Chapitre 16 : Acteurs du territoire

Chapitre 16 : Les acteurs du territoire.

L’ingénierie territoriale est le terme générique pour le champ de compétence d’un ensemble d’acteurs.

16.A. Le géographe-urbaniste-architecte-ingénieur :

Parmi les acteurs, observons le géographe, l’urbaniste, l’architecte et l’ingénieur territorial. Cette liste n’est pas limitative : ne sont cités ici que ceux qui font de l’espace et de l’intervention sur l’espace une base incontournable de leur travail (le juriste ou le sociologue n’en fait pas une base directe de travail, même si, bien sûr, son intervention est essentielle pour la formation des territoires).

Le passage de l’idée à la matérialité se fait par l’habitude. L’habitude se forme à partir des conceptions du réel. (voir W AI et W. James sur l’habitude). Le passage de la conception newtonienne à la conception relativiste/quantique suscite des changements d’habitudes considérables. Ces changements sont à l’œuvre aujourd’hui en filigrane de la société hypermoderne. Mais ces changements n’émergent pas encore, car les illusions modernes sont encore trop fortes : la prise de conscience des effets néfastes de la modernité n’est pas encore suffisant (voir Thierry Gaudin, Prospective 2100).

16.A.1. Quelques définitions du Larousse 2003 :

16.A.1.1. Géographe :

Géographie :

  • Science qui a pour objet la description et l’explication de l’aspect actuel, naturel et humain, de la surface de la Terre.
  • Ensemble des caractères naturels et humains d’une région, d’un pays.

16.A.2. Urbaniste :

Spécialiste de la conception, de l’établissement et de l’application des plans d’urbanisme et d’aménagement des territoires.

Urbanisme : Science et techniques de l’organisation et de l’aménagement des agglomérations, villes et villages

Urbanité : caractère de mesure humaine et de convivialité conservé ou donné à une ville.

16.A.2.1. Architecte :

  • Professionnel qui conçoit le parti, la réalisation ainsi qu’éventuellement la décoration d’un édifice, d’un bâtiment, et qui en contrôle l’exécution.
  • Personne qui conçoit un ensemble complexe et qui participe à sa réalisation.

Architecture :

  • Art de concevoir et de construire un bâtiment selon des partis esthétiques et des règles techniques déterminées ; science de l’architecte.
  • Structure, organisation.

16.A.2.2. Ingénieur :

Personne, généralement diplômée de l’enseignement supérieur, apte à occuper des fonctions scientifiques, ou techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger, etc. … des travaux qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre.

Ingénierie : Étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, monétaires et sociaux), qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes; discipline, spécialité que constitue le domaine de telles études.

16.A.2.3. Différences et rapprochements :

  • Chez le géographe, la description et l’explication est mise en avant.
  • Chez l’urbaniste, c’est la conception et les plans d’urbanisme et d’aménagement
  • Chez l’architecte, c’est la conception et réalisation d’un bâtiment
  • Chez l’ingénieur, c’est la création, l’organisation et la direction d’un projet (industriel).

L’approche du temps est différente (passé, présent, futur)

  • Le géographe et l’urbaniste sont qualifiés d’abord de « spécialistes ».
  • L’ingénieur et l’architecte, sont d’abord des « concepteurs ».

La conception et la création qualifient l’urbaniste, l’architecte et l’ingénieur. Chez le géographe, la première qualification est la description et l’explication.

Cela pose la question de la création, de la conception, de la composition.

Cela pose également la question du généraliste par rapport au spécialiste.

Le géographe est un spécialiste chez qui la question de la création est seconde ou absente (la dimension du futur n’est pas spontanément dans leur approche -cf Paul Claval La causalité en géographie-)

On sent le risque pour l’urbaniste de devenir un spécialiste de l’établissement de plans sur commande où la dimension de conception peut devenir seconde : qu’est-ce que la conception du territoire ? L’urbanité fait référence à la convivialité. Qu’est-ce qu’un territoire convivial ?

  • Chez l’ingénieur, la référence à l’industrie le place dans les processus de production et consommation industrielle, et non pas dans l’esthétique.
  • Chez l’architecte, la référence à l’esthétique comme finalité est clairement nommée.

Qu’est-ce qui distingue l’urbaniste du géographe ?

Pourquoi l’urbanisme est assimilé à la « géographie-aménagement » ? Serait-ce à dire que la géographie ne fait pas d’aménagement, et que l’aménagement, la créativité, l’action n’est qu’un « à côté » de la géographie scientifique ? La géographie est la seule matière qui ne fait pas référence dans sa définition à la conception, la création, en définitive à l’action. C’est ce qui en son temps avait conduit Jean Labasse à écrire ses Éléments de géographie volontaire (Hermann, 1966). Il exprime que l’aménagement du territoire et l’organisation de l’espace fait partie de la géographie, car ces deux démarches exigent une connaissance approfondie de la géographie économique comme de la géographie humaine. Il qualifie la géographie volontaire comme « une réflexion, tournée vers l’action, sur les efforts que l’homme entreprend délibérément et collectivement en vue de modifier les conditions spatiales de l’existence d’une communauté ». Pour lui, l’attitude de base est l’attitude prospective telle que Gaston Berger l’enseigne. Pour J. Labasse « Il n’y a pas de solution de continuité entre l’analyse géographique classique et la géographie volontaire, mais seulement modification dans l’ordre des préoccupation, déplacement de l’angle de visée ».

Edmond Bonnefoy propose la synthèse globale sous l’égide de l’Architecture (avec un grand « A »), déclinée en 4 techniques,

  • aménagement du territoire
  • urbanisme opérationnel
  • architecture (avec un petit « a »)
  • design

Cette différentiation se fait par les échelles de territoires, et chaque technique correspond à l’une des « coquilles de l’homme » définie précédemment.

Approfondissement technique du procès organique appliqué à la géographie ; vers un procès whiteheadien de transformation des territoires.

Cette étape est la tentative de réaliser un exposé technique du procès en puisant les exemples concrets dans l’expérience.

Cette étape montre aussi l’ampleur de la remise en cause qu’impliquent les relations entre les 5 réalités. Citons les trois principales :

  • rejet de la notion de substance inerte
  • rejet de la notion de perception limitée à la seule perception sensible
  • rejet de la notion de représentation : la carte n’est pas le territoire (PNL)

16.A.3. Les liens entre les différentes approches géographiques :

Quel est l’intérêt d’un procès whiteheadien du territoire ? C’est la création de liens

  • 1/ entre 4 façons de faire de la géographie : géographie descriptive, prospective, d’aménagement, spatiale, et
  • 2/ entre les 4 principaux intervenants sur le territoire : habitants, politique, aménageurs (ingénieurs, urbanistes) et entreprises.

Il permet d’approfondir les travaux d’Eric Dardel, Guy Di Meo, Michel Lussault, … sur des bases non substancialistes.

Voici les schémas des 4 approches principales de la géographie, sous l’angle du procès et des 4 acteurs principaux de la transformation des territoires :

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Figure 16‑1 : Schéma des différentes approches de la géographie (descriptive, prospective, aménagement, analytique).

La géographie a été longtemps descriptive. C’est la géographie héroïque [1] et la géographie de plein vent [2] décrite par Eric Dardel dans L’Homme et la Terre , illustrée par les travaux des grands explorateurs comme Humbold. La géographie prospective est plus récente, et est représentée par Philippe Destatte, Marie-Claude Malhomme ou Jacques de Courson (voir partie I-4).

Ce schéma a pour seul but pédagogique et intuitif de montrer comment les réalités expérientielles du procès permettent de faire les liens entre ces approches géographiques qui semblent parfois inconciliables. En fait, chacune insiste sur une phase du procès. L’important serait alors de garder en vue la globalité du procès pour que chaque approche bénéficie des autres.

16.A.4. Les liens entre les acteurs du territoire : élus, professionnels, usager/habitant/citoyen.

Le deuxième schéma fait apparaître que si l’on n’y prend pas garde, les élus s’occupent de la vision à travers la définition des politiques, les urbanistes et ingénieurs mettent au point les propositions pour réaliser la vision des politiques, les entrepreneurs réalisent la proposition choisie en définitive : les phases ne sont plus simultanées, mais successives, avec les inconvénients que nous connaissons : les habitants sont les oubliés, les propositions s’éloignent de la réalité, la réalisation ne correspond qu’imparfaitement à la vision, et toute correction devient impossible à ce stade. Les habitants ne sont consultés que lorsqu’il y a conflit, risque de conflit, ou une volonté d’exemplarité de la démarche. Une approche processive insisterait sur la prise en compte des habitants dès le départ, afin qu’ils participent à l’élaboration de la vision et, en conséquence, y adhèrent de fait.

Sur l’intervention des professionnels, urbaniste-géographe-ingénieur-architecte pour élaborer au fur et à mesure du débat les propositions correspondantes, avec une anticipation des modes de productions pour éviter tout décalage ultérieur.

Sur le rôle des politiques pour animer la démarche, opérer les choix entre les propositions, juger de l’adéquation entre la réalité, la vision et les propositions avant le choix final de ce qui sera réalisé.

Une réalisation est conforme au programme lorsque les réalisateurs sont impliqués dans la vision et dans la relation aux habitants. A ce stade, ce sont les professionnels qui deviennent animateurs.

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Figure 16‑2 : Schéma des principaux acteurs de la transformation des territoires

Les trois mots de territoire, lieu et paysage en tant qu’occasions d’expériences réunies en un seul nexus ne se laissent pas découper ou diviser : ce sont des notions non-dualistes, processives, telles que Guy Di Meo les recherche.

La différence entre le procès et le système (Travaux de L. Van Bertalanffy et J-L. Le Moigne) : le système est le cœur du procès. Le système est auto-régulateur, mais le procès est auto-créateur.

Le point de départ du procès est la perception élargie à l’(ap)préhension, c’est-à-dire :

  • non seulement la perception strictement sensible,
  • mais aussi les désirs (exemple : « désir de campagne », ou « sens de la fête »), l’histoire (exemple : le traité de l’Epte en 911, le référendum de rattachement de la forêt Noire à Stuttgart), et l’anticipation du futur (politique, prospective, …)

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Notes :

[1] Dardel, 1952, p.98 à 108
[2] Dardel, 1952, p.109 à 114.

14.C. Émergence « Vosges-Ardennes »

14.C. L’émergence de la région conviviale « Entre Vosges et Ardennes »

Les notions de potentialité pure, hybride et réelle sont des applications directes en géographie des notions processives. La potentialité générale caractérise un ordre général des objets éternels (ou formes) qui n’a pas encore fait ingression (qui n’est pas encore appliqué) à une entité particulière : il s’agit ici de la « région conviviale » considérée dans sa généralité, avec ses critères énumérés au chapitre 13. La potentialité réelle est un ordre particulier à l’entité considérée : il s’agit ici de la région « Entre Vosges et Ardennes ». La potentialité réelle provient d’un certain nombre de perspectives identifiées et/ou de décisions prises quant à la mise en ordre de l’entité potentielle au regard de la potentialité générale pertinente.

14.C.1. Phase a : (ap)préhension globale de la région potentielle « Entre Vosges et Ardennes »

La carte qui suit a pour but de montrer la pertinence de la région « Entre Vosges et Ardennes » au regard des régions limitrophes fortement constituées, de leur taille, et de la taille de « l’espace en creux » restant entre le massif des Vosges et le massif des Ardennes.

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Figure 14‑9 : Le « diagramme de poids régional ». Applications des cercles de comparaison de 32 000 km2 aux régions déjà fortement constituées autour de la région « Entre Vosges et Ardennes » (Cartographie P. Vaillant)

Le polygone vert est construit en prenant la tangente médiane de l’axe qui lie la capitale régionale considérée et le pôle fédérateur de la région considérée, qui a été fixé entre Nancy et Metz au lieu du pôle d’échange potentiel « Louvigny-Vandières » ou « Mardigny », du nom de la commune situé sur la côte de Moselle (voir figure 14-16). L’intérêt de ce polygone est de fournir une appréciation de la taille et du « poids » de la région potentielle en terme de centre de gravité, de distance entre villes, d’éloignement des pôles importants, d’infrastructures principales de transport, …

Le pointillé à l’est de la région parisienne correspond au pointillé présent sur le schéma du SESGAR Lorraine. Son rayon est de 140 km. Il montre la forte attractivité de Paris au regard de l’importance de sa population. Il met en évidence l’orientation de Reims, Châlons-en-Champagne, Vitry-sur-Seine, Troyes et Auxerre vers Paris. En termes de géographie physique, il s’agit du XXX (deuxième anneau du bassin versant, le premier anneau étant plus tourné vers chacune des régions limitrophes). Le deuxième cercle de pointillé, au Nord de la région « Entre Vosges et Ardennes » montre que les Ardennes sont orientées plutôt vers le Luxembourg que vers la Belgique ou l’Allemagne.

On remarquera que la distance entre les centres régionaux considérés sont de l’ordre de 160 à 190 km, sauf entre Paris/Dijon, Stuttgart/Bern et Lyon/Bern où elles sont de l’ordre de 240 km, à cause de la taille du bassin parisien vers l’Est pour Paris/Dijon, et de l’obstacle physique de la Forêt-Noire pour Stuttgart/Bern et du jura Suisse pour Lyon/Bern.

La carte fait clairement apparaître le positionnement particulier de l’Alsace, en regard du Baden-Wurttemberg. Le Rhin de Mannheim à Bâle (limite du Rhin navigable) a toujours constitué une frontière entre deux rives très différentes (Juilliard, 1974). D’autre part, comme il est précisé ci-avant, la rive allemande a clairement opté en 1951 par référendum pour l’unité du Bade-Wurtemberg . Si l’Alsace n’était pas fédérée (tout en gardant son identité) à l’ensemble « Entre Vosges et Ardennes », elle ne pourrait pas « faire le poids » et se développer autant qu’au sein d’une région conviviale dialoguant à égalité avec ses huit voisins.

La région « Entre Vosges et Ardennes » proposée est indiquée en vert sur la figure 14-10 page 450. Le Luxembourg belge et la partie de la région Rheinland-Pfalz, proposés par SarLorLux+ comme partie intégrante de cet ensemble, sont indiqués en vert pâle, car ces territoires posent des questions plus délicates pour leur rattachement : la Wallonie est en conflit avec les Flandres, et l’insertion du Luxembourg belge dans une entité territoriale voisine pourrait l’affaiblir, et compromettre la recherche d’unité de la Belgique. Pour la partie sud de Rheinland-Pfalz, une concertation avec la population apparaît nécessaire pour susciter et vérifier une adhésion à une nouvelle organisation politique, ceci d’autant plus que cet ensemble territorial est clairement dans l’attraction directe de son centre de référence, Mainz et de la grande ville de Frankfurt.

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Figure 14‑10 : Applications des cercles de comparaison de 32 000 km2 : calcul des principales distances (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan SESGAR)

14.C.2. Phase b : Potentialité pure : émergence d’une région

Rappelons que les potentialités pures ne sont pas des « idées abstraites » coupées du réel mais des réalités ontologiques qui caractérisent réellement les entités considérées. La potentialité d’existence de la région « Entre Vosges et Ardennes » est exprimée dans les travaux de la MIIAT  pour le Grand-Est français. Le Grand-Est est une entité administrative d’étude et de regroupement des statistiques. Le rapport d’Octobre 2001 de la MIIAT sur Les principaux enjeux d’une politique coordonnée au sein de l’interrégion exprime clairement que l’interrégion, en fait « est composée par plusieurs systèmes ayant chacun leurs orientations propres et qui se juxtaposent sans complémentarités fonctionnelles bien définies ». Le rapport exprime alors la nécessité de regrouper les informations suivant des ensembles territoriaux cohérents, pour que ces statistiques aient un sens. Ils proposent alors la carte reproduite ci-après. Sur cette carte ont été superposés les cercles indicatifs de 32 000 km2 (rayon approximatif de 100 km) et les cercles pointillés de 64 000 km2 (approximativement 140 km de rayon). La carte de ces systèmes correspond … aux régions conviviales telles que définies ci-dessus tant pour l’Ile de France, la Bourgogne que pour le quadrilatère Est (Lorraine et Alsace ensemble, en lien étroit au Luxembourg et la Sarre). Alsace et Lorraine sont séparées … mais de la même couleur, ce qui exprime une forte identité respective, dans le même ensemble territorial. La Bourgogne/Franche-Comté est qualifiée d’espace intermédiaire. Il est laissé en blanc, signe de « non-existence » … pourtant bien identifié (les autres couleurs s’arrêtent à la limite de la Bourgogne). La revue Géographique de l’Est [1] précise les spécificités de cette autre « région en creux ».

Comme pour le MIIAT, la dénomination de Grand-Est n’a donc pas de signification géographique dans la démarche de la présente thèse. Raymond Woesner (2004) fait une analyse remarquable de cette situation. Un des enjeux de la notion de région conviviale de la présente thèse est de contribuer à la préparation de la recomposition macroterritoriale en ensembles interrégionaux [2] jugée nécessaire par ces acteurs.

14.C.3. Phase c : Potentialité hybride : une région européenne modèle

La potentialité réelle est le contraste entre la potentialité générale et la réalité actuelle de la région. Elle est principalement constituée :

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Figure 14‑11 : Distinction des grands ensembles régionaux selon la MIADT (2003) avec la superposition des cercles d’échelle indicative « C » des 32 000 km2

1/ de l’ensemble des aires d’étude actuelles (Grande Région, SaarLorLux+, Quatropôle, réseaux de villes, Eurodistricts, Agglomérations transfrontalières, GLCT, …).

2/ de l’ensemble des propositions pour la constitution d’un pôle de transport cohérent, par la connexion TGV au Métrolor (connexion à Vandières).

Les acteurs de la région « Entre Vosges et Ardennes :

La Grande Région :

La Grande Région, située au cœur de l’Europe, occupe une superficie de 65 000 km2 et compte 11,2 millions d’habitants (3% de la population totale de l’Europe des 15). La Grande Région regroupe les régions suivantes :

  • la Sarre et la Rhénanie-Palatinat en Allemagne,
  • la Lorraine en France,
  • la Région wallonne et les communautés française et allemande en Belgique,
  • le Grand-Duché de Luxembourg.

Le site de la Grande Région, http://www.granderegion.net explique bien les origines de cette région dont les éléments ont toujours été associés au cours de l’histoire, même si leur contour ne correspond plus aux frontières administratives actuelles fixées seulement aux XIXème et XXème siècles.

Depuis 1995, se tiennent régulièrement tous les 18 mois des sommets de la Grande Région. Ces rencontres au plus haut niveau politique ont pour but de donner de nouvelles impulsions à la coopération transfrontalière et interrégionale au sein de la Grande Région. Chaque Sommet est consacré à un thème principal et donne lieu à des résolutions à mettre conjointement en œuvre.

Ce découpage a le mérite de faire exister un territoire cohérent entre quatre pays. Mais il ne résout pas les interfaces avec les autres régions conviviales, avec la création du nouveau contour correspondant, et une gouvernance appropriée. En outre, cette réflexion côté français n’inclut pas l’Alsace et le parcours français de la Meuse.

SaarLorLux+ asbl.

Les membres de l’association communale transfrontalière COMREGIO, créée en 1988, veulent consolider et renforcer leur coopération. Conscients des avantages qui résultent de la coopération transfrontalière, ils décident la création de l’EuRegio SaarLorLux+ asbl. en tant qu’association d’intérêt de public de droit luxembourgeois, constituée en date du 15 février 1995. Son siège social est Luxembourg-Ville.

