16.B. Les apports aux acteurs

16.B. Apport possible au CNFPT et à l’AITF :

16.B.1. Spécialiste ou généraliste ?

Le travail réalisé se veut être « l’union de l’imagination et du sens commun pour freiner l’ardeur des spécialistes et stimuler leur imagination »[1] Il n’y a pas d’ingénieurs des villes et d’ingénieurs des champs. Il n’y a pas non plus d’ingénieurs spécialistes à la base et généralistes en haut de l’échelle hiérarchique. L’ingénieur des petites villes est paradoxalement à la base et généraliste. Il est un « fantassin de la fonction publique » (Calame, Mission possible, L’État et le meccano de la gouvernance, 1992). S’il est un spécialiste, c’est d’abord dans quelque domaine que ce soit de savoir faire des propositions à partir de potentialités des situations, puis de participer à la décision, et de mettre en œuvre les choix. Tout le monde sera d’accord là-dessus. Cette simple phrase vient de conjuguer les cinq éléments principaux de la dynamique : les propositions sont la 3ème phase de la concrescence, les potentialités la deuxième, les situations la première, la décision la quatrième, et la mise en œuvre, la satisfaction la cinquième. La phrase pourrait être formulée ainsi : l’ingénieur appréhende la situation, analyse les potentialités (ou possibilités), fait des propositions, participe aux choix, et les met en œuvre pour la satisfaction de tous. Cette phrase pourrait se mettre sous la forme du schéma de concrescence.

Avec un esprit d’observation même superficiel, il est possible de constater que nos paroles, nos écrits, les écrits des journaux, des dossiers sont remplis de ces enchaînements de pensée qui conjuguent les cinq réalités de la dynamique (catégories d’existence [2]). La manière de les conjuguer sont décrites par les catégories d’obligation. Les explications donnent d’ailleurs les … catégories d’explication. C’est d’ailleurs tellement fréquent que cela apparaît presque trop simple, trop « évident », pas assez sophistiqué, pas assez « savant ». Beaucoup de travaux universitaires cherchent pour « respecter le niveau », « être au niveau », à obtenir un niveau de complexité qui embarrasse le lecteur. La pensée de Whitehead est fondamentalement simple et « évidente ». Mais elle oblige à désapprendre, et à observer le quotidien : nos phrases ordinaires. Chaque catégorie d’existence et chaque catégorie d’obligation conjuguent des termes du quotidien. Le travail de repérage a été noté et présenté en partie II pour le démontrer : même pour démontrer une pensée qui n’est pas forcément organique, ces mots sont utilisés pour se faire comprendre. Michel Lussault constatait dés l’introduction de son bel ouvrage L’homme spatial une « certaine opacité » de l’évidence, et la difficulté de l’analyse des choses les plus simples et ordinaires. C’est cet ordinaire qui demande à être pensé, mais c’est difficile, car c’est justement lui qui n’est jamais pensé, puisqu’il est « instinctif », qu’on le fait « sans y penser », et bien souvent, « on ne pense pas ce qu’on dit ». Ce qui sort naturellement est bien plus profond que ce qu’on pense, car la mémoire organismique est en action à travers le corps, et le corps restitue l’ensemble de l’expérience de l’homme qui parle. La parole vient des profondeurs. L’inconscient s’y profile à notre insu, et une attention particulière est nécessaire pour son repérage. C’est la mise en relation avec l’autre qui permet la mise en relation à soi-même.

Le tour de force que permet la pensée organique est de mettre l’évidence en démonstration.

16.B.2. La boîte à outils territoriale de l’ingénieur généraliste :

A l’issue de la présente thèse, le procès apparaît comme la pièce maîtresse de la boîte à outils de l’ingénieur territorial. C’est l’outil des outils. Chacun connaît la tendance, lorsqu’on possède un marteau, à tout transformer en clou, ou lorsqu’on possède un tournevis, à tout transformer en vis. En d’autres termes : l’outil oriente l’objet vers l’activité pour laquelle il est construit. Le procès est un outil d’analyse du réel, et son activité est de rendre compte du réel : il échappe à la « critique du marteau » dans la mesure où il ne se substitue jamais au réel. En effet, cela évite le concret mal placé, c’est-à-dire l’erreur de prendre l’abstraction pour le réel.

A Angers, lors d’une réunion de travail, le directeur des services techniques de la ville de Rochefort s’est exclamé, à la fin d’un exposé sur Procès et réalité : « C’est ça qu’il nous faut ! Il faut aller plus loin que les tableaux de bord ! ».

Cette thèse présente une application géographique à la notion de région conviviale. De multiples autres applications pourraient se joindre à la boîte à outils, en matière psychologique, sociologique, juridique, opérationnel, dans le sens de la pensée organique.

La principale application reste la notion de fiches d’expérience et la capacité d’écrire des fiches d’expérience, afin de permettre un échange d’expérience, une mutualisation et une capitalisation.

16.B.3. Créer un comité scientifique au sein de l’AITF en lien avec le CNFPT :

Les applications ne pourront pas être mises au point sans une équipe qui fasse un aller-retour permanent entre la pensée organique et les travaux thématiques des différents métiers territoriaux.

16.B.4. Recréer un concours d’ingénieurs généralistes :

Sur la base de l’outil présenté en partie II, un ensemble de notions peut être développé pour proposer une option généraliste qui conserve un caractère scientifique, tout en étant général.

16.C. Apport possible à PRH :

La pensée organique offre la possibilité d’une ouverture aux autres domaines que la seule psychologie : des travaux pluridisciplinaires avec l’outil PRH dans les domaines de la géographie, de la politique, … peuvent être entrepris.

16.D. Apport possible à l’association Hommes Femmes dans la Cité (H.F.C.) :

Bien consciente des défauts des démarches purement intellectuelles, l’Association HFC se méfie des travaux « cérébraux », plein d’idées non connectées au réel. Elle se méfie aussi de « l’idéal », qui fait décoller du réel. On le sent bien : le réel est la référence pour tout travail. C’est ce réel, dont les entités de base, les entités actuelles sont les « gouttes d’expérience » [3], qui est décrit par la pensée organique.

