Conclusion générale

Conclusion générale de la thèse :

Le travail présenté est celui d’un « passeur de frontières », dans l’esprit de la fondation de l’Université ARTEM à Nancy. Cette Université en cours de construction souhaite développer une culture transdisciplinaire conjuguant le management, le commerce et les Arts [1]. Il y a encore quelques années, la démarche transdisciplinaire était difficile, car « le passeur de frontière qui se consacre vraiment à des interfaces est vite un traître aux yeux de chacune des parties » [2]. Pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui, cette démarche est devenue nécessaire. La présente thèse souhaite y contribuer.

Le formalisme de la thèse est important. Il peut paraître excessif. Pourtant, il semble à la hauteur des enjeux, et des défis que posent ces enjeux. Dans un premier temps, les principaux enjeux sont énumérés. Dans un deuxième temps, il est récapitulé de quelle manière ce formalisme est fécond en révélant d’autres manières de penser, de proposer et d’agir pour les différents réseaux sur les territoires.

Poussé par l’exigence de l’analyse de l’expérience, il est apparu une convergence des approches des différents réseaux. Ils semblent avoir « une pensée organique qui s’ignore ». La pensée organique offre un vocabulaire commun à toutes les approches. Un formalisme transdisciplinaire du procès a été mis au point pour en donner une expression la plus pédagogique possible, pour répondre aux six principaux enjeux qui suivent.

Les enjeux :

Enjeux n°1: le procès organique, tout comme les « processus organiques de régulation » est le réel lui-même:

Ce formalisme est celui du réel lui-même. Les composantes du procès, nommées « processus organiques de régulation » par Pierre Calame [3] sont partout les mêmes: seule leur expression diffère suivant les cultures, les thèmes traités, les échelles considérées, … Cela explique que les questions posées soient universelles, et que seules les réponses soient particulières. Les liens entre les composantes permettent de les conjuguer, de faire l’unité dans la diversité, de comprendre comment « se réalisent les valeurs » et de prendre en compte les dimensions d’harmonie, d’intensité et de liberté à l’oeuvre que l’on constate (ce sont les « faits têtus ») dans les sociétés minérales, végétales, animales et humaines.

Le formalisme est une construction qui s’approche du réel. L’interprétation organique est non idéaliste: elle dévoile le réel. L’approche organique est réaliste, et même un réalisme radical. Elle tient compte des « faits têtus ». Elle offre une vision d’ensemble et donne une perspective. C’est une visée subjective qui finalise la diversité et la multiplicité du réel. Ce dernier n’est pas étalé devant nous comme un paysage sans explication, il n’est pas une représentation inerte, qui ne serait pas une visée de l’homme. Les représentations ne sont pas une paire de lunettes (Heideger, Kant). Elles sont une visée pour orienter vers une finalité humaine. Elles ne sont pas imposées de l’extérieur: il y a une correspondance avec le réel. Le réel est là, c’est le procès, et l’approche devient vraie et non illusoire à partir du moment où elle s’approche du réel. Nous ne sommes pas sur la berge du fleuve à regarder le fleuve, nous sommes DANS le fleuve. La vérité n’existe qu’en se vivant en harmonie dans le flux du réel, et nous sommes capable de réfléchir sur ce réel qui nous entraîne.

Le formalisme implicite de l’oeuvre des réseaux considérés correspond au formalisme explicite de Whitehead (le procès organique interne –concrescence– et externe –transition-). Nous bénéficions déjà de l’acquis de presque 80 ans de pensée organique (1929-2008). L’intérêt est d’ancrer le travail dans le champ scientifique et philosophique avec toute la richesse de l’approche humaniste.

Enjeux n°2: quatre composantes principales universelles:

Ce formalisme tourne décidément toujours autour de quatre composantes principales, qui se retrouvent déclinées dans toutes les dimensions. Le schéma étant toujours le même, il permet des « rapprochements inattendus », des « métissages de l’esprit », un dialogue entre spécialités, des « innovations frontales »[4], l’élaboration de contrastes entre opposés, …

Pierre Calame est parti dans Mission possible (1995) de l’exemple du lac suisse[5]. La thèse, elle, part de l’exemple de la réalisation d’un Château d’eau à Lunéville, puis d’autres exemples jusqu’à la Préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de 1 million d’habitants : les mêmes composantes sont à l’oeuvre.

Whitehead (tout comme les réseaux qui ont nourri la thèse) se méfie du « concret mal placé », c’est à dire des abstractions qui sont prises pour le réel. Cette erreur peut être aussi nommée cérébralisme, intellectualisme, raison instrumentale. En quoi le formalisme organique évite-t-il cette erreur ?

Formaliser, c’est clarifier, ce n’est pas faire un système: le réel est toujours plus riche que le formalisme qu’on en tire. Einstein disait : « le plus étonnant est que le réel soit intelligible ». Le critère est de rester collé au réel, d’interpréter le réel, en laissant au réel la première place. Tous les faits doivent être pris en compte, sans en omettre aucun.