Le « Groupe interrégional Saar-Lor-Lux » constitué en 2003 au sein du Comité des Régions auprès de l’Union européenne se concerte sur les questions importantes concernant la Grande Région.

SaarLorLux + s’approche le plus de l’ensemble Vosges-Ardennes défini juste ci-dessus. Mais l’Alsace est ignorée, et l’entité écologique de la Meuse n’est pas prise en compte.

La population est de 5,2 millions d’habitants avec une densité de population moyenne de 124 hab./km².

La Région Lorraine

La Région Lorraine s’est dotée d’un plan d’aménagement du territoire nommé l’OREAM Lorraine (Organisme Régional d’Étude et d’Aménagement de la Métropole Lorraine) dans les années 1970. Ce plan incluait déjà l’ensemble des liens avec le Luxembourg et la Sarre. Il prévoyait un centre fédérateur entre Nancy et Metz, vers Pont-à-Mousson. Mais Metz et Nancy sont restées rivales, ou plutôt indifférentes l’une à l’autre. Mais un outil remarquable est né à Pont-à-Mousson de ce programme : l’EPF Lorraine (Établissement Public Foncier de Lorraine, anciennement EPML). Cet outil prévu pour le traitement des friches industrielles traite actuellement tous les espaces dégradés de la région Lorraine, avec une couverture territoriale qui est devenue celle de la région. Les méthodologies développées peuvent permettre de traiter d’autres thématiques régionales. Cette méthodologie pour rendre à leurs territoires leur attractivité, intitulée TCFE (Territoires en Conversion à Forts Enjeux) est une forme de mise en œuvre du trialogue par la recherche d’une vision du territoire en concertation avec les acteurs et en vue de décliner des projets cohérents et pertinents entre eux.

Le Conseil Économique et Social de la Région Lorraine à travers la publication des Tableaux d’une exploration : la Lorraine en 2025 a proposé, sur la base d’un scénario au fil de l’eau 3 variantes. La deuxième est le scénario « Aire métropolitaine intégrée : 2025 : La Métropole Lorraine, enfin une réalité par la force des choses ». Les 5 facteurs principaux nommés (p.91) sont le développement de l’espace central autour des activités logistiques à forte valeur ajoutée, appuyées sur le TGV, l’aéroport de Metz-Nancy-Lorraine et les nouvelles liaisons routières, le renforcement du transport des personnes entre les villes, l’existence d’un réseau d’Universités, l’accueil de fonctions métropolitaines supérieures à fort rayonnement européen, des politiques culturelles, touristiques et sportives appuyées sur les complémentarités des équipements des deux villes. Ces 5 facteurs appuient la proposition concrète que nous formulons plus loin.

La Région Alsace

Malgré les évidentes différences avec la Lorraine, cette région fonctionne de fait avec l’ensemble Vosges-Ardennes : la laisser à part n’a pas de sens. Une unité est à trouver qui intègre les fortes différences. Cette unité devient une exigence d’articulation des différentes échelles de territoire sur le principe de la subsidiarité active.

Il manque à l’Alsace un outil tel que l’EPF Lorraine, et sa mise à l’étude pourrait être fructueuse.

Le land de Sarre

Pourquoi citer ici cet acteur ? La raison est son grand dynamisme pour trouver des solutions à l’étroitesse de son territoire (notamment à travers la constitution de l’Agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de près d’un million d’habitants), et un débouché à ses potentialités « qui dépassent le territoire »[3]. Notre description ne serait pas complète sans mentionner les réseaux de ville : ils sont au nombre de 7 à l’ouest des Vosges, sans les réseaux alsaciens.

Qu’est-ce que QuattroPole ?

Le « Pôle de Communication Luxembourg, Metz, Sarrebruck, Trèves », en abrégé « QuattroPole », est un réseau de villes transfrontalier, dont l’objectif est de renforcer la valeur économique de la région. Ses thèmes sont essentiellement l’amélioration des infrastructures de télécommunication et les nouveaux médias, mais aussi d’autres thèmes de la coopération transfrontalière interrégionale.

Vision citoyenne d’un administrateur régional

Des initiatives citoyennes, comme celle de Patrick Thull [4] sont à souligner. Cet énarque, Directeur Général de la Région Lorraine, a proposé, sur la base de la Grande Région élargie à l’Alsace et au Grand-Est, de dénommer cet ensemble « Le Lothier » par référence à la Lotharingie qui a existé du temps du partage de l’Europe par Charlemagne avec pour capitale Luxembourg.

Sa vision culmine dans la proposition d’accueil des Jeux Olympiques d’été de 2048. « Comment penser le monde si on ne sait pas le rêver ? » conclue-t-il son ouvrage Demain, La Lorraine [5].

Mais cette région vaste qu’il définit, le Lothier, présente du point de vue des régions conviviales la même limite que la grande région : elle ne tient pas compte de l’articulation des régions entre elles. En tenant compte des régions voisines et de leur cohérence respective, on retrouve notre espace Vosges-Ardennes, et la capitale en serait plutôt Metz, même si ensuite certaines institutions peuvent également être réparties entre les autres pôles importants.

Les habitants-usagers-citoyens

Le développement de cette vision est probablement le signe que la création d’une région compétitive pourrait être le fruit d’initiatives citoyennes, dans une gouvernance ascendante, et non plus descendante. Cela suppose le développement d’une culture du débat, non plus pour revendiquer ou s’opposer, mais pour construire, aux différentes échelles : locale (125 km2…) agglomération ou pays (2 000 km2) ou région (32 000 km2 …). Le territoire est la brique de base de la gouvernance (P.Calame).

Richesse et limites des approches actuelles

Plusieurs éléments surprennent le lecteur de tous les travaux des acteurs cités. Ces éléments concernent ce qui est exprimé et ce qui est omis. L’expression est dynamique, très documentée, ambitieuse (« devenir une région européenne modèle pour d’autres régions d’Europe » [6], et constituer un laboratoire qui pourrait se concentrer sur « les conflits culturels existant en Europe et dans le monde » [7]). On retrouve les mêmes ambitions pour la constitution de l’Agglomération de Sarrebrück-Moselle Est [8] que pour la « Grande Région » et l’association SarLorLux+ [9]. L’ambition exprimée semble quelque peu contradictoire avec la volonté de ne pas créer de structure « de plus », et réserver à un plus lointain avenir la participation citoyenne [10], tout en donnant immédiatement « un signal fort de volonté commune» [11]. Ce qui est omis concerne les relations interrégionales, la définition du périmètre permettant de connaître « l’intérieur » et « l’extérieur », la place de l’Alsace dans la réflexion, et la place du Nord du département de Champagne-Ardenne faisant partie du même bassin hydrologique. Les deux cartes présentées ont l’une un dégradé de couleur semblant dessiner le contour de SarLorLux+ (p.3) et l’autre le périmètre de SaarLorLux+ (p.48). L’Alsace et le Nord de Champagne-Ardenne sont absentes des deux cartes.

La « Grande Région » proposée semble donc :

  • d’un côté trop grande : est-il vraiment pensable d’affaiblir la Belgique en intégrant sa moitié Est dans une autre région ? La partie rhénane de Rheinland-Pfalz n’appartient-elle pas à « la mégalopole rhénane », ce que prend en compte le tracé de SaarLorLux+ ? Le détachement du sud de Rheinland-Pfalz correspond-il vraiment au souhait de la population d’adhérer à une nouvelle région d’avenir orientée vers le Luxembourg, la Sarre et la France ?
  • d’un autre côté trop petite : que devient l’Alsace ? Depuis le choix par référendum du rattachement de la rive droite du Rhin au Baden-Wurttemberg, il n’est plus envisageable (pour une raison historique, et non géographique) que l’Alsace soit incluse dans un ensemble allemand. Sa vocation n’est-elle pas dès lors de contribuer avec son identité propre à la nouvelle région pressentie ? La notion de « région modèle européenne » exprime fortement plus d’une dizaine de fois que la grande nouveauté est « la réalisation d’une synthèse créatrice d’unité dans la diversité, à un niveau d’identité nouveau »[12]. L’intégration de l’Alsace, qui sans cela resterait un « isolat » trop petit pour constituer une région, ne fait-elle pas partie de l’exemplarité à montrer ? Ne serait-ce pas là l’audace d’aller au bout de l’unité dans la différence ? En l’absence d’intégration de l’Alsace, comment parler de relations interrégionales ? Où seraient « l’intérieur » et « l’extérieur » ?
  • En dernier lieu, le Nord de la Champagne-Ardenne n’a-t-il pas la « vocation géographique » de faire partie de cet ensemble, de par son appartenance au bassin versant de la Meuse dans le prolongement de la partie déjà incluse ?

Il est exprimé dans la publication Vision d’avenir 2020 (2003) l’importance du « développement d’une identité intérieure » [13]. Mais intérieure à quoi ? Où est l’extérieur ? A propos de la création d’un centre de recherche interculturelle, il est évoqué « l’unicité interculturelle de cette région charnière », et l’importance de le faire connaître « à l’extérieur » [14]. Plus loin, il est évoqué le passage du rôle de point de jonction à « une réelle interface au cœur de l’Europe » [15]. Une interface suppose deux faces : une face intérieure, une face extérieure : on revient à la question d’un « dedans » et d’un « dehors », d’une « clôture qui permet l’ouverture », d’une « membrane » qui permet à un « cœur de région » de vivre et à des relations extérieures de se tisser. L’expression de « synthèse créatrice d’unité dans la diversité, à un niveau d’identité nouveau » est frappante par sa conjugaison des trois premières obligations catégoriales présentées en partie II : La catégorie d’obligation de l’unité subjective (CO1), la catégorie d’obligation de l’identité objective (CO2) et la catégorie d’obligation de la diversité objective (CO3). Le constat est ici d’une pertinence de ces catégories « dans la pratique », au cœur d’un message à transmettre aux citoyens d’une société régionale en émergence.

Après avoir présenté plus en détail une synthèse de la vision de la « Grande Région », cette vision sera discutée au regard des questions qui viennent d’être posées, et il sera esquissé des propositions pour définir un « intérieur », un « extérieur » et un centre. Ces propositions chercheront un ajustement en conséquence du programme de Vision d’avenir 2020 et de sa stratégie de réalisation.

Présentation de la vision de la Grande Région :

Le but du document Vision d’avenir 2020 est d’exprimer le fort potentiel de la région dans différents domaines, pour « enthousiasmer les populations de la Grande Région » [16], et contribuer au « désir de former une communauté » [17]. Ce désir est le germe sur lequel pourra se penser, se réaliser une stratégie, des actions, et s’anticiper « la future architecture de la Grande Région » [18] et la « future structure institutionnelle » [19]. Il est exprimé la volonté de ne pas créer de « suprastructure » [20], bien que le programme des établissements nécessaires pour assurer les coordinations soit bien détaillé, et qu’il existe un budget propre pour « financer les structures et les projets communs » [21]. Le but semble ici de ne pas effrayer les citoyens par une organisation coûteuse, mais au contraire de « parvenir à établir l’esprit communautaire » [22] et tracer un chemin qui ne « sera praticable que s’il passe par le cœur des gens » [23].

L’encart qui suit liste les ambitieux éléments de programme de ce qui « aura pu être réalisé d’ici 2020 » (le texte nous projette en effet en 2020, pour susciter l’adhésion au projet).

Programme des établissements nécessaires à la Grande Région, présenté dans Vision d’avenir 2020 (2003) :

– p.13b : Création d’une Maison interrégionale des cultures, incluant une Agence interrégionale pour la culture et le multilinguisme.

– p.25c : Création d’un Institut supérieur de formation pour les cadres supérieurs européens, visant à préparer les candidats aux postes à haute responsabilité dans les domaines de la politique européenne, de l’économie, de l’administration et de la justice.

– p.26a : Un Centre interrégional pour la recherche scientifique et les études interculturelles dans les régions frontalières s’appliquant à la Grande Région et d’autres régions de l’Union Européenne, avec un département « études interculturelles » pour contribuer à la résolution des conflits en Europe et dans le monde.

– p.26b : Un Institut de recherche en planification stratégique à long terme assurant un rôle international.

– p.26c : Un lieu de transfert de connaissances et de Clustermanagement international chargé de présenter le potentiel global de la Grande Région dans le domaine de la recherche

– p.27b : Un Observatoire interrégional de prospective appliquant les recommandations internationales, européennes et nationales en terme de prospection et de « research foresight »

– p.32c : Création de Plateformes d’informations intégrées permettant la réalisation d’un site Internet sur l’économie, la recherche, le marché de l’emploi, la situation sociale, les formations, le tourisme, la culture et les loisirs.

– p.33a : Création d’un Parc commercial transfrontalier et d’un Centre d’innovation interrégional pour les petites et moyennes entreprises qui se prolongeraient dans deux réseaux : un « Réseau de médiateurs d’économie », et un « Réseau de coopération interrégional et interdisciplinaire » réunissant les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises .

– p.34e : Mise en place d’un Institut de transfert du savoir et de gestion interrégionale des systèmes productifs.

– p.39c : Un Centre d’Information sociale (qui renseigne sur les offres et les institutions). Un Sommet annuel de la jeunesse sera organisé chaque année.

– p.37b : L’Académie transfrontalière des Métiers sociaux permet d’intervenir partout.

– p.30a & p.44 : Les infrastructures assurant « un réseau interrégional de transports publics performant et un raccordement à présent sans faille aux axes de transport majeurs européens » :

– Une Ligne Grande Vitesse (LGV) Est-Ouest Paris-Strasbourg,

– Une LGV Nord-Sud entre le sud de l’Angleterre-Bruxelles-Strasbourg-Méditerranée prévue il y a des années par la Commission Européenne.

– Un complément du réseau autoroutier,

– Le canal Moselle-Saône à grand gabarit,

– Un grand Aéroport interrégional et international sur un site approprié de la Grande Région, qui coordonne le potentiel des aéroports de Luxembourg-Findel, Bitburg, Frankfurt-Hahn, Zweibrücken, Sarrebrück-Entzheim et Nancy-Metz avec des rapports privilégiés avec les aéroports de Bruxelles, Paris et Frankfurt.

– p.45d : Création d’un Groupement de coopération transfrontalière pour les transports en commun sur la base des Accords de Karlsruhe ou des Accords de Mayence.

– p.46b : Création d’un Centre de trafic de marchandises intégré avec services logistiques incluant le trafic fluvial sur la Moselle, et une Académie européenne de transport et de logistique.

– p.57d : Une Maison de la Grande Région qui regrouperait tous les organes de la coopération interrégionale.

– Articulation harmonieuse avec les infrastructures européennes existantes : Cour européenne de justice, Administration parlementaire européenne, Académie européenne de droit, Cour européenne des comptes, Banque européenne d’investissement, proximité des villes de Bruxelles et de Strasbourg.

Figure 14‑12 : Programme des établissements nécessaires à la Grande Région, présenté dans Vision d’avenir 2020 (2003)

Tel qu’il est formulé, ce programme ressemble quasiment à celui d’un centre de référence non pas seulement pour la « Grande Région », mais pour devenir une « région symbole» de l’Europe. Il est vrai que l’Europe a plusieurs centres entre Bruxelles et Strasbourg, et ses élus sont en quelque sorte des itinérants entre ces deux pôles : ils sont trois semaines par mois à Bruxelles, et une semaine par mois à Strasbourg. On comprend dès lors l’importance d’une liaison ferroviaire rapide entre Bruxelles et Strasbourg. Au centre de cette liaison se trouve le sillon mosellan de Luxembourg à Metz. L’idée d’un centre de référence pour l’Europe n’est-elle pas sans pertinence ? L’idée d’un centre de référence d’une région européenne exemplaire qui assume simultanément des fonctions européennes manquantes à l’heure actuelle n’est pas sans attrait.

L’ambiguïté est entretenue par la volonté d’être une « région modèle », et par la notion même de « région de régions ». Si une région conviviale cohérente est à l’échelle indicative des 32 000 km2, ne faudrait-il pas réserver le terme de « région européenne » à cette échelle, pour mieux communiquer avec les citoyens, gagner en clarté dans les débats, et permettre l’adhésion au projet ? L’impression reste sinon d’un étage de plus dans les institutions, à l’instar des intercommunalités françaises, sans implication des citoyens, ce qui réduit le sentiment de légitimité de leur part, et affaiblit le sentiment d’appartenance à une même communauté.

Le but de ce programme est de résoudre les nombreux problèmes de coordination actuels. Ces problèmes sont listés dans le document, presque à chaque page, et chaque élément de programme répond aux problèmes précis rencontrés actuellement.

Discussion du document Vision d’Avenir 2020

Un débat sur le document est difficile sans avoir au préalable discuté la question du périmètre (frontières « poreuses », limites, lisière, « membrane » ou contour) et d’un centre de référence.

Les éléments incontestables de la région proposée, compte tenu du poids des régions existantes présentées ci-dessus, sont la Lorraine, l’Alsace (qui ne pourra jamais faire partie du Bade-Wurtemberg et est trop petite pour constituer une région indépendante), le Luxembourg et la Sarre. Les territoires sur lesquels un débat peut s’ouvrir est le Luxembourg belge, le Nord du département de Champagne-Ardenne, et le sud de Rheinland-Pfalz.

Il est choisi ici pour la suite de la réflexion d’intégrer ces territoires, sachant que la question du choix des populations concernées sera décisive pour décider de leur région d’appartenance. Ce sont des territoires « médians », placés sur une médiatrice. La dénomination proposée pour cette région conviviale en émergence est « Entre Vosges et Ardennes » ou, de façon plus brève et claire « Vosges-Ardennes ». En effet, la première dénomination semble ne pas tenir compte de l’Alsace qui n’est pas « entre Vosges et Ardennes » alors que tout l’intérêt de la région conviviale modèle proposée est de créer un territoire unifié comprenant à la fois l’Alsace et la Lorraine.

Le centre de référence peut être Luxembourg, Metz ou Nancy. Si le choix de Luxembourg peut être pertinent sur le territoire de la Grand Région, il ne l’est plus sur le territoire ajusté aux entités précitées. C’est donc entre Nancy et Metz que le choix se pose. L’opportunité de réaliser la gare d’interconnexion du TGV sur le sillon mosellan à Vandières (programmée pour 2013) rend pertinent le projet de réaliser un centre de référence au lieu même du pôle d’échange. La localisation entre Nancy et Metz d’un centre de référence a déjà été défendue depuis les travaux de l’Organisation Régionale de l’Aire Métropolitaine (OREAM) en 1970. Malgré son abandon officiel en 1991, de nombreux rapports reprennent cette idée et démontrent sa pertinence. Citons par exemple les travaux d’A.Antunes pour le Conseil Économique et Social (CES), et de Mme Roland-May en 1999, ainsi que la Revue Géographique de l’Est de 2004. Compte tenu de la farouche opposition de Vandières à tout développement dans la vallée, l’existence du Parc Naturel de Lorraine, le centre d’échange pourrait se développer entre l’aéroport, la gare actuelle de Cheminot et le village de Mardigny, de part et d’autre de l’autoroute. C’est ce scénario qui est développé.

Au niveau du programme, les projets suivants pourraient être discutés  :

  • Le projet de ligne de fret Londres-Dunkerque-Valenciennes-Metz-Strasbourg, empruntant la voie industrielle déjà équipée pour les besoins de la métallurgie.
  • La desserte en France des zones rurales déshéritées, en s’inspirant de la pratique du maillage régulier des autoroutes allemandes.
  • La connexion des TGV et TER à Vandières, et la connexion Paris-Vandières-Sarrebruck.