16.D.1. Conjuguer poésie et science ; une dimension universelle de l’outil :

La présente thèse universitaire a voulu relever le défi de faire une « thèse d’expérience », sans éluder les problèmes posés par l’expression de l’expérience, et son insertion dans un travail de recherche géographique. Ce défi global cachait en fait plusieurs « sous défis » :

  • Comment rendre compte de l’expérience en restant collé au vécu ? (chapitre 2)
  • Comment dépasser l’évidence du vécu pour en donner une interprétation ajustée, à la fois précise et globale, singulière et universelle, privée et publique, subjective et objective, pratique et théorique, poétique et scientifique ? (toute la partie II)
  • Comment retourner au réel pour en tirer des applications concrètes ?

Le point de départ est entièrement dans l’intuition de l’Association HFC que « C’est possible ». Fort de cette intuition, la dynamique de l’Atelier Hommes, Femmes dans la Cité et ses 5 réalités a été éprouvée dans de nombreuses réunions professionnelles et des Congrès de l’AITF Est (Lunéville 1999, Montbéliard 2001, Sarreguemines 2002, Colmar 2003, Perpignan 2004). C’est à force de confrontations incessantes, de brouillons de préparation de rencontres, de croquis faits à la hâte qu’une convergence de toutes les dynamiques a été mise en évidence autour des 5 mêmes réalités (valeurs, interactions, structure, objectif, vision).

Comment est-il possible qu’une même approche soit à la fois poétique et scientifique ? C’est possible parce qu’elle est ouverte : l’approche se fait en humilité face au réel, en ouverture face à TOUS les faits, en transparence face à l’évidence des faits et leur confrontation, avec la volonté d’aller jusqu’au bout et la détermination de prendre en compte toutes les découvertes[4]. L’approche organique n’est pas figée. Elle est remise en chantier en permanence. Les réalités d’expérience de base se comptent sur les doigts d’une main, et permettent une acuité de regard, une souplesse de l’intelligence, une analyse intuitive immédiate de l’expérience. Le procès est un « GPS de l’expérience ». En définitive, l’approche proposée est une « géographie intuitive de l’expérience ». Le procès est un outil de relation, de rapprochement de cultures différentes, de confrontation de convictions contrastées ; le procès assume la différence dans l’unité, permet de « distinguer en unissant »[5] .

16.D.2. Développer un outil du passage :

Le déchiffrage des passages vers une société conviviale (partie II, chapitre 13) est une contribution à la connaissance du monde d’aujourd’hui, et à la mise en place d’outils pour contribuer à la transformation de la société dans le sens de la convivialité.

D’autre part, cet outil (le procès) permet de contribuer à l’unité des différents ateliers de déchiffrage de l’expérience.

16.D.3. Contribuer au déchiffrage du système social de fondation (ou ingénierie institutionnelle) :

L’approche processive, intuitive, permet de rendre compte du rôle des intuitions et des envisagements dans la formation et la transformation du réel. La dimension spirituelle est en effet assumée dans la réalité d’expérience des potentialités d’une part, et dans la liberté des décisions[6] d’autre part.

16.D.4. Apprendre à écrire des gouttes d’expérience :

Le déchiffrage de l’expérience proposé souhaite être une contribution pour une pédagogie d’écriture des gouttes d’expérience. L’approche est appliquée ici en géographie. Elle peut tout aussi bien être appliquée à la neurophysiologie, à la médecine, à l’artisanat, à l’animation associative et à tout autre métier. Un métier est une activité basée sur l’expérience. Un métier est la capacité d’apporter une réponse à un problème posé, de façon efficace. Un métier conjugue les cinq réalités d’expérience de base, même si le processus n’est pas conscient. L’évidence empêche souvent de trouver les mots justes. Peu importe : quand l’évidence n’est pas là, le procès permet d’y mener, avant de s’effacer face à l’évidence qui naît. Le procès est le 12ème chameau, de la fable du Bédouin, placée en exergue de la partie II …

16.D.5. Dépasser la seule dimension psycho-sociologique pour s’ouvrir au territoire :

Le territoire est un système de relations. La dynamique générale sous-jacente aux dynamiques politiques, d’organisation et de citoyenneté est la même que celle qui constitue le territoire. Régis Debray explique « Il n’y a pas de peuple sans territoire ».

16.E. Apport possible à la Fondation pour le Progrès de l’Homme (F.P.H.):

16.E.1. Proposition d’un nouveau mode de pensée :

FPH appelle de ses vœux un nouveau mode de pensée. Les modes de pensée actuels (rationalisme, idéalisme ou matérialisme sur une base dualiste, c’est-à-dire séparant la matière et l’esprit) posent en effet de graves problèmes en créant des dichotomies dans la pensée, en fragmentant le savoir, en créant des cloisonnements entre les disciplines, etc.. Le mode de pensée organique peut surprendre à première lecture par son vocabulaire. Ne serait-ce pas « le prix à payer » pour sortir du dualisme ? Peut-on imaginer sortir du dualisme sans avoir une pensée qui fasse craquer nos mentalités rompues aux oppositions de toutes sortes, aux analyses disjonctives, et à un matérialisme qui se donne des allures de concret ? La pensée organique met en relation les éléments disparates de la vie quotidienne, il « réenchante » nos analyses, sans plus séparer l’élan poétique de l’élan scientifique. Pour cela, il est effectivement obligé de créer un nouveau vocabulaire, appuyé sur l’ancien (voir les principes de Crosby au chapitre 1.E.7.). Cela rend la lecture troublante, difficile, « flottante » entre un acquis dualiste auquel on tient malgré soi et un horizon non dualiste qui oblige à lâcher ses sécurités. La seule solution est de trouver ses exemples dans l’expérience, dans des faits de base personnels. La seule solution est de se constituer sa « bibliothèque de faits complets », de « faits concrets non dualistes ». L’insistance de la présente thèse sur la notion d’(ap)préhension a un but pédagogique : l’utilisation du verbe appréhender et du substantif appréhension concerne autant les faits dits « matériels » qu’« idéels » : on est donc en face d’une notion non dualiste du langage courant. La présentation en partie II, chapitre 7.C. attire l’attention sur cette notion du quotidien qui permet de construire (ou retrouver ?) un mode de pensée non dualiste. En géographie, la notion de territoire, de paysage, de lieu, etc. sont des notions non dualistes, sur lesquelles peut également s’appuyer ce nouveau mode de pensée. Le problème de vocabulaire se pose quand la notion rencontrée est dualiste (par exemple transcendant/immanent, particulier/universel, privé/public, objectif/subjectif, etc.). Dans ce cas, il a bien été nécessaire à l’auteur de la pensée organique soit de « prolonger» le sens des mots, soit d’utiliser des mots existants dans un sens nouveau, soit d’inventer des mots nouveaux. Le choix semble s’être fait suivant les critères déchiffrés par Crosby et cités ci-dessus. Un effort est nécessaire au départ. Ensuite, une fois « embarqué dans l’Aventure », une pensée personnelle se développe …