Enjeux n°3: du macro au micro:

De la même façon que la FPH tire de l’exemple du Lac Léman des leçons pour toute la planète, passant du local au global, Whitehead a fait le chemin … dans le sens inverse: il est passé du macroscopique au microscopique. Ainsi, les critères de logique, cohérence, adéquation, applicabilité et nécessité l’obligent en scientifique/philosophe à reconnaître les quatre composantes (les « principes universels » de la FPH que l’on retrouve partout) dans les éléments ultimes de la matière. Il remplace ainsi l’atome sans spontanéité par « l’entité actuelle » qui est un quantum d’actualisation (au sens de la mécanique quantique). Même les détracteurs de Whitehead sont obligés de reconnaître la cohérence, la logique, l’adéquation (notamment aux « faits têtus »), l’applicabilité (avec 50 ans d’avance sur les expériences de Bernard Aspect de 1992 et 2002 au Polytechnicum de Zürich) et la nécessité. C’est sa méthode de travail. Il reste aux détracteurs à le déclarer « inintelligible », ce qui est fait par faute de temps de le lire. Le langage écrit semble inadéquat pour exprimer l’intuition organique. Le réel se laisse difficilement mettre en mots. C’est pourquoi les rencontres des Chroniques Whiteheadiennes tant à La Sorbonne qu’à Louvain la Neuve, ont été essentielles pour confronter l’expérience aux interprétation de la pensée organique, et en vérifier la pertinence (ou l’impertinence). Cette confrontation a aussi permis de découvrir le formidable humour de Whitehead. C’est au fil des rencontres que les articulations entre les quatre répertoires de la modernité émergent (Réalité, lien social, signification et spiritualité énoncés par Bruno Latour[6] (voir enjeux 4)).

Cette vision unifiante n’est pas une vision illusoire: elle semble valable pour tous. Ce n’est pas une subjectivité isolée. Le propre de l’expérience humaine est un donné universel. Tout le monde a un contact avec le cosmos. L’expérience la plus ordinaire de chaque homme le conduit à reconnaître une harmonie universelle, un cosmos. Il est lui-même une partie du tout.

Enjeux n°4: la simultanéité des quatre composantes principales :

Les travaux de la FPH sont émaillés du constat que les grands principes sont partout les mêmes, mais que les « conditions sont rarement réunies »[7]pour les mettre en oeuvre simultanément. D’où mon formalisme constitué par le même schéma décliné pour toutes les thématiques, à toutes les échelles, pour tous les réseaux

Ainsi, très paradoxalement, ce formalisme issu de l’analyse des « faits têtus » permet de simplifier, ouvrir le dialogue, créer des convergences, ne pas se limiter à des spécialités, articuler les spécialités, conjuguer simultanément les 4 répertoires de la modernité énoncés par Bruno Latour (les liens sociaux, les valeurs/la spiritualité, la signification, la réalité extérieure). Il permet d’observer la convergence des approches de différents réseaux qui ont des mots différents pour les même réalités. On veut nous faire croire que ces convergences n’existent pas. Elles existent. Ce sont les « faits têtus ». Elles ont même une valeur ontologique. Elles forment même une cosmologie.

Enjeux n°5: Vers un nouveau mode de pensée, organique, non dualiste, expression explicite des « processus organique de régulation »; les passages nécessaires :

Ce « nouveau mode de pensée » n’a de nouveau que l’explication de ce que les gens font de toute manière, naturellement. Ainsi, les termes d’appréhension, de processus, de dynamique, de proposition, de satisfaction,sont des termes courants. L’approche organique explique les liens, les relations entre les termes et le fonctionnement des notions entre elles. L’approche organique s’appuie sur les notions que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement (ce que David R. Griffin, commentateur actuel de Whitehead appelle « le noyau dur du sens commun »[8]. C’est la « contradiction performative » d’Habermas, ou la rationalité imaginative de Luc Ferry. C’est le refus des abstractions non reliées au concret).

Le chemin d’acceptation du réel tel qu’il est (et non pas tel que nous voudrions qu’il soit) oblige à considérer le schème organique qui en est l’expression. Cela suppose un certain nombre de passages, pour « enlever nos lunettes » [9].

Parmi ces passages, le plus difficile sera probablement d’abandonner la théorie de la représentation, basée sur la dichotomie entre l’objet et le sujet, et le principe subjectiviste (Hume, Kant). La théorie de la représentation revient à ne voir dans les faits que ce qui arrange la théorie. Considérer le réel tel qu’il est revient à se laisser surprendre par celui-ci. Cela suppose de reconnaître l’appréhension directe du réel, dans une perception qui n’est pas limitée à la perception sensible. En effet, l’appréhension concerne également les valeurs, le passé, la mémoire, etc. ce qui est beaucoup plus large que les seuls sens. On doit se plier à certaines choses même si on ne sait pas encore l’expliquer. C’est ce que l’on peut appeler le noyau dur du sens commun. La démarche n’est pas de se démarquer mais au contraire de chercher les points de convergence.

Enjeu n°6 : l’application géographique à la région urbaine, ou région conviviale :.

Le chemin qui précède est indispensable pour définir la notion de potentialité, puis pour définir les objets géographiques à partir de la notion de potentialité. Il est alors possible de constituer les éléments d’une « boîte à outils territoriale » à partir de la pensée organique. L’ensemble de ces éléments trouvent leur expression de synthèse dans la notion de région conviviale. La démarche de synthèse proposée ici est de distinguer les différentes échelles de subsidiarité, pour qu’à chaque notion géographique soit associée une échelle indicative quantifiée (échelle indicative des 125 km2, 2000 km2, 32000 km2, etc.). La pertinence de cette échelle est testée sur la région « Entre Vosges et Ardennes ». Cette approche peut permettre de développer un nouveau regard sur une « Europe en grappe » (Kunzmann, Keating) et sur la planète composée d’une vingtaine de sous-continents.

La fécondité du formalisme organique :

Les éléments qui suivent sont une expression des principales invitations au changement de la présente thèse.

Fécondité n°1: Une « science généraliste » pour les ingénieurs territoriaux ; Recréer l’option « Généraliste » au Concours d’Ingénieurs territoriaux.

Pour le réseau de l’AITF (Association des Ingénieurs Territoriaux de France), ce formalisme est un outil pour une « science de la généralité » qui permet de sortir des seules spécialités. Cette science de la généralité peut devenir la nouvelle base de l’Option « Généraliste » au Concours d’Ingénieur Territorial. Cette option a été supprimée en 2001 par insuffisance de consistance de l’approche généraliste de l’ingénierie territoriale et institutionnelle. D’où l’idée d’inventer (à la suite de Sherburne en 1965 et de Franklin en 1990) un formalisme minimum et ouvert.

