisciplinaire était difficile, car « le passeur de frontière qui se consacre vraiment à des interfaces est vite un traître aux yeux de chacune des parties » [2]. Pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui, cette démarche est devenue nécessaire. La présente thèse souhaite y contribuer.

Le formalisme de la thèse est important. Il peut paraître excessif. Pourtant, il semble à la hauteur des enjeux, et des défis que posent ces enjeux. Dans un premier temps, les principaux enjeux sont énumérés. Dans un deuxième temps, il est récapitulé de quelle manière ce formalisme est fécond en révélant d’autres manières de penser, de proposer et d’agir pour les différents réseaux sur les territoires.

Poussé par l’exigence de l’analyse de l’expérience, il est apparu une convergence des approches des différents réseaux. Ils semblent avoir « une pensée organique qui s’ignore ». La pensée organique offre un vocabulaire commun à toutes les approches. Un formalisme transdisciplinaire du procès a été mis au point pour en donner une expression la plus pédagogique possible, pour répondre aux six principaux enjeux qui suivent.

Les enjeux :

Enjeux n°1: le procès organique, tout comme les « processus organiques de régulation » est le réel lui-même:

Ce formalisme est celui du réel lui-même. Les composantes du procès, nommées « processus organiques de régulation » par Pierre Calame [3] sont partout les mêmes: seule leur expression diffère suivant les cultures, les thèmes traités, les échelles considérées, … Cela explique que les questions posées soient universelles, et que seules les réponses soient particulières. Les liens entre les composantes permettent de les conjuguer, de faire l’unité dans la diversité, de comprendre comment « se réalisent les valeurs » et de prendre en compte les dimensions d’harmonie, d’intensité et de liberté à l’oeuvre que l’on constate (ce sont les « faits têtus ») dans les sociétés minérales, végétales, animales et humaines.

Le formalisme est une construction qui s’approche du réel. L’interprétation organique est non idéaliste: elle dévoile le réel. L’approche organique est réaliste, et même un réalisme radical. Elle tient compte des « faits têtus ». Elle offre une vision d’ensemble et donne une perspective. C’est une visée subjective qui finalise la diversité et la multiplicité du réel. Ce dernier n’est pas étalé devant nous comme un paysage sans explication, il n’est pas une représentation inerte, qui ne serait pas une visée de l’homme. Les représentations ne sont pas une paire de lunettes (Heideger, Kant). Elles sont une visée pour orienter vers une finalité humaine. Elles ne sont pas imposées de l’extérieur: il y a une correspondance avec le réel. Le réel est là, c’est le procès, et l’approche devient vraie et non illusoire à partir du moment où elle s’approche du réel. Nous ne sommes pas sur la berge du fleuve à regarder le fleuve, nous sommes DANS le fleuve. La vérité n’existe qu’en se vivant en harmonie dans le flux du réel, et nous sommes capable de réfléchir sur ce réel qui nous entraîne.

Le formalisme implicite de l’oeuvre des réseaux considérés correspond au formalisme explicite de Whitehead (le procès organique interne –concrescence– et externe –transition-). Nous bénéficions déjà de l’acquis de presque 80 ans de pensée organique (1929-2008). L’intérêt est d’ancrer le travail dans le champ scientifique et philosophique avec toute la richesse de l’approche humaniste.

Enjeux n°2: quatre composantes principales universelles:

Ce formalisme tourne décidément toujours autour de quatre composantes principales, qui se retrouvent déclinées dans toutes les dimensions. Le schéma étant toujours le même, il permet des « rapprochements inattendus », des « métissages de l’esprit », un dialogue entre spécialités, des « innovations frontales »[4], l’élaboration de contrastes entre opposés, …

Pierre Calame est parti dans Mission possible (1995) de l’exemple du lac suisse[5]. La thèse, elle, part de l’exemple de la réalisation d’un Château d’eau à Lunéville, puis d’autres exemples jusqu’à la Préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de 1 million d’habitants : les mêmes composantes sont à l’oeuvre.

Whitehead (tout comme les réseaux qui ont nourri la thèse) se méfie du « concret mal placé », c’est à dire des abstractions qui sont prises pour le réel. Cette erreur peut être aussi nommée cérébralisme, intellectualisme, raison instrumentale. En quoi le formalisme organique évite-t-il cette erreur ?