Pour réaliser ce programme ambitieux et résoudre les nombreux problèmes de coordination qui sont cités tout au long de l’ouvrage, il semble pertinent de proposer qu’ils soient réalisés dans un lieu unique, au Centre de référence de la région. Ce choix permettrait à la fois d’assurer la coordination, de donner un signal fort, de permettre une cohérence régionale globale. L’ambiguïté du document sur la notion de région liée à son ambition d’être une « région modèle européenne » peut être une source de créativité pour aller plus avant dans la réflexion vers une Europe des régions.

  • Les cinq agences pressenties (multilinguisme et culture, science et recherche, marketing touristique, économie et emploi, transports) pourraient être intégrées sur la base de la même structure dans un programme d’ensemble pour l’Europe. La structure proposée pourrait comprendre en synthèse les éléments du tableau qui suit. Le programme qui suit est un développement par l’auteur en fonction des éléments précités d’un schéma déjà présenté par William Twitchett dans le cadre des ateliers de l’association Terre & Cité (Arras) en 2006 et 2007. La documentation de la présente thèse vient en quelque sorte appuyer, étayer, conforter l’intuition et les schémas détaillés de W.Twitchett. On observe que cette intuition vient répondre à un ensemble de questions posées par les élus de la Grande région.

Proposition de programme pour le Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes » :

Le symbole fort souhaité par les élus pourrait avoir pour thème l’écologie :
1- La tour écologique : un symbole fort pour la région conviviale et l’Europe des régions conviviales

Les établissements de coordination interrégionale et les agences suivants :
2- Maison de la région « Entre Vosges et Ardennes » et mairie de la nouvelle collectivité
3- Culture, multilinguisme et religions
4- Science et recherche
5- Tourisme, patrimoine et sport
6- Économie et emploi
7- Transports

Le site pourrait évoquer les futures institutions et outil d’administration pour l’Europe et prévoir des places de rencontres pour les citoyens et les enfants. Tout le site haut de la colline pourrait ainsi être un espace de préfiguration d’une Europe des régions, et un lieu symbolique de rassemblement des personnes autour d’un certain nombre de thèmes énumérés ci-après :
8- Lieu de la Présidence
9- Espace du Premier Ministre
10- Lieu de l’Assemblée des régions d’Europe
11- Lieu des Forces armées
12- Lieu des Affaires étrangères
13- Lieu de la Cour suprême
14- Lieu du Sénat des nations
15- Place du peuple
16- Relais des institutions existantes (Parlement de Strasbourg, Banque européenne de Frankfurt, etc.)

Le site inviterait ainsi à mûrir le sentiment d’appartenance à la région conviviale « Vosges-Ardennes » et le sentiment d’appartenance à une Europe des régions conviviales, une « Confédération des Régions Européennes ».

  • Les infrastructures :

17- Aéroport interrégional et international
18- TGVa : Gare d’interconnexion de Vandières
19- TGVb : Gare de Vigny
20- TGVc : Gare de Louvigny
Dans ce territoire qui articule nature et culture européenne, l’accueil des jeux olympiques de 2048 selon la suggestion de Patrick Thull pourrait devenir une réalité, sous les 3 rubriques suivantes :

21- Zones sportives en vue des jeux olympiques :

  • 21a- Sports aquatiques
  • 21b- Terrains de sport
  • 21c- Village Olympique

Figure 14‑13 : Proposition de programme pour le Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes ».

La potentialité du Pôle de transport de Louvigny-Vandières est de pouvoir accueillir les établissements nécessaires à la région «  Vosges-Ardennes », et vise à préfigurer une Europe de régions conviviales potentielles. Le site est dimensionné pour être un espace symbolique de rassemblement régional et européen. Il est également dimensionné pour pouvoir éventuellement passer du symbole à la réalisation, dans une phase plus lointaine (mais anticipée).

14.C.4.Phase d : Choix, décisions, réalisations pour arriver à satisfaction

Il s’agit des prochains pas possibles à faire, ou des décisions à prendre pour concrétiser la(es) proposition(s) jugée(s) les plus pertinentes.

Le « raisonnement multiscalaire » est la description technique de phénomènes liés à plusieurs échelles. C’est la notion de subsidiarité active (le fait de traiter un problème à l’échelle adéquate) qui permet de comprendre et de donner du sens à leur articulation.

Le « raisonnement multiscalaire », présenté ci-contre, correspond exactement aux cinq échelles indicatives B, C, D, E, F du chapitre 13. L’exemple présenté de la plantation est très concret, Ces échelles n’ont leur pertinence que liées au corps social de l’homme (et ses prolongements technologiques), avec des échelles indicatives précises, utilisable sur l’ensemble de la planète. En effet, la « région », sans autre précision peut être un « pays canton » (env. 125 km2) ou un « pays arrondissement », (env. 2 000 km2) ou un sous-continent (8,2 millions de km2) et rarement dans le grand public la région conviviale (env. 32 000 km2).

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Figure 14‑14 : Le raisonnement multiscalaire (source.: A.M. Gerin-Grataloup, 2006)

La même remarque peut être faite pour la nation : près de 40 nations ont une échelle inférieure à 32 000km2, plus de 40 nations ont la taille d’une région conviviale (échelle C), d’autres la taille indicative de la France (échelle E) voire d’un sous-continent (Échelle E) : le chapitre A7.C. montre cela en détail. Il n’apparaît donc pas pertinent de raisonner sans se référer à une échelle indicative.

En ce qui concerne la région « Entre Vosges et Ardennes », ces échelles ont du sens :

L’échelle « A » indicative de 125 km2 correspond aux Communautés Urbaines de Strasbourg, Nancy, Metz, Thionville et Sarreguemines-Confluences, à la ville de Luxembourg, au Pôle Européen de Développement (PED), à l’aire d’attraction immédiate des petites et moyennes villes (Communauté des communes du Lunévillois, etc.) et aux Kreisfreistädte allemandes (Zweibrücken, Pirmasens, Trier …).

L’échelle « B » indicative de 2 000 km2 correspond aux pays de Luxembourg et Saarland, à la région NUTS 2 du Luxembourg Belge, de Trier, aux Pays de la Déodacie, du Lunévillois, de Remiremont et de ses vallées, des Vosges centrales (Epinal), de l’Ouest vosgien (Neufchâteau), de Verdun, de Bar-le-Duc, du Saulnois, etc.

L’examen des cartes montre que les NUTS 3 ont une taille intermédiaire entre l’échelle « A » et « B » en Allemagne et en Belgique, et sont à l’échelle du département en France (les NUTS 2 sont les régions). Cette grande confusion de tailles et de dénominations techniques sur des réalités différentes rend très difficile une clarté de vue et de cœur du citoyen, en vue d’approfondir son appartenance à sa région de vie. La distinction des trois échelles « A », « B », « C » peut aider à l’analyse, la comparaison et la prospective. La subsidiarité active, qui motive l’émergence de nouvelles régions, se met en place entre des échelles de territoire : la vie quotidienne se constitue en grande partie indépendamment des limites administratives, et parfois sur les limites elle-même. Ces échelles de subsidiarité active sont présentées dans le tableau qui suit

A gauche est présenté le territoire, et à droite est présenté le processus d’émergence du territoire à chaque échelle, l’exemple étant centré sur le centre de référence proposé, qui concernent simultanément les trois échelles.Cet exemple choisi souhaite être démonstratif pour tout autre exemple de la région, rural comme le Lunévillois, ou urbain mélé de nature comme la Moselle-Est. A l’échelle « B », une petite vingtaine de territoires se détachent pour une telle analyse. Pour présenter tous les cas de figures qui se présentent dans une région conviviale, il a déjà été choisi de présenté les processus d’évolution des territoires régionaux : exode rural, densification, desserrement urbain, rurbanisation, la nature dans la ville, l’agriculture, les espaces médians, … A droite est présenté le processus impliqué à l’échelle considérée. Le processus comprend les quatre phases décrites dans la partie II. La deuxième phase est nommée « Critères », car les critères de la région conviviale présentée en partie III chapitre 13 sont la structure de la vision du territoire. Ils sont les caractéristiques particulières des sociétés régionales et locales. La déclinaison des critères dans chaque cas spécifique définit l’héritage du territoire pour ses membres. En termes de pensée organique, les critères sont le complexe d’objets éternels impliqués dans la production d’un territoire convivial : ils sont les caractéristiques déterminantes de la société régionale émergente.

Ces critères ont été énoncés au chapitre 13.D. Ils sont ici les guides de l’analyse géographique. Ces critères se déclinent à toutes les échelles du territoire (Le sous-continent – 8,2 Mkm2 -, la nation -512 000 km2 – , la région conviviale – 32 000 km2 -, l’arrondissement ou agglomération – 2 000 km2 -, la ville – 125 km2 -).

Qu’apporte ici l’approche processive ? L’approche processive apporte l’exigence de la prise en compte simultanée des critères aux différentes échelles, et dans les quatre réalités d’expérience du diagnostic, de la prospective, de l’aménagement et de la décision politique. Oublier ne serait-ce qu’une seule des réalités conduit à l’inaction, l’immobilisme, même si le diagnostic est remarquable, la vision ambitieuse, les propositions pertinentes. Une vision politique sans propositions étayées par un diagnostic solide ne pourra pas conduire à une décision politique (les actes à poser) ajustée dans le sens du bien commun. Et c’est la conjugaison de l’action de tous les acteurs qui rend possible cette prise en compte simultanée. C’est le mode de gouvernance qui rend possible la rencontre de ceux qui vivent, ceux qui visent un avenir, ceux qui proposent et ceux qui décident. C’est cette rencontre qu’exprime l’approche processive. Avant d’être une méthode, le processus est le constat du fonctionnement du réel lui-même. La méthode est un outil pour se rapprocher du réel. Elle permet de réduire l’écart entre ce que l’on souhaite faire, ce qui est réellement fait, et ce que l’on obtient (qui a souvent des effets contraires indésirables et imprévus). La méthode approfondit les relations entre tous ceux qui sont impliqués dans le processus. Elle aide à la rencontre.

L’analyse étant faite, il est présenté ci-après la proposition d’aménagement du centre de référence de la région « Vosges-Ardennes ». La méthodologie a été la visite complète du site, pour en dégager les potentialités. Outre le réseau hydrographique le long duquel les quelques trente villages s’égrènent régulièrement des sources vers la rivière principale (la Seille et la Nied française à l’Est), un point remarqué est le coteau (classé en site inscrit protégé). D’anciennes voies ferrées relient plusieurs forts au centre ville de Metz. Il convient de noter que la voie SNCF principale de Metz à Sarrebruck descend en direction sud-est jusqu’à Han-sur-Nied, ce qui rend facile la jonction du TGV vers Sarrebruck en créant un arrêt dans l’aéroport international. La région disposerait ainsi d’un véritable axe ouest-est en plus d’un axe nord-sud fort, et l’agglomération de Sarrebruck (1 million d’habitants) pourrait se développer vers l’ouest. Le pôle d’échange développe les potentialités existantes et offre au fur et à mesure des aménagements des opportunités nouvelles.

Le parti urbanistique proposé est de créer un axe structurant Est-Ouest de l’aéroport à Mardigny, ponctué par les équipements de coordination et le village olympique (figure 14-15). Tout le remarquable réseau hydrographique (figure 14-16) pourrait être mis en valeur avec un réseau de cheminements piétonniers et une mise en relation systématique de ceux-ci entre eux (figure 14-17 : trame végétale). Un préverdissement systématique permettrait de contribuer à la préfiguration du site. Chacune des buttes entre les ruisseaux pourrait développer un germe de village ou de ville sur un axe Nord-Sud entre l’autoroute et la RD5. Chaque village pourrait accueillir des extensions mesurées. Un réseau de tramway pourrait se développer à partir de l’axe Vandières-Aéroport en boucles successives autour du coteau d’abord, puis des buttes/germes de villages ou de villes, et enfin des villages existants, au fur et à mesure des opérations (figure 14-18). L’analyse fine des courbes de niveau sur carte 1/25 000e agrandie montre qu’il est possible de respecter les pentes réglementaires. Les premiers équipements à réaliser seraient le « symbole régional fort », la maison de la région « Vosges-Ardennes », et la mairie de la nouvelle collectivité à créer, puis progressivement tous les centres de coordination.

Il a été choisi de ne pas faire figurer le projet d’autoroute A32 bis qui passe juste à l’est de l’aéroport. Est-il encore temps d’infléchir légèrement le tracé suivant les esquisses ci-après pour contribuer à un véritable « pôle d’échange » tel que le CERTU le décrit dans ses outils méthodologiques ?

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Figure 14‑15 : Cercle indicatif « B » (2 000 km2) sur le site du Centre de référence pour la région « Vosges-Ardennes » ; Plan de l’existant (IGN 1/100 000e)

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Figure 14‑16 : Schéma des villages existants et du réseau hydrographique (sur fond IGN)

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Figure 14‑17 : Trame verte générale du Centre de référence (sur fond masqué IGN)

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Figure 14‑18 : Prise en compte du site et schéma d’aménagement paysager du Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes »

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Figure 14‑19 : Localisation de principe des Établissements de coordination régionaux et interrégionaux du Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes »

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Conclusion du chapitre 14

Une grande attention dans l’étude de la région « Vosges-Ardennes » a été portée à la méthode d’analyse, dans le but d’être reproductible à d’autres régions d’Europe, voir du monde. Cette démarche répond au souhait des élus de la « Grande Région » de développer « une région modèle pour l’Europe ». La réussite semble passer par l’attention portée aux médiatrices et au centre de référence. Une analyse fine des potentialités (pures hybrides et réelles) permet de proposer un contour et un centre de référence pertinent au regard des critères de la région conviviale détaillés au chapitre 13.

Cette région pose pleinement la question du colloque « Territoires institutionnels, territoires fonctionnels » (Bleton-Ruguet, Commerçon, Gonod, 2006). Comment créer un territoire institutionnel qui corresponde de façon vivante au territoire fonctionnel ? Comment articuler mondialisme et mondialisation ? Comment « vivre ensemble », créer une société régionale en dépassant les conflits des villes de Nancy et de Metz, et de l’Alsace et la Lorraine ? Comment déterminer le centre de référence et placer les médiatrices d’une telle société régionale ?

Les conflits, dans une approche processive, ne sont-ils pas un contraste unité/diversité spécifique, qu’une région conviviale peut mettre en perspective, en « mouvement » dans un accroissement d’intensité à la fois de l’unité et de la diversité ? Une communauté réussie est l’harmonisation des fortes identités de chacun, dans un esprit de coopération, et non plus seulement de compétition (toujours cette articulation du mondialisme à la mondialisation…).

Le chapitre 14 a permis d’entrer dans le raisonnement multiscalaire entre les échelles indicatives de 32 000 km2, 2 000 km2, et 125 km2, et de proposer un contour et un centre de référence régional.

Dans le chapitre 15 va être réalisée la démarche vers les plus petites échelles des 512 000 km2 (la France), 8,1 millions de km2 (l’Europe), et 132 millions de km2 (la planète).

L’ensemble de la démarche a l’intérêt de montrer l’interdépendance des territoires, et d’entrer dans le mécanisme de la subsidiarité active entre ceux-ci. L’apprentissage du regard pour appréhender les échelles de manière fine avec une référence de taille indicative précise permet d’évaluer les potentialités (pures, hybrides, réelles), d’entrer dans la prospective, et de comparer
les différents territoires de la planète à chaque échelle considérée.

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Notes :

[1] Revue Géographique de l’Est XLVI dans son numéro 1-2 2006 « La Bourgogne : dynamiques spatiales et environnement ».
[2] Rapport précité p.5 et DATAR Aménager la France de 2020, p66 (document accessible sur www.datar.gouv.fr).
[3] Degermann, 2003.
[4] Patrick Thull, Demain, la Lorraine, Éditions de l’Est, 2003
[5] Patrick Thull, op.cit.
[6] Vision d’avenir 2020, ibid, p.Ic, IVa, 1a, 3b, 6a, 6c, 7c, 8b, 21c, 42b, 43c, 58b, …
[7] Vision d’avenir 2020, ibid, p.26a.
[8] Cette ambition est exprimée dans la volumineuse Étude de préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Saarbrück-Moselle Est de 2003.
[9] Cette ambition est exprimée dans le volumineux Schéma de développement de l’Espace SaarLorLux+ de 2002.
[10] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 6d et 59a.
[11] Vision d’avenir 2020, ibid.
[12] Vision d’avenir 2020, ibid, p.12a.
[13] Vision d’avenir 2020, ibid, p.12c.
[14] Vision d’avenir 2020, ibid, p.13d.
[15] Vision d’avenir 2020, ibid, p.29a.
[16] Vision d’avenir 2020, ibid, p.4a.
[17] Vision d’avenir 2020, ibid, p.5c.
[18] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 12a.
[19] Vision d’avenir 2020, ibid.
[20] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 53a. Voir aussi dans ce sens p.54b « aucune nouvelle structure administrative », p.55d « future structure institutionnelle déjà en place ».
[21] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 55b.
[22] Vision d’avenir 2020, ibid, p.56c.
[23] Vision d’avenir 2020, ibid, p.59c.

8.E-F. Gouttes d’expériences

8.E. Résumé des chapitres 7 & 8 sur la concrescence (les gouttes d’expérience) ; lien au schéma de questionnement de la partie I

Il est possible de résumer les chapitres 7 & 8 avec un schéma représentant les entités actuelles comme des gouttes d’expérience successives et interdépendantes. Sur la base de cette approche du réel, il est possible de constater comment cette approche est la généralisation de l’expérience ordinaire. Les analogies de la partie I deviennent des exemples vérifiant l’approche organique. Inversement, si l’on admet la généralisation proposée (qui respecte les 5 critères de scientificité), l’approche organique permet d’approfondir l’analyse de l’expérience. Le chapitre 9 sera consacré à l’exposé complet de la généralisation proposée, pour permettre de sortir du dualisme (chapitre 10), définir les objets géographiques (chapitre 11) et en tirer les implications géographiques (chapitres 12 à 17).

Schéma de synthèse des gouttes d’expérience :

Le procès de concrescence est divisible en une phase initiale de nombreux sentirs, et une succession de phases subséquentes de sentirs plus complexes intégrant les sentirs antérieurs plus simples, jusqu’à la satisfaction, qui est l’unité complexe du sentir. Telle est l’analyse « génétique » de la satisfaction. L’entité actuelle est vue comme un procès : il y a une croissance de phase en phase, il y a des procès d’intégration et de réintégration… [1]

Ce passage génétique de phase en phase n’est pas dans le temps physique : la relation de la concrescence au temps physique s’expri­me par le point de vue exactement inverse … L’entité actuelle est la jouissance d’un certain quantum de temps physique. L’analyse génétique n’est pas la succession temporelle : un tel point de vue est exactement ce que nie la théorie époquale du temps. Chaque phase de l’analyse génétique présuppose le quantum entier, comme chaque sentir le présuppose dans chaque phase. L’unité subjective qui domine le procès interdit la division de ce quantum d’extension qui a son origine dans la phase première de la visée subjective… Cela peut être présenté brièvement en disant que le temps physique exprime certains traits de la croissance, mais non pas la croissance de ces traits [2].

