14.C. Émergence « Vosges-Ardennes »

14.C. L’émergence de la région conviviale « Entre Vosges et Ardennes »

Les notions de potentialité pure, hybride et réelle sont des applications directes en géographie des notions processives. La potentialité générale caractérise un ordre général des objets éternels (ou formes) qui n’a pas encore fait ingression (qui n’est pas encore appliqué) à une entité particulière : il s’agit ici de la « région conviviale » considérée dans sa généralité, avec ses critères énumérés au chapitre 13. La potentialité réelle est un ordre particulier à l’entité considérée : il s’agit ici de la région « Entre Vosges et Ardennes ». La potentialité réelle provient d’un certain nombre de perspectives identifiées et/ou de décisions prises quant à la mise en ordre de l’entité potentielle au regard de la potentialité générale pertinente.

14.C.1. Phase a : (ap)préhension globale de la région potentielle « Entre Vosges et Ardennes »

La carte qui suit a pour but de montrer la pertinence de la région « Entre Vosges et Ardennes » au regard des régions limitrophes fortement constituées, de leur taille, et de la taille de « l’espace en creux » restant entre le massif des Vosges et le massif des Ardennes.

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Figure 14‑9 : Le « diagramme de poids régional ». Applications des cercles de comparaison de 32 000 km2 aux régions déjà fortement constituées autour de la région « Entre Vosges et Ardennes » (Cartographie P. Vaillant)

Le polygone vert est construit en prenant la tangente médiane de l’axe qui lie la capitale régionale considérée et le pôle fédérateur de la région considérée, qui a été fixé entre Nancy et Metz au lieu du pôle d’échange potentiel « Louvigny-Vandières » ou « Mardigny », du nom de la commune situé sur la côte de Moselle (voir figure 14-16). L’intérêt de ce polygone est de fournir une appréciation de la taille et du « poids » de la région potentielle en terme de centre de gravité, de distance entre villes, d’éloignement des pôles importants, d’infrastructures principales de transport, …

Le pointillé à l’est de la région parisienne correspond au pointillé présent sur le schéma du SESGAR Lorraine. Son rayon est de 140 km. Il montre la forte attractivité de Paris au regard de l’importance de sa population. Il met en évidence l’orientation de Reims, Châlons-en-Champagne, Vitry-sur-Seine, Troyes et Auxerre vers Paris. En termes de géographie physique, il s’agit du XXX (deuxième anneau du bassin versant, le premier anneau étant plus tourné vers chacune des régions limitrophes). Le deuxième cercle de pointillé, au Nord de la région « Entre Vosges et Ardennes » montre que les Ardennes sont orientées plutôt vers le Luxembourg que vers la Belgique ou l’Allemagne.

On remarquera que la distance entre les centres régionaux considérés sont de l’ordre de 160 à 190 km, sauf entre Paris/Dijon, Stuttgart/Bern et Lyon/Bern où elles sont de l’ordre de 240 km, à cause de la taille du bassin parisien vers l’Est pour Paris/Dijon, et de l’obstacle physique de la Forêt-Noire pour Stuttgart/Bern et du jura Suisse pour Lyon/Bern.

La carte fait clairement apparaître le positionnement particulier de l’Alsace, en regard du Baden-Wurttemberg. Le Rhin de Mannheim à Bâle (limite du Rhin navigable) a toujours constitué une frontière entre deux rives très différentes (Juilliard, 1974). D’autre part, comme il est précisé ci-avant, la rive allemande a clairement opté en 1951 par référendum pour l’unité du Bade-Wurtemberg . Si l’Alsace n’était pas fédérée (tout en gardant son identité) à l’ensemble « Entre Vosges et Ardennes », elle ne pourrait pas « faire le poids » et se développer autant qu’au sein d’une région conviviale dialoguant à égalité avec ses huit voisins.

La région « Entre Vosges et Ardennes » proposée est indiquée en vert sur la figure 14-10 page 450. Le Luxembourg belge et la partie de la région Rheinland-Pfalz, proposés par SarLorLux+ comme partie intégrante de cet ensemble, sont indiqués en vert pâle, car ces territoires posent des questions plus délicates pour leur rattachement : la Wallonie est en conflit avec les Flandres, et l’insertion du Luxembourg belge dans une entité territoriale voisine pourrait l’affaiblir, et compromettre la recherche d’unité de la Belgique. Pour la partie sud de Rheinland-Pfalz, une concertation avec la population apparaît nécessaire pour susciter et vérifier une adhésion à une nouvelle organisation politique, ceci d’autant plus que cet ensemble territorial est clairement dans l’attraction directe de son centre de référence, Mainz et de la grande ville de Frankfurt.