Il convient de rappeler ici que cette suppression en 2001 était motivée par la réussite au concours des titulaires de DESS, DEA ou MASTER qui n’avaient pas de parcours scientifiques « durs », en opposition à la figure du « vrai scientifique ». Cela avait soulevé un tollé des associations du CFDU (Conseil Français des Urbanistes) et de « Urbanistes des Territoires » (Bernard Lensel) qui voyaient disparaître la possibilité de recrutement des quelques milliers d’Agents de Développement Territoriaux déjà embauchés depuis 1 ou 2 contrats de trois ans, avec interdiction légale de renouveler. Le formalisme organique, ouvert aux valeurs est somme toute assez léger par rapport aux travaux des systématiciens. Une option généraliste est viable.

Il est proposé que le CNFPT reconsidère la réouverture de cette option. Il est rappelé que cela concerne en France directement plus de 1500 ingénieurs des villes moyennes et intercommunalités, et à titre d’outil commun les quelque 10 000 ingénieurs territoriaux.[10]

Cet outil peut permettre aussi de développer une base d’échange d’expérience, déjà initiée lors des Congrès AITF de Montbéliard (2001) et de Perpignan (2004); Il a permis de créer le Groupe de Travail national des ingénieurs généralistes dont j’ai été co-fondateur et animateur national en 2003-2004.

Fécondité n°2: Convergence des réseaux ; Liens entre les réseaux et l’Université :

Pour tous les réseaux cités dans la thèse (Personnalité et Relations Humaines, Hommes et Femmes dans la Cité, Terre & Cité, Association Internationale des Urbanistes, …), cette approche induit une ouverture vers les autres associations et fondations, sans rien perdre de son identité. Cette approche induit une meilleure compréhension des convergences, des complémentarités. Il n’y a plus de « petits réseaux », « grands réseaux » mais des hommes et des femmes en marche dans la même conscience de l’importance des « processus organiques de régulation » dans les sociétés à toutes les échelles. Il n’y a plus de coupure entre la recherche universitaire et la recherche dans les réseaux, d’où la place des réseaux dans ma thèse d’université. Université ne veut-il pas dire « Unité dans la diversité » ?

La convergence semble s’établir de la façon suivante: 

  • 1/ L’Université (Chroniques Whiteheadiennes/thèses) dispose avec le schème organique d’un outil d’analyse qui intégre les 4 « répertoires de la modernité » (Latour) ou les 4 composantes de la gouvernance (Calame)
  • 2/ Le CNFPT & l’AITF peuvent disposer avec l’approche organique d’une base de travail transdisciplinaire pour réouvrir l’option « ingénieur généraliste » pour une véritable intégration de toutes les spécialités,
  • 3/ PRH (260 formateurs dans le monde) peut bénéficier par cette approche d’une ouverture et d’une connexion à d’autres domaines que la seule psychologie
  • 4/ HFC (Groupe de 30 membres et environ 300 proches) a un outil d’analyse du vécu personnel ou du vécu de groupe jusque là auto-limité à une psychosociologie du passage vers une société de communion. La pensée organique fait apparaître une dynamique sous-jacente commune à tous les ateliers (Politique, Organisation, Citoyenneté, Réconciliation, Création, Éveil à la conscience sociale et politique, Croissance, Déploiement, …).La thèse montre d’autre part l’importance du territoire comme partie intégrante/constitutive de nos relations. Cela pourrait permettre de préciser ou créer un atelier Création/Territoire. La thèse permet surtout l’insertion de HFC (tout comme PRH, T&C) dans les réseaux d’humanisation de la société, avec sa propre identité (conjuguer unité et diversité).
  • 5/ Pour FPH, la thèse permet de rendre explicite une formulation organique implicite à toute l’oeuvre de Pierre Calame et les travaux de la FPH. La formalisation, somme toute fort simple, se veut un outil pédagogique de dialogue (« polyglotte ») entre tous les groupes qui s’inventent un vocabulaire (phénomène inéluctable et normal) autour des mêmes réalités d’expérience.
  • 6/ Pour CW (Chromatiques whiteheadiennes) la thèse explore une nouvelle application: la géographie.
  • 7/ Pour Terre&Cité, la thèse donne un fondement à la notion de potentialité pour oeuvrer dans le sens de l’intégration régionale, dans les mêmes termes semble-t-il que la FPH.Cette approche permet de communiquer les recherches des ateliers de Terre & Cité au niveau des sous-continents (21 régions) et des « régions conviviales » (environ 2000).
  • 8/ Pour l’AIU (env. 500 membres personnels ou institutionnels sur la planète), la thèse précise la notion de trialogue (thème du Congrès 2007) et propose les bases d’une démarche d’intégration régionale. La délégation française est en train de préparer une contribution dans ce sens pour le Congrès de Chine de 2008.

La thèse montre que sans le savoir, tous ces réseaux ont un type de pensée organique. C’est important pour faire les liens entre eux et permettre le dialogue, les complémentarités, les ouvertures, tout en gardant son identité. C’est, semble-t-il, une contribution pour permettre l’unité dans la diversité. Il y a à travers tous ces réseaux un « mode de pensée organique qui s’ignore ». Le schéma de questionnement utilisé pour la rencontre de chacun des réseaux est le même pour permettre les liens.