Formaliser, c’est clarifier, ce n’est pas faire un système: le réel est toujours plus riche que le formalisme qu’on en tire. Einstein disait : « le plus étonnant est que le réel soit intelligible ». Le critère est de rester collé au réel, d’interpréter le réel, en laissant au réel la première place. Tous les faits doivent être pris en compte, sans en omettre aucun.

Enjeux n°3: du macro au micro:

De la même façon que la FPH tire de l’exemple du Lac Léman des leçons pour toute la planète, passant du local au global, Whitehead a fait le chemin … dans le sens inverse: il est passé du macroscopique au microscopique. Ainsi, les critères de logique, cohérence, adéquation, applicabilité et nécessité l’obligent en scientifique/philosophe à reconnaître les quatre composantes (les « principes universels » de la FPH que l’on retrouve partout) dans les éléments ultimes de la matière. Il remplace ainsi l’atome sans spontanéité par « l’entité actuelle » qui est un quantum d’actualisation (au sens de la mécanique quantique). Même les détracteurs de Whitehead sont obligés de reconnaître la cohérence, la logique, l’adéquation (notamment aux « faits têtus »), l’applicabilité (avec 50 ans d’avance sur les expériences de Bernard Aspect de 1992 et 2002 au Polytechnicum de Zürich) et la nécessité. C’est sa méthode de travail. Il reste aux détracteurs à le déclarer « inintelligible », ce qui est fait par faute de temps de le lire. Le langage écrit semble inadéquat pour exprimer l’intuition organique. Le réel se laisse difficilement mettre en mots. C’est pourquoi les rencontres des Chroniques Whiteheadiennes tant à La Sorbonne qu’à Louvain la Neuve, ont été essentielles pour confronter l’expérience aux interprétation de la pensée organique, et en vérifier la pertinence (ou l’impertinence). Cette confrontation a aussi permis de découvrir le formidable humour de Whitehead. C’est au fil des rencontres que les articulations entre les quatre répertoires de la modernité émergent (Réalité, lien social, signification et spiritualité énoncés par Bruno Latour[6] (voir enjeux 4)).

Cette vision unifiante n’est pas une vision illusoire: elle semble valable pour tous. Ce n’est pas une subjectivité isolée. Le propre de l’expérience humaine est un donné universel. Tout le monde a un contact avec le cosmos. L’expérience la plus ordinaire de chaque homme le conduit à reconnaître une harmonie universelle, un cosmos. Il est lui-même une partie du tout.

Enjeux n°4: la simultanéité des quatre composantes principales :

Les travaux de la FPH sont émaillés du constat que les grands principes sont partout les mêmes, mais que les « conditions sont rarement réunies »[7]pour les mettre en oeuvre simultanément. D’où mon formalisme constitué par le même schéma décliné pour toutes les thématiques, à toutes les échelles, pour tous les réseaux

Ainsi, très paradoxalement, ce formalisme issu de l’analyse des « faits têtus » permet de simplifier, ouvrir le dialogue, créer des convergences, ne pas se limiter à des spécialités, articuler les spécialités, conjuguer simultanément les 4 répertoires de la modernité énoncés par Bruno Latour (les liens sociaux, les valeurs/la spiritualité, la signification, la réalité extérieure). Il permet d’observer la convergence des approches de différents réseaux qui ont des mots différents pour les même réalités. On veut nous faire croire que ces convergences n’existent pas. Elles existent. Ce sont les « faits têtus ». Elles ont même une valeur ontologique. Elles forment même une cosmologie.

Enjeux n°5: Vers un nouveau mode de pensée, organique, non dualiste, expression explicite des « processus organique de régulation »; les passages nécessaires :

Ce « nouveau mode de pensée » n’a de nouveau que l’explication de ce que les gens font de toute manière, naturellement. Ainsi, les termes d’appréhension, de processus, de dynamique, de proposition, de satisfaction,sont des termes courants. L’approche organique explique les liens, les relations entre les termes et le fonctionnement des notions entre elles. L’approche organique s’appuie sur les notions que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement (ce que David R. Griffin, commentateur actuel de Whitehead appelle « le noyau dur du sens commun »[8]. C’est la « contradiction performative » d’Habermas, ou la rationalité imaginative de Luc Ferry. C’est le refus des abstractions non reliées au concret).