L’analyse d’une entité actuelle est purement intellectuelle ou, pour parler plus largement, purement objective. Chaque entité actuelle est une cellule ayant une unité atomique. Mais dans l’analyse, elle ne peut être comprise que comme un procès ; elle ne peut être sentie que comme un procès, c’est-à-dire comme un passage. L’entité actuelle est divisible, mais en fait elle n’est pas divisée. La divisibilité ne peut donc se rapporter qu’à ses objectivations, en lesquelles elle se transcende. Mais une telle transcendance est révéla­tion de soi [3]. L’autorité de William James peut être invoquée pour soutenir cette conclusion [4]. Il écrit : « Ou bien votre expérience n’a aucun contenu, aucun changement, ou bien il y a en elle une quantité perceptible de contenu ou de changement. Votre connaissance naturelle (en anglais, acquaintance) de la réalité croît littéralement par bourgeons ou par gouttes de perception. Intellectuel­lement et par réflexion vous pouvez les diviser en leurs composants, mais en tant qu’immédiatement donnés, ils vous viennent en totalité ou pas du tout.» [5]

Notons que la succession des phases est une succession logique, sachant que toutes les phases ensemble sont requises pour la satisfaction. Plusieurs auteurs de la partie I ont insisté sur ce point.[6]

Ainsi, si on considère le quantum d’actualité comme une goutte d’expérience, les gouttes d’expériences se succèdent les unes aux autres par inclusion (et non par addition) de la façon indiquée sur la figure qui suit.

A la place des atomes de Démocrite qui sont une substance matérielle, inerte, inaltérable, ou à la place des monades de Leibniz qui n’ont ni porte ni fenêtre sur l’extérieur, les entités actuelles de Whitehead sont des « gouttes d‘expérience, complexes et interdépendantes » (PR 18, 68). Ces gouttes d’expériences (appelées entités actuelles en terme technique) sont des unités de procès qui sont liées à d’autres gouttes d’expériences pour former des filons temporels de matière, ou peut-être liées à d’autres gouttes d’expériences complexes, toutes intriquées dans une société complexe comme le cerveau, de manière à former une route de succession que nous identifions à l’ « âme » d’une personne qui dure.

William James parle bien de « bud », de « drop » et d’ « abrupt increments of novelty » Il écrit :

« Ou bien votre expérience n’a aucun contenu, aucun changement, ou bien il y a en elle une quantité perceptible de contenu ou de change­ment. Votre connaissance naturelle (acquaintance) de la réalité croît littéralement par bourgeons ou par gouttes de percep­tion. Intellectuel­lement et par réflexion vous pouvez les diviser en leurs composants, mais en tant qu’immédiatement donnés, ils adviennent en totalité ou pas du tout ».

« Demander à une classe de servir d’entité réelle, revient ni plus ni moins à faire appel à un fox terrier imaginaire pour tuer un rat véritable ». (PR228b) C’est avec cette formule d’humour que Whitehead rejette la théorie des classes de substances particulières de Locke, de Hume, et de leur successeurs.

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Figure 8‑11 : Illustration de trois entités actuelles (ou gouttes d’expériences) successives.

Le lien entre la pensée organique et le schéma de questionnement :

Les phases ont été présentées globalement dans le présent chapitre. Elles ont été détaillées et approfondies une par une dans un document annexe à la présente thèse [7]. Ces éléments présentés ont permis d’établir le lien entre les phases de la concrescence et les questions du « schéma de questionnement » de la partie I.

8.F. Les implications du mode de pensée organique :

Les apports de la pensée organique sont les suivants :

  • Élargissement de la notion de perception sensible à la perception non sensible (la mémoire, l’histoire, les désirs, les valeurs, l’anticipation de l’avenir, …). Whitehead donne pour nom technique à cette (ap)préhension globale de la réalité le nom de préhension. C’est la prise trajective du réel d’Augustin Berque.
  • Réforme du principe subjectiviste en inversant le mouvement : le mouvement concret va de l’objet au sujet, de l’objectif au subjectif, et non l’inverse. Whitehead remet Descartes (et donc ses successeurs, notamment Kant) sur ses pieds. Le monde est préhendé par le sujet : les objets (physiques ou éternels) sont objectivés par une nouvelle actualisation dans une nouvelle occasion actuelle d’expérience, ou goutte d’expérience en référence à William James. A la place de « Je pense, donc je suis » Whitehead exprime qu’il serait également vrai de dire « Le monde actuel est mien » [8]. Griffin propose de dire la phrase également équivalente suivante : « Je préhende d’autres réalités actuelles donc nous sommes » [9]. Cette préhension entre l’actualité concrescente et son monde actuel correspond chez Augustin Berque à la prise trajective entre le corps animal et le corps médian : c’est la médiance d’Augustin Berque.
  • Rejet de la substance inerte, tout en reconnaissant que l’occasion actuelle arrivée à satisfaction divise le continuum spatio-temporel de façon pleinement déterminée, ce qui correspond à la substance immuable et à la localisation absolue de Newton, dans le temps et dans l’espace. Mais uniquement dans la transition entre deux procès de concrescence [10] ….
  • La réalité est formée de gouttes d’expériences, ou occasions actuelles d’expérience (aussi appelée entités actuelles). C’est le moment structurel de l’existence humaine d’Augustin Berque [11].
  • L’approche en termes de sujets logiques et de prédicats est profondément redéfinie (c’est de que Whitehead appelle la théorie de l’indication). En effet, les prédicats sont les objets éternels. : ils appartiennent donc aux sentirs conceptuels et non aux sentirs physiques [12]. Ceci consacre le rejet de la pensée en termes de sujets et prédicats. La théorie de la prédication chez Augustin Berque semble inversée, bien que tous deux arrivent à une même approche du sujet-superjet (whitehead) ou du sujet prédicat de lui-même (Augustin Berque). Une comparaison soignée serait à mener.
  • L’importance du corps, tant chez Whitehead que chez Augustin Berque. Whitehead parle de « l’être-avec-du-corps » (« withness of the body »)
  • Whitehead donne un statut ontologique à la potentialité générale (objets éternels) et la potentialité hybride (les propositions). Augustin Berque ne semble pas proposer d’analyse de la potentialité : il parle du passage de l’inconscience à la conscience, et de la somatisation/cosmisation du monde, sans détailler l’analyse génétique. Son attention est portée surtout sur les liens entre le sujet et son monde. Par contre, les exemples de ces liens sont nombreux. D’une certaine façon, au moins dans l’Ecoumène, Augustin Berque traite l’analyse morphologique et la préhension, mais ne détaille pas l’analyse génétique.

Ce travail de Whitehead de refondation des principes philosophiques qui sous-tendent notre culture scientifique peut être comparé à une reprise en sous-œuvre de bâtiments, par diverses techniques : techniques d’injections de béton de consolidation, technique de pieux semi profonds ou profonds, … Cela ne change pas les résultats de la science, mais cela renouvelle l’explication, voire l’ensemble du schème explicatif. Dean R.Fowler [13], dans un article pour la revue Process Studies, détaille l’importance de ce travail : les mêmes résultats scientifiques peuvent avoir, sur de nouvelles bases, un sens tout différent. Le principe de falsifiabilité de Karl Popper ne concerne que le résultat, et non l’explication qui sous-tend la théorie. Or le problème de la science actuelle n’est plus une différence au niveau des résultats, mais une différence au niveau de l’explication qui sous-tend la théorie, ou qui est présupposée par la théorie. Ce qui est en jeu est ainsi la signification, et la transmission de signification.

Conclusion : la réconciliation de la science, de la philosophie et de la géographie.  

Whitehead nous offre la possibilité d’une réconciliation entre la science et la philosophie, dans des termes qui s’ouvrent aux ontologies orientales. Mieux : la présente thèse fait l’hypothèse que seul ce mode d’investigation permettra de donner toute son importance aux recherches d’Augustin Berque, par la transposition adéquate des notions nouvelles que ce dernier apporte par sa connaissance des auteurs japonais et chinois. Inversement, le travail d’Augustin Berque peut être une vérification de la pertinence de la profonde remise en cause par Whitehead des auteurs classiques (Descartes, Hume, Kant, …), et de l’utilité de cette remise en cause. Les néologismes de part et d’autre nous font mesurer l’ampleur du changement de mode de pensée que cela suppose.

Pour la radicalité de la remise en cause, il semblerait que Whitehead aille plus loin qu’Augustin Berque (au moins dans l’expression que celui-ci en donne dans l’Ecoumène). En effet, la médiance concerne le moment structurel de l’existence humaine . L’approche de Whitehead concerne l’ensemble de la réalité : elle est une théorie quantique de l’actualisation, théorie qui conjugue les flux d’Héraclite (caractère vectoriel des préhensions) et l’atomisme de Démocrite (caractère quantique des gouttes d’expérience). Il y a un devenir de la continuité mais pas de continuité du devenir. Ainsi, dans l’approche organique, les valeurs entrent dans la composition interne des entités ultimes de l’Univers. La médiance est entre le corps animal et le corps médiant, et il n’est pas précisé le statut du « non-vivant » ou « non-humain ». Ainsi, un nouveau risque de dualisme (ou de bifurcation de la nature) pourait se trouver entre l’humain et le non -humain. Ce même risque se retrouve chez Merleau-Ponty chez qui la notion d’intentionnalité est l’équivalent de la visée subjective de Whitehead. L’intentionalité est liée à la conscience : elle ne caractérise donc pas l’ensemble de l’Univers [14].

Une ontologie « transmoderne » ?

Une ontologie organique basée sur l’ontologie cartésienne réformée semble donc possible et digne d’intérêt. Cette ontologie pourrait être qualifiée de « trans-moderne » (pour éviter le terme de post-moderne qui est piégé). Elle est une refondation du système explicatif de la science, en enlevant au schème explicatif actuel ses incohérences. Ces incohérences (tant du côté du matérialisme que de l’idéalisme) bloquent actuellement la recherche et sont en contradiction avec les nouvelles découvertes ou les confirmations attendues depuis un demi-siècle (expériences de Bernard Aspect). Cette refondation du système explicatif de la science moderne est complémentaire à la notion de falsifiabilité de Karl Popper. La falsifiabilité concerne le résultat, le système explicatif concerne les causes. Le regard actuel est entièrement tourné vers le résultat, ce qui aveugle sur les mécanismes du concret mal placé [15] (prendre l’abstraction pour le réel) et sur la bifurcation de la nature qu’il entraîne. La falsifiabilité porte le regard sur l’abstraction. L’ontologie organique fait porter le regard sur le concret. Tout le concret. L’abstraction doit justifier de prendre en compte tous les faits, y compris les faits têtus et dérangeants.

A J.P. Bravard, I.Lefort et Ph.Pelletier [16], qui posent la question de savoir si la notion de médiance d’Augustin Berque va être acceptée par les géographes, nous proposons la réponse suivante : l’ontologie organique, qui plonge ses racines dans notre culture européenne, grecque, latine et moderne, peut fournir les éléments explicatifs permettant de donner à la médiance la place qu’elle mérite dans l’approche géographique . Cette place est en effet le passage [17] entre la culture occidentale et la culture orientale. Avant de réaliser ce passage, un premier passage entre la culture moderne et sa réforme dans l’ontologie organique, trans-moderne semble pédagogiquement plus progressif, fécond et susceptible d’entraîner l’adhésion d’un grand nombre de lecteurs scientifiques, philosophes et géographes-urbaniste-ingénieurs-architectes.

Le procès réunit des notions qui sont utilisées par presque tous les géographes dans la pratique, notamment, nous l’avons vu, les notions d’(ap)préhension et de processus.

Les termes d’(ap)préhension et de processus sont utilisés de façon courante pour expliquer d’autres notions. Le DGES utilise ainsi 354 fois le terme processus. Le procès est un processus qui a un côté interne et un côté externe. Il faut le préciser, car le processus n’est souvent considéré que dans ses relations externes.

La pensée organique remet en cause la théorie de la perception géographique (Corbin) et la théorie de la représentation géographique (Paulet) . Ce n’est pas l’objet ici d’aller plus loin : ces deux derniers points pourraient être l’objet d’une nouvelle thèse pour chacun d’eux. Notre démarche est de rester dans l’axe du mode de pensée choisi pour en tirer certaines conclusions concernant l’explication de la transformation des territoires, le développement d’outils cohérents avec cette explication, et pour esquisser des applications.

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Notes :

[1] PR 220
[2] PR 283
[3] Cette dernière phrase n’est pas reportée par D.W.S. (ndt)
[4] PR 227
[5] W. James, Quelques Problèmes de Philosophie, Ch. X ; Whitehead signale :  « mon attention a été attirée sur ce passage par sa citation dans l’ouvrage du Pr J. S. Bixler : La religion dans la philosophie de William James ».
Cette notion de « gouttes d’expérience » est décrite par Franklin aux pages 45-46 (77-78) ; En plus de PR 227, on trouve la référence en PR 68a.
[6] Patrice Braconnier, Pierre Calame, …
[7] Le document est intitulé 02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc et se trouve dans l’annexe informatique à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc.
[8] PR 76a.
[9] Griffin, RSS, 2002, 82.
[10] Voir le schéma de la partie II-X
[11] Berque, 2000, 125, 126, 131, 134, 143, 177, 204, 215, 218, …
[12] Voir page 236.
[13] Dean R.  Fowler *, Process Studies 5 : 3, 1975, article intitulé “La théorie de la Relativité de Whitehead”. 26pp.
[14] Exposé de Jean-Marie Breuvart aux Chromatiques whiteheadiennes de la Sorbonne en 2006.
[15] Dénoncé également chez Berque, 2000, 18e & 118b.
[16] J.P. Bravard, I.Lefort et Ph.Pelletier, Epistémologie de l’interface nature/société en géographie, Université de Lyon 2, Worshop-mercredi 23 juin 2004.
[17] Voir un développement de la notion de passage au chapitre 12.

8.B.2. Concrescence en détail

(Ce texte est un « texte complémentaire » joint au DVDrom de la thèse, qui est dans le prolongement direct de 8.B.1, et qui n’a pas été joint à la thèse à cause de la longueur de celle-ci. Il est joint, car vu l’importance de la notion de concrescence dans la thèse, et les 5 phases, le détail de chaque phase est éclairant).

8.B.2 La concrescence : Présentation détaillée des phases supplémentales (b, c & d).

La première phase a est la plus importante : elle définit l’ampleur de la remise en cause des notions antérieures à l’approche organique, notamment la notion de perception sensible et de représentation. Jusqu’ici a été détaillée la notion d’entité actuelle concrescente (CX1[1]) et la préhension (CX2). Le travail qui a été fait sur la préhension pourrait être aussi détaillé sur chacune des catégories d’existence et d’obligation. Plutôt que de reformuler les approches cités en section 1 du présent chapitre, il est proposé de commenter chaque schéma et de donner des exemples puisés dans la partie I, pour éclairer les notions par la pratique. Toutes les références à la théorie sont indiquées pour permettre les approfondissements techniques.

 Phase « b » : description du sentir conceptuel :

Un objet éternel est une potentialité générale, ou potentialité pure.

Le travail de Rodrigo Vidal-Rojas nous permet de nommer dans le domaine de l’urbanisme/architecture un certain nombre de potentialités générales, susceptibles de faire ingression dans le réel et de produire une transmutation. Il s’agit des potentialités suivantes :

  • potentialité morphologique, liés aux rapports vide-plein
  • potentialité typologique lié aux ordres et styles architecturaux
  • potentialité connective lié aux convergences ou continuité des flux
  • potentialité systémique lié à un ordre d’un ensemble
  • potentialité écologique, lié à l’autonomie du lieu (ou à l’inverse son intégration)
  • potentialité d’espacement, intervalle ou marge entre les quartiers
  • potentialité structurelle, comme facteur de continuité ou de changement,
  • potentialité matérielle, lié à l’organisation de l’espace autour d’un élément matériel significatif
  • potentialité fonctionnelle, lié à l’intégration d’activités différentes
  • potentialité connotative, lié aux lieux de réunion des hommes dans une mémoire commune
  • potentialité imaginaire, lié non plus au lieu en tant que tel, mais à ce qu’il suscite
  • potentialité sociale, lié aux possibilité d’échanges sociaux
  • potentialité économique, lié aux facteurs de liens des échanges

Le détail de ces potentialités et leur articulation globale dans la concrescence a été présentée en partie I, chapitre 3.

D’autres potentialités générales apparaissent dans les travaux cité note 147 de la rubrique 8.B.2. ci-dessus. Alain Borie explique « La géométrie a des exigences spécifiques et des règles tout à fait indépendantes des circonstances »[2]. Les règles de composition[3], les rapports de production, font partie des objets éternels. Philippe Panerai note un rapport dialectique et non causal entre la typologie des édifices et la forme urbaine[4], ainsi qu’une « similitude de la succession des phénomènes ». De nombreux exemples pourraient être tirés des travaux de Denise Pumain et Therèse Saint-Julien. L’intérêt de les situer dans une approche processive est que leur préhension résulte d’une évaluation : la valeur est donc une composante de base qui exclut toute actualité vide (principe ontologique présenté ci-dessus) : la potentialité générale fait ingression dans le réel au sein d’une succession de phases dont l’évaluation est un mécanisme premier.

Tous insistent sur « l’absence de jugement de valeur » (Braconnier, Vachon)

Cette remarque introduit toutes les ambiguïtés de ces deux termes : valeurs, et jugement. L’expression les associe : la valeur semble devoir faire l’objet inéluctablement d’un jugement. Or toute l’approche processive est la tentative de dissocier le jugement et la valeur d’une part, et la valeur d’avec la vérité d’autre part. Suivant les cultures, les valeurs ne sont pas les mêmes, mais le réel dans toutes les cultures fait l’objet d’un mécanisme d’évaluation. Lorsque l’on va voir Carmen à l’opéra, la valeur est l’esthétique, le drame présenté et non la moralité de Carmen : les critères esthétiques font place aux jugements moraux sur Carmen. Pour dissocier complètement valeur et jugement, Whitehead met en évidence dans Modes de pensée[5] le concept d’importance, à la place de celui de jugement. C’est ce qui a de l’importance dans telle ou telle culture qui indique la valeur, quelle qu’elle soit. Pour connaître les valeurs d’une personne, d’une groupe où d’une société, il suffit de poser la question : « Qu’est-ce qui a de l’importance ? ». L’évaluation intervient à tous les niveaux de la concrescence. Le jugement, lui, est une phase ultérieure aux propositions. L’intérêt des schémas présentés ci-après est de bien dissocier (et lier) ces notions de valeurs, proposition, conscience et jugement.

Ces potentialités peuvent être complétées, surtout dans la dimension régionale : cela fera partie des applications de la présentation du procès, en partie III .

En fait, il ne semble pas qu’il y ait une seule approche qui ne puisse bénéficier d’une analyse en terme de procès, ce qui est cohérent avec le fait qu’il s’agisse d’une description de la réalité ultime de la nature. Il est significatif que sans créer de rubrique Procès, ou processus, le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés[6] en indique plus de 320 occurrences dans son index. Il s’agit d’une catégorie d’explication (CE9) significative[7]. Dans l’état de notre recherche et de nos lectures, nous n’avons pas encore trouvé d’analyse aussi poussée en matière régionale, et la proposition d’une description complète reste probablement à construire, par confrontation de tous les éléments existants. La démarche systématique Le site urbain : potentialités[8] fait sous la direction de Paul Claval par William Twitchett est un exemple sous une thématique précise de l’extension de la présentation ci-dessus au phénomène régional.

Phase « c » : les sentirs propositionnels :

Il y a deux types de sentirs propositionnels : les sentirs perceptifs et les sentirs imaginatifs[9]. Ils seront étudiés successivement.