Les limites de la science actuelle et l’universalité du procès :

En définitive, le plus important est la notion d’(ap)préhension négative et d’(ap)préhension positive. Nulle compréhension n’est possible sans tracer des liens, et l’intelligence de l’homme est plutôt dans ce qu’il exclut que dans ce qu’il rassemble (fonction de tri du cerveau). L’important est d’en être conscient et de nommer les limites d’un travail sur des bases volontairement limitées : l’erreur fréquente est de leur donner un caractère d’universel. La pensée organique n’est universelle que dans le sens où elle n’exclut aucun lien, et apprend à nommer les limites, donc la situation dans un schème global. Cela n’enlève pas la validité de la science : cela la situe, et trace les liens à toutes les autres approches, qui sont toutes aussi valables. De nombreux récits de la vie des chercheurs montrent que la véritable source de l’inspiration scientifique n’est pas d’ordre rationnel, mais plutôt imaginatif (fonctionnement des deux cerveaux, droit et gauche).

16.E.2. Une critique constructive de nos sources de pensée européennes (Descartes, Locke, Leibniz, Hume, Kant):

La FPH utilise beaucoup de notions non dualistes, et critique à juste titre Descartes. Or Whitehead « réalise le rêve de Descartes » au sens où il conserve toutes les notions non dualistes de Descartes, et « réforme » les autres (principe subjectiviste réformé). Ici encore, le travail du lecteur est douloureux, car il engage un effort de dépassement des notions acquises pour esquisser une adhésion nouvelle à des idées modifiées. Il est plus facile de critiquer en bloc ! Mais l’invitation est d’apprendre à distinguer (dans le double sens de l’acuité du regard et de la distinction) la nouveauté réelle de Descartes dégagée de ses incohérences. Le XIXème siècle a fait un tel travail pour ne retenir de Descartes qu’un matérialisme et un subjectivisme sans Dieu. Or la fonction de Dieu dans la philosophie de Descartes est essentielle, et bien des aspects novateurs de sa doctrine deviennent incompréhensibles en supprimant le rôle joué par Dieu. C’est Dieu qui faisait le lien entre la substance pensante et la substance étendue. La « coïncidence » allait de soi pour Descartes. En attribuant cette coïncidence à Dieu, il évitait la réprobation de l’Inquisition sur son œuvre. C’est donc une œuvre complète, non tronquée qu’il s’agit de réformer. La pensée organique a réalisé ce travail sur les auteurs qui sont aux fondements de notre culture moderne : Platon, Aristote, Descartes, Hume, Locke, Leibniz, Kant. Whitehead exerce notre regard à la critique de ces auteurs, dans un sens non dualiste. Le drame de sa pensée est l’écriture désastreuse de Procès et réalité (absence de corrections dans la première édition). Beaucoup d’imperfections restent dans la traduction française de 1995 (notamment l’absence de l’index de l’édition de référence de 1978, et les imprécisions de vocabulaire). Une traduction très pédagogique d’Henri Vaillant n’attend actuellement qu’un éditeur pour offrir au grand public un outil affiné (voir les extraits en annexe 08).

Il est étonnant de voir à l’œuvre notre société qui critique le cartésianisme tout en mettant en œuvre avec efficacité ses préceptes les plus étroits, devenus comme incontournables. La critique existe, mais … au niveau de l’agrégation de philosophie. Pourquoi cette critique ne descend-elle pas quelques classes pour être apprises en lycée ? Les besoins de l’industrie sont des scientifiques rompus aux équations : réformer le subjectivisme cartésien n’enlève pas l’efficacité du raisonnement scientifique. Il oblige à désapprendre ce qui est appris actuellement. La désaffection actuelle des étudiants pour les sciences telles qu’elles sont enseignées va peut-être amener à considérer une autre approche, qui respecte les trois temps de la romance, la généralisation et l’expérimentation. Ce mode de créativité est déjà à l’œuvre dans le cinéma, la littérature, et les arts en général. La science comme art est le chemin d’un nouvel humanisme, qui ne séparera plus nature et culture, équations et poésie (lire le poète scientifique Shelley). Humanisme est peut-être un mot qui appartient au passé, à moins d’englober dans l’humanité tout le cosmos. Le temps de regarder les étoiles dans le crépuscule n’est pas à séparer des autres temps : Bachelard a bien montré que ce sont dans la journée des successions d’état d’âme qui ont chacun leur qualificatif philosophique. Clair idéalisme du matin, rationalisme en journée, et empirisme fatigué du soir. Le vol de l’avion, mouvement incessant, source de fécondité de la recherche et de l’expression.

16.E.3. Une explication des notions du quotidien :

Un apport de la thèse est que les notions de dynamique, de processus, d’appréhension, proposition sont utilisées tout le temps dans le quotidien, mais jamais explicitées. L’explication de ces notions est indispensable pour mieux contribuer à la transformation des territoires

En l’absence d’explication des termes de dynamique et de processus, les auteurs renvoient le plus souvent à la notion de système, avec des concepts des « sciences dures », de type mécanique, avec des références mathématiques et logiques. Cette référence s’éloigne de l’expérience concrète que chacun peut avoir des dynamiques et du processus. Elle s’éloigne aussi du sens commun, notamment de son noyau dur (c’est-à-dire ce qu’il y a d’universel dans le sens commun). Or ces notions de dynamique et de processus sont utilisées pour faire passer des explications, pour se faire comprendre, parce qu’elles correspondent à l’expérience, à la sensation qu’en a chacun, à une certaine forme d’évidence. Ces notions permettent de partager les évidences. Dynamique, processus, propositions, … sont des catégories d’explication des différentes notions, tant psychologique, que sociologique, urbanistique, géographique, d’ingénierie territoriale et institutionnelle… L’analyse de ces notions évidentes a été faite par Whitehead, et la pensée organique est une pensée cohérente, logique, adéquate, applicable et nécessaire de ces notions qui sont utilisées tout le temps en pratique.