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Figure 14‑10 : Applications des cercles de comparaison de 32 000 km2 : calcul des principales distances (Cartographie P. Vaillant sur fond de plan SESGAR)

14.C.2. Phase b : Potentialité pure : émergence d’une région

Rappelons que les potentialités pures ne sont pas des « idées abstraites » coupées du réel mais des réalités ontologiques qui caractérisent réellement les entités considérées. La potentialité d’existence de la région « Entre Vosges et Ardennes » est exprimée dans les travaux de la MIIAT  pour le Grand-Est français. Le Grand-Est est une entité administrative d’étude et de regroupement des statistiques. Le rapport d’Octobre 2001 de la MIIAT sur Les principaux enjeux d’une politique coordonnée au sein de l’interrégion exprime clairement que l’interrégion, en fait « est composée par plusieurs systèmes ayant chacun leurs orientations propres et qui se juxtaposent sans complémentarités fonctionnelles bien définies ». Le rapport exprime alors la nécessité de regrouper les informations suivant des ensembles territoriaux cohérents, pour que ces statistiques aient un sens. Ils proposent alors la carte reproduite ci-après. Sur cette carte ont été superposés les cercles indicatifs de 32 000 km2 (rayon approximatif de 100 km) et les cercles pointillés de 64 000 km2 (approximativement 140 km de rayon). La carte de ces systèmes correspond … aux régions conviviales telles que définies ci-dessus tant pour l’Ile de France, la Bourgogne que pour le quadrilatère Est (Lorraine et Alsace ensemble, en lien étroit au Luxembourg et la Sarre). Alsace et Lorraine sont séparées … mais de la même couleur, ce qui exprime une forte identité respective, dans le même ensemble territorial. La Bourgogne/Franche-Comté est qualifiée d’espace intermédiaire. Il est laissé en blanc, signe de « non-existence » … pourtant bien identifié (les autres couleurs s’arrêtent à la limite de la Bourgogne). La revue Géographique de l’Est [1] précise les spécificités de cette autre « région en creux ».

Comme pour le MIIAT, la dénomination de Grand-Est n’a donc pas de signification géographique dans la démarche de la présente thèse. Raymond Woesner (2004) fait une analyse remarquable de cette situation. Un des enjeux de la notion de région conviviale de la présente thèse est de contribuer à la préparation de la recomposition macroterritoriale en ensembles interrégionaux [2] jugée nécessaire par ces acteurs.

14.C.3. Phase c : Potentialité hybride : une région européenne modèle

La potentialité réelle est le contraste entre la potentialité générale et la réalité actuelle de la région. Elle est principalement constituée :

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Figure 14‑11 : Distinction des grands ensembles régionaux selon la MIADT (2003) avec la superposition des cercles d’échelle indicative « C » des 32 000 km2

1/ de l’ensemble des aires d’étude actuelles (Grande Région, SaarLorLux+, Quatropôle, réseaux de villes, Eurodistricts, Agglomérations transfrontalières, GLCT, …).

2/ de l’ensemble des propositions pour la constitution d’un pôle de transport cohérent, par la connexion TGV au Métrolor (connexion à Vandières).

Les acteurs de la région « Entre Vosges et Ardennes :

La Grande Région :

La Grande Région, située au cœur de l’Europe, occupe une superficie de 65 000 km2 et compte 11,2 millions d’habitants (3% de la population totale de l’Europe des 15). La Grande Région regroupe les régions suivantes :

  • la Sarre et la Rhénanie-Palatinat en Allemagne,
  • la Lorraine en France,
  • la Région wallonne et les communautés française et allemande en Belgique,
  • le Grand-Duché de Luxembourg.

Le site de la Grande Région, http://www.granderegion.net explique bien les origines de cette région dont les éléments ont toujours été associés au cours de l’histoire, même si leur contour ne correspond plus aux frontières administratives actuelles fixées seulement aux XIXème et XXème siècles.

