7.E. Géographie et spiritualité

〈217〉

7.E. Place de la spiritualité dans l’approche organique : importance pour la géographie.

Une cosmologie n’en serait pas une si elle omettait de parler de la place de la spiritualité, symbolisée par l’utilisation de la notion de Dieu. Dieu doit donc bien trouver sa place dans une approche globale du monde, et l’importance de ce questionnement pour la géographie n’a pas échappé à Eric Dardel, dont l’ouvrage, préfacé par Philippe Pinchemel, montre comment les approches mythique & prophétique ont complètement transformé la relation de l’homme à la Terre. Le dépassement du dualisme et de ses traditionnelles oppositions : science/spiritualité, urbain/rural, humain/non humain, public/privé, …. Permettrait de définir une approche que nous appellerons transmoderne [1]. Il en ressortirait une géographie des sociétés unifiée, de la nature aux territoires de l’homme.

La difficulté est de prendre en compte la notion de transcendance, dans une approche non dualiste. Transcendance et immanence se saisissent d’un même mouvement dans la pensée organique.

7.E.1. Présentation de l’approche organique de Dieu :

Le chapitre deux des Clés pour la lecture de Procès et réalité de Donald W. Sherburne s’intitule « Les éléments formatifs » et son petit texte d’introduction commence par « Dans les dernières phrases du Chapitre I, Whitehead faisait référence à la « potentialité » et à la « créativité ». Ces termes renvoient à deux des trois éléments formatifs, à savoir : les objets éternels et la créativité. Le troisième élément formatif est Dieu ». Puis il continue comme si l’utilisation de Dieu paraissait normale, et sans référence à Procès et Réalité. Le refus d’admettre Dieu sans pouvoir méditer sur la nécessité rationnelle de son admission dans le schème nous a obligé à mener l’enquête sur l’histoire de cette admission. D’autant que Sherburne ouvrira quelques années plus tard (1967-1973) un débat sur Whitehead sans Dieu [2], et que Whitehead voulait éviter de succomber au travers philosophique qui consiste à faire appel à Dieu dès que quelque chose est difficilement -ou pas- explicable (comme par exemple Descartes et Leibniz l’ont fait). «La théorie leibnizienne du « meilleur des 〈218〉 mondes possibles » n’est qu’une affabulation audacieuse produite en vue de sauver la face d’un Créateur construit par les théologiens de son époque ou antérieurs à lui » [3] dit-il. Il a refusé à plusieurs endroits de succomber à « une malheureuse habitude : celle de Lui adresser ses compliments métaphysiques » [4]. Il est plutôt agnostique [5], après même une phase athée. On sait que plus jeune, il a mis l’ensemble de ses livres de théologie dans une brouette, et s’en est débarrassé après 8 ans d’étude. Alors d’où vient cette référence ?

Une réponse très complète se trouve chez Michel Weber [6], avec la citation de l’ensemble des sources existantes dans l’œuvre de Whitehead. Il est impossible de reprendre ici toutes les étapes de l’enquête de Michel Weber : nous ne reprendrons que les éléments nécessaires à notre propre enquête et susceptibles d’aider nos collègues (notamment les ingénieurs territoriaux -pour la rationalité, puis les géographes -pour l’expérience intime de la Terre-). Il faut saisir à quel moment Whitehead a introduit Dieu dans son schème, pourquoi ?.

Tout d’abord, Dieu n’est pas dans le schème catégorial de PR. La catégorie ultime (CU) est la créativité : elle ne fait pas appel à Dieu. Les 8 catégories d’existence (CX 1 à 8), les 27 catégories de l’explication (CE1 à 27) et les 9 catégories de l’obligation (C01 à 9) ne citent pas Dieu. Ainsi, si Dieu intervient, c’est comme toutes les « créatures ». Il respecte le schème catégorial. « Dieu est dérivé du schème catégorial comme un théorème l’est d’un système axiomatique. Dieu émerge en tant que construit » [7] S’il y a un compliment métaphysique, il n’est pas ici. Dieu est une entité actuelle intemporelle [8]. Plus exactement, toutes les occasions actuelles d’expérience sont des entités actuelles, mais Dieu, nous allons le voir, est en acte et non temporel [9], il n’est pas une occasion actuelle. Ainsi, entité actuelle et occasion actuelle sont des expressions synonymes, à la différence de Dieu près. Alors comment s’est opérée cette construction ? 〈219〉

7.E.2. Importance pour la géographie, notamment dans la « géographie de l’expérience » d’Eric Dardel.

La thèse ne porte pas sur Dieu, mais cette question a un tel poids d’émotion, d’histoire, et surtout d’expérience, que si nous voulons suivre les traces d’Eric Dardel dans une « géographie de l’expérience »[10] des relations entre l’homme et la Terre, qu’il appelle géographicité, nous ne pouvons l’éluder. Ceci d’autant plus qu’Eric Dardel, dans son histoire de la géographie, explique qu’à la « géographie mythique » [11] a succédé « la Terre dans son interprétation prophétique » [12]. Mais le Dieu décrit par Dardel semble être celui dont Leibniz essaie de sauver la face [13] : Il est important d’aller plus loin et de saisir le « Dieu suprême de la religion rationalisée » [14] pour saisir la figure d’un Dieu qui partage le même schème catégorial que la science, et ainsi pouvoir argumenter aux prochains chapitres notre proposition d’émergence d’une société -et donc d’une géographie- trans-moderne. Un tableau synthétique est proposé en partie II, chapitre 12.

Whitehead refuse l’opposition de la science et de la religion, ce qui est justifié par son effort pour fonder la philosophie sur les éléments les plus concrets de l’expérience, à savoir les entités actuelles, les préhensions et les nexus [15]. Et l’émotion est le mode primitif d’objectivation. « Le mode primitif d’objectivation est celui qui passe par l’intermédiaire du tonus émotionnel » [16]. Toute la démarche de Procès et Réalité est de chercher les notions génériques que présuppose 〈220〉 inévitablement notre expérience réflexive [17]. Quand on constate que le terme d’expérience ne figure plus au DGES et semble remplacé par la notion de réflexivité [18], on peut saisir l’importance et la nouveauté de la démarche. A l’autre opposé, le problème du lien entre l’expérience et l’émotion se pose également. Écoutons Jean-Marc Besse dans son commentaire d’Eric Dardel :

« L’expérience géographique n’est pas primitivement l’application d’un système de catégories et de lois sur un ensemble d’objets qu’il s’agirait d’intégrer dans un registre théorique. Cette expérience possède tous les caractères d’une émotion, c’est-à-dire d’une dépossession de soi au contact du monde extérieur, qui permet au géographe de se laisser saisir, envahir par la tonalité propre du lieu. L’intentionnalité secrète qui anime le savoir géographique consiste, selon Dardel, à articuler cet étonnement originaire en une parole communicable. »