À partir de 1998, des ingénieurs se sont mis en marche pour sortir de la solitude vivre une dynamique de réseau, échanger l’expérience, la mutualiser, la capitaliser, entrer dans un processus d’apprentissage collectif, mettre en place une intelligence collective pour mieux participer à la transformation des territoires. Le groupe a d’abord fonctionné de manière intuitive, à partir des ateliers issus de la dynamique des ateliers de l’Ecole de Citoyenneté « Hommes, Femmes dans la Cité » puis de manière de plus en plus consciente, en montrant progressivement comment derrière cette notion de dynamique et de réalité des dynamiques se trouvait le procès, tel que la pensée organique l’a déchiffré, à partir de notions toutes ordinaires du quotidien.

On s’est ainsi aperçu progressivement entre 1998 et 2004 que ces mots du quotidien peuvent avoir un sens technique, tant de technique physique, biologique, mathématique, logique, philosophique, ontologique. Ce sens technique ne se réduit pas aux mots les plus utilisés de dynamique, de processus, d’appréhension, mais également d’autres qui sont largement utilisés dans la profession : les notions de potentialités, de proposition (l’ingénieur est avant tout un homme qui fait des propositions aux élus et aux habitants), de jugement, de décision, de satisfaction. Tous les éléments du procès viennent d’êtres cités, et c’est au cours de congrès, de rencontres, de confrontations, de lectures assidues, d’abord personnelles puis partagées que les liens ont commencé à se tisser entre toutes les notions. Les relations se sont faites petit à petit et un double travail a été mené

  • pour garder le sens de la globalité (l’unité) qui fait l’évidence des notions de dynamique et de processus (qui incluent la notion de système, mais ne s’y réduisent pas)
  • et tout à la fois entrer plus loin dans l’analyse de chacune des notions.

Le schème organique est apparu d’une particulière efficacité pour entrer d’abord intuitivement puis de plus de plus en plus techniquement dans la compréhension et l’explicitation de ces relations. Le travail a été commencé dans la thèse sur les premières notions : appréhension (chapitre 7C) , dynamique (chapitre 2), processus (chapitre 9A), valeurs (chapitre 8B.5&6). Et ce travail pourrait être poursuivi, soit globalement soit point à point dans d’autres travaux, d’autres thèses.

Ce schème est opératoire et efficace dans la mesure où il s’efface devant le réel, et devient pour ainsi dire, inutile, comme le 12ème chameau de la fable du bédouin. Ce 12ème chameau était en effet inutile pour l’héritage, mais indispensable pour la réalisation effective du partage. Le schème organique décrit le réel lui-même. Il n’est ni doctrinaire, ni dogmatique, ni normatif, mais uniquement la saisie du réel tel qu’il se présente à nous.

16.E.4. Le procès comme fondement scientifique des composantes de la gouvernance :

Au niveau de la définition des sociétés, la démarche rejoint la notion de gouvernance et le procès apparaît comme fondement possible du cycle de gouvernance décrit dans les nombreux travaux de la FPH. Les phases du procès apparaissent comme les composantes de la gouvernance, comme des « principes invariants » dans toutes les analyses, et à toutes les échelles. Ce constat rejoint celui de Pierre Calame lorsqu’il dit « j’avais pris conscience du caractère « fractal » de la gouvernance : c’était les mêmes principes qui semblaient s’appliquer à l’organisation et au fonctionnement des pouvoirs publics depuis le niveau local jusqu’au niveau mondial, et dans des contextes aussi différents que la France, les pays arabes ou la Chine » . Ce caractère fractal se trouve au niveau des échelles d’analyses, mais aussi au niveau des thèmes d’analyses : analyse politique, d’organisation, territoriale, développement, … Le procès est au cœur du réel, au cœur de la vie, au cœur ultime de la nature. Le message de la pensée organique peut se résumer à ce constat. Ce n’est pas une théorie, c’est le constat du réel, dans une formulation toujours provisoire. Le plus difficile, est paradoxalement de croire que cela peut être aussi simple : chaque « réalité d’expérience » ou « composante de la gouvernance », ou « principe de base » peut avoir de multiples noms, mais il s’agit de la même réalité, et le nombre des réalités de base se compte avec les doigts de la main. Ces réalités sont déchiffrées dans le schème organique, présenté au complet en partie II au chapitre 9.B. Trois catégories d’existence suffisent pour expliquer les autres (entité actuelle, (ap)préhension et potentialités[7]) et trois catégories d’obligation suffisent pour analyser la plus grande partie du réel (unité, diversité et valeurs[8]). On retrouve les « mêmes principes » exprimés par la Fondation dans ses différentes approches.

16.E.5. Une contribution à l’approche géographique de la FPH ; l’intégration régionale :

La thèse se présente comme le vol de l’avion, en trois phases : l’expérience, la généralisation (le procès) et quelques tentatives d’application de l’expérience à un certain nombre de sujets de géographie (définition de l’objet géographique) et d’ingénierie institutionnelle (apport possible du procès aux réseaux), puis de région conviviale  Ces notions permettent une application à la région « Entre Vosges et Ardennes ». Les objets géographiques sont les potentialités pures (par exemple les « modèles »), les potentialités hybrides (par exemple toutes les propositions d’aménagement) et les potentialités réelles (ce sont les sociétés existantes). Ces trois types de potentialités sont une alternative aux notions d’objets humains, objets non humains et objets hybrides entre humains et non humain de Michel Lussault et Bruno Latour. En effet, distinguer humain et non-humain est encore s’appuyer sur une dichotomie artificielle entre nature et culture (bifurcation de la nature) D’autre part, la notion ultime d’entité actuelle est un approfondissement de la notion ultime d’actant. Ces trois types de potentialités sont appliqués à la région « Entre Vosges et Ardennes » , berceau de l’Europe depuis le CECA[9],. Cet exemple régional pourrait être généralisé à certaines régions d’Europe et à certaines régions de la planète. Les premiers éléments sont esquissés.

Les réseaux impliqués dans l’élaboration de la thèse pourraient tirer profit de l’approche organique pour apprendre à utiliser des ET plutôt que des OU, à développer le vocabulaire qui permet l’unité dans la diversité. Le procès devient la pièce maîtresse de la Boîte à Outils des réseaux d’apprentissage collectifs. Ce vocabulaire nouveau propose un réenchantement de la recherche et de l’action, au prix du douloureux travail d’analyse de nos « évidences ».