Le chemin d’acceptation du réel tel qu’il est (et non pas tel que nous voudrions qu’il soit) oblige à considérer le schème organique qui en est l’expression. Cela suppose un certain nombre de passages, pour « enlever nos lunettes » [9].

Parmi ces passages, le plus difficile sera probablement d’abandonner la théorie de la représentation, basée sur la dichotomie entre l’objet et le sujet, et le principe subjectiviste (Hume, Kant). La théorie de la représentation revient à ne voir dans les faits que ce qui arrange la théorie. Considérer le réel tel qu’il est revient à se laisser surprendre par celui-ci. Cela suppose de reconnaître l’appréhension directe du réel, dans une perception qui n’est pas limitée à la perception sensible. En effet, l’appréhension concerne également les valeurs, le passé, la mémoire, etc. ce qui est beaucoup plus large que les seuls sens. On doit se plier à certaines choses même si on ne sait pas encore l’expliquer. C’est ce que l’on peut appeler le noyau dur du sens commun. La démarche n’est pas de se démarquer mais au contraire de chercher les points de convergence.

Enjeu n°6 : l’application géographique à la région urbaine, ou région conviviale :.

Le chemin qui précède est indispensable pour définir la notion de potentialité, puis pour définir les objets géographiques à partir de la notion de potentialité. Il est alors possible de constituer les éléments d’une « boîte à outils territoriale » à partir de la pensée organique. L’ensemble de ces éléments trouvent leur expression de synthèse dans la notion de région conviviale. La démarche de synthèse proposée ici est de distinguer les différentes échelles de subsidiarité, pour qu’à chaque notion géographique soit associée une échelle indicative quantifiée (échelle indicative des 125 km2, 2000 km2, 32000 km2, etc.). La pertinence de cette échelle est testée sur la région « Entre Vosges et Ardennes ». Cette approche peut permettre de développer un nouveau regard sur une « Europe en grappe » (Kunzmann, Keating) et sur la planète composée d’une vingtaine de sous-continents.

La fécondité du formalisme organique :

Les éléments qui suivent sont une expression des principales invitations au changement de la présente thèse.

Fécondité n°1: Une « science généraliste » pour les ingénieurs territoriaux ; Recréer l’option « Généraliste » au Concours d’Ingénieurs territoriaux.

Pour le réseau de l’AITF (Association des Ingénieurs Territoriaux de France), ce formalisme est un outil pour une « science de la généralité » qui permet de sortir des seules spécialités. Cette science de la généralité peut devenir la nouvelle base de l’Option « Généraliste » au Concours d’Ingénieur Territorial. Cette option a été supprimée en 2001 par insuffisance de consistance de l’approche généraliste de l’ingénierie territoriale et institutionnelle. D’où l’idée d’inventer (à la suite de Sherburne en 1965 et de Franklin en 1990) un formalisme minimum et ouvert.

Il convient de rappeler ici que cette suppression en 2001 était motivée par la réussite au concours des titulaires de DESS, DEA ou MASTER qui n’avaient pas de parcours scientifiques « durs », en opposition à la figure du « vrai scientifique ». Cela avait soulevé un tollé des associations du CFDU (Conseil Français des Urbanistes) et de « Urbanistes des Territoires » (Bernard Lensel) qui voyaient disparaître la possibilité de recrutement des quelques milliers d’Agents de Développement Territoriaux déjà embauchés depuis 1 ou 2 contrats de trois ans, avec interdiction légale de renouveler. Le formalisme organique, ouvert aux valeurs est somme toute assez léger par rapport aux travaux des systématiciens. Une option généraliste est viable.

Il est proposé que le CNFPT reconsidère la réouverture de cette option. Il est rappelé que cela concerne en France directement plus de 1500 ingénieurs des villes moyennes et intercommunalités, et à titre d’outil commun les quelque 10 000 ingénieurs territoriaux.[10]

Cet outil peut permettre aussi de développer une base d’échange d’expérience, déjà initiée lors des Congrès AITF de Montbéliard (2001) et de Perpignan (2004); Il a permis de créer le Groupe de Travail national des ingénieurs généralistes dont j’ai été co-fondateur et animateur national en 2003-2004.