Or, le projet de Whitehead est justement d’établir un système de catégories, dans lequel l’émotion a une place privilégiée, au point que l’énergie soit caractérisée comme transfert d’impulsion émotionnelle d’occasion en occasion [19]. « L’exister est de nature expérientiel, et le fondement de cette expérience est émotionnel » [20]. Les catégories de Whitehead ne sont pas des catégories de pensée, comme Aristote ou Kant, mais sont justement des catégories du sentir, des catégories de l’expérience. D’autre part, l’émotion, dans notre expérience personnelle, n’est pas une dépossession de soi, mais au contraire le sentiment d’exister pleinement, d’être pleinement vivant. Chacun peut trouver ses propres expériences, ses propres mots. Si nous faisons le lien à la réflexivité, c’est comme si la réflexivité, application d’un système de catégories et de lois kantiennes, devait nous couper du monde extérieur, et que le monde de l’émotion et de la réflexion ne pouvaient pas se rejoindre. Entre Dardel, qui a tenté une « parole communicable » à partir de l’émotion, et le DGES[21] (et F. Ascher[22]) qui se concentrent sur la réflexivité, un chemin est à tracer. Nous verrons que cela remet en cause du côté de l’émotion la théorie de la perception géographique, telle qu’on la 〈221〉 rencontre chez Alain Corbin [23], et du côté de la réflexion la théorie de la représentation telle qu’elle est présentée chez Jean-Pierre Paulet [24]. Finissons donc notre enquête sur Dieu afin de reprendre la description de la concrescence, et mener ces autres enquêtes.

Tout d’abord, rassurons le lecteur : le Dieu de Whitehead n’est pas une étrangeté, il est étudié largement tant dans le monde chrétien que bouddhiste. En effet, il semble que l’approche ait une parenté avec les modes de pensée orientaux et offre une possibilité de dialogue occident/orient, ce qui serait une opportunité permettant de sortir du mode de pensée matérialiste/surnaturaliste occidental : la science n’a en effet pas besoin d’être matérialiste pour être ce qu’elle est, et la religion (notamment catholique) n’a pas besoin d’être surnaturaliste. Il n’y a pas d’autre condition pour être en accord avec la pensée organique. Je résume par cette double condition l’immense travail de David R.Griffin dans RSS et 2V [25]. Résumons nous en disant que Whitehead, en scientifique (mathématicien et physicien) propose un schème commun à la science et la religion.

L’enquête nous mène dans la « deuxième trilogie » de Whitehead qui concerne les 3 ouvrages SMM (1925), PR (1929) et AI (1933). Nous pouvons ajouter, compte tenu du sujet, RG (1926), ouvrage contemporain à PR. La « première trilogie » était PNK, CN et R. Dans cette première trilogie, Whitehead travaillait en scientifique et s’interdisait toute métaphysique. La question de Dieu n’apparaît donc que dans La science et le monde moderne (SMM), avec le Principe de Concrétion : « l’irruption du concept de Dieu correspond à une nécessité catégorielle, non à une inflexion due directement à la religiosité de notre auteur » [26]. Whitehead est parti, pour son schème, de la triade de la créativité, et non de Dieu, ou des pures potentialités que demeurent les objets éternels [27]. Objets éternels et potentialités sont deux termes synonymes. Le terme « objet éternel » a été choisi pour échapper à la querelle des universaux. Le débat sur la dichotomie entre les universaux et les particuliers traverse la philosophie depuis le Moyen Age. C’est une autre figure du débat de la « dichotomie entre le matériel et l’idéel ». La potentialité est appelée à entrer dans la composition 〈222〉 interne d’une entité actuelle : en cela, elle est particulière. À l’inverse, une entité qui préhende une potentialité transcende l’existant en apportant de la nouveauté. Nous voyons déjà commencer à fondre la dichotomie que la présente thèse met en question.

  • « Attendu qu’ordre et valeurs pétrissent le monde, nous sommes contraints de poser des pures possibilités et un mécanisme pourvoyeur de but initial subjectif ;
  • attendu qu’ordre, valeur, et but initial sont décrits par les objets éternels, il faut leur conférer un lieu originaire, une entité doit être désignée pour abriter ces pures potentialités (sinon confinées dans les limbes de l’être et pour les fulgurer à bon escient). Dieu devient « réservoir de possibilités » et pourvoyeur de but initial » [28].

Michel Weber rappelle par deux fois la nécessité d’un lieu ontologique de la hiérarchisation des valeurs [29]. Whitehead résume cette question lui-même de la façon suivante : « La portée du principe ontologique n’est pas épuisée par le corollaire selon lequel une « décision » doit pouvoir se référer à une entité actuelle. Tout doit être quelque part, « quelque part » signifiant ici « quelque entité actuelle » [30]. La potentialité générale de l’univers doit donc être quelque part, puisqu’elle conserve sa proche relevance vis à vis des entités actuelles pour lesquelles elle n’est pas réalisée. Cette « proche relevance » réapparaît dans une concrescence subséquente (c’est à dire quui vient à la suite dans le temps) comme étant une cause finale régulatrice de l’émergence de la nouveauté. Ce « quelque part » est l’entité actuelle non-temporelle.

Le principe ontologique qui est invoqué ici est tout simplement le refus des actualités vides, à savoir vide d’expérience : tout a une « raison », et cette raison ne saurait être qu’une entité actuelle. Locke était d’accord avec cette affirmation. Le refus des actualités vides est la base de la rationalité, la base de toute démarche scientifique. Une autre façon de dire est la réponse de Whitehead à un étudiant qui demandait « Pourquoi Dieu ? » ; la réponse a été : « Que penseriez-vous d’une approche philosophique qui se veut une cosmologie et qui n’inclurait pas Dieu ? ».

〈223〉 A ce point de notre enquête, Dieu est une entité actuelle non temporelle, qui est l’ensemble des potentialités de l’Univers. C’est ce que Whitehead appelle la « nature primordiale de Dieu ». Le tableau suivant récapitule cette place [31] que donne Whitehead à Dieu :

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Sans entrer dans les linéaments de la démarche, très vite, entre La religion en gestation (RG 1926 [32]) et PR (1929), Whitehead a senti la nécessité (ontologique) d’un dialogue entre Dieu et le monde, ce qu’il appellera sa « nature conséquente » [33]. Il lui ajoutera une « nature superjective » [34]. « Si la relation entre Dieu et le monde n’est pas un rapport réel, Dieu ne se trouve pas réellement en rapport avec le monde » [35]. C’est cette remarque de bon sens d’un théologien éminent qui nous permet de conclure sur la rationalité de la présence de Dieu dans le schème [36]. Voici le schéma qui résume la situation :

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Figure 7‑11 : Schéma des trois natures de Dieu dans PR.