16.F. Apport possible aux Chromatiques Whiteheadiennes :

La thèse est l’exploration d’un domaine nouveau pour la pensée organique : la géographie. C’est donc un champ nouveau d’observation et d’expérimentation qui s’ouvre.

16.G. Apport possible à l’Université:

16.G.1. Unifier dans la diversité :

La vocation de l’Université est de distinguer l’universel au sein de la diversité. La partie II de la présente thèse montre l’universalité du procès à travers la diversité des confrontations. Ces confrontations ont été organisées au niveau de l’homme (CNFPT, AITF, PRH), des sociétés (HFC et FPH) et des territoires (T&C, AIU, …).

Avec l’approche proposée, les travaux ne sont plus opposés les uns aux autres. Ils conjuguent les quatre répertoires de la modernité énoncés par Bruno Latour, qui s’avèrent être des « réalités d’expérience » de statut ontologique fort au sein du schème organique. Ils développent une approche transdisciplinaire. Ils offrent une approche généraliste qui permet un dialogue entre toutes les spécialités. Ces quatre répertoires correspondent à des réalités d’expérience, qui ont un statut ontologique. Ces réalités d’expériences forment une cosmologie. Elles se déclinent dans les différents domaines, notamment celui de la gouvernance, dont les territoires sont une « brique de base ». La présente recherche pourrait être poursuivie dans un laboratoire, ou être à l’origine de la création d’un nouveau laboratoire de recherche territoriale transdiciplinaire. Elle pourrait être une contribution à la pédagogie de la nouvelle université en construction ARTEM à Nancy.

16.G.2. Une recherche transdisciplinaire :

Curieusement, alors que la démarche unifie les approches de domaines différents au niveau de l’homme, des sociétés et des territoires, un certain nombre de lecteurs de la thèse en chantier se sont étonnés : est-ce de la psychologie ? est-ce de la sociologie ? est-ce vraiment de la géographie ? N’est-ce pas de la pure philosophie ? La réputation de mathématicien de Whitehead laisse toutefois ouverte la qualification d’approche scientifique de la thèse.

La thèse est transdisciplinaire au sens où elle rejoint le réel à travers la notion de procès avant toute séparation en domaines de connaissance. En ce sens, elle est généraliste, car elle est applicable à tout domaine, dans un double mouvement d’application et de modification éventuelle du schème.

16.H. Apport possible à Terre & Cité :

Terre & Cité à travers ses ateliers réalise un travail pratique d’animation autour des territoires à l’échelon régional des « villes et territoires » (32 000 km2), à l’échelon régional du sous-continent (L’Europe) et à l’échelon du Monde. La présente thèse, en définissant les objets géographiques à partir de la notion de potentialité, donne à ces recherches une clarification de la méthode, et un statut ontologique concret : la prospective fait partie des objets du réel. La prospective est un temps essentiel du processus de transformation des territoires. La distinction entre potentialité pure, hybride et réelle permet de faire les liens tant avec les données naturelles que culturelles : nature et culture sont réunies dans une même démarche. La réflexion porte sur les sociétés, qui sont minérales, animales, végétales et humaines. Cette notion large de société permet de conjuguer territoires, sentiment d’appartenance et responsabilité écologique. Ces trois derniers sont à leur optimum à l’échelle de la région conviviale. Sur ce point, la recherche a permis de constater la convergence des travaux géographiques (AIU, P.Braconnier, …) et des recherches sur la gouvernance (FPH). Relations et choses sont ainsi indissolublement tissées. Un fondement philosophique est proposé pour ce tissage.

D’autre part, un autre apport tout aussi important est de donner à la dimension spirituelle un statut aussi concret que les dimensions plus techniques et spécialisées comme le transport, l’habitat, l’environnement ou les N.T.I.C.. La dimension spirituelle est une dimension à part entière (et pas « à côté) des territoires, comme le montre dans les faits la nomination officielle dès 1991 d’un expert spirituel au sein du Comité des Villes.

16.I. Apport possible à l’AIU :

L’AIU est confrontée à la mondialisation de l’architecture et de l’urbanisme. Organisation indépendante et mondiale, l’AIU peut contribuer à l’expression des diversités culturelles : ses congrès peuvent être l’occasion de conjuguer unité et diversité.

Une organisation régionale en une vingtaine de sous-continents :

La délégation française en 2008 souhaite proposer une démarche d’intégration régionale de l’AIU, pour permettre l’émergence d’une parole multiple. Ses quelques 500 membres à travers le monde, personnels et institutionnels peuvent contribuer à l’émergence d’une organisation régionale, articulée à une organisation mondiale.

Un prolongement du 43ème Congrès d’Anvers en sept. 2007 :

La présente thèse se présente comme un affinement du thème de Congrès 2007 : le Trialogue (qui est en fait un Quadralogue …) : le Quadralogue est une méthode de travail, un processus d’écoute et de confrontation des acteurs de l’aménagement. Des expérimentations peuvent être réalisées dans chaque Sous-continent, des comités locaux (à l’échelle de la région conviviale) peuvent être organisés et communiquer directement entre eux. Ils peuvent constituer les noyaux d’un nouveau type de démocratie sur de nouveaux territoires non-administratifs mais conviviaux. Terre & Cité impliquée dans l’AIU peut contribuer à cette émergence, ainsi que les autres réseaux (FPH, HFC, CW, …), suivant un organigramme fonctionnel à inventer. Ainsi, chaque réseau, tout en suivant sa vocation, pourra contribuer à la création de régions conviviales.

Un dialogue entre les peuples :

L’approche ontologique et cosmologique devient un outil de dialogue entre les peuples : les principes énoncés par l’approche organique sont liés à l’homme dans son universalité : des liens seront donc possibles vers d’autres expressions culturelles, d’autres cosmologies. Plus la cosmologie organique sera fine dans son approche, plus les liens à d’autres cultures seront fins. Les principes implicites deviennent explicites. Une gouvernance mondiale peut émerger.