Fécondité n°2: Convergence des réseaux ; Liens entre les réseaux et l’Université :

Pour tous les réseaux cités dans la thèse (Personnalité et Relations Humaines, Hommes et Femmes dans la Cité, Terre & Cité, Association Internationale des Urbanistes, …), cette approche induit une ouverture vers les autres associations et fondations, sans rien perdre de son identité. Cette approche induit une meilleure compréhension des convergences, des complémentarités. Il n’y a plus de « petits réseaux », « grands réseaux » mais des hommes et des femmes en marche dans la même conscience de l’importance des « processus organiques de régulation » dans les sociétés à toutes les échelles. Il n’y a plus de coupure entre la recherche universitaire et la recherche dans les réseaux, d’où la place des réseaux dans ma thèse d’université. Université ne veut-il pas dire « Unité dans la diversité » ?

La convergence semble s’établir de la façon suivante: 

  • 1/ L’Université (Chroniques Whiteheadiennes/thèses) dispose avec le schème organique d’un outil d’analyse qui intégre les 4 « répertoires de la modernité » (Latour) ou les 4 composantes de la gouvernance (Calame)
  • 2/ Le CNFPT & l’AITF peuvent disposer avec l’approche organique d’une base de travail transdisciplinaire pour réouvrir l’option « ingénieur généraliste » pour une véritable intégration de toutes les spécialités,
  • 3/ PRH (260 formateurs dans le monde) peut bénéficier par cette approche d’une ouverture et d’une connexion à d’autres domaines que la seule psychologie
  • 4/ HFC (Groupe de 30 membres et environ 300 proches) a un outil d’analyse du vécu personnel ou du vécu de groupe jusque là auto-limité à une psychosociologie du passage vers une société de communion. La pensée organique fait apparaître une dynamique sous-jacente commune à tous les ateliers (Politique, Organisation, Citoyenneté, Réconciliation, Création, Éveil à la conscience sociale et politique, Croissance, Déploiement, …).La thèse montre d’autre part l’importance du territoire comme partie intégrante/constitutive de nos relations. Cela pourrait permettre de préciser ou créer un atelier Création/Territoire. La thèse permet surtout l’insertion de HFC (tout comme PRH, T&C) dans les réseaux d’humanisation de la société, avec sa propre identité (conjuguer unité et diversité).
  • 5/ Pour FPH, la thèse permet de rendre explicite une formulation organique implicite à toute l’oeuvre de Pierre Calame et les travaux de la FPH. La formalisation, somme toute fort simple, se veut un outil pédagogique de dialogue (« polyglotte ») entre tous les groupes qui s’inventent un vocabulaire (phénomène inéluctable et normal) autour des mêmes réalités d’expérience.
  • 6/ Pour CW (Chromatiques whiteheadiennes) la thèse explore une nouvelle application: la géographie.
  • 7/ Pour Terre&Cité, la thèse donne un fondement à la notion de potentialité pour oeuvrer dans le sens de l’intégration régionale, dans les mêmes termes semble-t-il que la FPH.Cette approche permet de communiquer les recherches des ateliers de Terre & Cité au niveau des sous-continents (21 régions) et des « régions conviviales » (environ 2000).
  • 8/ Pour l’AIU (env. 500 membres personnels ou institutionnels sur la planète), la thèse précise la notion de trialogue (thème du Congrès 2007) et propose les bases d’une démarche d’intégration régionale. La délégation française est en train de préparer une contribution dans ce sens pour le Congrès de Chine de 2008.

La thèse montre que sans le savoir, tous ces réseaux ont un type de pensée organique. C’est important pour faire les liens entre eux et permettre le dialogue, les complémentarités, les ouvertures, tout en gardant son identité. C’est, semble-t-il, une contribution pour permettre l’unité dans la diversité. Il y a à travers tous ces réseaux un « mode de pensée organique qui s’ignore ». Le schéma de questionnement utilisé pour la rencontre de chacun des réseaux est le même pour permettre les liens.