〈224〉 En synthèse de cette partie sur Dieu, il est intéressant de présenter une citation de synthèse de Whitehead lui-même, car cette citation montre bien comment une opposition peut être transformée en contraste, et comment sur la base de l’ontologie organique, les contraires peuvent être mutuellement nécessaires l’un à l’autre. La récapitulation finale ne peut être exprimée que dans les termes d’un groupe d’antithèses dont les auto-contradictions appa­rentes ne tiennent qu’à la négligence des diverses catégories de l’existence. Dans chaque antithèse on trouve un déplacement de sens qui transforme l’opposition en un contraste:

« Il est aussi vrai de dire que Dieu est permanent et le monde fluent, que de dire que le monde est permanent et Dieu fluent.

Il est aussi vrai de dire que Dieu est un et le Monde multiple, que de dire que le Monde est un et Dieu multiple.

Il est aussi vrai de dire que Dieu, comparé au Monde, est éminemment actuel (actual), que de dire que le Monde, comparé à Dieu est éminemment actuel.

Il est aussi vrai de dire que le Monde est immanent à Dieu, que de dire que Dieu est immanent au Monde.

Il est aussi vrai de dire que Dieu transcende le Monde que de dire que le Monde transcende Dieu.

Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le Monde que de dire que le Monde crée Dieu [37].

Dieu et le Monde sont les opposés contrastés selon lesquels la Créativité accomplit sa tâche suprême de transformation de la multi­plicité disjointe, avec ses diversités en opposition, en une unité concrescente, avec ses diversités en contraste. Dans chaque actualité se trouvent deux pôles concrescents de réalisation : la jouissance (enjoyment) et l’appétition, c’est-à-dire , le pôle physique et le pôle conceptuel. Pour Dieu le conceptuel prime sur le physique, et pour le Monde les pôles physiques priment sur les pôles conceptuels ». [38]

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Figure 7‑12 : La conception de Dieu dans Procès et réalité.

Dans son article de l’Encyclopédie Universalis, Claude Geffré conclue au mot « Dieu » en opérant le même rapprochement entre Dieu et l’homme : « Confrontée à la sécularisation, la pensée chrétienne a reformulé son langage sur Dieu. Ce nouveau langage ne sépare plus le discours sur Dieu et le discours sur l’homme. Il a pris finalement au sérieux le mystère de l’humanisation de Dieu en Jésus-Christ, en sorte que la réalité de Dieu se découvre comme la réalité de l’homme » [39].

〈225〉 St Thomas a fait sur Aristote de la « subversion » du message du Christ, comme les Romains l’ont fait pour créer l’église catholique hiérarchique sur le modèle des Empereurs romains [40]. Kant a réduit l’espace de Dieu à la moralité. Donc la mort de Dieu ne concerne que ce Dieu là.

Or, cette « subversion » est exactement ce que fait Whitehead, mais sur la base de la science moderne (Relativité, Mécanique Quantique, …). Le réel, rien que le réel et tout le réel. Il ne prend pas un objet extérieur (la culture romaine, la philosophie d’Aristote, … ). Au contraire, il dénonce ces emprunts. Il prend le réel scientifique le plus en pointe, et l’expérience personnelle de chacun. En ce sens, il crée de la subversion en faisant appel à nous-mêmes, en cohérence avec ce que la science nous dit du réel … il nous engage dans l’Aventure, et il n’en a pas le dernier mot. Il nous oblige à penser (Stengers).

7.E.3. Vers une place ajustée de la spiritualité dans une société transmoderne : sur les traces d’Eric Dardel. Intuition d’une géographie des sociétés unifiée, de la nature à l’homme.

Eric Dardel consacre un chapitre de son ouvrage L’homme et la Terre à la répercussion sur la géographie de l’interprétation prophétique. Son approche est celle d’un Dieu extérieur, bien loin du Dieu des Hébreux et de l’approche organique du divin. L’intérêt ici est de ne plus opposer science et spitirualité, et de tracer les lignes d’une approche qui refuse les oppositions arbitraires et stériles. Refuser ces oppositions « oblige » (au sens des catégories étudiées ci dessus) la pensée, sans enlever aucun acquis ni à la science, ni à la spiritualité. Alors pourquoi ne pas explorer le bénéfice pour la géographie ? L’enjeu est la sortie du dualisme, et un ensemble de propositions pour dépasser les oppositions humain/non humain, urbain/rural, public / privé, décriés notamment par Pierre Calame en fin de Mission possible [41]. 〈226〉

Voici les passages du Dieu décrit par Eric Dardel au Dieu qualifié de « transmoderne » par la pensée organique proposée ici [42]: ces passages seront décrits au chapitre 12.

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Figure 7‑13 : Tableau des passages de la conception moderne de Dieu à l’approche organique

Ceci dit, il semblerait selon Michel Weber qu’il resterait un compliment métaphysique ambigu, qu’il serait possible d’éliminer. Hartshorne [43] a proposé une amélioration en considérant Dieu non comme une simple entité actuelle, mais comme une société d’entités actuelles, au même titre que tout individu. On le voit, rien n’est figé dans le schème organique … il évolue organiquement avec les contributions croisées issues des expériences conjuguées.