_____________________________________________________
Notes :

[1] PR 17a (74)
[2] Pour une synthèse des catégories, voir le chapitre 9.
[3] Voir la présentation de synthèse en partie II, au chapitre 8.11, page 264 ainsi que la figure 8-11.
[4] Les cinq attitudes citées ici sont les attitudes clé de la formation Personnalité de Relations Humaine (P.R.H.).
[5] Référence au mot célèbre de Jacques Maritain.
[6] la « cinquième phase » (la phase terminale de la concrescence) -voir en partie II le chapitre 8.B.1.
[7] Catégories d’existence 1, 2 et 5, en abrégé CX 1, CX2 et CX5. Voir le tableau complet des catégories présenté en partie II, chapitre 9.B.
[8] Catégories d’obligation 1,3 et 4, en abrégé CO 1, CO3 et C04. Voir le tableau complet des catégories présenté en partie II, chapitre 9.B.
[9] Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, créé le 18 avril 1951, à l’initiative de Robert Schuman.

7.F. Synthèse et conclusion

7.F. Synthèse et conclusion du chapitre 7

Nous avons vu dans ce chapitre comment la science actuelle et le sens commun (dans son noyau dur, que personne ne peut nier sans se contredire lui-même) conduisent à remettre en cause le préjugé d’une matière composée de fragments inertes et « vides ».

Dès lors, il n’est pas étonnant de retrouver dans le quotidien les notions organiques mises en évidence par A.N.Whitehead. Nous avons montré pour les deux principales notions, l’(ap)préhension et le processus de quelle façon elles sont utilisées de fait, « en pratique », par différents auteurs ou courants de pensée de façon quasi-organique. Or c’est la pratique qui révèle le réel, et le réel seul est juge des théories que l’on propose pour l’expliquer.

Mais ces notions ont-elles vraiment un lien avec les réalités d’expérience de la partie I ? Les phases de la concrescence correspondent-elles vraiment aux phases du schéma de questionnement mis au point à partir de l’observation du réel concret de notre expérience ?

C’est ce que le chapitre suivant va s’attacher à démontrer.

7.D. Processus au quotidien

7.D. L’utilisation courante de la notion de processus dans la vie quotidienne.

La notion de processus est très répandue, et concerne essentiellement les relations externes plutôt que les relations internes. C’est pourquoi il est préférable pour tenir compte des deux d’employer l’ancien mot français procès (origine du process anglais).

La notion de procès dans un sens whiteheadien [1] est déjà utilisée couramment dans l’économie pour la description, par exemple, du procès de production marxiste. Le terme retrouve alors le sens du mot process anglais qu’il a perdu dans l’usage courant en dehors de l’économie. Dans le quotidien, c’est le terme de processus qui est utilisé. Nous avons déjà noté qu’il est utilisé 354 fois dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (DGES) sans être une rubrique par lui-même. De la même manière que les notions d’(ap)préhension et d’importance, la notion de processus permet de se faire comprendre de manière intuitive dans la vie ordinaire, sans avoir à expliquer le terme. Pour entrer dans l’explication, il est nécessaire ici encore de dépasser l’évidence . Ce dépassement est difficile, car bien souvent le mot est utilisé pour faire comprendre des notions qui présupposent le processus, mais ne le prennent pas en compte en tant que tel. Une ambiguïté reste toujours entre une description interne et externe, et le processus n’a pas dans l’explication l’importance qui est pourtant présupposée (notion du noyau dur du sens commun).

A la suite du DGES, nous pouvons ici aussi citer L’homme spatial de Michel Lussault (2007). Le terme processus figure notamment aux pages 20, 22, 40, 129, 182, 183, 189, 190, 234, 237, 303 (2), … Stéphane Rosière, dans son ouvrage Géographie politique et géopolique l’utilise aux pages 53a, 53d, 59d, 143d, 147c (2), 150d, 150f, (2),156d, 157f, 161a, 163d (3), 165c (3), 166c, 167a, 168 (7), 171b, 172c (3), 175 (5), 196b, 196c (2), 211, 281b, 285, 294a, 297d (2), 299c, 301d, etc. Les géographes Marie-Françoise Durand, Jacques Levy et Denis Retaillé l’utilisent dans Le monde. Espaces et systèmes aux pages 16b, 19c, 25d, 27b, 27c, 28b, 30a, 31note2 31a, 32a, 189a, 190b (2), 191a, 231a, etc. On trouve aussi la notion de processus dans le terme procédé, et dans le verbe procéder. Pierre Calame insiste sur le passage de la procédure au processus [2], et les composantes de son cycle de la gouvernance [3] sont les phases du procès (voir chapitre 4.B.3). Il utilise très fréquemment le terme de processus, et y fait référence par exemple aux pages 41, 84, 266, 288a, 302b (2), 303a, 304a, 314a, 312a, 313a (2), etc.

Chacun pourra dans sa vie quotidienne relever l’usage conscient ou inconscient de cette notion, et confronter ses conclusions avec celles de la pensée organique. L’intérêt du schème organique (totalement soumis au réel, donc concret) est de bien distinguer (et articuler, sans jamais opposer) les relations internes et les relations externes. Les relations externes reviennent à considérer le monde composé d’objets comme de boules de billard, alors que les relations internes permettent d’expliquer la genèse des choses (ce qui est nommé « adaptation [4] » en géographie physique). Sans utiliser le terme de procès, l’approche de Michel Lussault rend compte tant de relations externes [5] qu’internes [6]. En un sens, son approche est quasi processive de fait, à la seule condition de reconnaître qu’il y a un seul continuum spatio-temporel (et non des espaces « radicalement séparés [7] ») et de substituer à une approche substantialiste l’approche organique (les quantum d’actualisation jouent le rôle d’une substance dynamique).

La notion de dynamique est souvent utilisée comme synonyme de processus, en un sens plus général. Chez Stéphane Rosière (2003), elle apparaît aux pages 59d, 91f, 105b, 143 (4),149f, 152a, 161b, 169c, 174d, 177 (5), 182d, 183a, 183 c (2), 193 (5), 218f, 296c, 300b, 300d, 301a, etc. Stéphane Rosière emploie également la notion de puissance (288, 288 à 301) dans un sens proche du procès et la notion de potentialité. Le DGES accorde à la notion de dynamique une rubrique de catégorie 1 (« concepts les plus fondamentaux de la géographie » [8]) de deux pages (p.281 & 282), en reconnaissant aux systèmes dynamiques des « mouvements internes ». Mais cette notion se réfère quasi exclusivement à la théorie des systèmes, devient synonyme de changement et « tend à se substituer au terme d’histoire (…) ce qui permet au passage d’escamoter une réflexion sur le temps social et l’historicité » [9]. Reliant les notions de système, de dynamique et de processus, on pourrait résumer leurs relations par la phrase suivante « Les systèmes ont une dynamique constituée de processus ». Par exemple, dans Éléments de géographie physique de Jean-Paul Amat, Lucien Dorize, Charles Le Cœur, (Bréal, 2002), il est expliqué p.412 : « Le système n’est pas figé. Sa dynamique est faite constamment de (…) processus de rétroaction (…) processus impliqué (…) processus dans leur fonctionnement intime. ». Mais il n’est rien dit sur le fonctionnement « intime » du processus. C’est pourquoi il apparaît important de tenter une description technique du procès, en dépassant la barrière de l’évidence (Lussault, 2007, 17).