8.B.2.1. Les sentirs propositionnels perceptifs :

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Figure Chapitre 8.B‑1 : Schéma de sentir propositionnel perceptif (authentique) (Source utilisée : schéma n°3 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph.Vaillant-)

Le schéma qui suit indique la définition
– des sujets logiques, c’est-à-dire l’ensemble des entités actuelles contenues dans la proposition[10]
– du sentir indicatif et de la recognition physique (la recognition physique est le sentir physique impliquant un certain objet éternel parmi les déterminants qui définissent son donné[11]).
– du prédicat : c’est l’objet éternel, dont le lien au sentir indicatif est la recognition physique.

Une fois bien situées sur le schéma, ces définitions sont pratiques et permettent de caractériser les éléments d’un travail géographique ou urbanistique pour la mise au point d’une typologie, pour la « construction d’une idée » ou de tout concept permettant une transmutation, selon l’approche présentée dans l’explication de la transmutation. Tout travail minutieux de terrain en urbanisme ou en géographie sont la collecte d’autant de « sujets logiques » pour l’émergence de prédicat par recognition physique, permettant par contraste la formulation d’une proposition.

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Figure Chapitre 8.B‑2 : Schéma complémentaire de sentir propositionnel perceptif (authentique) (Source utilisée : schéma n°3 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

Le but global de cette présentation est de montrer comment la logique peut intervenir sans faire appel forcément à la conscience et au jugement[12]. Elle est de ne pas confondre les croyances/jugements avec les sentirs perceptifs et d’imagination, tout en donnant aux valeurs, à travers la catégorie de l’évaluation (CO4) présente dans toutes les phases, donc dans toute la nature, une dimension ontologique, donc constitutive de la réalité elle-même. Mais l’évaluation ne dit rien de son contenu ! Celui-ci fluctue en fonction de la personne, du groupe ou de la société …

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Figure Chapitre 8‑B.3 : Schéma de sentir propositionnel perceptif (inauthentique) (Source utilisée : schéma n°5 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-))

Le sentir propositionnel perceptif inauthentique se produit quand il y a réversion dans la phase conceptuelle, c’est-à-dire que l’objet éternel senti n’est pas celui qui correspond au sentir datif.

8.B.2.2. Les sentirs propositionnels imaginatifs :

Ces sentirs concernent directement l’activité principale des ingénieurs-architectes-urbanistes-géographes, dans leur travail d’interprétation du réel.

Un sentir imaginatif est défini comme un sentir propositionnel dans lequel la reconnaissance physique est distincte du sentir indicatif[13], suivant le schéma qui suit. Citons toute de suite deux exemples : la démarche de prospective en urbanisme de William Twitchett pour exprimer les potentialité d’urbanisation de sites actuellement quasiment « vides » de la planète, et la démarche de la Fondation pour le Progrès de l’Homme pour tracer les liens entre les hommes et leur territoire (voir ces deux exemples en partie I.3.).

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Figure 8.B.4 : Schéma d’un sentir imaginatif (Source utilisée : schéma n°6 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

Ici, m –réduit à un pur « cela », comme l’indique le carré a1 – est le sujet logique, et a1 est le sentir indicatif, puisque c’est par a1 que m entre dans la concrescence. B est le sentir prédicatif à partir duquel le sentir c fait dériver le modèle prédicatif. Mais b est dérivé non de a1, le sentir indicatif, mais de a, ou a est séparé et distinct de a1. A est donc la reconnaissance physique, et celle-ci est tout à fait distincte du sentir indicatif. Par conséquent, c satisfait au critère pour être un sentir imaginatif[14].

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Figure Chapitre 8.B‑5 : Schéma d’un sentir imaginatif avec réversion (Source utilisée : schéma n°7 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

La réversion est la reconnaissance d’objets éternels qui sont partiellement différents de ceux qui sont préhendés directement dans le sentir conceptuel [15]. Dans ce schéma, on peut noter que dans un sentir imaginatif, la présence ou l’absence de réversion dans l’entité actuelle concrescente est normalement une affaire ayant peu de conséquence. La raison en est facilement observée en ajoutant une réversion au diagramme précédent.[16].

Franklin prend un exemple concret, artificiellement simplifié : supposons que m soit un rouge profond, et m1 un bleu profond. a et a1 , naturellement sont des préhensions physiques simples de m1 et m respectivement. Supposons que c sente a1 (réduit à un pur cela) comme un rouge profond (alors qu’il est bleu profond). Supposons que dans le diagramme ci dessus le sentir conceptuel b donne naissance à au sentir réversé b’ dont le datum est l’objet éternel « bleu léger du type spécifié ». Il se produit donc accidentellement que c est plus proche de la vérité (à savoir le caractère réel de m1) en préhendant b’ qu’en préhendant b. Ainsi, il ne sert à rien de distinguer entre un sentir imaginatif qui a eu une réversion dans sa genèse, et un autre qui n’en a pas[17].

Cet exemple est simplifié. En fait, de nombreux sentir propositionnels ont un groupe (ou même plusieurs groupes) d’entités actuelles, faisant toutes office de sujet logiques[18]. Whitehead affirme presque sans exception seuls les sentirs physiques transmués parviennent à entrer dans la conscience. Le sentir propositionnel a donc de nombreuses entités faisant office de sujets logiques, réunis ensemble en un seul groupe au moyen du mécanisme de transmutation. Cela est illustré dans le schéma suivant :

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Figure Chapitre 8.B‑6 : Schéma d’un sentir propositionnel perceptif avec transmutation (Source utilisée : schéma n°8 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

En un sens, sur ce diagramme, le sentir indicatif est l’ensemble des sentirs physiques simples m, m1, m2. Mais en un autre sens, le sentir indicatif est t. Il est clair que c est un sentir perceptif. Mais c sent que la potentialité de l’objet éternel préhendé en b est un déterminant du nexus des entités actuelles a, a1 et a2 ; ceci veut dire que c applique l’objet éternel préhendé en b à l’unité, le tout, le groupe d’entités actuelles a, a1, a2. Le sentir c est en mesure de considérer a, a1, a2 comme une unité du fait de la transmutation en t. Un diagramme analogue pourrait être tracé pour le sentir imaginatif. Le plus souvent, le nombre d’entités actuelles transmuées sera de l’ordre de millions ou de milliards[19].

Une autre façon de relier la transmutation aux sentirs propositionnels est celle dans laquelle la transmutation a déjà pris place dans les data initiaux. Ici encore, nous illustrerons notre discussion par un diagramme[20].

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Figure 8.B‑7 : Schéma d’une transmutation et réversion dans une entité actuelle dative (Source utilisée : schéma n° 9 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

L’entité actuelle A est l’entité actuelle concrescente, et a’ est un de ses sentirs physiques simples (l’entité actuelle A a d’autres sentirs physiques simples qui ne sont pas connus). De a’, l’entité actuelle concrescente produit le sentir conceptuel b’’. Ceci permet à c’ de sentir le contraste entre a’ (réduit à un pur cela comme l’indique le carré autour de a’), et l’objet éternel préhendé en b’’ (objet éternel qui est focalisé sur a’.

L’entité B a transmué l’objet éternel obtenu en b’ en un déterminant des entités m, m1 et m2, considérées comme une unité, comme un nexus.

8.B.2.3. Les fins physiques :

Elles sont un type de sentir propositionnel rudimentaire ou primitif[21]. L’intérêt est celui-ci : une préhension d’une entité actuelle passée au moyen d’une fin physique rend disponible à l’entité actuelle concrescente une variété plus grande de formes subjectives que ne le ferait une préhension physique ordinaire[22]. « En effet, cela semble être un effet empirique que la vaste majorité des entités actuelles de notre époque cosmique n’ont pas la complexité de structure et d’environnement requise pour soutenir la production de sentirs propositionnels importants. Mais les entités actuelles de notre époque sont suffisamment dotées pour soutenir les sentirs physiques[23]. Whitehead suggère que les entités actuelles qui constituent les électrons et les protons se conservent et perdurent au moyen de fins physiques »[24].

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Figure Chapitre 8.B‑8 : Schéma d’une fin physique (Source utilisée : schéma n°10 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

L’intérêt de la fin physique est de montrer comment tout élément naturel est fruit d’un procès de concrescence, même simplifié. Ce procès ne fait pas intervenir la conscience, mais fait intervenir des propositions. Whitehead explique longuement la fin physique pour contribuer à tisser une notion de proposition qui soit à la fois présente dans tout élément vivant, avec ou sans conscience. Il permet ainsi d’ouvrir la compréhension des échelons de la vie dans leurs différents paliers d’évolution, à la frontière échancrée de la conscience. Il permet de sortir du dualisme tranché entre vie et non vie, conscience et non conscience : la proposition est à l’articulation de ces deux couples, avec un statut ontologique (catégorie d’existence n°6) aussi fort que dans chacune des autres phases[25].

Franklin exprime que c’est l’existence largement répandues de fins physiques, semblerait-il, qui rend possible la création des préhensions propositionnelles. Il y a un continuum entre les fins physiques et les préhensions propositionnelles, les fins physiques se fondant progressivement en sentirs propositionnels[26].

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Figure Chapitre 8.B‑9 : Schéma d’une fin physique avec réversion (Source utilisée : schéma n°11 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

La fin physique peut faire l’objet d’une réversion.

8.B.2.4. Conclusion sur les propositions :

L’intérêt d’une proposition est qu’elle est un « attrait pour le sentir » [27]. Les propositions ont le pouvoir de susciter un sentir parce qu’elles introduisent une potentialité dans l’entité actuelle concrescente. Mais, à la différence de l’objet éternel, dont la potentialité est générale, cette potentialité s’applique à des éléments précis de l’environnement. « Une proposition est une nouvelle sorte d’entité. C’est un hybride entre les potentialités pures et les actualités pures » [28]. C’et une nouvelle entité. « Elles ne relèvent pas au premier chef de la croyance, mais du sentir au niveau physique de l’inconscient »[29]. C’est ici que Whitehead rejoint la psychanalyse, et en particulier Jung.

Une proposition est un contraste entre un objet éternel et le sentir physique lié.

Une proposition est donc une première intégration.

Elle n’est ni vraie, ni fausse. Le jugement que portera sur elle le logicien en terme de vrai ou faux est secondaire par rapport à la capacité de la proposition de susciter un sentir de la part du sujet qui préhende cette proposition. D’autre part les préhensions de propositions n’impliquent pas toutes la conscience. Mais on peut aussi impliquer la conscience. Whitehead suggère qu’un chrétien qui médite sur la Bonne Nouvelle peut ne pas toujours faire des jugements vrai ou faux, pour chacune des propositions de la Bonne Nouvelle. Il peut au contraire fort bien n’accueillir ces propositions pour nulle autre raison que de jouir de leur impact puissant sur ses sentiments. En fait, il peut même éventuellement juger que les propositions de la Bonne Nouvelle sont vraies de par leur capacité de susciter des émotions puissantes[30]. Un autre exemple déjà cité de Whitehead est celui de Carmen à l’opéra : on ne juge pas Carmen sur sa moralité, à savoir s’il s’agit d’une fille de mauvaise vie ou non, mais sur la beauté et l’esthétique de l’opéra. Le jugement esthétique domine sur le jugement moral. Il cite également le monologue d’Hamlet « Etre ou ne pas être … » : ce monologue et purement théorique, simple appât pour le sentir [31].

8.B.2.5. Le géographe-Urbaniste-Ingénieur-Architecte et les propositions :

La proposition est ce qui caractérise le mieux le travail des urbanistes, architectes et ingénieurs, chacun dans sa technique respective. L’ensemble de ces techniques forment l’Architecture avec un grand « A », d’après l’urbaniste-architecte Edmond Bonnefoy [32]. Il caractérise également plusieurs courants géographiques: la géographie volontaire dans la lignée de Jean Labasse, la géographie active dans la lignée de Pierre Georges, la géographie prospectiviste (De Courson, Destattes, Malhomme, Gaudin, …). Elle caractérise également le travail de chercheurs dans le domaine de la gouvernance (Calame). Le travail sur les propositions est complètement intégré dans l’approche processive de fait d’Alain Reynaud, Guy Di Méo, Michel Lussault, … L’intérêt pour toutes ces approches est de donner un statut métaphysique clair à la proposition, détachée de tout jugement, fruit d’une évaluation, et d’une intégration du réel et des potentialités. La clarté du statut métaphysique permet la clarté du statut scientifique, toute science étant basée sur une métaphysique exprimée ou implicite. La pensée organique fournit une explication détaillée de l’émergence de la proposition, comme nouveauté proposée au monde, et source d’avancée créatrice.

3. Phase « c » : La transmutation :

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Figure Chapitre 8.B‑10 : Schéma de la transmutation dans Procès et réalité (Source utilisée : schéma de Donald W.Sherburne n°3 dans Clés pour Procès et réalité, 1965 -réinterprété par Ph. Vaillant-).

C’est par une transmutation que les gens, les maisons, les pierres, les parlements et les livres émergent comme des objets unifiés de la multitude d’entités actuelles séparées et distinctes[33]. La transmutation est le principe maître de l’ordre. En effet, dans le monde les structures (patterns) sont perdues dans la nuée d’entités actuelles séparées.Mais simplifié par la transmutation, l’ordre inhérent à la jungle apparemment chaotique d’entités actuelles commence à s’affirmer hors de son arrière plan. L’ordre est accentué ; et dans l’expérience consciente (qui n’apparaît que plus tard dans la concrescence on se trouve capable d’appréhender le monde comme un royaume d’ordre et de structure[34]. La transmutation est la façon dont le monde actuel est ressenti comme une communauté, et ce, en vertu de l’ordre qui y prévaut[35].

La transmutation assure le passage de la multiplicité des entités microscopiques à la perception macroscopique. C’est par le fait même aussi cette transmutation qui conduit au sophisme du concret mal placé, en présentant comme réalités concrètes ce qui n’est en fait que le produit d’une abstraction par rapport aux occasions actuelles initiales. Mais la transmutation est inévitable[36].

Explication de la figure 8.16 :

Les trois cercles à gauche repréentent les entités actuelles datives et a, a1, a2 sont les préhensions physiques simples de ces entités. Chaque trait indique que a, a1, a2 « incluent » les entités actuelles passées, c’est-à-dire que les entités actuelles passées s’inscrivent dans les entités concrescentes (relation interne). On peut imaginer que chaque trait est un « tube » indiquant que chaque préhension n’est pas « venue de nulle part »[37]. L’utilisation de trait à la place de tubes ne doit pas induire en erreur : les préhensions n’existent pas d’abord, pour établir ensuite une relation vers les data. La préhension est l’inclusion par la nouvelle entité actuelle des data. La relation est interne, et non externe. Ainsi, l’objet éternel préhendé en b est présent à a, a1, a2 ; a, a1 et a2 donnent toutes naissance à une préhension conceptuelle du même objet éternel. b et toutes les préhensions conceptuelles pures dérivant de préhensions physiques simples constituent la deuxième phase de la concrescence.

L’insistance sur le caractère interne de la relation est d’autant plus important que le présupposé culturel d’une substance inerte[38] fait ressurgir la relation comme externe. Prenons un exemple géographique concret qui sera développé plus loin : « Par nature, les pratiques se répètent : elles provoquent, elles matérialisent l’interaction sociale et spatiale. Elles reformulent, reconstruisent en permanence les héritages. Elles créent ainsi de la nouveauté »[39]. Les pratiques sont l’espace, et ne sont pas dans l’espace, sinon dans la transition fugitive, le passage entre l’entité arrivée à satisfaction et l’entité concrescente. L’espace n’est pas un réceptacle des pratiques : il est constitué des pratiques. L’incessant oubli de la relation interne amène à l’opposition d’une géographie du « vécu » et une géographie de « l’espace ». Le mode de pensée organique propose le dépassement de cette opposition, sur la base d’une approche élargie de la perception que les urbanistes et géographes pratiquent de fait.

Dans la troisième phase c, l’entité actuelle concrescente applique maintenant, en c, l’objet éternel qui est le datum de la préhension conceptuelle b et qui est dérivée de a, a1, a2, individuellement aux 3 entités actuelles datives (à gauche du schéma) considérées comme un groupe, comme un tout, comme une unité, un nexus. C’est ainsi que l’ensemble des 3 entités actuelles datives seront maintenant vues par l’entité actuelle concrescente comme une unité actuellement et concrètement caractérisée par cet objet éternel qui est le datum d’une préhension conceptuelle b. On peut préciser ce dernier point en disant que dans la transmutation, l’objet éternel senti en b est appliqué au nexus physiquement. [40]. L’entité concrescente sent donc le nexus composé des 3 entités datives (c’est-à-dire le nexus comme un tout) comme s’il était la source de l’objet éternel senti en b. Autrement dit, l’entité concrescente sent le nexus transmué comme si ce nexus était une unité authentique dans le monde, concrètement caractérisée par l’objet éternel en question[41].

8.B.2.4. Exemples de transmutation en géographie et en urbanisme ; Pierre Sansot, Philippe Panerai, Rodrigo Vidal-Rojas[42] :

La transmutation est le mécanisme que nous pouvons exemplifier chez Pierre Sansot dans sa Poétique de la ville aux pages 33, 68, et 468. Pierre Sansot rappelle le rôle des « princes de l’imaginaires », les peintres et les poètes pour nommer les véritables lieux urbains : ce sont eux qui métamorphosent la ville en objets ou en lieux urbains, qui opèrent cette transmutation. Il parle de mutations aux pages 68 et 468 pour marquer l’introduction de la démocratie urbaine à Athènes, et l’ancrage dans la ville du propriétaire/locataire d’un appartement.

Rodrigo Vidal-Rojas parle de « construction d’une idée »[43] : c’est le même mécanisme de réunion d’un ensemble de faits liés entre eux, qui sont alors symbolisés par une seule préhension et un seul nom. Il émerge de ce travail un fragment, par transmutation.

Guy Di Meo et Pascal Buléon parlent de Catégorie socio-spatiales (CSS) et de Formation socio-spatiales (FSS), suivant le degré de netteté de l’analyse au regard des faits considérés, et de leur intensité. Ils parlent de matrices. Les éléments de la matrice sont les sujets logiques et les prédicats organiques. L’ensemble des faits rassemblés permettent de faire émerger des caractères communs à un ensemble de faits, et des liaisons constantes. Cette émergence permet l’expression des CSS et FSS.

C’est le sentir propositionnel transmué qui permet de définir les typologies du bâti (caractère architectural lié à l’usage), les morphologies urbaines (condition des rapports des vides et des pleins), les caractères de la connectivité, la monumentalité, la fonctionnalité, la connotativité, la sociabilité, la puissance d’imaginaire, l’économicité, … Ces différents nexus urbains sont en effet caractérisés par le croisement d’une caractéristique générale et des faits particuliers pertinents (les sentirs indicatifs et leurs sujets logiques).

La mise au point d’une typologie, telle qu’elle est décrite par Philippe Panerai dans Analyse urbaine [44] est un travail de transmutation, à partir des données de bases, qui sont autant de sujets logiques permettant par l’identification d’une caractéristique déterminante commune et l’explicitation des liens d’opérer la transmutation : le résultat est l’expression d’une typologie.

Le travail de mise au point d’une typologie des régions conviviales peut devenir un travail de transmutation, à l’issue d’une comparaison systématiques des points de ressemblance en fonction des critères de la région conviviale.

Dans le langage courant, on entend parler de « mise au point d’un concept ». C’est la même démarche, à condition de toujours garder trace de l’origine, c’est-à-dire des faits constitutifs du concept, pour éviter le concret mal placé.