(…) 〈227〉

_______________________________________________________
Notes :

[1] voir le chapitre 12 pour une présentation complète des caractère d’une société transmoderne ;
[2] Voir note ci-dessus.
[3] PR47a.
[4] SMM, 179b. Voir aussi PR 343e, souligné par Weber, DIW174c.
[5] agnostique du Dieu traditionnel. Il est « athée de tous les dieux extérieurs et tout-puissants ».
[6] DIW 174 à 196
[7] Weber, DIW, 184b.
[8] PR18b. Les autres sont les « occasions actuelles ». Pour Hartshorne, Dieu est une société personnellement ordonnée d’entités actuelles.
[9] Weber, 253b et suiv.
[10] Cette expression est mienne. Sans être utilisée par Eric Dardel, l’index des termes (complété par nos soins) fait apparaître 19 occurrences du terme expérience sur les 133 pages de l’ouvrage. « L’expérience géographique, si profonde et si simple, invite l’homme à prêter aux réalités géographiques une sorte d’animation et de physionomie où revit son expérience humaine, intérieure ou sociale ». Eric Dardel s’ouvre donc aux relations tant internes qu’externes, et à une approche large de la perception qui rejoint la notion de préhension de Whitehead, qu’il cite p.54. « Toute géographie, selon Dardel, engage une ontologie » commente Jean-Marc Besse, op. cit. p.140. L’ontologie engagée par Dardel s’explicite selon nous mieux dans les termes de la pensée organique qu’une ontologie substantialiste, nous le montrerons plus loin dans la partie II-chapitre 11-D.
[11] Eric Dardel L’homme et la terre (HT), ECTHS, 1990, p.64 à 90.
[12] Dardel, HT 91 à 98.
[13] Cit. ci-dessus PR47a. A la place d’un Dieu au cœur de la matière (Teilhard), Eric Dardel explique que « L’homme n’a rien à espérer de la Terre, en elle-même. Il n’a aucune vérité essentielle à en tirer. Il n’est pas issu de la Terre, (…) » (L’Homme et la Terre, p.94b). Il parle page 6 de « la notion des « Cieux » opposés à la Terre ». On retombe alors dans une série d’oppositions Terre/Ciel, temporel/spirituel, qui s’ajoutent à la liste des dichotomies déjà repérées par Guy Di Méo & Pascal Buléon dans L’espace social.
[14] W, RG 90b.
[15] PR18a.
[16] PR 141b.
[17] PR18a.
[18] Voir notre analyse de l’expérience en partie I chapitre 2
[19] PR116c.
[20] Weber, DIW 189c.
[21] Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, J.Levy et M.Lussault, 2003, 1034 p.
[22] Voir notamment La société hypertexte, l’Aube, 2005, 301 p.
[23] Alain Corbin, L’homme dans le paysage, Paris Textuel, 2001, 190p.
[24] Jean-Pierre Paulet, Les représentations mentales en géographie, Ed ; Economica, Anthropos, 2002, 152 p.
[25] Réenchantement sans surnturalisme (1998) et Les deux vérités (2004).
[26] Weber, DIW 175c.
[27] Weber, DIW 176b.
[28] Weber, DIW179c, qui cite SMM161a, puis PR 31 & 44. Nous rajoutons PR 46b
[29] En plus de DIW 179c, voir 182a (fin de paragraphe) et DIW 184c.
[30] PR 46b. Sur le « quelque part signifiant ici quelque entité actuelle », voir PR [59] et PhW.333, n.65.
[31] Weber, DIW 353b.
[32] La religion en gestation va paraître en traduction française aux éditions Chromatica au premier semestre 2008. La précédente traduction avait été intitulée faussement Le devenir de la religion.
[33] Weber, DIW 188 à 191
[34] Weber, DIW 191 à 194
[35] Jan Van der Veken, « Dieu et la réalité. Introduction à la « Process Theology » », Revue Théologique de Louvain, VIII, 1977, pp. 423-447, p.433.
[36] Même si « Dieu est la limitation ultime, et Son existence est l’irrationalité ultime (…) on ne peut donner aucune raison de la nature de Dieu, parce que cette raison est le fondement de la rationalité. » (SMM178c).
[37] Ce groupe d’antithèses est analysé par H. Küng dans Dieu existe-t-il ?, (Seuil, p.214.), et par J-M. Breuvart dans DSMR (1976), p. 373.
[38] PR 348b à h.
[39] Encyclopædia Universalis 2006, recherche sur « objectivation ».
[40] Les communions humaines p.53 . C’est un « retournement vectoriel » que Pierre-Jean Borey analyse dans sa thèse sur Whitehead et la politique (2007.)
[41] Pierre Calame, Mission possible, DDB, 1995, page 222. Il exprime : « L’individuel et le collectif, le singulier et l’universel, le penser et l’agir, le rêve et la gestion terre à terre, la tradition et la modernité, le sens et la connaissance, l’imagination et l’organisation, c’est de l’association intime de ces contraires que doit être fait l’humanisme de demain. »
[42] Inspiré de DIW 193d et
[43] Charles Hartshorne, Whitehead’s Philosophy. Selected Essays, 1935-1970, Lincoln and London, University of Nebraska Press, 1972.

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Conclusion générale

Conclusion générale de la thèse :

Le travail présenté est celui d’un « passeur de frontières », dans l’esprit de la fondation de l’Université ARTEM à Nancy. Cette Université en cours de construction souhaite développer une culture transdisciplinaire conjuguant le management, le commerce et les Arts [1]. Il y a encore quelques années, la démarche transdisciplinaire était difficile, car « le passeur de frontière qui se consacre vraiment à des interfaces est vite un traître aux yeux de chacune des parties » [2]. Pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui, cette démarche est devenue nécessaire. La présente thèse souhaite y contribuer.

Le formalisme de la thèse est important. Il peut paraître excessif. Pourtant, il semble à la hauteur des enjeux, et des défis que posent ces enjeux. Dans un premier temps, les principaux enjeux sont énumérés. Dans un deuxième temps, il est récapitulé de quelle manière ce formalisme est fécond en révélant d’autres manières de penser, de proposer et d’agir pour les différents réseaux sur les territoires.

Poussé par l’exigence de l’analyse de l’expérience, il est apparu une convergence des approches des différents réseaux. Ils semblent avoir « une pensée organique qui s’ignore ». La pensée organique offre un vocabulaire commun à toutes les approches. Un formalisme transdisciplinaire du procès a été mis au point pour en donner une expression la plus pédagogique possible, pour répondre aux six principaux enjeux qui suivent.

Les enjeux :

Enjeux n°1: le procès organique, tout comme les « processus organiques de régulation » est le réel lui-même:

Ce formalisme est celui du réel lui-même. Les composantes du procès, nommées « processus organiques de régulation » par Pierre Calame [3] sont partout les mêmes: seule leur expression diffère suivant les cultures, les thèmes traités, les échelles considérées, … Cela explique que les questions posées soient universelles, et que seules les réponses soient particulières. Les liens entre les composantes permettent de les conjuguer, de faire l’unité dans la diversité, de comprendre comment « se réalisent les valeurs » et de prendre en compte les dimensions d’harmonie, d’intensité et de liberté à l’oeuvre que l’on constate (ce sont les « faits têtus ») dans les sociétés minérales, végétales, animales et humaines.

Le formalisme est une construction qui s’approche du réel. L’interprétation organique est non idéaliste: elle dévoile le réel. L’approche organique est réaliste, et même un réalisme radical. Elle tient compte des « faits têtus ». Elle offre une vision d’ensemble et donne une perspective. C’est une visée subjective qui finalise la diversité et la multiplicité du réel. Ce dernier n’est pas étalé devant nous comme un paysage sans explication, il n’est pas une représentation inerte, qui ne serait pas une visée de l’homme. Les représentations ne sont pas une paire de lunettes (Heideger, Kant). Elles sont une visée pour orienter vers une finalité humaine. Elles ne sont pas imposées de l’extérieur: il y a une correspondance avec le réel. Le réel est là, c’est le procès, et l’approche devient vraie et non illusoire à partir du moment où elle s’approche du réel. Nous ne sommes pas sur la berge du fleuve à regarder le fleuve, nous sommes DANS le fleuve. La vérité n’existe qu’en se vivant en harmonie dans le flux du réel, et nous sommes capable de réfléchir sur ce réel qui nous entraîne.