Fécondité n°3: la voie géographique, ou « géotique » (Mission possible, p.72d):

L’ approche organique permet de définir les « objets géographiques » en donnant un statut concret à la notion de potentialité (ou possibilités adaptées aux cas concrets; existence de possibles que l’on peut réaliser), comme composante à part entière du réel. Ainsi, la prospective n’est pas quelque chose « à part » du réel, mais partie intégrante du réel. Cela permet de sortir d’une approche géographique purement administrative et politique pour s’ouvrir à des notions intégrant l’expérience, et une approche régionale basée sur les relations, du local au global:

Au niveau local: l’échelle d’environ 32 000 km2 émerge comme échelle pertinente et cohérente des « villes et territoires » [11] A cette échelle peuvent se vivre un sentiment d’appartenance, une responsabilité écologique et une prise en compte concrète de la vie ordinaire de l’homme. C’est l’échelle d’articulation de la vie ordinaire aux échelles plus larges des nations, des sous-continents et du monde.

Au niveau global: L’échelle des sous-continents (d’environ 8 100 000 km2) émerge au niveau mondial pour une approche en une vingtaine de sous-continents pertinents et cohérents avec les données humaines et macro-écologiques.

Des pistes concrètes de potentialités régionales (Régions « Entre Vosges et Ardennes, France, Europe, Monde) sont présentées. Elles souhaitent être une contribution à la notion « d’intégration régionale » de la FPH.

Encore une fois, le formalisme organique est ici une tentative paradoxale de réintroduire dans la « science universitaire » les valeurs, la dimension spirituelle, la réflexion sur la gouvernance, la prospective, avec la pensée du mathématicien Whitehead dont personne ne conteste plus la pertinence; Cela entraîne son utilisation en secret et un silence officiel … et une reconnaissance progressive de sa pertinence, une sorte de réhabilitation depuis la publication en 1995 de Procès et réalité, l’inclusion de Whitehead dans les programmes de l’agrégation.

Fécondité n°4: Une base de travail pour l’association Terre & Cité:

Le travail présenté ci-dessus n’aurait pas été possible sans l’association Terre & Cité, et son espace de travail convivial avec des cartes sur l’ensemble du monde, des dossiers de monographies développés au fil des Congrès de l’AIU, des ateliers et expositions au Centre « Culture et Foi » (actuelle Maison Diocésaine)  depuis 25 ans.

L’association Terre & Cité (T&C) a été créée en 2001 pour travailler sur la notion de « région conviviale » (les « villes et territoires » de la FPH), dans toutes ses dimensions, et notamment la dimension spirituelle. Il est frappant de constater la convergence de vues avec la FPH.

Fécondité n°5: Développement de la capacité de rédiger des fiches d’expérience : déploiement de l’outil de l’association HFC (Hommes Femmes dans la Cité) :

Le formalisme, en définitive fort simple, employé a pour seul but d’apprendre à conjuguer les composantes du réel qui sont rarement « saisies ensemble », alors que c’est ensemble qu’elles sont efficaces pour l’explication, pour les propositions, pour l’action, et pour la transmission.

Une publication de présentation de cet outil, pour en faire un document pédagogique utile pour tous les réseaux confrontés à la difficile expression du vécu, serait utile.

Fécondité n°6 : approfondir notre propre ontologie et notre propre cosmologie :

S’approprier notre propre culture, notre ontologie, notre cosmologie, apparaît le seul vrai moyen de pouvoir dialoguer avec d’autres cultures, d’autres ontologies, d’autres cosmologies. « Aucune société ne peut dormir sur la natte des autres » [12]. Or notre cosmologie inclut les bases philosophiques de la science, et donc les oeuvres de Platon, Aristote, Descartes, Hume, Locke, Leibniz et Kant. A ma connaissance, seul Whitehead s’est confronté à la tache ardue de « réviser » (au sens de redonner une vision ajustée de ces auteurs avec pour critère de lecture les 5 critères de la logique, la cohérence, l’adéquation à interpréter l’expérience ordinaire (les « faits têtus » que beaucoup de scientifiques ignorent), l’applicabilité et la nécessité. N’est-ce pas louable ? Il s’agit de réactualiser toute la philosophie depuis l’apport de la relativité et la mécanique quantique: revoir l’apport des grands hommes à l’aune de la relativité généralisée et de la mécanique quantique. Comment faire autrement ? Le travail de Gilbert Rist est ici remarquable pour montrer comment nos croyances occidentales fonctionnent comme tous les systèmes de croyance traditionnels, mais  à ma connaissance seul  Whitehead intègre un formalisme scientifique réaliste non dualiste incluant les valeurs, la spiritualité, les acquis de la métaphysique, en laissant une place à Dieu. Que serait une cosmologie qui n’aurait pas de place pour Dieu? Michel Serres a dit « Il n’y a pas plus beau Mythe qu’une science sans mythe ». Ne peut-on pas dire aussi : « Il n’y a pas de plus beau Déisme qu’une science sans Dieu … » ? N’est-ce pas là la fécondité dérangeante du formalisme organique de ce mathématicien, paradoxalement basé sur le vocabulaire le plus ordinaire, celui de tous les jours, avec les termes appréhension, dynamique, processus, proposition, satisfaction, … ? Paradoxalement, l’intérêt de cette démarche apparaît au « fantassin de base de la fonction publique » [13] confronté chaque jour aux multiples tâches de relation entre les élus, ses collègues, les habitants et le territoire.