Le concret mal placé a lieu lorsque le « concept » n’est plus relié aux faits de base. Prenons par exemple le concept de « banane bleue ». Si ce concept n’est pas relié étroitement aux faits qui le justifient, il semble exclure tout ce qui est en dehors de ce concept, notamment en ce qui concerne justement la région « entre Vosges et Ardennes », où « SarreLorLux+ » : l’importance des passages entre la vallée du Rhin (entre Koblenz et Düsseldorf) et le sillon lorrain justifie d’autres schémas, surtout en ce qui concerne les potentialités d’évolution. Un schéma ne dit rien de l’avenir, mais peut contribuer à l’émergence de cet avenir. La démarche de Roger Brunet de partir de l’abstrait pour se confronter au réel est le contraire de la démarche organique. Le réel, le concret sont premiers. Les obstacles à l’évolution de la région entre Paris et la « banane bleue » sont parfois plus une habitude de pensée que la prise en compte sérieuse de l’ensemble des faits / des potentialités pouvant amener à des analyses différentes. Ces potentialités sont de nature écologique, culturelles, économiques, sociales, … L’étude Schéma de Développement de l’Espace SaarLorLux+ (2003) est une approche remarquable de telles potentialités.

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Figure Chapitre 8.B‑11 : Schéma de transmutation avec réversion (Source utilisée : schéma n°2 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

Description du schéma de transmutation avec réversion :

La situation est fondamentalement la même que celle du diagramme 1, sauf dans la seconde phase, où la préhension conceptuelle b donne naissance à une préhension conceptuelle supplémentaire b’. La différence entre les objets éternels préhendés par b et b’ peut être petite et sans importance, ou grande et vitale, mais ils diffèrent. Dans la transmutation, représentée par c, c’est l’objet éternel préhendé par b’ qui est prédicat du groupe des 3 entités actuelles datives. Puisque cet objet éternel b’ ne se trouve pas dans les entités datives, il s’ensuit que l’entité actuelle concrescente ne sera pas précise dans son sentir du nexus des entités datives. Il faut noter cependant que cette imprécision peut être aussi bien heureuse que malheureuse.

8.B.2.5. Phase « d » :Les sentirs intellectuels. Au-delà de la pré-conscience (awareness), la conscience.

Cette phase pourrait aussi être appelée réflexivité, pour emprunter le terme de Michel Lussault et de Bruno Latour et esquisser un lien avec leurs approches.

C’est la phase de détermination, décision, de choix, de jugement.

Toute la description antérieure avait pour but de montrer que les perceptions conscientes ne sont pas présupposées dans l’approche des propositions, et qu’elles sont une phase avancée du procès. La conscience peut ne pas avoir lieu. Dans la métaphysique de Whitehead, la conscience ne peut exister que sur un fondement de sentirs propositionnels.

Il y a deux façons de sentir la proposition correspondant aux deux types de sentirs propositionnels : les perceptions conscientes, et les jugements intuitifs[45] :

  • Une perception consciente est le sentir d’un contraste entre la proposition sentie dans un sentir perceptif et les entités actuelles dont il dérive[46].
  • Un jugement intuitif est le sentir d’un contraste entre la proposition sentie dans un sentir imaginatif et les entités actuelles dont il dérive[47].

Il s’agit donc d’une deuxième intégration (la première intégration est la proposition). Le diagramme qui suit est identique jusqu’au sentir c au diagramme du sentir propositionnel perceptif. .b est un sentir perceptuel authentique. d est le contraste entre la proposition sentie en b et l’entité actuelle préhendée en a. a est sentie comme une entité actuelle pleinement revêtue de ses caractéristiques et non réduite à un pur cela.

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Figure Chapitre 8.B‑12 : Schéma d’une perception consciente (Source utilisée : schéma n°12 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

8.B.2.5.1. Les jugements :

Le jugement est la décision par laquelle une proposition devient un objet de croyance intellectuelle[48].

Le diagramme qui suit est le même que le diagramme précédent, à l’exception de la substitution d’un sentir imaginatif au lieu et place d’un sentir perceptif.

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Figure Chapitre 8.B‑13 : Schéma d’un jugement intuitif (Source utilisée : schéma n°13 de Stephen T. Franklin dans Parler depuis les profondeurs, 1990 -réinterprété par Ph. Vaillant-)

Les jugements intuitifs sont de trois ordre :

  • – les jugements intuitifs sous forme « oui »
  • – les jugements intuitifs sous forme « non »
  • – les jugements intuitifs sous forme « en suspens ».

La science progresse grâce aux jugements en suspens.

Dans cette phase, les propositions peuvent être acceptées, ou rejetées. C’est la phase ou la liberté de détermination intervient, dans l’acceptation- ou non- de la nouveauté. Un exemple frappant de cette liberté est cité par Manuel Castells dans La société en réseau[49] : l’acteur de télévision Aoshima, en 1995, a fait campagne aux élections municipales sur un seul thème : l’annulation de la Foire mondiale de la ville. Il a été élu, et à la stupéfaction des grandes entreprises et des milieux d’affaires, il a annulé l’exposition.

8.B.2.5.2. La conscience :

Selon Whitehead, la conscience est tapie dans les formes subjectives des perceptions conscientes et des jugements intuitifs.La grande majorité des entités actuelles, y compris celles ayant des sentirs propositionnels, n’accomplit jamais cette quatrième étape et n’est donc jamais consciente. Quand la conscience est atteinte, cependant, elle émerge dans les formes subjectives des preceptions conscientes et des jugements intuitifs.

La conscience est le contraste entre la potentialité et l’actualité. Ce contraste est aussi appelé contraste entre le fait (les entités actuelles senties par le sentir indicatif) et la théorie (i.e. la proposition)[50]. Whitehead appelle cela aussi le contraste entre ce qui « est en fait » et ce qui « pourrait être »[51]. Avec les mots propres de Whitehead :

« La forme subjective du sentir propositionnel dépendra des circonstances, suivant la condition catégoriale VII. Elle peut impliquer ou non la conscience ; elle peut impliquer ou non le jugement. Elle impliquera l’aversion ou l’adversion, c’est-à-dire la décision. La forme subjective n’impliquera la conscience que si le contraste « affirmation-négation » s’y est introduit. Autrement dit, la conscience entre dans les formes subjectives des sentirs quand ces sentirs sont des composants d’un sentir intégrant dont le datum est le contraste entre un nexus qui est, et une proposition qui par sa nature nie la décision relative à sa vérité ou sa fausseté. Les sujets logiques de la proposition sont les entités actuelles du nexus. La conscience est la manière de sentir ce nexus réel particulier, en tant qu’il est en contraste avec la liberté imaginative à son sujet. La conscience peut conférer de l’importance à ce qu’est la chose réelle, ou à ce qu’est l’imagination, ou aux deux à la fois. »[52]

Cette longue citation trouve sa place ici, compte tenu de la profondeur de la remise en cause des notions habituelles sur la conscience (notions du noyau mou du sens commun).

Il existe pourtant un exemple très simple de la vie quotidienne, pour bien comprendre cette notion de conscience, comme émergence de la forme subjective du contraste de l’affirmation et de la négation. Cet exemple est fourni par Stephen T.Franklin. Compte tenu de son importance pédagogique, en voici la citation complète :

Peut-être peut-on exprimer moins techniquement ce que Whitehead a à l’esprit en affirmant que la conscience n’émergera que comme (une partie de) la forme subjective du contraste affirmation-négation. Quand je lis un livre, je peux le lire de deux façons. Je peux le lire sans poser de questions sur son contenu, sans raisonner avec lui, et sans réellement penser à son sujet ; en somme, je peux le lire comme une éponge s’imprègne d’eau. Ou bien je peux aborder ce livre avec certaines hypothèses à l’esprit. Je peux ensuite tester ces hypothèses au fur et à mesure de ma lecture, en les écartant ou les modifiant comme l’exige le texte ; dans ce mode de lecture, je questionne, je conteste, je suis d’accord ou je rejette ce que dit le texte. Or, pour moi personnellement, c’est un fait que, lorsque je lis suivant ce dernier mode, je suis plus vif, plus attentif, et j’extrais davantage de ce que je lis – bref, je suis plus conscient. Mais lorsque je lis comme une éponge qui absorbe l’eau, habituellement je m’endors, et souvent il m’est impossible de me souvenir de ce que j’ai lu sitôt après l’avoir lu. Même une bonne fiction, un bon récit de détective avant de se coucher, soutient mon intérêt en me faisant deviner « qui l’a fait », et une longue aventure intelligente soutient mon intérêt en projetant des habitudes, des styles de vie, et des façons d’agir autres que les miens. Bref, dans ce second mode de lecture, je suis plus conscient que dans le premier. Mais qu’est-ce donc que ce second mode de lecture si ce n’est la confrontation constante de l’actualité et de la potentialité ? L’affirmation de Whitehead que la conscience implique le contraste entre actualité et potentialité peut dont fort bien être confirmée simplement en faisant soigneusement attention à nos propres expériences.

Nota : Il peut être intéressant de noter que l’utilisation par Whitehead du mot « spéculer » est basée précisément sur ce point. Plusieurs fois Whitehead décrit la philosophie, la physique, la science et la pensée comme spéculatives. Mais ce qu’il entend par, disons, la physique spéculative n’est pas une physique qui lance des conjectures sauvages sur le monde ou des affirmations qu’elle est incapable d’établir. Ce que Whitehead a plutôt à l’esprit par « spéculative », c’est une physique qui procède par interrogation de la nature, par des investigations en elle, et en formant des hypothèses pour guider l’imagination du physicien. Whitehead accuse Bacon de penser que la nature fournira des modèles significatifs et des lois à de simples spectateurs (SMW 53b). C’est ce sens aussi que Whitehead défend quand il dit que la philosophie doit être spéculative. (Selon Whitehead, un escroc doit craindre le plus le policier spéculatif ; après tout, qu’était Sherlock Holmes sinon un spéculatif ?) Whitehead écrit : « J’appellerai une telle démonstration une « démonstration spéculati­ve’ » en rappelant l’utilisation du mot « spéculation » par Hamlet lorsque celui-ci dit : « Il n’y a aucune spéculation dans ces yeux-là » (CN 6c) » [53].

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Figure Chapitre 8.B‑14 : Exemple permettant de bien comprendre la notion organique de conscience : la lecture d’un livre (Source utilisée : Stephen T. Franklin, Parler depuis les profondeurs, 29b-c (p.51-53))

8.B.2.5.3. Exemples dans la pratique du géographe-inganieur-urbaniste-architecte :

De nombreux autres exemples pourraient être trouvés dans le vécu professionnel des urbanistes-architectes-ingénieurs-géographes. En effet, ceux-ci sont confrontés en permanence à un ensemble de faits parfois contradictoires les obligeant à « spéculer » pour tracer un récit le plus cohérent possible intégrant le maximum de données, dans des contrastes sophistiqués, en première ou deuxième intégration.

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Notes  :

[1] Voir section 5 : Catégorie d’Existence (CX) ; Catégorie d’Explication (CE) et Catégorie d’Obligation (CO)
[2] Borie, Micheloni, Pinon, Forme et déformation, 2006, p.7
[3] Borie, 2006, p8. Voir aussi Riboulet, 11 leçon de composition urbaine, Presses ENPC, 1998.
[4] Panrai , Depaule, Demorgon, Analuse urbaine, p.119a. et 120d.
[5] Whitehead, Modes de pensée, Vrin, 2004. Voir en première partie,la première conférence sur « L’Importance », pages 25-42.
[6] Sous la direction de Jacques Levy et Michel Lussault, 2003, 1027 p.
[7] Une étude sur ce seul point pourrait être entreprise pour montrer la capacité explicative du procès. Mais pour cela, il est nécessaire au préalable de détailler le vocabulaire technique lié au procès lui-même.
[8] Thèse , Le site urbain : potentialités. Réflexion sur le développement responsable et équilibré des établissements humains à partir de 6 exemples français, égyptiens et australiens, 390 p. hors annexes, 1995.
[9] PR 261c.
[10] PR 186c
[11] PR 260c
[12] PR 184c.
[13] PR 263c.
[14] Franklin, PdlP, 13d
[15] PR 26g
[16] Franklin, , PdlP, 13f.
[17] Franklin, PdlP, 14a
[18] Voir l’exemple de Socrate, PR 264f-265a. Franklin donne également 2 exemple dans ses notes 22 et 23 de la page 14 (26-27).
[19] Franklin, PdlP, 15a. Il note que Whitehead ne précise jamais ceci explicitement. Mais c’est une thèse raisonnable si l’on se souvient que Whitehead montre que c’est au moyen de la transmutation qu’émerge nos perceptions d’éléments tels que les chevaux.
[20] Franklin, PdlP, 15c.
[21] Franklin, PldP, 26a.
[22] Franklin, PdlP, 26e.
[23] PR 276b
[24] PR 308d-309e, cité par Franklin, PdlP, 26e-27a.
[25] Voir le schéma des catégories d’existence ci-dessus.
[26] Franklin, PdlP, 27b.
[27] PR 184c185c, 259b, cité par Franklin, PdlP, 17c.
[28] PR 185e-186a.
[29] PR 186d.
[30] PR 185b.
[31] PR 185a.
[32] Edmond Bonnefoy, Les quatre techniques de l’Architecture, Le Moniteur, le 6 mai 1983. Ces quatre techniques sont la planification, l’urbanisme opérationnel, l’architecture/construction, le design.
[33] PR 62d-64a.
[34] Franklin, 1990, 9c
[35] PR 250-251.
[36] Alix Parmentier, PhW, 1968, 398.
[37] Pour bien faire comprendre cela, Franklin propose le même schéma avec des « tubes ».
[38] même si elle est refusée, rappelons le dans Di Méo, 2005, p.43c.
[39] Di Méo, 2005, 40d.
[40] PR 251c.
[41] Franklin, 1990, 8d.
[42] Une présentation de ces trois auteurs avec une courte biographie, leur vie, leur formation initiale et leurs principales œuvres se trouve en partie I, chapitre 3.
[43] La fragmentation page 106b.
[44] Panerai, Depaule, Demorgon, Analyse urbaine, 2005, p.120 à 133
[45] Franklin, PdlP, 27c.
[46] PR 268c-e.
[47] PR 271b-c.
[48] PR 187d.
[49] Castells, La société en réseaux, Fayard, 201, p.528-529.
[50] PR 188d.
[51] PR 267a, III, Ch.V, s.2.
[52] RP 261c.
[53] Stephen T. Franklin, Parler depuis les profondeurs, 29b-c (p.51-53)

8.A-B. Concrescence

Chapitre 8 : Qu’est-ce que la concrescence ? Les catégories d’existence et les obligations catégoriales ; l’intérêt pour la géographie :

Après avoir introduit au chapitre précédent la notion de préhension et la notion de procès, nous aborderons l’analyse systématique des étapes de la concrescence, avec une schématisation spécifique à la présente thèse, en vue de résoudre la question de « la dichotomie entre le matériel et l’idéel » posée par Guy Di Méo et Pascal Buléon.

8.A. Introduction :

Pour l’étude de la concrescence et sa schématisation, nous nous sommes appuyé sur les ouvrages suivants, classés par ordre d’importance :

  • 1. Procès et Réalité (PR) de Whitehead, Gallimard, 1995 (1929) [1]
  • Clés pour Procès et Réalité de Whitehead (CPR) de Donald W. Sherburne, 1966 [2]
  • Une esthétique whiteheadienne (ES) de Donald W. Sherburne, 1961
  • Parler depuis les profondeurs (PdP) de Stephen T. Franklin, 1990 [3]
  • La dialectique de l’intuition chez A.N. Whitehead (DIW) de Michel Weber, Ontos Verlag 2005
  • La philosophie de Whitehead et le problème de Dieu (PhW) d’Alix Parmentier, 1968
  • Penser avec Whitehead (PW) d’Isabelle Stengers, 2003
  • Whitehead et la politique (WP) de Pierre-Jean Borey, 2007 [4].
  • The metaphysics of experience : a companion to Whitehead’s Process and reality, Elisabeth M.Kraus, Fordham University Press, 1998, 200p.
  • Process, reality, ans the power of symbols. Thinking with A.N.Whitehead, Murray Code, Palgrave Macmillan, 2007, 244 p.

Nous aurions pu ajouter les deux références classiques de William Christian [5], Ivor Leclerc [6], mais ils n’ont pas proposé de schématisation de leur exposé pédagogique. D’autre part, en ce qui concerne Christian, certaines interprétations ont été corrigées depuis ses travaux fondateurs (par exemple le fait qu’il soutienne qu’une entité actuelle passée reste actuelle même si elle a perdu son immédiateté subjective [7]). Pour Ivor Leclerc, son travail est passionnant, mais concerne plus une recherche fondamentale en philosophie en vue de relier le travail de Whitehead aux fondements de la philosophie occidentale, notamment à la source aristotélicienne et leibnizienne. Ivor Leclerc est à lire pour se convaincre à la fois de la profondeur et de la pertinence de la remise en cause opérée par Whitehead, et pour entrer dans l’Aventure avec le goût d’une source rafraîchissante. Les deux références citées n°9 et 10 d’Elisabeth M. Kraus et de Murray Code ont été placées dans cette liste pour des prolongements techniques et pédagogiques ultérieurs à la thèse (ces ouvrages restent à traduire, et leur densité est égale à leur brièveté : ils supposent acquis tous les ouvrages antérieurs).

Le souhait est ici d’établir une schématisation de la concrescence qui est au cœur de notre thèse dans un triple but d’exposition, de pédagogie et de recherche:

  • Exposer sommairement (mais de façon juste) la concrescence, en proposant une nouvelle schématisation à la suite de Sherburne et de Franklin (qui rejoindra un jour la schématisation synthétique de Kraus et les analyses de Code).
  • Rattacher aux schémas les éléments de recherche, nos exemples concrets de la partie I pour tenter d’être compris par le lecteur à travers l’expérience commune (par « référence symbolique » dirait Whitehead [8]).
  • Répondre à notre enquête géographique, à savoir le dépassement « de la dichotomie du matériel et de l’idéel » (Guy Di Meo, P.Buléon).

8.B. La concrescence :

La concrescence est le nom donné à l’analyse génétique de toute entité actuelle (aussi appelée occasion actuelle d’expérience). Elle est dans le langage de Locke, la « constitution interne réelle d’un existant particulier » [9].

La concrescence est la croissance ensemble d’un multiple parvenant à l’unité de l’un [10].

La phase initiale d’une concrescence est composée des sentirs séparés des entités disjonctivement diverses qui constituent le monde actuel de l’occasion d’expérience actuelle en question. Les phases subséquentes effectuent la croissance ensemble, la con-crescence, de ces multiples sentirs séparés et les synthétisent en un seul sentir appelé la satisfaction de l’occasion actuelle achevée (ce qui correspond, au niveau macroscopique, à l’unité intérieure de PRH).

Comme nous l’avons souligné en partie I, chapitre 4, les phases sont logiques, simultanées, et non successives.

Il convient de distinguer tout d’abord l’analyse génétique [11] et l’analyse morphologique. L’analyse génétique analyse tous les modes de sentirs de l’entité actuelle en concrescence, pour arriver à sa détermination et sa satisfaction. Il est la concrescence [12] en train de se faire. L’analyse morphologique est la transition entre concrescences déterminées, « données » à d’autres concrescences (c’est le lieu privilégié de l’investigation scientifique). L’analyse morphologique nous intéressera pour le passage des notions de base de la concrescence vers les notions géographiques d’espace, de temps, d’objet, … L’analyse génétique est l’homme en tant que « La nature prenant conscience d’elle-même » (Elisée Reclus). L’expérience créative de l’homme (par exemple : la transformation des territoires, objet de notre enquête) informe sur la créativité dans la nature. L’étude du procès lui-même est faite dans la prochaine section.