Le formalisme implicite de l’oeuvre des réseaux considérés correspond au formalisme explicite de Whitehead (le procès organique interne –concrescence– et externe –transition-). Nous bénéficions déjà de l’acquis de presque 80 ans de pensée organique (1929-2008). L’intérêt est d’ancrer le travail dans le champ scientifique et philosophique avec toute la richesse de l’approche humaniste.

Enjeux n°2: quatre composantes principales universelles:

Ce formalisme tourne décidément toujours autour de quatre composantes principales, qui se retrouvent déclinées dans toutes les dimensions. Le schéma étant toujours le même, il permet des « rapprochements inattendus », des « métissages de l’esprit », un dialogue entre spécialités, des « innovations frontales »[4], l’élaboration de contrastes entre opposés, …

Pierre Calame est parti dans Mission possible (1995) de l’exemple du lac suisse[5]. La thèse, elle, part de l’exemple de la réalisation d’un Château d’eau à Lunéville, puis d’autres exemples jusqu’à la Préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de 1 million d’habitants : les mêmes composantes sont à l’oeuvre.

Whitehead (tout comme les réseaux qui ont nourri la thèse) se méfie du « concret mal placé », c’est à dire des abstractions qui sont prises pour le réel. Cette erreur peut être aussi nommée cérébralisme, intellectualisme, raison instrumentale. En quoi le formalisme organique évite-t-il cette erreur ?

Formaliser, c’est clarifier, ce n’est pas faire un système: le réel est toujours plus riche que le formalisme qu’on en tire. Einstein disait : « le plus étonnant est que le réel soit intelligible ». Le critère est de rester collé au réel, d’interpréter le réel, en laissant au réel la première place. Tous les faits doivent être pris en compte, sans en omettre aucun.

Enjeux n°3: du macro au micro:

De la même façon que la FPH tire de l’exemple du Lac Léman des leçons pour toute la planète, passant du local au global, Whitehead a fait le chemin … dans le sens inverse: il est passé du macroscopique au microscopique. Ainsi, les critères de logique, cohérence, adéquation, applicabilité et nécessité l’obligent en scientifique/philosophe à reconnaître les quatre composantes (les « principes universels » de la FPH que l’on retrouve partout) dans les éléments ultimes de la matière. Il remplace ainsi l’atome sans spontanéité par « l’entité actuelle » qui est un quantum d’actualisation (au sens de la mécanique quantique). Même les détracteurs de Whitehead sont obligés de reconnaître la cohérence, la logique, l’adéquation (notamment aux « faits têtus »), l’applicabilité (avec 50 ans d’avance sur les expériences de Bernard Aspect de 1992 et 2002 au Polytechnicum de Zürich) et la nécessité. C’est sa méthode de travail. Il reste aux détracteurs à le déclarer « inintelligible », ce qui est fait par faute de temps de le lire. Le langage écrit semble inadéquat pour exprimer l’intuition organique. Le réel se laisse difficilement mettre en mots. C’est pourquoi les rencontres des Chroniques Whiteheadiennes tant à La Sorbonne qu’à Louvain la Neuve, ont été essentielles pour confronter l’expérience aux interprétation de la pensée organique, et en vérifier la pertinence (ou l’impertinence). Cette confrontation a aussi permis de découvrir le formidable humour de Whitehead. C’est au fil des rencontres que les articulations entre les quatre répertoires de la modernité émergent (Réalité, lien social, signification et spiritualité énoncés par Bruno Latour[6] (voir enjeux 4)).

Cette vision unifiante n’est pas une vision illusoire: elle semble valable pour tous. Ce n’est pas une subjectivité isolée. Le propre de l’expérience humaine est un donné universel. Tout le monde a un contact avec le cosmos. L’expérience la plus ordinaire de chaque homme le conduit à reconnaître une harmonie universelle, un cosmos. Il est lui-même une partie du tout.

Enjeux n°4: la simultanéité des quatre composantes principales :

Les travaux de la FPH sont émaillés du constat que les grands principes sont partout les mêmes, mais que les « conditions sont rarement réunies »[7]pour les mettre en oeuvre simultanément. D’où mon formalisme constitué par le même schéma décliné pour toutes les thématiques, à toutes les échelles, pour tous les réseaux

Ainsi, très paradoxalement, ce formalisme issu de l’analyse des « faits têtus » permet de simplifier, ouvrir le dialogue, créer des convergences, ne pas se limiter à des spécialités, articuler les spécialités, conjuguer simultanément les 4 répertoires de la modernité énoncés par Bruno Latour (les liens sociaux, les valeurs/la spiritualité, la signification, la réalité extérieure). Il permet d’observer la convergence des approches de différents réseaux qui ont des mots différents pour les même réalités. On veut nous faire croire que ces convergences n’existent pas. Elles existent. Ce sont les « faits têtus ». Elles ont même une valeur ontologique. Elles forment même une cosmologie.

Enjeux n°5: Vers un nouveau mode de pensée, organique, non dualiste, expression explicite des « processus organique de régulation »; les passages nécessaires :

Ce « nouveau mode de pensée » n’a de nouveau que l’explication de ce que les gens font de toute manière, naturellement. Ainsi, les termes d’appréhension, de processus, de dynamique, de proposition, de satisfaction,sont des termes courants. L’approche organique explique les liens, les relations entre les termes et le fonctionnement des notions entre elles. L’approche organique s’appuie sur les notions que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement (ce que David R. Griffin, commentateur actuel de Whitehead appelle « le noyau dur du sens commun »[8]. C’est la « contradiction performative » d’Habermas, ou la rationalité imaginative de Luc Ferry. C’est le refus des abstractions non reliées au concret).

Le chemin d’acceptation du réel tel qu’il est (et non pas tel que nous voudrions qu’il soit) oblige à considérer le schème organique qui en est l’expression. Cela suppose un certain nombre de passages, pour « enlever nos lunettes » [9].

Parmi ces passages, le plus difficile sera probablement d’abandonner la théorie de la représentation, basée sur la dichotomie entre l’objet et le sujet, et le principe subjectiviste (Hume, Kant). La théorie de la représentation revient à ne voir dans les faits que ce qui arrange la théorie. Considérer le réel tel qu’il est revient à se laisser surprendre par celui-ci. Cela suppose de reconnaître l’appréhension directe du réel, dans une perception qui n’est pas limitée à la perception sensible. En effet, l’appréhension concerne également les valeurs, le passé, la mémoire, etc. ce qui est beaucoup plus large que les seuls sens. On doit se plier à certaines choses même si on ne sait pas encore l’expliquer. C’est ce que l’on peut appeler le noyau dur du sens commun. La démarche n’est pas de se démarquer mais au contraire de chercher les points de convergence.