Fécondité n°3: la voie géographique, ou « géotique » (Mission possible, p.72d):

L’ approche organique permet de définir les « objets géographiques » en donnant un statut concret à la notion de potentialité (ou possibilités adaptées aux cas concrets; existence de possibles que l’on peut réaliser), comme composante à part entière du réel. Ainsi, la prospective n’est pas quelque chose « à part » du réel, mais partie intégrante du réel. Cela permet de sortir d’une approche géographique purement administrative et politique pour s’ouvrir à des notions intégrant l’expérience, et une approche régionale basée sur les relations, du local au global:

Au niveau local: l’échelle d’environ 32 000 km2 émerge comme échelle pertinente et cohérente des « villes et territoires » [11] A cette échelle peuvent se vivre un sentiment d’appartenance, une responsabilité écologique et une prise en compte concrète de la vie ordinaire de l’homme. C’est l’échelle d’articulation de la vie ordinaire aux échelles plus larges des nations, des sous-continents et du monde.

Au niveau global: L’échelle des sous-continents (d’environ 8 100 000 km2) émerge au niveau mondial pour une approche en une vingtaine de sous-continents pertinents et cohérents avec les données humaines et macro-écologiques.

Des pistes concrètes de potentialités régionales (Régions « Entre Vosges et Ardennes, France, Europe, Monde) sont présentées. Elles souhaitent être une contribution à la notion « d’intégration régionale » de la FPH.

Encore une fois, le formalisme organique est ici une tentative paradoxale de réintroduire dans la « science universitaire » les valeurs, la dimension spirituelle, la réflexion sur la gouvernance, la prospective, avec la pensée du mathématicien Whitehead dont personne ne conteste plus la pertinence; Cela entraîne son utilisation en secret et un silence officiel … et une reconnaissance progressive de sa pertinence, une sorte de réhabilitation depuis la publication en 1995 de Procès et réalité, l’inclusion de Whitehead dans les programmes de l’agrégation.

Fécondité n°4: Une base de travail pour l’association Terre & Cité:

Le travail présenté ci-dessus n’aurait pas été possible sans l’association Terre & Cité, et son espace de travail convivial avec des cartes sur l’ensemble du monde, des dossiers de monographies développés au fil des Congrès de l’AIU, des ateliers et expositions au Centre « Culture et Foi » (actuelle Maison Diocésaine)  depuis 25 ans.

L’association Terre & Cité (T&C) a été créée en 2001 pour travailler sur la notion de « région conviviale » (les « villes et territoires » de la FPH), dans toutes ses dimensions, et notamment la dimension spirituelle. Il est frappant de constater la convergence de vues avec la FPH.

Fécondité n°5: Développement de la capacité de rédiger des fiches d’expérience : déploiement de l’outil de l’association HFC (Hommes Femmes dans la Cité) :

Le formalisme, en définitive fort simple, employé a pour seul but d’apprendre à conjuguer les composantes du réel qui sont rarement « saisies ensemble », alors que c’est ensemble qu’elles sont efficaces pour l’explication, pour les propositions, pour l’action, et pour la transmission.

Une publication de présentation de cet outil, pour en faire un document pédagogique utile pour tous les réseaux confrontés à la difficile expression du vécu, serait utile.

Fécondité n°6 : approfondir notre propre ontologie et notre propre cosmologie :

S’approprier notre propre culture, notre ontologie, notre cosmologie, apparaît le seul vrai moyen de pouvoir dialoguer avec d’autres cultures, d’autres ontologies, d’autres cosmologies. « Aucune société ne peut dormir sur la natte des autres » [12]. Or notre cosmologie inclut les bases philosophiques de la science, et donc les oeuvres de Platon, Aristote, Descartes, Hume, Locke, Leibniz et Kant. A ma connaissance, seul Whitehead s’est confronté à la tache ardue de « réviser » (au sens de redonner une vision ajustée de ces auteurs avec pour critère de lecture les 5 critères de la logique, la cohérence, l’adéquation à interpréter l’expérience ordinaire (les « faits têtus » que beaucoup de scientifiques ignorent), l’applicabilité et la nécessité. N’est-ce pas louable ? Il s’agit de réactualiser toute la philosophie depuis l’apport de la relativité et la mécanique quantique: revoir l’apport des grands hommes à l’aune de la relativité généralisée et de la mécanique quantique. Comment faire autrement ? Le travail de Gilbert Rist est ici remarquable pour montrer comment nos croyances occidentales fonctionnent comme tous les systèmes de croyance traditionnels, mais  à ma connaissance seul  Whitehead intègre un formalisme scientifique réaliste non dualiste incluant les valeurs, la spiritualité, les acquis de la métaphysique, en laissant une place à Dieu. Que serait une cosmologie qui n’aurait pas de place pour Dieu? Michel Serres a dit « Il n’y a pas plus beau Mythe qu’une science sans mythe ». Ne peut-on pas dire aussi : « Il n’y a pas de plus beau Déisme qu’une science sans Dieu … » ? N’est-ce pas là la fécondité dérangeante du formalisme organique de ce mathématicien, paradoxalement basé sur le vocabulaire le plus ordinaire, celui de tous les jours, avec les termes appréhension, dynamique, processus, proposition, satisfaction, … ? Paradoxalement, l’intérêt de cette démarche apparaît au « fantassin de base de la fonction publique » [13] confronté chaque jour aux multiples tâches de relation entre les élus, ses collègues, les habitants et le territoire.