Les ouvrages pédagogiques existants (Sherburne, Franklin, Kraus..) distinguent tous cinq phases de la concrescence. Il ne s’agit pas de phases au sens cartésien du terme, chronologique : c’est l’ensemble des phases logiques qui tendent à former un tout organique amenant à la détermination. Dans la vie courante, les éléments de décision viennent dans l’ordre ou le désordre, avant que s’éclairent les choix possibles, les propositions cohérentes, puis le choix d’une proposition. Il ne peut donc s’agir que d’une exposition pédagogique que Whitehead n’a jamais exprimé ainsi, voire même qui pourrait fausser l’intuition de la pensée organique.. L’intérêt de cette exposition est de faire naître chez le lecteur l’intuition de ce dont il s’agit, car la saisie n’est pas dans le langage, mais dans l’intuition qui naît à travers le langage. Le langage est inadéquat à exprimer cela, mais peut, et doit y contribuer. Sherburne dans son livre Clé pour la compréhension de PR est allé jusqu’à réorganiser complètement le texte même de PR dans cet ordre didactique, au risque d’un appauvrissement de la pensée de Whitehead. I. Stengers, dans son ouvrage Penser avec Whitehead, a d’ailleurs souligné ce danger [13]. Franklin, à l’usage de ses étudiants, a pour ainsi dire prolongé ce travail en développant chacun des modes de sentir avec des exemples. Nous avons cherché à compléter ce travail avec nos propres exemples, issus de la vie quotidienne ou de la vie professionnelle. La matière étant totalement neuve (les traductions de ces ouvrages ne sont pas encore éditées en France), il est inévitable que se produise un certain tâtonnement. Ce tâtonnement est nécessaire au passage de modes de sentirs antérieurs, essentiellement dualistes, à l’expression nouvelle des modes de sentirs.

C’est grâce à la concrescence que la nouveauté peut apparaître dans le monde. « Si les données de toute préhension conceptuelle étaient totalement dérivées de sa préhension physique simple correspondante, il n’y aurait pas de nouveauté réelle : l’univers se répèterait simplement pour toujours. Pour satisfaire ce besoin de préhension d’objets éternels nouveaux, Whitehead introduit la « réversion » ; il décrit ainsi la réversion : ‘Il y a une origine secondaire des sentirs conceptuels avec des datas partiellement identiques aux objets éternels formant les datas de la première phase du pôle mental, et partiellement différent d’eux. La diversité est une diversité pertinente déterminée par le but subjectif’[14] » [15].

La vérification systématique et soignée de chacun des points des catégories de Whitehead n’est pas l’objet de cette thèse, sauf sur trois points : la perception/préhension (l’expérience), l’espace, et les objets. Néanmoins sont fournis en annexe les premiers éléments permettant de vérifier par soi-même la solidité de cette approche, et de confronter sa propre expérience (savoir et être) à l’approche proposée.

8.B.1. Les cinq phases de la concrescence

La concrescence peut être divisée en 5 phases, toutes interdépendantes, liées organiquement entre elles :

  • Phase 1 : La phase conforme : sentirs physiques.
  • Phase 2 : La phase conceptuelle : sentirs conceptuels ou hybrides.
  • Phase 3 : La phase comparative : sentirs propositionnels (sentirs imaginatifs et perceptifs).
  • Phase 4 : La phase intellectuelle : sentirs comparatifs et intellectuels.
  • Phase 5 : La satisfaction : sentir conscient (perceptions conscientes et jugement intuitif).

La concrescence se présente comme beaucoup d’expériences de notre vie quotidienne et professionnelle, et en particulier dans le développement local. A une phase physique donnée, une phase de contrainte ou de conformité au réel, succède une phase de choix de la réponse à cette contrainte : des possibilités s’offrent et s’éliminent progressivement jusqu’au choix final. Un exemple simple cité par Whitehead est le fait d’être plaqué au rugby : la contrainte est forte, mais la manière d’attraper le ballon appartient toujours au joueur.

Dans le développement local, le projet se développe suivant les phases suivantes :

  • Phase 1 : Diagnostic, contraintes (sentirs physiques) -voir Bernard Vachon, et aussi la thèse de Patrice Braconnier, 2005-
  • Phase 2 : Potentialités (sentirs conceptuels ou hybrides)
  • Phase 2 : Propositions (sentirs propositionnels)
  • Phase 4 : Choix d’un scénario (sentirs comparatifs et intellectuels)
  • Phase 5 : Décision et mise en œuvre d’un plan d’action ( sentir conscient, détermination et satisfaction)

Tous ces éléments sont nécessaires, dans cet ordre fixé par l’expérience, ordre « génétique » si l’on peut dire, car en fait, toutes les phases sont interdépendantes.

La concrescence est en effet un tout, et le tout est plus que la somme de ses parties (possibilité de nouveauté). Elle n’est pas divisible, mais peut intellectuellement être divisée en phases. La schématisation qui suit est construite à partir de notre « schéma de base » (voir partie I, chapitre 3.G). Elle fait figurer le trait pointillé de la dichotomie pratiquée dans notre culture occidentale nourrie du dualisme cartésien : nous souhaitons garder à l’esprit, à travers tout le « vol de l’avion », la question posée, afin de réunir le moment venu les éléments qui nous permettront de sortir de la dichotomie.

L’explication de Franklin  ne commençant qu’au stade de la proposition, commençons par appuyer notre schématisation systématique sur le travail de Sherburne. Son intérêt est de s’appuyer exclusivement sur Procès et Réalité, remis dans un ordre « cartésien » de compréhension (au risque, nous l’avons dit, d’un appauvrissement du sens, comme I.Stengers l’a souligné).

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Figure 8‑1 : Les phases de la concrescence dans Procès et réalité (Source schéma n°1 de Donald W. Sherburne dans Clés pour Procès et réalité, chapitre 1)

La première phase a est celle du sentir physique d’une actualité (et non d’une simple possibilité). Les sentirs de notre corps sont d’une importance écrasante dans notre expérience physique. Les préhensions physiques sont en contraste avec les préhensions mentales. Les sentirs conceptuels se produisent dans une seconde phase d’une occasion d’expérience, étant dérivés de sentirs physiques. Des sentirs physiques sont issus les sujets logiques de l’expérience.

La deuxième phase, b, est l’activité mentale, celle des sentirs conceptuels. L’activité mentale est essentiellement une appétition, soit en faveur, soit contre une forme possible d’expérience. Elle peut être une impulsion aveugle à réaliser ou à éviter une certaine forme de sentir. Cette description de la relation entre le type physique et le type mental d’expérience est en accord avec l’affirmation de Hume selon laquelle l’expérience tire son origine des « impressions », et non des réflexions. Par contre, elle est en désaccord avec l’opinion du même Hume quand il dit que les data de ces impressions sont de purs universels tels que les données des sens, et non des entités actuelles [16]. Pour Whitehead, l’expérience perceptuelle commence par la perception directe d’autres actualités, telles que celles qui composent notre corps. Tel est le fondement de notre réalisme, pour lequel nous savons que nous existons dans un monde composé d’autres choses actuelles. Par exemple, en me souvenant de ce que je voulais dire quand j’ai commencé cette phrase il y a quelques secondes, mon occasion d’expérience présente est de préhender certaines occasions d’expérience antérieures. Le point fondamental réside dans l’expérience mentale, qui, dans ses formes les plus sophistiquées peut sembler être complètement détachée du monde actuel, naît toujours en fait d’une expérience physique, le corps étant la source la plus puissante d’expérience physique. Whitehead nomme objets éternels les formes de définités préhendées lors d’un sentir conceptuel [17].

Dans la troisième phase de l’expérience, c, il y a intégration des préhensions des deux premières phases, ce qui aboutit à des sentirs propositionnels, lesquels sont des préhensions dont les objets sont des propositions. Les sujets logiques des propositions sont les sentirs physiques et leurs prédicats sont les objets éternels. Le contraste entre des sujets logiques et prédicats est une unité du sentir [18]. Une proposition est l’union d’une actualité (provenant d’un sentir physique) et d’une possibilité (venant d’un sentir conceptuel). Une proposition est un contraste. Un exemple en est « ce territoire est désert » Naturellement, le jugement conscient : « ce territoire est désert » appartient à la quatrième phase, dans laquelle naissent les sentirs intellectuels. Mais la proposition impliquant le territoire peut constituer une partie du contenu d’un tel sentir. D’autres exemples seraient « mon corps est fatigué », « la communauté est épuisée », « l’économie locale est en faillite », toutes trois vraies sur le moment. Mais plus importantes en un sens sont les propositions fausses, telle celle où j’imagine que l’économie locale n’est pas en faillite. Une telle proposition contre-factuelle, qui peut me conduire à décider une action pour y remédier, illustre au mieux le rôle fondamental des propositions dans l’expérience, qui est de faire office d’attraits pour le sentir (lures for feeling). L’activité mentale est fondamentalement une appétition : une proposition fait office d’attracteur pour celui qui vit l’expérience, soit en l’attirant, soit en le dissuadant de conjoindre une certaine possibilité particulière avec certain (ou certains) fait(s) particulier(s). Les sentirs propositionnels sont donc des sentirs dans lesquels sont accueillies de telles propositions.

Cette description des propositions relève du fondamental des « attraits pour le sentir » et non pas des objets de jugement purement intellectuel. Elle permet que le fonctionnement soit généralisable aux occasions d’expériences non-humaines [19], en raison de la minimisation de la sophistication de l’activité mentale nécessaire pour les accueillir. Il convient toutefois de distinguer les fins physiques des sentirs propositionnels pleins.

Si elle se produit, la quatrième phase, d, intègre un sentir propositionnel (issu de la 3ème phase) avec des sentirs physiques primitifs (issus de la 1ère phase). Le résultat est un sentir intellectuel. Une particularité des sentirs intellectuels est que leurs formes subjectives impliquent la conscience. L’une des espèces de sentirs intellectuels, en fait, est celle des perceptions conscientes[20]. Mais les sentirs intellectuels comprennent également les jugements, qui recouvrent la plus grande partie de ce que l’on entend par « pensée », y compris cette sorte de pensée que nous sommes enclins à appeler connaissance (knowing) ou cognition.

La conscience (ou understanding) est la forme subjective d’un sentir qui inclut une proposition : elle implique la prise de conscience à la fois de quelque chose de défini et des potentialités « qui illustrent soit ce qui est et pourrait ne pas être. Autrement dit, il n’y a pas de conscience sans référence à la définitude, à l’affirmation et à la négation … La conscience est notre façon de sentir le contraste affirmation-négation »[21]. Ce contraste est également celui qui différencie l’actualité et la potentialité, le fait et la théorie, une proposition et une possibilité alternative. La conscience est toujours conscience de quelque chose.

Cet exposé des phases d’un moment d’expérience (que chacun peut faire en analysant ses propres expériences quotidiennes) culmine dans l’accueil conscient d’un sentir intellectuel. Celui-ci constitue une explication de l’apparition de ce que l’on a appelé l’intentionnalité consciente. Whitehead le dépeint comme émergeant d’une expérience qui implique intentionnalité mais pas conscience. C’est une différence importante par rapport à l’approche phénoménologique, dont la notion d’intentionnalité empreinte de conscience pourrait présupposer une forme de dualisme avec la matière « non consciente » [22]..

La conscience n’est suscitée à l’existence que par le contenu expérientiel du type qui convient. Par exemple, dans l’expérience ordinaire, nous ne sommes pas conscient du fonctionnement de notre propre corps. Quand nous en prenons conscience, c’est le plus souvent lorsque quelque chose ne va pas, une douleur, une faiblesse.

Pour la cinquième phase écoutons Whitehead lui-même. Certains passages décrivent « l’accomplissement » de la satisfaction comme équivalente à son périr. Ainsi, du point de vue de la concrescence, la satisfaction n’est réellement jamais : « Le procès de la concrescence s’achève par l’accomplissement d’une « satisfaction » pleinement détermi­née. Ainsi, la créativité pénètre dans la phase primaire « donnée » pour assurer la concrescence d’autres entités actuelles. Cette transcendance est dès lors établie quand il y a accomplissement d’une « satisfaction » déterminée complé­tant l’entité antécédente. La complé­tude est le périr (perishing) de l’immédiateté : « Cela jamais réellement n’est »[23] ».

Dans la philosophie organique, une entité actuelle périt quand elle est devenue complète. L’utilisation pragmatique de l’entité actuelle, constituant sa vie statique, réside dans le futur. La créature périt et est immortelle [24], devenue objet pour la suivante (transition). Whitehead décrit par ailleurs la satisfaction comme si elle était réellement atteinte.

Le problème que résout la concrescence est le suivant : comment unifier les multiples composants du contenu objectif en un contenu senti avec sa forme subjective complexe. Ce conte­nu senti unifié est la « satisfaction », par laquelle l’entité actuelle est son moi individuel particulier, lequel, pour utiliser l’expression de Descartes, « n’exige rien d’autre que lui-même pour exister ». La satisfaction fournit ainsi l’élément individuel dans la composition de l’entité actuelle qui a conduit à définir la substance. Dans la conception de l’entité actuelle dans sa phase de satisfaction, l’entité a accompli sa séparation individuelle des autres choses ; elle a absorbé les data, et elle ne s’est pas encore perdue dans le mouvement de retour (swing back) vers la « décision » par laquelle son appétition devient un élément des data des autres entités qui la remplacent..

La notion de satisfaction est la notion de « l’entité en tant que concrète », abstraction faite du procès de concrescence; elle est le résultat séparé du procès, et perdant par là l’immédiateté de l’entité atomique, qui est à la fois procès et résultat. Mais la satisfaction est le « superjet » plutôt que la « substance » ou le « sujet ». Elle parachève l’entité, et cependant elle est le superjet ajoutant son caractère à la créativité grâce à laquelle il y a un devenir des entités [25].

Franklin [26] montre l’harmonisation de ces deux séries de passages si nous reconnaissons que la satisfaction a deux rôles distincts (bien que coordonnés) à jouer dans le système de Whitehead. Ces deux rôles correspondent aux deux aspects du rythme de la création. D’un côté, il y a croissance interne d’une entité actuelle, et de l’autre une transition d’une entité actuelle à une autre [27]. La référence de Whitehead est dans Locke [28]. C’est ce double rôle qui constitue le dépassement de la « dichotomie du matériel et de l’idéel » [29] et l’articulation des pôles physiques et mentaux.

La correspondance dans l’expérience ordinaire pourrait être quand nous parlons de « mourir à quelque chose », pour « naître à autre chose ». La Fondation pour le Progrès de l’Homme, dans son Cahier de propositions Le territoire, lieu des relations : vers une communauté de liens et de partage de sept. 2001 appelle cela une « petite mort », et une « naissance » (cf partie I). Notons ici la place de la substance : Whitehead ne la rejette pas, mais montre qu’elle se situe au moment de la satisfaction, lorsque l’entité « ne nécessite rien d’autre qu’elle même pour exister ». A la suite, la pensée organique situe la limite de cette approche, et ouvre d’autres perspectives.

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Notes :

[1] Les parties les plus fréquemment citées de Procès et Réalité peuvent être consultées dans l’annexe informatique à l’adresse suivante : Annexe\Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Whitehead-Ouvrages&Parties-d-ouvrages\1929_PR-Proces&Realite_Première Partie_Les Catégories.pdf. La théorie des préhensions exposée dans le présent chapitre est également consultable à l’adresse suivante : Annexe\Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Whitehead-Ouvrages&Parties-d-ouvrages\1929_PR III-Theorie-des-Prehensions-Detail-phases_Analyse-genetique&morphologique.pdf
[2] Compte tenu de l’importance de ce travail, la traduction inédite par H.Vaillant est consultable dans l’annexe informatique à l’adresse suivante : Annexe\Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Sur-Whitehead-Ouvrages&Articles\1965_Sherburne-Cle-pour-Proces&Realite-COMPLET.pdf
[3] Une traduction par H.Vaillant de la première partie de l’ouvrage de Stephen T.Franklin, Parler depuis les profondeurs, La métaphysique herméneutique des Propositions, de l’Expérience, du Symbolisme, du Langage et de la Religion d’Alfred North Whitehead, Eerdmans Publishing Company, Michigan, 1990 est fournie en annexe informatique à l’adresse suivante : Annexe\Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Sur-Whitehead-Ouvrages&Articles\1990_Franklin_PDP-ParlerDepuisLesProfondeurs-PartieI.pdf
[4] Cette thèse, soutenue le 18 juin 2007 est consultable dans l’annexe informatique à l’adresse suivante : Annexe\Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Borey-Pierre-Jean-THESE.pdf. Cette thèse audacieuse, qui a été acceptée avec Mention Très bien à l’unanimité du jury illustre bien le caractère cosmologique de l’approche de Whitehead, c’est à dire une synthèse évolutive de la science, la philosophie, et la religion actuelles. Elle explore les implications politiques, et des liens à la géographie et au territoire sont esquissés. Cette thèse met notamment en évidence l’intérêt de l’apport de Régis Debray cité en début de partie III.
[5] Christian William A., Une interprétation de la métaphysique de Whitehead, New Haven, Yale University Press, 1959, trad. H. Vaillant, 2004.
[6] Leclerc Ivor, La métaphysique de Whitehead, un exposé introductif, New Haven, 1957. (traduction inédite)
[7] Ce qui entraîne dans l’erreur Sherburne dans « Whitehead sans Dieu » p.309 (au chapitre 16 de Process Philosophy and Christian Thought,[7] pp. 305-327, Process Philosophy and Christian Thought, ed. Delwin Brown, Ralph E. James, Jr, Gene Reeves, The Bobbs-Merril Company, Indianapolis et New York, 1971. Ce chapitre 16 est une version révisée d’un article de la revue The Christian Scholar, L.3 (fin 1967)) Il écrit que « Christian soutient que l’entité actuelle de base ne peut être l’occasion actuelle passée X car « X a maintenant péri et n’est plus actuelle, alors que les seules « raisons » selon le principe ontologique sont des entités actuelles » (Christian, p.321)
[8] Voir l’exemple de l’arbre : parler d’un arbre évoque tout de suite chez l’interlocuteur une expérience de l’arbre, de la forêt, et permet une compréhension.
[9] PR 24-25, 53-54, 64-65, 210c et 12 autres mentions. L’expression complète est en 210c et 24a la référence précise chez Locke, dans Essai concernant l’entendement humain, III, III, 15. Whitehead suggère que la notion d’idée chez Locke correspond aux notions de préhension et de sentir organique, à la différence près que Locke semble les limiter à la vie consciente de l’esprit, alors qu’elles ont dans la pensée organique un plus grand degré de généralité. D’autre part, Whitehead explique que Locke n’a pas tiré parti de sa découverte car il ne s’est pas élevé au général (PR 210c).
[10] PR 21 e&f, PR 211c & PR 228b)
[11] W, PR, chapitre III
[12] W, PR, chapitre IV
[13] Penser avec Whitehead, page 272-273.
[14] PR2
[15] Franklin, SFTD 5
[16] PR160.
[17] PR 22b
[18] PR 24 « Les nombreux composants d’un datum com­plexe ont donc une unité : cette unité est un « contraste » d’entités. En un sens, ceci signifie qu’il existe un nombre infini de catégories d’existence, puisque la synthèse d’entités en un contraste produit en général un nouveau type existentiel. Par exemple, une proposition est, en un sens, un « contraste » », et aussi PR 228c, d, e, « la synthèse réelle de deux éléments composants dans le datum objectif d’un sentir doit être viciée par les particularités individuelles de chacun des relata. La synthèse, dans sa complétude, exprime donc les particularités conjointes de ce couple de relata, et ne peut en relier d’autres. Une entité complexe, avec cette définitude individuelle, issue du caractère déterminé des objets éternels, sera appelée un « contraste » ». Il prend ensuite l’exemple de contrastes de couleurs, puis distingue la relation du contraste.
[19] Voir la discussion sue la notion d’humain/non humain au chapitre X-X
[20] PR266s
[21] PR 243.
[22] Ce sujet a été traité par Jean-Marie Breuvart dans les Chromatiques whiteheadiennes de la Sorbonne en 2007. Le travail sera publié dans l’annuaire 2007.
[23] PR 85a.
NdT : cf la citation complète et exacte en fin de Ch.2. Les éditeurs américains notent que ce n’est pas une citation directe de Platon, le cela ne figurant pas dans le texte du Timée 28a
[24] PR 81-82. C’est ce que Whitehead appelle « l’immortalité objective ».
[25] PR 84c.
[26] PR 151a, 210c cité par Stephen T.Franklin, Parler depuis les profondeurs, pp. 30-36.
[27] Franklin 30d.
[28] Locke, Essai, II, XIV, 1, cité dans PR 147a (p.252).
[29] Guy Di Méo & Pascal Buléon, Espace social, chap. 5 p.107 à 133.