Enjeu n°6 : l’application géographique à la région urbaine, ou région conviviale :.

Le chemin qui précède est indispensable pour définir la notion de potentialité, puis pour définir les objets géographiques à partir de la notion de potentialité. Il est alors possible de constituer les éléments d’une « boîte à outils territoriale » à partir de la pensée organique. L’ensemble de ces éléments trouvent leur expression de synthèse dans la notion de région conviviale. La démarche de synthèse proposée ici est de distinguer les différentes échelles de subsidiarité, pour qu’à chaque notion géographique soit associée une échelle indicative quantifiée (échelle indicative des 125 km2, 2000 km2, 32000 km2, etc.). La pertinence de cette échelle est testée sur la région « Entre Vosges et Ardennes ». Cette approche peut permettre de développer un nouveau regard sur une « Europe en grappe » (Kunzmann, Keating) et sur la planète composée d’une vingtaine de sous-continents.

La fécondité du formalisme organique :

Les éléments qui suivent sont une expression des principales invitations au changement de la présente thèse.

Fécondité n°1: Une « science généraliste » pour les ingénieurs territoriaux ; Recréer l’option « Généraliste » au Concours d’Ingénieurs territoriaux.

Pour le réseau de l’AITF (Association des Ingénieurs Territoriaux de France), ce formalisme est un outil pour une « science de la généralité » qui permet de sortir des seules spécialités. Cette science de la généralité peut devenir la nouvelle base de l’Option « Généraliste » au Concours d’Ingénieur Territorial. Cette option a été supprimée en 2001 par insuffisance de consistance de l’approche généraliste de l’ingénierie territoriale et institutionnelle. D’où l’idée d’inventer (à la suite de Sherburne en 1965 et de Franklin en 1990) un formalisme minimum et ouvert.

Il convient de rappeler ici que cette suppression en 2001 était motivée par la réussite au concours des titulaires de DESS, DEA ou MASTER qui n’avaient pas de parcours scientifiques « durs », en opposition à la figure du « vrai scientifique ». Cela avait soulevé un tollé des associations du CFDU (Conseil Français des Urbanistes) et de « Urbanistes des Territoires » (Bernard Lensel) qui voyaient disparaître la possibilité de recrutement des quelques milliers d’Agents de Développement Territoriaux déjà embauchés depuis 1 ou 2 contrats de trois ans, avec interdiction légale de renouveler. Le formalisme organique, ouvert aux valeurs est somme toute assez léger par rapport aux travaux des systématiciens. Une option généraliste est viable.

Il est proposé que le CNFPT reconsidère la réouverture de cette option. Il est rappelé que cela concerne en France directement plus de 1500 ingénieurs des villes moyennes et intercommunalités, et à titre d’outil commun les quelque 10 000 ingénieurs territoriaux.[10]

Cet outil peut permettre aussi de développer une base d’échange d’expérience, déjà initiée lors des Congrès AITF de Montbéliard (2001) et de Perpignan (2004); Il a permis de créer le Groupe de Travail national des ingénieurs généralistes dont j’ai été co-fondateur et animateur national en 2003-2004.

Fécondité n°2: Convergence des réseaux ; Liens entre les réseaux et l’Université :

Pour tous les réseaux cités dans la thèse (Personnalité et Relations Humaines, Hommes et Femmes dans la Cité, Terre & Cité, Association Internationale des Urbanistes, …), cette approche induit une ouverture vers les autres associations et fondations, sans rien perdre de son identité. Cette approche induit une meilleure compréhension des convergences, des complémentarités. Il n’y a plus de « petits réseaux », « grands réseaux » mais des hommes et des femmes en marche dans la même conscience de l’importance des « processus organiques de régulation » dans les sociétés à toutes les échelles. Il n’y a plus de coupure entre la recherche universitaire et la recherche dans les réseaux, d’où la place des réseaux dans ma thèse d’université. Université ne veut-il pas dire « Unité dans la diversité » ?

La convergence semble s’établir de la façon suivante: 

  • 1/ L’Université (Chroniques Whiteheadiennes/thèses) dispose avec le schème organique d’un outil d’analyse qui intégre les 4 « répertoires de la modernité » (Latour) ou les 4 composantes de la gouvernance (Calame)
  • 2/ Le CNFPT & l’AITF peuvent disposer avec l’approche organique d’une base de travail transdisciplinaire pour réouvrir l’option « ingénieur généraliste » pour une véritable intégration de toutes les spécialités,
  • 3/ PRH (260 formateurs dans le monde) peut bénéficier par cette approche d’une ouverture et d’une connexion à d’autres domaines que la seule psychologie
  • 4/ HFC (Groupe de 30 membres et environ 300 proches) a un outil d’analyse du vécu personnel ou du vécu de groupe jusque là auto-limité à une psychosociologie du passage vers une société de communion. La pensée organique fait apparaître une dynamique sous-jacente commune à tous les ateliers (Politique, Organisation, Citoyenneté, Réconciliation, Création, Éveil à la conscience sociale et politique, Croissance, Déploiement, …).La thèse montre d’autre part l’importance du territoire comme partie intégrante/constitutive de nos relations. Cela pourrait permettre de préciser ou créer un atelier Création/Territoire. La thèse permet surtout l’insertion de HFC (tout comme PRH, T&C) dans les réseaux d’humanisation de la société, avec sa propre identité (conjuguer unité et diversité).
  • 5/ Pour FPH, la thèse permet de rendre explicite une formulation organique implicite à toute l’oeuvre de Pierre Calame et les travaux de la FPH. La formalisation, somme toute fort simple, se veut un outil pédagogique de dialogue (« polyglotte ») entre tous les groupes qui s’inventent un vocabulaire (phénomène inéluctable et normal) autour des mêmes réalités d’expérience.
  • 6/ Pour CW (Chromatiques whiteheadiennes) la thèse explore une nouvelle application: la géographie.
  • 7/ Pour Terre&Cité, la thèse donne un fondement à la notion de potentialité pour oeuvrer dans le sens de l’intégration régionale, dans les mêmes termes semble-t-il que la FPH.Cette approche permet de communiquer les recherches des ateliers de Terre & Cité au niveau des sous-continents (21 régions) et des « régions conviviales » (environ 2000).
  • 8/ Pour l’AIU (env. 500 membres personnels ou institutionnels sur la planète), la thèse précise la notion de trialogue (thème du Congrès 2007) et propose les bases d’une démarche d’intégration régionale. La délégation française est en train de préparer une contribution dans ce sens pour le Congrès de Chine de 2008.