Si le travail devait être résumé en un mot, il est possible de dire qu’il est une tentative d’analyse des processus de régulation organique bio-socio-psycho-techniques. Les systèmes ne sont que des éléments d’un processus, de l’avis même du fondateur de la systémique, Ludwig Von Bertalanfy. L’oeuvre du systémicien Ervin Lazslo le confirme, puisque sa systémique est issue … du procès organique de Whitehead, comme il l’explique dans sa thèse de 1970. La pensée organique propose une explication, utile à la vie quotidienne. Les « processus organiques de régulation » [14], déchiffrés par Pierre Calame dans l’exemple du lac suisse ont été pour la FPH le « fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations socio-politiques pour la planète » [15]. La présente thèse est partie des exemples des territoires de Lunéville et de la Moselle-Est ainsi que de l’expérience du Groupe de Travail des ingénieurs généralistes du Grand-Est fançais pour une analyse en termes de processus organiques qui a des implications pour les territoires du local au global. La pensée organique a été exposée. Ainsi, comme dans l’exemple du « lac suisse », de la réalisation du château d’eau de Lunéville à l’émergence de la région conviviale « Vosges-Ardennes », l’expérience est de même nature ontologique, au sein de sociétés structurées. Un lien de subsidiarité active des territoires du voisinage à la planète a été mis en évidence. Il a été précisé de manière quantifiée l’échelle de ces territoires pour sortir des confusions d’un certain nombre de notions, comme la notion de région qui oscille entre l’échelle indicative de convivialité de 32 000 km2 (Hollande, Belgique, Rhône-Alpes, Suisse, …) et l’échelle indicative du sous-continent de 8,2 million de km2 (Europe, Chine, Australie, …). Ces éléments quantifiés peuvent apporter leur contribution à la clarté du « débat régional » sous-continental et relatif aux « villes & territoires ».

L’important apparaît de veiller aux convergences, de ne jamais opposer les notions entre elles, de veiller aux conjugaisons. En ingénieur-urbaniste praticien, la thèse a tenté une sorte de « travail en sous-oeuvre », pour trouver les bonnes fondations d’une culture transdisciplinaire, pour interpréter l’expérience et proposer des applications. Une approche critique et constructive de Descartes a été proposée, à la suite de A.N.Whitehead, pour débarrasser Descartes de ses incohérences, et réformer son principe subjectiviste. Il est ainsi possible de retrouver ses racines et d’être en accord avec les derniers prolongements scientifiques.

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Figure 16‑3 : Schéma de conclusion : les quatre intuitions qui s’alimentent aux quatre réalités ontologiques forte du schème organique. Les valeurs sont le ciment de ces réalités.

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Notes :

[1] http://www.grand-nancy.org/webv5/universites/artem.asp
Voir aussi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Artem (Texte de présentation fourni en annexe 02a à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe02a_AITF_GT-EST-14rencontres-1998-2004-OutilFPH-OutilHFC\CNFPT-ARTEM\artem1.pdf).
Artem (acronyme de « art, technologie, management ») est un projet d’alliance pluridisciplinaire et interuniversitaire unissant trois grandes écoles nancéiennes afin de développer une pédagogie et des projets communs : l’École Nationale Supérieure d’Art de Nancy pour l’art, l’École des mines pour la technologie, et l’ICN Business School pour le management.
Ces trois écoles seront reconstruites à partir de 2009 sur un même campus. Celui-ci, qui n’existe pas encore, sera bâti spécialement pour l’occasion, en lieu et place de la caserne Molitor, à 15 mn en tramway de la place Stanislas (48°40′21″N 6°10′11″E / 48.6725, 6.16972). Un espace de 40 hectares sera mis à disposition des étudiants avec équipements sportifs, médiathèque, projection de films en plein air, serre tropicale…
L’alliance bénéficie du soutien officiel de plus de 30 entreprises nationales et internationales (BNP Paribas, L’Oréal, IBM, Capgemini, etc.).
Contrairement aux traditionnels accords entre écoles de commerce et écoles d’ingénieur, le partenariat mis en place au sein d’Artem ne se limite pas à un double-diplôme ingénieur/manager. Cette formation est bien sûr possible moyennant une année d’étude supplémentaire ; mais Artem vise aussi un métissage des cultures dès la première année de l’entrée dans les écoles. Ainsi, ingénieurs, managers et artistes partagent des cours en commun dans le but d’élargir le spectre des compétences et au-delà, de rencontrer des étudiants d’horizons très divers. D’autres enseignements seront mutualisés à l’avenir (langues, humanités, etc.).
L’ambition d’Artem n’est donc pas de former des ingénieurs dans un premier temps et des managers ensuite (ou réciproquement), mais de former en même temps des « ingénieurs-managers-innovateurs », des managers sensibilisés à l’ingénierie et à l’art, et des artistes conscients du monde technique et économique qui les entourent.
[2] Pierre Calame, Cahier de proposition « Refonder la gouvernance mondiale (…) », 2001, p.64
[3] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995, p.65b & suiv.
[4] Pierre Calame, Mission possible, DDB 1995,  p.60-61
[5] La FPH part de l’exemple du Lac, et de la banlieue française pour servir de  » fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations pour la planète » (Mission Possible, p.64-65). Les quatre composantes sont explicitement décrites (p.65a: « 1°/ un acte délibéré; 2°/ visant à introduire une nouvelle régulation (…); 3°/ (…) consensus (…); 4°)/ (…) apprentissage (…) »). Ce sont celles du procès. L’ouvrage explique qu’on les retrouve tout le temps. Avec d’autres termes, c’est la démonstration du procès, c’est à dire le réel lui-même. Sans le savoir, l’oeuvre de la FPH semble être fondée sur le processus (nombreux exemples, notamment bip 2998)
[6] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes.
[7] www.fph.ch, document bip 2898, alinéa n°19, placé en annexe 02a / Outils FPH
[8] Voir en partie II le chapitre 7.1 p.185.
[9] Mot d’Heidegger que la FPH cite en bip 2898 al. n°8.
[10] Cette proposition rejoint le souhait de la FPH d’ un axe prioritaire de formation des fonctionnaires Voir l’action « Contribuer à l’émergence d’une pensée européenne sur les services publics » de l’axe géographique, travaillé en lien avec l’AITEC.
[11] (expression de la note FPH du Congrès de l’Association des Maires de Chine des 23-24 juin 2001, ref. ETA31 & ETA66).
[12] Publication de la FPH, Bip 2898 page 5/14 alinéa n°15 intitulé « La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance »).
[13] expression de Pierre Calame dans Mission Possible et L’État au cœur pour les fonctionnaire de base de l’administration.
[14] Pierre Calame, Mission possible. Penser l’avenir de la planète. Préface d’Edgar Pisani, Desclée de Brouwer, 1995, p.65b.
[15] Ibid, p.66b.