7.D. Processus au quotidien

7.D. L’utilisation courante de la notion de processus dans la vie quotidienne.

La notion de processus est très répandue, et concerne essentiellement les relations externes plutôt que les relations internes. C’est pourquoi il est préférable pour tenir compte des deux d’employer l’ancien mot français procès (origine du process anglais).

La notion de procès dans un sens whiteheadien [1] est déjà utilisée couramment dans l’économie pour la description, par exemple, du procès de production marxiste. Le terme retrouve alors le sens du mot process anglais qu’il a perdu dans l’usage courant en dehors de l’économie. Dans le quotidien, c’est le terme de processus qui est utilisé. Nous avons déjà noté qu’il est utilisé 354 fois dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (DGES) sans être une rubrique par lui-même. De la même manière que les notions d’(ap)préhension et d’importance, la notion de processus permet de se faire comprendre de manière intuitive dans la vie ordinaire, sans avoir à expliquer le terme. Pour entrer dans l’explication, il est nécessaire ici encore de dépasser l’évidence . Ce dépassement est difficile, car bien souvent le mot est utilisé pour faire comprendre des notions qui présupposent le processus, mais ne le prennent pas en compte en tant que tel. Une ambiguïté reste toujours entre une description interne et externe, et le processus n’a pas dans l’explication l’importance qui est pourtant présupposée (notion du noyau dur du sens commun).

A la suite du DGES, nous pouvons ici aussi citer L’homme spatial de Michel Lussault (2007). Le terme processus figure notamment aux pages 20, 22, 40, 129, 182, 183, 189, 190, 234, 237, 303 (2), … Stéphane Rosière, dans son ouvrage Géographie politique et géopolique l’utilise aux pages 53a, 53d, 59d, 143d, 147c (2), 150d, 150f, (2),156d, 157f, 161a, 163d (3), 165c (3), 166c, 167a, 168 (7), 171b, 172c (3), 175 (5), 196b, 196c (2), 211, 281b, 285, 294a, 297d (2), 299c, 301d, etc. Les géographes Marie-Françoise Durand, Jacques Levy et Denis Retaillé l’utilisent dans Le monde. Espaces et systèmes aux pages 16b, 19c, 25d, 27b, 27c, 28b, 30a, 31note2 31a, 32a, 189a, 190b (2), 191a, 231a, etc. On trouve aussi la notion de processus dans le terme procédé, et dans le verbe procéder. Pierre Calame insiste sur le passage de la procédure au processus [2], et les composantes de son cycle de la gouvernance [3] sont les phases du procès (voir chapitre 4.B.3). Il utilise très fréquemment le terme de processus, et y fait référence par exemple aux pages 41, 84, 266, 288a, 302b (2), 303a, 304a, 314a, 312a, 313a (2), etc.

Chacun pourra dans sa vie quotidienne relever l’usage conscient ou inconscient de cette notion, et confronter ses conclusions avec celles de la pensée organique. L’intérêt du schème organique (totalement soumis au réel, donc concret) est de bien distinguer (et articuler, sans jamais opposer) les relations internes et les relations externes. Les relations externes reviennent à considérer le monde composé d’objets comme de boules de billard, alors que les relations internes permettent d’expliquer la genèse des choses (ce qui est nommé « adaptation [4] » en géographie physique). Sans utiliser le terme de procès, l’approche de Michel Lussault rend compte tant de relations externes [5] qu’internes [6]. En un sens, son approche est quasi processive de fait, à la seule condition de reconnaître qu’il y a un seul continuum spatio-temporel (et non des espaces « radicalement séparés [7] ») et de substituer à une approche substantialiste l’approche organique (les quantum d’actualisation jouent le rôle d’une substance dynamique).

La notion de dynamique est souvent utilisée comme synonyme de processus, en un sens plus général. Chez Stéphane Rosière (2003), elle apparaît aux pages 59d, 91f, 105b, 143 (4),149f, 152a, 161b, 169c, 174d, 177 (5), 182d, 183a, 183 c (2), 193 (5), 218f, 296c, 300b, 300d, 301a, etc. Stéphane Rosière emploie également la notion de puissance (288, 288 à 301) dans un sens proche du procès et la notion de potentialité. Le DGES accorde à la notion de dynamique une rubrique de catégorie 1 (« concepts les plus fondamentaux de la géographie » [8]) de deux pages (p.281 & 282), en reconnaissant aux systèmes dynamiques des « mouvements internes ». Mais cette notion se réfère quasi exclusivement à la théorie des systèmes, devient synonyme de changement et « tend à se substituer au terme d’histoire (…) ce qui permet au passage d’escamoter une réflexion sur le temps social et l’historicité » [9]. Reliant les notions de système, de dynamique et de processus, on pourrait résumer leurs relations par la phrase suivante « Les systèmes ont une dynamique constituée de processus ». Par exemple, dans Éléments de géographie physique de Jean-Paul Amat, Lucien Dorize, Charles Le Cœur, (Bréal, 2002), il est expliqué p.412 : « Le système n’est pas figé. Sa dynamique est faite constamment de (…) processus de rétroaction (…) processus impliqué (…) processus dans leur fonctionnement intime. ». Mais il n’est rien dit sur le fonctionnement « intime » du processus. C’est pourquoi il apparaît important de tenter une description technique du procès, en dépassant la barrière de l’évidence (Lussault, 2007, 17).

7.D.1. Pourquoi le procès ?

Dans Modes de pensée, Whitehead explique : « L’état de la pensée moderne est tel que chaque élément singulier de cette doctrine générale est démenti, mais que les conclusions générales tirées de la doctrine prises comme un tout sont fermement maintenues. Il en résulte une confusion totale dans la pensée scientifique, dans la cosmologie philosophique et dans l’épistémologie. Pourtant, toute doctrine qui ne présuppose pas implicitement ce point de vue et taxée d’inintelligibilité » [10]. Il fait alors l’inventaire des éléments singuliers qui sont démentis, et les nouvelles notions qui les remplacent. Pour être en adéquation avec l’expérience ordinaire (le noyau dur du sens commun), de nouvelles notions doivent alors êtres proposées pour une interprétation cohérente et logique. Ces notions, tout en étant explicatives, doivent aussi être nécessaires, c’est-à-dire donner une raison aux Lois de la Nature.

Le tableau qui suit présente les différents passages des anciennes notions aux nouvelles notions scientifiques, ou aux propositions de la pensée organique. La compréhension de ces passages est indispensable pour saisir la nécessité du procès pour l’interprétation adéquate des faits de la Nature, sans en omettre aucun.

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Figure 7‑6 : Tableau du passage de la pensée moderne à la pensée organique (Source : Whitehead, Modes de pensée)

La faiblesse de l’épistémologie des XVIIIe et XIXe siècles a été de se fonder purement sur une formulation étroite de la perception sensible. De plus, parmi les divers modes de sensation, c’est l’expérience visuelle qui fût choisie comme l’exemple type. Le résultat fût d’exclure tous les facteurs réellement fondamentaux constituant notre expérience. La prise en compte dans une vision globale des remises en cause réalisées par la science depuis Bacon (au XVIème siècle) conduisent aux deux notions d’activité et de procès. Telle est la théorie de « l’avance créatrice » grâce à laquelle il appartient à l’essence de l’univers de passer au futur (avec l’idée de transformation). Ces remises en cause conduisent à concevoir la fonction de la vie dans une occasion d’expérience, dans laquelle il faut discriminer les données actualisées présentées par le monde antécédent, les potentialités non-actualisées qui se tiennent prêtes à provoquer leur fusion en une nouvelle unité d’expérience, et l’immédiateté de la jouissance de soi qui appartient à la fusion créatrice de ces données avec ces potentialités. [11] La première activité de l’occasion d’expérience est la préhension [12].

Beaucoup de ces conclusions peuvent se retrouver de fait en grande partie dans L’homme spatial de Michel Lussault, avec de nombreux exemples concrets. Notons par exemple sa référence fréquente à la notion d’activité (pages 37, 41, 69, 86, 262, 299, etc.). En ce qui concerne l’espace, ses conclusions vont aussi dans le sens de la pensée organique. Il propose en effet à travers l’exemple du tsunami la notion d’interspatialité (p.37, 38, 342). Mais ses observations n’intègrent pas le temps [13], bien qu’il exprime que « Dans tous le cas, les évaluations de distance associent fréquemment l’espace et le temps » en s’appuyant sur les exemples des tribus nomades du désert mauritanien, ou sur les temps de crise comme le tsunami. Or, nous l’avons vu, c’est la durée (à travers l’expérience du corps animal) qui permet de faire le lien entre la présentation immédiate et la causalité efficiente, et seul ce lien peut permettre de rendre compte à la fois d’une avancée créatrice (la transition) et de la permanence (la transmission d’occasion en occasion). Seul ce lien peut articuler l’atomicité temporelle (les quantum d’actualisation) et le flux du devenir. L’approche organique rend compte à la fois de l’intuition atomique de Démocrite, et du flux héraclitéen.

C’est à partir de la notion nouvelle d’occasion d’expérience que seront construits désormais à l’épreuve du réel et comme une nécessité les objets permanents de la vie quotidienne

7.D.2. Présentation technique du procès organique :

La concrescence est un des deux flux du procès: la concrescence et la transition [14].

« Ici, le groupe des philosophes du xviiè et du xviiiè siècles fit pra­tiquement une découverte qu’ils ne réalisèrent qu’à demi bien qu’elle affleurât dans leurs écrits. Cette découverte était qu’il existe deux sortes de fluidité (fluency) : l’une est la concrescence, qui dans le langage de Locke est « la constitution interne réelle d’un existant particulier », l’autre est la transition d’un existant particulier à un autre existant particulier. Cette transition, exprimée encore dans le langage de Locke, est le « périr perpétuel » (perpetually perishing) qui est un aspect de la notion de temps ; sous un autre aspect, la transition est la genèse du présent en conformité avec la « puissance » du passé »[15].

L’expression « la constitution interne réelle d’un existant particulier », la description de l’entendement humain comme un procès de réflexion sur des data, l’expression « périr perpétuel », ainsi que le mot « puissance » en même temps que son élucidation, se trouvent tous dans l’Essai de Locke. Cependant, étant donné le champ limité de sa recherche, Locke ne généralisa pas et ne réunit pas ensemble ces idées dispersées [16].

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Figure 7‑7 : Schéma de la Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de fluence : la concrescence et la transition dans Procès et réalité.

La citation précédente et le schéma proposé peuvent être complétés par la citation suivante pour être pleinement interprétés : « Pour résumer : Il y a deux sortes de procès, le procès macrosco­pique et le procès microscopique. Le procès macroscopique est la transition d’une actualité accomplie à une actualité en accomplisse­ment, tandis que le procès microscopique est la conversion de condi­tions simplement réelles [le datum] en une actualité déterminée [la concrescence]. Le premier procès effectue la transition de l’« actuel » au « simplement réel » ; le second effectue la croissance du réel à l’actuel. Le premier procès est efficient, le second est téléologique. Le futur est simplement réel, sans être actuel, tandis que le passé est un nexùs d’actualités. Les actualités sont constituées par leurs phases génétiques réelles. Le présent est l’immédiateté du procès téléologique par lequel la réalité devient actuelle. Le premier procès fournit les conditions qui gouvernent réellement l’accomplissement (attainment), tandis que le second fournit les fins accomplies effectivement (actually attained) » [17].

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Figure 7‑8 : La Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de procès : macroscopique et microscopique, dans Procès et réalité.

L’autre façon d’exprimer les deux procès est la suivante :

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Figure 7‑9 : La Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de procès : téléologique et efficient, dans Procès et réalité.

On constate ici le mode de pensée spécifique de Whitehead, et le passage d’une notion à une autre pour tisser les notions entre elles, et favoriser la création de liens entre elles.

Il convient de faire une remarque sur le terme « d’actualisation ». Whitehead écrit « The macroscopic process is the transition from attained actuality to actuality in attainment. » Dominique Janicaud traduit invariablement actuality par actualisation, alors que le terme actuality signifie aussi tout simplement l’entité actuelle [18]. Il semble donc qu’il perde ici les nuances, pour la simple raison d’éviter toute confusion avec la substance d’Aristote.

« L’organisme » est la communauté des choses actuelles : il est le procès de production en mouvement pris comme unité du multiple.

D.W. Sherburne souligne que ces deux procès, macroscopique et microscopique sont les cas d’un procès unique : « il n’y a pas deux procès dans le système de Whitehead : il y a un unique procès, mais il est possible de le discuter dans deux perspectives différentes, dans deux contextes différents » [19].

La suite de la citation de Whitehead sur la différence entre procès et organisme est caractéristique de son mode de pensée : il permet une lecture à plusieurs niveaux et la création d’un « tissus de sens » qui invite le lecteur à des approfondissements en fonction des liens qu’il peut établir lui-même en résonance à la proposition faite. L’expression schématique est la suivante :

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Figure 7‑10 : La Créativité, du multiple à l’un, dans Procès et réalité.

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Notes :

[1] Voir ci-après au chapitre 10-C le résumé de la démonstration d’Anne Fairchild Pomeroy.
[2] Pierre Calame, La démocratie en miettes. Pour une révolution de la gouvernance, Ed. CLM, 2003, page 304. Il parle « du passage d’une démocratie de procédures, fixant le lieu et les formes de la décision, à une démocratie de processus, où s’identifient les grandes étapes de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’évaluation d’un projet collectif. Ce que j’appelle le cycle de la gouvernance ».
[3] Pierre Calame, idem, pages 304b, 305c, 307a, 311a, etc.
[4] Voir par exemple dans Éléments de géographie physique de Jean-Paul Amat, Lucien Dorize, Charles Le Cœur, Bréal, 2002, page 390d, à propos de l’adaptation des mangroves, de génération en génération.
[5] Pour les relations externes, Michel Lussault insiste à de très nombreuses reprises sur l’importance des distances et de la mesure « avec » l’espace (et non pas « dans » l’espace).
[6] Pour les relations internes, un exemple se trouve page 29b (« le vaste Monde souffrant entre en entier dans ma sphère personnelle »), même si à la page 101 il exprime qu’il « n’adhère pas facilement à l’idée que le Monde puisse en constituer un (lieu) ». Notons ici au passage une très rare référence à la notion de personne à travers le qualificatif de « personnelle » (au lieu d’acteur, ou actant, ou d’individu social).
[7] Page 52b : « Au cœur de l’expérience individuelle et sociale se tient le caractère radical du principe séparatif ». Mais cette radicalité est reconnue comme un artifice page 39 : « on saisit bien que cette partition est un artifice scientifique : toute réalité sociale, telle qu’elle s’appréhende au quotidien, combine toujours toutes les dimensions. Mais cet artifice est une condition de possibilité du travail de pensée de la société ».
[8] DGES, p.5.
[9] DGES, p.282b.
[10] Mode de pensée (MP), 180b (151).
[11] MP 207b (170).
[12] PR 52a.
[13] Michel Lussault exprime en note 1 de la page 85 « L’instantanéité communicationnelle instaure une métrique où le temps nécessaire pour assurer le contact n’est plus une donnée pertinente ». Voir le numéro spécial RGE sur la symétrie, Beyer A(dir.) 2007, La symétrie et ses doubles : approches géographiques, Nancy, RGE, 2, p.77-134.
[14] PR 210b et c. Voir aussi les commentaires d’Alix Parmentier (PhW 281) et de Jean-Marie Breuvart (PE 136).
[15] Cf le commentaire éclairant de J-C. Dumoncel dans l’article Whitehead ou le cosmos torrentiel (Arch. de Phil., 47, 1984, 569-89) : « La concrescence est le devenir rétrospectif au cours duquel l’occasion devient elle-même par préhension de son monde ambiant (cône arrière [du passé]). La transition est le devenir prospectif au cours duquel l’occasion présente est sacri­fiée aux occasions qui l’objectifient dans le cours de la constitution du monde futur (suivant les directions dont le cône avant [du futur] fait la gerbe). La tran­sition se fait par causalité efficiente entre occasions ; la concrescence met en jeu, pour chaque occasion, sa cause finale privée. Ainsi se dissipe l’antinomie de l’occasion à la fois monadique et analysable. L’occasion est l’atome de transition, mais elle est analysable en différentes phases de concrescence… [c’est] la dualité atome/organisme constitutive de l’occasion actuelle »
[16] PR 210b & c
[17] PR 214 e
[18] cf le lexique d’Alix Parmentier.
[19] Clés, glossaire, page 333 à l’article « procès ».

3.C.10. Augustin Berque

3.C.10. Confrontation avec la démarche d’Augustin Berque

Géographe et orientaliste, Augustin Berque est Directeur d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Pour lui, le lieu relève de la « chôra » d’Aristote. C’est une notion essentiellement relationnelle : « le lieu y dépend des choses, les choses en dépendent, et ce rapport est en devenir (…) C’est le lieu du « croître-ensemble » (cum crescere, d’où concretus) des choses dans la concrétude du monde sensible. Il n’est donc pas question pour la géographie de l’ignorer, puisque c’est cela même en quoi elle se distingue d’une pure géométrie » [1]. Le rapprochement avec la notion de concrescence whiteheadienne (co-croissance, « croître-ensemble ») expliquée au chap.2.D p.40 est immédiat. Un premier travail de repérage des réalités expérientielles abordées par Augustin Berque dans L’Écoumène donne les deux schémas suivants :

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Figure 3‑17 : Schéma n°1 de l’approche d’Augustin Berque dans L’écoumène, Belin, 2000

Il est possible de détailler les notions clés présentées ci-dessus de la façon suivante :

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Figure 3‑18 : Schéma n°2 de l’approche d’Augustin Berque dans L’écoumène, Belin, 2000.

Il est clair que cela n’est qu’une première approche, car les notions traitées par Augustin Berque dépassent la culture européenne, et sa notion du symbolisme mériterait une comparaison fouillée avec l’approche processive. Elle est esquissée en partie II, chapitre 8.D. pp. 257-260.

[1] Lussault, Lévy, DGES, 2003, p.556. Le texte est accessible sur Internet à l’adresse suivante : http://espacestemps.net/document408.html à la rubrique « Augustin Berque, « ‘Lieu’ 1. » ».