Si le travail devait être résumé en un mot, il est possible de dire qu’il est une tentative d’analyse des processus de régulation organique bio-socio-psycho-techniques. Les systèmes ne sont que des éléments d’un processus, de l’avis même du fondateur de la systémique, Ludwig Von Bertalanfy. L’oeuvre du systémicien Ervin Lazslo le confirme, puisque sa systémique est issue … du procès organique de Whitehead, comme il l’explique dans sa thèse de 1970. La pensée organique propose une explication, utile à la vie quotidienne. Les « processus organiques de régulation » [14], déchiffrés par Pierre Calame dans l’exemple du lac suisse ont été pour la FPH le « fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations socio-politiques pour la planète » [15]. La présente thèse est partie des exemples des territoires de Lunéville et de la Moselle-Est ainsi que de l’expérience du Groupe de Travail des ingénieurs généralistes du Grand-Est fançais pour une analyse en termes de processus organiques qui a des implications pour les territoires du local au global. La pensée organique a été exposée. Ainsi, comme dans l’exemple du « lac suisse », de la réalisation du château d’eau de Lunéville à l’émergence de la région conviviale « Vosges-Ardennes », l’expérience est de même nature ontologique, au sein de sociétés structurées. Un lien de subsidiarité active des territoires du voisinage à la planète a été mis en évidence. Il a été précisé de manière quantifiée l’échelle de ces territoires pour sortir des confusions d’un certain nombre de notions, comme la notion de région qui oscille entre l’échelle indicative de convivialité de 32 000 km2 (Hollande, Belgique, Rhône-Alpes, Suisse, …) et l’échelle indicative du sous-continent de 8,2 million de km2 (Europe, Chine, Australie, …). Ces éléments quantifiés peuvent apporter leur contribution à la clarté du « débat régional » sous-continental et relatif aux « villes & territoires ».

L’important apparaît de veiller aux convergences, de ne jamais opposer les notions entre elles, de veiller aux conjugaisons. En ingénieur-urbaniste praticien, la thèse a tenté une sorte de « travail en sous-oeuvre », pour trouver les bonnes fondations d’une culture transdisciplinaire, pour interpréter l’expérience et proposer des applications. Une approche critique et constructive de Descartes a été proposée, à la suite de A.N.Whitehead, pour débarrasser Descartes de ses incohérences, et réformer son principe subjectiviste. Il est ainsi possible de retrouver ses racines et d’être en accord avec les derniers prolongements scientifiques.

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Figure 16‑3 : Schéma de conclusion : les quatre intuitions qui s’alimentent aux quatre réalités ontologiques forte du schème organique. Les valeurs sont le ciment de ces réalités.