La thèse montre que sans le savoir, tous ces réseaux ont un type de pensée organique. C’est important pour faire les liens entre eux et permettre le dialogue, les complémentarités, les ouvertures, tout en gardant son identité. C’est, semble-t-il, une contribution pour permettre l’unité dans la diversité. Il y a à travers tous ces réseaux un « mode de pensée organique qui s’ignore ». Le schéma de questionnement utilisé pour la rencontre de chacun des réseaux est le même pour permettre les liens.

Fécondité n°3: la voie géographique, ou « géotique » (Mission possible, p.72d):

L’ approche organique permet de définir les « objets géographiques » en donnant un statut concret à la notion de potentialité (ou possibilités adaptées aux cas concrets; existence de possibles que l’on peut réaliser), comme composante à part entière du réel. Ainsi, la prospective n’est pas quelque chose « à part » du réel, mais partie intégrante du réel. Cela permet de sortir d’une approche géographique purement administrative et politique pour s’ouvrir à des notions intégrant l’expérience, et une approche régionale basée sur les relations, du local au global:

Au niveau local: l’échelle d’environ 32 000 km2 émerge comme échelle pertinente et cohérente des « villes et territoires » [11] A cette échelle peuvent se vivre un sentiment d’appartenance, une responsabilité écologique et une prise en compte concrète de la vie ordinaire de l’homme. C’est l’échelle d’articulation de la vie ordinaire aux échelles plus larges des nations, des sous-continents et du monde.

Au niveau global: L’échelle des sous-continents (d’environ 8 100 000 km2) émerge au niveau mondial pour une approche en une vingtaine de sous-continents pertinents et cohérents avec les données humaines et macro-écologiques.

Des pistes concrètes de potentialités régionales (Régions « Entre Vosges et Ardennes, France, Europe, Monde) sont présentées. Elles souhaitent être une contribution à la notion « d’intégration régionale » de la FPH.

Encore une fois, le formalisme organique est ici une tentative paradoxale de réintroduire dans la « science universitaire » les valeurs, la dimension spirituelle, la réflexion sur la gouvernance, la prospective, avec la pensée du mathématicien Whitehead dont personne ne conteste plus la pertinence; Cela entraîne son utilisation en secret et un silence officiel … et une reconnaissance progressive de sa pertinence, une sorte de réhabilitation depuis la publication en 1995 de Procès et réalité, l’inclusion de Whitehead dans les programmes de l’agrégation.

Fécondité n°4: Une base de travail pour l’association Terre & Cité:

Le travail présenté ci-dessus n’aurait pas été possible sans l’association Terre & Cité, et son espace de travail convivial avec des cartes sur l’ensemble du monde, des dossiers de monographies développés au fil des Congrès de l’AIU, des ateliers et expositions au Centre « Culture et Foi » (actuelle Maison Diocésaine)  depuis 25 ans.

L’association Terre & Cité (T&C) a été créée en 2001 pour travailler sur la notion de « région conviviale » (les « villes et territoires » de la FPH), dans toutes ses dimensions, et notamment la dimension spirituelle. Il est frappant de constater la convergence de vues avec la FPH.

Fécondité n°5: Développement de la capacité de rédiger des fiches d’expérience : déploiement de l’outil de l’association HFC (Hommes Femmes dans la Cité) :

Le formalisme, en définitive fort simple, employé a pour seul but d’apprendre à conjuguer les composantes du réel qui sont rarement « saisies ensemble », alors que c’est ensemble qu’elles sont efficaces pour l’explication, pour les propositions, pour l’action, et pour la transmission.

Une publication de présentation de cet outil, pour en faire un document pédagogique utile pour tous les réseaux confrontés à la difficile expression du vécu, serait utile.

Fécondité n°6 : approfondir notre propre ontologie et notre propre cosmologie :

S’approprier notre propre culture, notre ontologie, notre cosmologie, apparaît le seul vrai moyen de pouvoir dialoguer avec d’autres cultures, d’autres ontologies, d’autres cosmologies. « Aucune société ne peut dormir sur la natte des autres » [12]. Or notre cosmologie inclut les bases philosophiques de la science, et donc les oeuvres de Platon, Aristote, Descartes, Hume, Locke, Leibniz et Kant. A ma connaissance, seul Whitehead s’est confronté à la tache ardue de « réviser » (au sens de redonner une vision ajustée de ces auteurs avec pour critère de lecture les 5 critères de la logique, la cohérence, l’adéquation à interpréter l’expérience ordinaire (les « faits têtus » que beaucoup de scientifiques ignorent), l’applicabilité et la nécessité. N’est-ce pas louable ? Il s’agit de réactualiser toute la philosophie depuis l’apport de la relativité et la mécanique quantique: revoir l’apport des grands hommes à l’aune de la relativité généralisée et de la mécanique quantique. Comment faire autrement ? Le travail de Gilbert Rist est ici remarquable pour montrer comment nos croyances occidentales fonctionnent comme tous les systèmes de croyance traditionnels, mais  à ma connaissance seul  Whitehead intègre un formalisme scientifique réaliste non dualiste incluant les valeurs, la spiritualité, les acquis de la métaphysique, en laissant une place à Dieu. Que serait une cosmologie qui n’aurait pas de place pour Dieu? Michel Serres a dit « Il n’y a pas plus beau Mythe qu’une science sans mythe ». Ne peut-on pas dire aussi : « Il n’y a pas de plus beau Déisme qu’une science sans Dieu … » ? N’est-ce pas là la fécondité dérangeante du formalisme organique de ce mathématicien, paradoxalement basé sur le vocabulaire le plus ordinaire, celui de tous les jours, avec les termes appréhension, dynamique, processus, proposition, satisfaction, … ? Paradoxalement, l’intérêt de cette démarche apparaît au « fantassin de base de la fonction publique » [13] confronté chaque jour aux multiples tâches de relation entre les élus, ses collègues, les habitants et le territoire.