13.A.1-2. R.Debray & P.Calame

13.A.1. Convergences avec l’approche de Régis Debray

Il est étonnant de constater la convergence de pensée d’A.N. Whitehead avec Régis Debray dans Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion » [1]. Cette convergence a déjà été signalée p.335 à propos des sociétés personnelles. Il explique que pour passer du « je » au « nous », que ce soit d’un point de vue social, politique, ou religieux, on retrouve toujours les quatre mêmes gestes ou opérations fondatrices et fondamentales suivantes :

« 1/ D’abord tracer une frontière, délimiter une enceinte, inventer une membrane -physique ou morale- afin de distinguer un dedans et un dehors (ceux qui « en » sont de ceux qui n’en sont pas),

2/ Ensuite, vous donner une origine, soit un père de convention (un Abraham ou un Jacob), un événement (la fondation de Rome ou le baptême de Clovis), un idéal (liberté, égalité, fraternité), un totem (Lénine ou mao), un principe suprême (la constitution américaine), soit une ascendance qui permet aux membres d’un tel groupe naissant de se reconnaître et par laquelle ils feront alliance, en se démarquant des autres loyautés concurrentes.

3/ Puis, il vous faudra doter votre groupe d’une filiation, d’un récit, d’une généalogie, peu ou prou imaginaires, susceptible de raccorder les hasards de l’existence à ce signe premier de ralliement.

4/ Et enfin, établir une hiérarchie interne, une liste plus ou moins officielle ou réglée de préséances, avec un dignitaire ou un chef de file, des adjoints, ou des acolytes et des membres ou fidèles tout courts, seule façon d’assurer un minimum de cohésion interne, et pour l’avenir, une transmission [2] possible.

Ces gestes viennent ensemble, l’un implique l’autre, il n’y a pas de priorité. En tirant un fil, vous tirerez tous les autres» [3] .

Voici le schéma dessiné synthétique et concentré correspondant :

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Figure 13‑3 : Les 4 gestes qui constituent une société par Régis Debray (2005)

C’est ainsi qu’il définit « le processus de construction imaginaire d’un nous à partir d’un chaos colloïdal » [4]. Outre le fait qu’il qualifie lui-même les 4 gestes de processus, on retrouve sans qu’il soit besoin désormais de le préciser tous les caractères du procès organique. L’intérêt de Whitehead est de fournir l’explication au sein de la nature et de l’ensemble des sociétés (minérales, végétales, animales, humaines), et pas seulement de la société humaine. Ces 4 gestes sont le cœur de l’ingénierie associative  [5]: ils constituent ce que l’on peut appeler l’inconscient politique de l’humanité. Ils permettent de faire le passage d’un tas à un tout, d’un chaos à un cosmos, d’un citadin à un citoyen, d’une agglomération à une Cité, d’un agrégat de peuples désunis à une nation.

Pour établir le lien avec l’approche organique, le 3ème geste et le 4ème geste doivent être inversés (Régis Debray précise qu’entre ces gestes « il n’y a pas de priorité » [6]). En effet, c’est au moment de la phase c que les caractéristiques déterminantes (l’héritage) sont transmises (avec ou sans nouveauté) pour une détermination en phase d. C’est au moment de la transition que l’histoire se crée, et qu’une filiation est engendrée. Ces quatre opérations sont résumées dans le schéma ci-joint :

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Figure 13‑4 : Les 4 gestes qui permettent le passage du « je » au « nous » (Source : Régis Debray, Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Fayard, 2005, p.77-78)

Ces 4 gestes qui font la société (l’émergence, l’héritage, la transmission et la filiation) pourraient être appelés le procès de fondation. Ce procès part d’une intuition partagée, à laquelle adhèrent les membres du groupe ou de la société considérée. Ce lien quasi-génétique entre les membres devient un héritage qui est transmis au sein du groupe. Cet héritage assure une cohésion interne, permet une filiation des membres et une inscription historique du groupe ou de la société.

On voit de quelle façon il n’est pas possible de dissocier la géographie de l’histoire, le territoire de la société qui la porte, le politique du social, et le mondialisme de la mondialisation. Il convient de noter aussi que la frontière est de l’ordre du flux entre un dedans et un dehors : elle n’est donc pas obstacle, mais condition de l’ouverture. Il faut une société (un « nous autre » -mondialisme-), pour s’ouvrir à l’autre, et échanger (flux de la mondialisation). Il n’y a pas le marché d’un côté, et la société de l’autre qui « bloquerait ». Au contraire, la société permet, rend possible et « s’ouvre ». C’est pourquoi il y a une économie de marché, mais pas de société de marché. C’est pourquoi aussi dans la société européenne émergente, l’Europe économique ne pourra pas se développer sans l’Europe politique et sociale. Non seulement elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre, mais elles sont nécessaires l’une à l’autre.