7.D.1. Pourquoi le procès ?

Dans Modes de pensée, Whitehead explique : « L’état de la pensée moderne est tel que chaque élément singulier de cette doctrine générale est démenti, mais que les conclusions générales tirées de la doctrine prises comme un tout sont fermement maintenues. Il en résulte une confusion totale dans la pensée scientifique, dans la cosmologie philosophique et dans l’épistémologie. Pourtant, toute doctrine qui ne présuppose pas implicitement ce point de vue et taxée d’inintelligibilité » [10]. Il fait alors l’inventaire des éléments singuliers qui sont démentis, et les nouvelles notions qui les remplacent. Pour être en adéquation avec l’expérience ordinaire (le noyau dur du sens commun), de nouvelles notions doivent alors êtres proposées pour une interprétation cohérente et logique. Ces notions, tout en étant explicatives, doivent aussi être nécessaires, c’est-à-dire donner une raison aux Lois de la Nature.

Le tableau qui suit présente les différents passages des anciennes notions aux nouvelles notions scientifiques, ou aux propositions de la pensée organique. La compréhension de ces passages est indispensable pour saisir la nécessité du procès pour l’interprétation adéquate des faits de la Nature, sans en omettre aucun.

Capture d’écran 2016-04-17 à 08.36.05 Capture d’écran 2016-04-17 à 08.37.25 Capture d’écran 2016-04-17 à 08.38.00

Figure 7‑6 : Tableau du passage de la pensée moderne à la pensée organique (Source : Whitehead, Modes de pensée)

La faiblesse de l’épistémologie des XVIIIe et XIXe siècles a été de se fonder purement sur une formulation étroite de la perception sensible. De plus, parmi les divers modes de sensation, c’est l’expérience visuelle qui fût choisie comme l’exemple type. Le résultat fût d’exclure tous les facteurs réellement fondamentaux constituant notre expérience. La prise en compte dans une vision globale des remises en cause réalisées par la science depuis Bacon (au XVIème siècle) conduisent aux deux notions d’activité et de procès. Telle est la théorie de « l’avance créatrice » grâce à laquelle il appartient à l’essence de l’univers de passer au futur (avec l’idée de transformation). Ces remises en cause conduisent à concevoir la fonction de la vie dans une occasion d’expérience, dans laquelle il faut discriminer les données actualisées présentées par le monde antécédent, les potentialités non-actualisées qui se tiennent prêtes à provoquer leur fusion en une nouvelle unité d’expérience, et l’immédiateté de la jouissance de soi qui appartient à la fusion créatrice de ces données avec ces potentialités. [11] La première activité de l’occasion d’expérience est la préhension [12].

Beaucoup de ces conclusions peuvent se retrouver de fait en grande partie dans L’homme spatial de Michel Lussault, avec de nombreux exemples concrets. Notons par exemple sa référence fréquente à la notion d’activité (pages 37, 41, 69, 86, 262, 299, etc.). En ce qui concerne l’espace, ses conclusions vont aussi dans le sens de la pensée organique. Il propose en effet à travers l’exemple du tsunami la notion d’interspatialité (p.37, 38, 342). Mais ses observations n’intègrent pas le temps [13], bien qu’il exprime que « Dans tous le cas, les évaluations de distance associent fréquemment l’espace et le temps » en s’appuyant sur les exemples des tribus nomades du désert mauritanien, ou sur les temps de crise comme le tsunami. Or, nous l’avons vu, c’est la durée (à travers l’expérience du corps animal) qui permet de faire le lien entre la présentation immédiate et la causalité efficiente, et seul ce lien peut permettre de rendre compte à la fois d’une avancée créatrice (la transition) et de la permanence (la transmission d’occasion en occasion). Seul ce lien peut articuler l’atomicité temporelle (les quantum d’actualisation) et le flux du devenir. L’approche organique rend compte à la fois de l’intuition atomique de Démocrite, et du flux héraclitéen.

C’est à partir de la notion nouvelle d’occasion d’expérience que seront construits désormais à l’épreuve du réel et comme une nécessité les objets permanents de la vie quotidienne

7.D.2. Présentation technique du procès organique :

La concrescence est un des deux flux du procès: la concrescence et la transition [14].

« Ici, le groupe des philosophes du xviiè et du xviiiè siècles fit pra­tiquement une découverte qu’ils ne réalisèrent qu’à demi bien qu’elle affleurât dans leurs écrits. Cette découverte était qu’il existe deux sortes de fluidité (fluency) : l’une est la concrescence, qui dans le langage de Locke est « la constitution interne réelle d’un existant particulier », l’autre est la transition d’un existant particulier à un autre existant particulier. Cette transition, exprimée encore dans le langage de Locke, est le « périr perpétuel » (perpetually perishing) qui est un aspect de la notion de temps ; sous un autre aspect, la transition est la genèse du présent en conformité avec la « puissance » du passé »[15].

L’expression « la constitution interne réelle d’un existant particulier », la description de l’entendement humain comme un procès de réflexion sur des data, l’expression « périr perpétuel », ainsi que le mot « puissance » en même temps que son élucidation, se trouvent tous dans l’Essai de Locke. Cependant, étant donné le champ limité de sa recherche, Locke ne généralisa pas et ne réunit pas ensemble ces idées dispersées [16].

Capture d’écran 2016-04-17 à 08.38.31

Figure 7‑7 : Schéma de la Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de fluence : la concrescence et la transition dans Procès et réalité.