Si le travail devait être résumé en un mot, il est possible de dire qu’il est une tentative d’analyse des processus de régulation organique bio-socio-psycho-techniques. Les systèmes ne sont que des éléments d’un processus, de l’avis même du fondateur de la systémique, Ludwig Von Bertalanfy. L’oeuvre du systémicien Ervin Lazslo le confirme, puisque sa systémique est issue … du procès organique de Whitehead, comme il l’explique dans sa thèse de 1970. La pensée organique propose une explication, utile à la vie quotidienne. Les « processus organiques de régulation » [14], déchiffrés par Pierre Calame dans l’exemple du lac suisse ont été pour la FPH le « fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations socio-politiques pour la planète » [15]. La présente thèse est partie des exemples des territoires de Lunéville et de la Moselle-Est ainsi que de l’expérience du Groupe de Travail des ingénieurs généralistes du Grand-Est fançais pour une analyse en termes de processus organiques qui a des implications pour les territoires du local au global. La pensée organique a été exposée. Ainsi, comme dans l’exemple du « lac suisse », de la réalisation du château d’eau de Lunéville à l’émergence de la région conviviale « Vosges-Ardennes », l’expérience est de même nature ontologique, au sein de sociétés structurées. Un lien de subsidiarité active des territoires du voisinage à la planète a été mis en évidence. Il a été précisé de manière quantifiée l’échelle de ces territoires pour sortir des confusions d’un certain nombre de notions, comme la notion de région qui oscille entre l’échelle indicative de convivialité de 32 000 km2 (Hollande, Belgique, Rhône-Alpes, Suisse, …) et l’échelle indicative du sous-continent de 8,2 million de km2 (Europe, Chine, Australie, …). Ces éléments quantifiés peuvent apporter leur contribution à la clarté du « débat régional » sous-continental et relatif aux « villes & territoires ».

L’important apparaît de veiller aux convergences, de ne jamais opposer les notions entre elles, de veiller aux conjugaisons. En ingénieur-urbaniste praticien, la thèse a tenté une sorte de « travail en sous-oeuvre », pour trouver les bonnes fondations d’une culture transdisciplinaire, pour interpréter l’expérience et proposer des applications. Une approche critique et constructive de Descartes a été proposée, à la suite de A.N.Whitehead, pour débarrasser Descartes de ses incohérences, et réformer son principe subjectiviste. Il est ainsi possible de retrouver ses racines et d’être en accord avec les derniers prolongements scientifiques.

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Figure 16‑3 : Schéma de conclusion : les quatre intuitions qui s’alimentent aux quatre réalités ontologiques forte du schème organique. Les valeurs sont le ciment de ces réalités.

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Notes :

[1] http://www.grand-nancy.org/webv5/universites/artem.asp
Voir aussi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Artem (Texte de présentation fourni en annexe 02a à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe02a_AITF_GT-EST-14rencontres-1998-2004-OutilFPH-OutilHFC\CNFPT-ARTEM\artem1.pdf).
Artem (acronyme de « art, technologie, management ») est un projet d’alliance pluridisciplinaire et interuniversitaire unissant trois grandes écoles nancéiennes afin de développer une pédagogie et des projets communs : l’École Nationale Supérieure d’Art de Nancy pour l’art, l’École des mines pour la technologie, et l’ICN Business School pour le management.
Ces trois écoles seront reconstruites à partir de 2009 sur un même campus. Celui-ci, qui n’existe pas encore, sera bâti spécialement pour l’occasion, en lieu et place de la caserne Molitor, à 15 mn en tramway de la place Stanislas (48°40′21″N 6°10′11″E / 48.6725, 6.16972). Un espace de 40 hectares sera mis à disposition des étudiants avec équipements sportifs, médiathèque, projection de films en plein air, serre tropicale…
L’alliance bénéficie du soutien officiel de plus de 30 entreprises nationales et internationales (BNP Paribas, L’Oréal, IBM, Capgemini, etc.).
Contrairement aux traditionnels accords entre écoles de commerce et écoles d’ingénieur, le partenariat mis en place au sein d’Artem ne se limite pas à un double-diplôme ingénieur/manager. Cette formation est bien sûr possible moyennant une année d’étude supplémentaire ; mais Artem vise aussi un métissage des cultures dès la première année de l’entrée dans les écoles. Ainsi, ingénieurs, managers et artistes partagent des cours en commun dans le but d’élargir le spectre des compétences et au-delà, de rencontrer des étudiants d’horizons très divers. D’autres enseignements seront mutualisés à l’avenir (langues, humanités, etc.).
L’ambition d’Artem n’est donc pas de former des ingénieurs dans un premier temps et des managers ensuite (ou réciproquement), mais de former en même temps des « ingénieurs-managers-innovateurs », des managers sensibilisés à l’ingénierie et à l’art, et des artistes conscients du monde technique et économique qui les entourent.
[2] Pierre Calame, Cahier de proposition « Refonder la gouvernance mondiale (…) », 2001, p.64
[3] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995, p.65b & suiv.
[4] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995,  p.60-61
[5] La FPH part de l’exemple du Lac, et de la banlieue française pour servir de  » fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations pour la planète » (Mission Possible, p.64-65). Les quatre composantes sont explicitement décrites (p.65a: « 1°/ un acte délibéré; 2°/ visant à introduire une nouvelle régulation (…); 3°/ (…) consensus (…); 4°)/ (…) apprentissage (…) »). Ce sont celles du procès. L’ouvrage explique qu’on les retrouve tout le temps. Avec d’autres termes, c’est la démonstration du procès, c’est à dire le réel lui-même. Sans le savoir, l’oeuvre de la FPH semble être fondée sur le processus (nombreux exemples, notamment bip 2998)
[6] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes.
[7] www.fph.ch, document bip 2898, alinéa n°19, placé en annexe 02a / Outils FPH
[8] Voir en partie II le chapitre 7.1 p.185.
[9] Mot d’Heidegger que la FPH cite en bip 2898 al. n°8.
[10] Cette proposition rejoint le souhait de la FPH d’ un axe prioritaire de formation des fonctionnaires Voir l’action « Contribuer à l’émergence d’une pensée européenne sur les services publics » de l’axe géographique, travaillé en lien avec l’AITEC.
[11] (expression de la note FPH du Congrès de l’Association des Maires de Chine des 23-24 juin 2001, ref. ETA31 & ETA66).
[12] Publication de la FPH, Bip 2898 page 5/14 alinéa n°15 intitulé « La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance »).
[13] expression de Pierre Calame dans Mission Possible et L’État au cœur pour les fonctionnaire de base de l’administration.
[14] Pierre Calame, Mission possible. Penser l’avenir de la planète. Préface d’Edgar Pisani, Desclée de Brouwer, 1995, p.65b.
[15] Ibid, p.66b.

  1. 16.B. Les apports aux acteurs Laisser un commentaire
  2. Chapitre 16 : Acteurs du territoire Laisser un commentaire
  3. 15.D. Les R.C. dans le Monde Laisser un commentaire
  4. 15.C. Les R.C. en Europe Laisser un commentaire
  5. 15.B. Les R.C. en France Laisser un commentaire
  6. Chapitre 15 : R.C. en France, Europe et Monde Laisser un commentaire
  7. 14.C. Émergence « Vosges-Ardennes » Laisser un commentaire
  8. 14.B. Régions environnantes Laisser un commentaire
  9. 14.A. Contexte européen Laisser un commentaire