Cette analyse de Régis Debray peut surprendre, de la part d’un homme réputé pour être le théoricien de la révolution, et emprisonné en Bolivie de 1966 à 1970 pour ses écrits. Il est devenu le théoricien des religions, car il a constaté un processus universel dans la construction et la vie des sociétés humaines. Son langage peut paraître excessif, un brin satirique : il n’en reste pas moins qu’il énonce des faits incontournables, des « faits têtus » (James). Il ne dit rien de leur contenu, bon ou mauvais, totalitaire ou progressiste : il explique le fonctionnement du processus, c’est tout. Les valeurs qui sont en jeu sont un autre débat : les « valeurs » « profit », « compétitivité » et « rentabilité » animent la mondialisation, la valeur « respect des minorités » [7] anime la démocratie européenne, et la valeur « la race aryenne » a animé le totalitarisme nazi. Pour éviter tout sectarisme ou tout totalitarisme, c’est à l’œuvre notamment d’Hannah Arendt et de Cornélius Castoriadis qu’il faut se référer. L’important pour l’objet de la thèse est de comprendre le mécanisme de l’intuition qui permet à une société de se construire et d’avancer. Cette intuition fonde l’action. On peut parler de « système social de fondation, basé sur une intuition ». Cette formulation est plus claire que « système démocratique » . C’est l’intuition de la démocratie qui la fonde et cette intuition partagée devient filiation. L’intuition passe de « l’ontologie à la responsabilité », selon l’expression de Michel Serres [8]. Pour l’Union Européenne, comme nous l’avons indiqué plus haut, le « respect des minorités » en est une. L’intuition de la présente thèse est celle d’une convivialité possible pour les régions du monde.

Au niveau régional, seul un équilibre simultané entre la consolidation de la société et son ouverture aux échanges interrégionaux peut porter fruit. Tous les textes explicatifs sur l’intégration européenne l’expriment… mais en repoussant à plus tard l’Europe sociale et politique, et par conséquent aussi, des régions fortement structurées socialement et politiquement. Une certaine confusion règne entre les notions de compétition et de coopération. Jacques Delors, dans la Charte de « Notre Europe » essaye de les conjuguer… mais l’économique prime. William Twitchett parle d’équilibre et de « saine compétition ». La région de Barcelone, à fort dynamisme économique, l’exprime clairement en sollicitant ce double mouvement,

  • le mouvement économique au sein de l’Eurorégion Midi-Pyrennées/Languedoc-Roussillon/Aragon/Catalogne,
  • le mouvement d’autonomie -sociétal et politique- au niveau de la Catalogne [9].

Les exemples pourraient être multipliés. En ce qui concerne la région « Entre Vosges et Ardennes », étudiée plus loin, le même constat sera fait. Le document Vision d’avenir 2020 place dans le long terme « l’apparition d’une société citoyenne active participant à la conception et à la direction de la Grande Région » [10], « une société citoyenne et solidaire, une société profondément attachée à sa région européenne » [11]. Pourtant il est fait le constat que « La Grande Région ne réunit pas certaines conditions essentielles permettant de coordonner ses capacités de manière systématique et de les mettre en commun ; il est même difficile d’envisager une promotion de la science qui soit stratégiquement orientée sur la Grande Région » [12]. L’explication proposée découle de l’analyse des chapitres qui précèdent : on ne peut isoler un des quatre éléments du procès territorial, ou le reporter à un avenir plus lointain. Vouloir privilégier le flux sur l’héritage est consumer l’héritage, le mettre en danger. Le péril donne un caractère encore plus urgent à l’amplification du flux. L’issue semble être la consommation généralisée, et « l’abandon de privilèges ». Est-ce si sûr ? La structure du réel, mise en évidence dans le procès semble indiquer le contraire : seul un héritage assumé, consolidé, enraciné dans l’histoire et transmis permet simultanément l’ouverture et l’échange. Le commerce a toujours été facteur de développement, et l’enracinement social permet d’inventer des formes de redistribution de richesse. C’est l’axe de recherche choisi pour une contribution à la société régionale « Entre Vosges et Ardennes ». L’approche de Régis Debray ouvre à l’approfondissement de la notion de frontière et de centre pour préparer les analyses qui suivent.

13.A.2. Convergence avec l’approche de Pierre Calame

C’est à ce point de nos recherches qu’apparaîssent pleinement la convergence d’approche avec Pierre Calame et ses travaux sur la gouvernance.

Le fil directeur du « lac suisse » détaillé dans la présente thèse au chapitre 2 [13] a été effectivement suivi jusque dans les composantes de la légitimité de la gouvernance énoncées dans Repenser la gestion de nos sociétés [14]. Ces composantes correspondent aux critères des sociétés organiques :

  • « La communauté est consciente d’elle-même, de l’importance des interdépendances en son sein et avec l’extérieur, et elle ressent clairement le besoin d‘établir des régulations assurant sa cohésion, sa survie, son épanouissement »: c’est l’insistance sur les relations internes, génétiques entre les membres, les préhensions,
  • « Les systèmes de régulation reposent sur un socle éthique, des valeurs et des principes communs reconnus par tous »: ce sont les caractéristiques déterminantes du groupe, ou héritage, avec la valorisation qui va des préhensions physiques aux préhensions conceptuelles,
  • « Les méthodes mises en œuvre sont pertinentes, évaluées et sans cesse perfectionnées. »: la pertinence est expliquée en terme de bien commun, de transparence des objectifs poursuivis [15], et de subsidiarité active. La pertinence est ce qui rend compte de la filiation au socle éthique commun, et de la transmission adéquate de l’héritage.