La citation précédente et le schéma proposé peuvent être complétés par la citation suivante pour être pleinement interprétés : « Pour résumer : Il y a deux sortes de procès, le procès macrosco­pique et le procès microscopique. Le procès macroscopique est la transition d’une actualité accomplie à une actualité en accomplisse­ment, tandis que le procès microscopique est la conversion de condi­tions simplement réelles [le datum] en une actualité déterminée [la concrescence]. Le premier procès effectue la transition de l’« actuel » au « simplement réel » ; le second effectue la croissance du réel à l’actuel. Le premier procès est efficient, le second est téléologique. Le futur est simplement réel, sans être actuel, tandis que le passé est un nexùs d’actualités. Les actualités sont constituées par leurs phases génétiques réelles. Le présent est l’immédiateté du procès téléologique par lequel la réalité devient actuelle. Le premier procès fournit les conditions qui gouvernent réellement l’accomplissement (attainment), tandis que le second fournit les fins accomplies effectivement (actually attained) » [17].

Capture d’écran 2016-04-17 à 08.38.51

Figure 7‑8 : La Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de procès : macroscopique et microscopique, dans Procès et réalité.

L’autre façon d’exprimer les deux procès est la suivante :

Capture d’écran 2016-04-17 à 08.39.29

Figure 7‑9 : La Créativité, du multiple à l’un, et les deux sortes de procès : téléologique et efficient, dans Procès et réalité.

On constate ici le mode de pensée spécifique de Whitehead, et le passage d’une notion à une autre pour tisser les notions entre elles, et favoriser la création de liens entre elles.

Il convient de faire une remarque sur le terme « d’actualisation ». Whitehead écrit « The macroscopic process is the transition from attained actuality to actuality in attainment. » Dominique Janicaud traduit invariablement actuality par actualisation, alors que le terme actuality signifie aussi tout simplement l’entité actuelle [18]. Il semble donc qu’il perde ici les nuances, pour la simple raison d’éviter toute confusion avec la substance d’Aristote.

« L’organisme » est la communauté des choses actuelles : il est le procès de production en mouvement pris comme unité du multiple.

D.W. Sherburne souligne que ces deux procès, macroscopique et microscopique sont les cas d’un procès unique : « il n’y a pas deux procès dans le système de Whitehead : il y a un unique procès, mais il est possible de le discuter dans deux perspectives différentes, dans deux contextes différents » [19].

La suite de la citation de Whitehead sur la différence entre procès et organisme est caractéristique de son mode de pensée : il permet une lecture à plusieurs niveaux et la création d’un « tissus de sens » qui invite le lecteur à des approfondissements en fonction des liens qu’il peut établir lui-même en résonance à la proposition faite. L’expression schématique est la suivante :

Capture d’écran 2016-04-17 à 08.40.02

Figure 7‑10 : La Créativité, du multiple à l’un, dans Procès et réalité.

________________________________________________________
Notes :

[1] Voir ci-après au chapitre 10-C le résumé de la démonstration d’Anne Fairchild Pomeroy.
[2] Pierre Calame, La démocratie en miettes. Pour une révolution de la gouvernance, Ed. CLM, 2003, page 304. Il parle « du passage d’une démocratie de procédures, fixant le lieu et les formes de la décision, à une démocratie de processus, où s’identifient les grandes étapes de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’évaluation d’un projet collectif. Ce que j’appelle le cycle de la gouvernance ».
[3] Pierre Calame, idem, pages 304b, 305c, 307a, 311a, etc.
[4] Voir par exemple dans Éléments de géographie physique de Jean-Paul Amat, Lucien Dorize, Charles Le Cœur, Bréal, 2002, page 390d, à propos de l’adaptation des mangroves, de génération en génération.
[5] Pour les relations externes, Michel Lussault insiste à de très nombreuses reprises sur l’importance des distances et de la mesure « avec » l’espace (et non pas « dans » l’espace).
[6] Pour les relations internes, un exemple se trouve page 29b (« le vaste Monde souffrant entre en entier dans ma sphère personnelle »), même si à la page 101 il exprime qu’il « n’adhère pas facilement à l’idée que le Monde puisse en constituer un (lieu) ». Notons ici au passage une très rare référence à la notion de personne à travers le qualificatif de « personnelle » (au lieu d’acteur, ou actant, ou d’individu social).
[7] Page 52b : « Au cœur de l’expérience individuelle et sociale se tient le caractère radical du principe séparatif ». Mais cette radicalité est reconnue comme un artifice page 39 : « on saisit bien que cette partition est un artifice scientifique : toute réalité sociale, telle qu’elle s’appréhende au quotidien, combine toujours toutes les dimensions. Mais cet artifice est une condition de possibilité du travail de pensée de la société ».
[8] DGES, p.5.
[9] DGES, p.282b.
[10] Mode de pensée (MP), 180b (151).
[11] MP 207b (170).
[12] PR 52a.
[13] Michel Lussault exprime en note 1 de la page 85 « L’instantanéité communicationnelle instaure une métrique où le temps nécessaire pour assurer le contact n’est plus une donnée pertinente ». Voir le numéro spécial RGE sur la symétrie, Beyer A(dir.) 2007, La symétrie et ses doubles : approches géographiques, Nancy, RGE, 2, p.77-134.
[14] PR 210b et c. Voir aussi les commentaires d’Alix Parmentier (PhW 281) et de Jean-Marie Breuvart (PE 136).
[15] Cf le commentaire éclairant de J-C. Dumoncel dans l’article Whitehead ou le cosmos torrentiel (Arch. de Phil., 47, 1984, 569-89) : « La concrescence est le devenir rétrospectif au cours duquel l’occasion devient elle-même par préhension de son monde ambiant (cône arrière [du passé]). La transition est le devenir prospectif au cours duquel l’occasion présente est sacri­fiée aux occasions qui l’objectifient dans le cours de la constitution du monde futur (suivant les directions dont le cône avant [du futur] fait la gerbe). La tran­sition se fait par causalité efficiente entre occasions ; la concrescence met en jeu, pour chaque occasion, sa cause finale privée. Ainsi se dissipe l’antinomie de l’occasion à la fois monadique et analysable. L’occasion est l’atome de transition, mais elle est analysable en différentes phases de concrescence… [c’est] la dualité atome/organisme constitutive de l’occasion actuelle »
[16] PR 210b & c
[17] PR 214 e
[18] cf le lexique d’Alix Parmentier.
[19] Clés, glossaire, page 333 à l’article « procès ».