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Notes :

[1] http://www.grand-nancy.org/webv5/universites/artem.asp
Voir aussi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Artem (Texte de présentation fourni en annexe 02a à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe02a_AITF_GT-EST-14rencontres-1998-2004-OutilFPH-OutilHFC\CNFPT-ARTEM\artem1.pdf).
Artem (acronyme de « art, technologie, management ») est un projet d’alliance pluridisciplinaire et interuniversitaire unissant trois grandes écoles nancéiennes afin de développer une pédagogie et des projets communs : l’École Nationale Supérieure d’Art de Nancy pour l’art, l’École des mines pour la technologie, et l’ICN Business School pour le management.
Ces trois écoles seront reconstruites à partir de 2009 sur un même campus. Celui-ci, qui n’existe pas encore, sera bâti spécialement pour l’occasion, en lieu et place de la caserne Molitor, à 15 mn en tramway de la place Stanislas (48°40′21″N 6°10′11″E / 48.6725, 6.16972). Un espace de 40 hectares sera mis à disposition des étudiants avec équipements sportifs, médiathèque, projection de films en plein air, serre tropicale…
L’alliance bénéficie du soutien officiel de plus de 30 entreprises nationales et internationales (BNP Paribas, L’Oréal, IBM, Capgemini, etc.).
Contrairement aux traditionnels accords entre écoles de commerce et écoles d’ingénieur, le partenariat mis en place au sein d’Artem ne se limite pas à un double-diplôme ingénieur/manager. Cette formation est bien sûr possible moyennant une année d’étude supplémentaire ; mais Artem vise aussi un métissage des cultures dès la première année de l’entrée dans les écoles. Ainsi, ingénieurs, managers et artistes partagent des cours en commun dans le but d’élargir le spectre des compétences et au-delà, de rencontrer des étudiants d’horizons très divers. D’autres enseignements seront mutualisés à l’avenir (langues, humanités, etc.).
L’ambition d’Artem n’est donc pas de former des ingénieurs dans un premier temps et des managers ensuite (ou réciproquement), mais de former en même temps des « ingénieurs-managers-innovateurs », des managers sensibilisés à l’ingénierie et à l’art, et des artistes conscients du monde technique et économique qui les entourent.
[2] Pierre Calame, Cahier de proposition « Refonder la gouvernance mondiale (…) », 2001, p.64
[3] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995, p.65b & suiv.
[4] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995,  p.60-61
[5] La FPH part de l’exemple du Lac, et de la banlieue française pour servir de  » fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations pour la planète » (Mission Possible, p.64-65). Les quatre composantes sont explicitement décrites (p.65a: « 1°/ un acte délibéré; 2°/ visant à introduire une nouvelle régulation (…); 3°/ (…) consensus (…); 4°)/ (…) apprentissage (…) »). Ce sont celles du procès. L’ouvrage explique qu’on les retrouve tout le temps. Avec d’autres termes, c’est la démonstration du procès, c’est à dire le réel lui-même. Sans le savoir, l’oeuvre de la FPH semble être fondée sur le processus (nombreux exemples, notamment bip 2998)
[6] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes.
[7] www.fph.ch, document bip 2898, alinéa n°19, placé en annexe 02a / Outils FPH
[8] Voir en partie II le chapitre 7.1 p.185.
[9] Mot d’Heidegger que la FPH cite en bip 2898 al. n°8.
[10] Cette proposition rejoint le souhait de la FPH d’ un axe prioritaire de formation des fonctionnaires Voir l’action « Contribuer à l’émergence d’une pensée européenne sur les services publics » de l’axe géographique, travaillé en lien avec l’AITEC.
[11] (expression de la note FPH du Congrès de l’Association des Maires de Chine des 23-24 juin 2001, ref. ETA31 & ETA66).
[12] Publication de la FPH, Bip 2898 page 5/14 alinéa n°15 intitulé « La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance »).
[13] expression de Pierre Calame dans Mission Possible et L’État au cœur pour les fonctionnaire de base de l’administration.
[14] Pierre Calame, Mission possible. Penser l’avenir de la planète. Préface d’Edgar Pisani, Desclée de Brouwer, 1995, p.65b.
[15] Ibid, p.66b.

  1. 16.B. Les apports aux acteurs Laisser un commentaire
  2. Chapitre 16 : Acteurs du territoire Laisser un commentaire
  3. 15.D. Les R.C. dans le Monde Laisser un commentaire
  4. 15.C. Les R.C. en Europe Laisser un commentaire
  5. 15.B. Les R.C. en France Laisser un commentaire
  6. Chapitre 15 : R.C. en France, Europe et Monde Laisser un commentaire
  7. 14.C. Émergence « Vosges-Ardennes » Laisser un commentaire
  8. 14.B. Régions environnantes Laisser un commentaire
  9. 14.A. Contexte européen Laisser un commentaire