L’apparente difficulté du vocabulaire de Whitehead permet ici paradoxalement une simplification de la compréhension des éléments-clés de la gouvernance à toutes les échelles, du micro au macro. Whitehead étend le « micro » jusqu’aux éléments ultimes de la nature, ce qui permet de supprimer tout dualisme entre l’homme et la nature, objectif-clé de la Fondation pour le Progrès de l’Homme dans tous ses travaux. La mise en évidence de réalités ontologiques présentes dans toute expérience permet de formuler les concepts valables dans toutes les cultures, et de prolonger le dialogue entre les civilisations. L’objectif de la Fondation de conjuguer l’unité et la diversité correspond au déchiffrage des 3 premières catégories d’obligation (CO)  : la catégorie de l’unité subjective -CO1 [16], Identité objective -CO2- Diversité objective -CO3- [17]). Le travail sur le « socle éthique » correspond à la conjugaison des 3 catégories d’obligations suivantes (Évaluation -C04-, Réversion -CO5- ; Transmutation -CO6-). Au fur et à mesure des prises de conscience se conjuguent les 3 catégories suivantes : l’harmonie -CO7-, l’Intensité subjective -CO8- et la liberté -CO9-. Whitehead est parti du réel pour son analyse. Pierre Calame, dans sa confrontation permanente au réel, exprime les mêmes catégories, avec des mots différents. N’aurait-on pas dans la pensée organique des éléments importants du nouveau mode de pensée pour le XXIème siècle appelé de ses vœux par la Fondation ?

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Notes :

[1] Régis Debray, Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Fayard, 2005, 158 p.
[2] Nous soulignons le terme transmission utilisé par R. Debray au lieu du terme hiérarchie, qui ne concerne, d’après son propre propos que le court terme, au lieu du long terme, de l’avenir par transmission.
[3] Régis Debray, Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Fayard 2005, p.77.
[4] Debray, 2005, 78b.
[5] Cette notion de Régis Debray, ingénierie associative, peut être rapprochée de la notion d’ingénierie institutionnelle de Pierre Calame.
[6] Rappelons qu’avec A.N. Whitehead, P. Braconnier a montré que l’ordre logique de départ compte, même si l’unité se fait progressivement par une harmonisation des réalités les unes aux autres. P. Braconnier a même poussé l’analyse des superpositions progressives des réalités, et leurs ajustements.
[7] C’est l’un des trois critères d’adhésion des États candidats à l’appartenance à l’Union Européenne.
[8] Ce point a été développé au chapitre 11 p.318.
[9] Un dossier régional se trouve en Annexe informatique n°12 à l’adresse suivante : Annexe12-Region-Conviviale-Ville&Territoire\D2_Europe\D2-Barcelone-Catalogne.
[10] Vision d’avenir 2020 : 7ème sommet de la Grande Région », SaarLoLux/Saarland, 2003, page 59a. La version allemande se trouve en annexe informatique n° 03 à l’adresse suivante : Annexe03_AggloTrans-Vision2020GdeRegion-SLL2003\Vision2020\Zukunftsbild_2020_-_dt_Internet-Fassung.pdf
[11] idem , page 6d.
[12] Idem, page 22c.
[13] Voir en Partie I, chapitre 2.G.4. p.56 puis au chapitre 3.B.3. p.86 à 90
[14] Pierre Calame, Repenser la gestion de nos sociétés : 10 principes pour la gouvernance du local au global, Ed CLM, 2003, p.70c.
[15] Ibid, p.71c.
[16] La présentation complète des catégories de l’obligation a été faite en partie II, au chapitre 9.B. page 275. Elles sont résumées dans le tableau du chapitre 9.C. pages 287 & 288.
[17] Voir les tableaux des obligations en partie II, chapitre 9.B.

Partie III : L’application

 Introduction de la IIIème Partie:

La partie III est consacrée aux implications géographiques de l’expérience décrite dans la partie I, et de l’analyse de l’expérience de la partie II. C’est le troisième temps du vol de l’avion : l’atterrissage.

La partie I a montré la convergence de l’expérience de quelques réseaux précis dont l’action est au niveau de l’homme, de la société et des territoires. La notion d’expérience s’applique non seulement aux relations entre les hommes et les sociétés, mais aussi entre les hommes et le territoire.

Dans la partie II, il a été montré que cette convergence trouve une expression dans la pensée organique. Les réseaux considérés semblent avoir sans le savoir « une pensée organique qui s’ignore ». De la même façon, plusieurs approches géographiques ont également un mode de pensée organique (Rodrigo Vidal Rojas, Alain Reynaud, Guy Di Méo, …). Dès lors, le schème organique et le formalisme qui lui est lié, offre un vocabulaire et une schématisation communs qui permet à la fois de créer des liens et d’approfondir les thèmes traités.

Cette partie III développe les implications pour la géographie, et pour les acteurs sur les territoires.

La notion de potentialité permet de préciser la notion de région, dans deux directions : la région à l’échelle sous-continentale, qui regroupe les États, d’une échelle indicative de 8,2 millions de km2 (rayon approximatif de 400 km) et la région à l’échelle de la vie locale, nommée la « région conviviale », à l’échelle indicative de 32 000 km2 (rayon approximatif de 100 km). Ici est étudiée la région « Entre Vosges et Ardennes » qui a été au départ de la construction de l’Europe avec la CECA en 1951. Cette région souhaite devenir « une région modèle pour l’Europe »[1] et contribuer à la résolution des conflits d’autre régions transfrontalières du monde.

Les réseaux d’acteurs ont leur contribution à apporter pour faire évoluer les mentalités, et inventer de nouvelles manières d’agir et de nouveaux modes d’action.

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Note :

[1] Vision d’avenir 2020, 7ème sommet de la Grande Région, SaarLorLux, Edition Staatskanzlei du Saarland, Juin 2003, Introduction, p.1, p.7, p.21. A la page 26 est développée l’idée de créer un Centre interrégional pour la recherche scientifique et les études interculturelles dans les régions frontalières, , dont le département « Études interculturelles » pourrait « se concentrer sur les conflits culturels existant en Europe et dans le monde, et contribuer à y remédier ».