Depuis 1995, se tiennent régulièrement tous les 18 mois des sommets de la Grande Région. Ces rencontres au plus haut niveau politique ont pour but de donner de nouvelles impulsions à la coopération transfrontalière et interrégionale au sein de la Grande Région. Chaque Sommet est consacré à un thème principal et donne lieu à des résolutions à mettre conjointement en œuvre.

Ce découpage a le mérite de faire exister un territoire cohérent entre quatre pays. Mais il ne résout pas les interfaces avec les autres régions conviviales, avec la création du nouveau contour correspondant, et une gouvernance appropriée. En outre, cette réflexion côté français n’inclut pas l’Alsace et le parcours français de la Meuse.

SaarLorLux+ asbl.

Les membres de l’association communale transfrontalière COMREGIO, créée en 1988, veulent consolider et renforcer leur coopération. Conscients des avantages qui résultent de la coopération transfrontalière, ils décident la création de l’EuRegio SaarLorLux+ asbl. en tant qu’association d’intérêt de public de droit luxembourgeois, constituée en date du 15 février 1995. Son siège social est Luxembourg-Ville.

Le « Groupe interrégional Saar-Lor-Lux » constitué en 2003 au sein du Comité des Régions auprès de l’Union européenne se concerte sur les questions importantes concernant la Grande Région.

SaarLorLux + s’approche le plus de l’ensemble Vosges-Ardennes défini juste ci-dessus. Mais l’Alsace est ignorée, et l’entité écologique de la Meuse n’est pas prise en compte.

La population est de 5,2 millions d’habitants avec une densité de population moyenne de 124 hab./km².

La Région Lorraine

La Région Lorraine s’est dotée d’un plan d’aménagement du territoire nommé l’OREAM Lorraine (Organisme Régional d’Étude et d’Aménagement de la Métropole Lorraine) dans les années 1970. Ce plan incluait déjà l’ensemble des liens avec le Luxembourg et la Sarre. Il prévoyait un centre fédérateur entre Nancy et Metz, vers Pont-à-Mousson. Mais Metz et Nancy sont restées rivales, ou plutôt indifférentes l’une à l’autre. Mais un outil remarquable est né à Pont-à-Mousson de ce programme : l’EPF Lorraine (Établissement Public Foncier de Lorraine, anciennement EPML). Cet outil prévu pour le traitement des friches industrielles traite actuellement tous les espaces dégradés de la région Lorraine, avec une couverture territoriale qui est devenue celle de la région. Les méthodologies développées peuvent permettre de traiter d’autres thématiques régionales. Cette méthodologie pour rendre à leurs territoires leur attractivité, intitulée TCFE (Territoires en Conversion à Forts Enjeux) est une forme de mise en œuvre du trialogue par la recherche d’une vision du territoire en concertation avec les acteurs et en vue de décliner des projets cohérents et pertinents entre eux.

Le Conseil Économique et Social de la Région Lorraine à travers la publication des Tableaux d’une exploration : la Lorraine en 2025 a proposé, sur la base d’un scénario au fil de l’eau 3 variantes. La deuxième est le scénario « Aire métropolitaine intégrée : 2025 : La Métropole Lorraine, enfin une réalité par la force des choses ». Les 5 facteurs principaux nommés (p.91) sont le développement de l’espace central autour des activités logistiques à forte valeur ajoutée, appuyées sur le TGV, l’aéroport de Metz-Nancy-Lorraine et les nouvelles liaisons routières, le renforcement du transport des personnes entre les villes, l’existence d’un réseau d’Universités, l’accueil de fonctions métropolitaines supérieures à fort rayonnement européen, des politiques culturelles, touristiques et sportives appuyées sur les complémentarités des équipements des deux villes. Ces 5 facteurs appuient la proposition concrète que nous formulons plus loin.

La Région Alsace

Malgré les évidentes différences avec la Lorraine, cette région fonctionne de fait avec l’ensemble Vosges-Ardennes : la laisser à part n’a pas de sens. Une unité est à trouver qui intègre les fortes différences. Cette unité devient une exigence d’articulation des différentes échelles de territoire sur le principe de la subsidiarité active.

Il manque à l’Alsace un outil tel que l’EPF Lorraine, et sa mise à l’étude pourrait être fructueuse.

Le land de Sarre

Pourquoi citer ici cet acteur ? La raison est son grand dynamisme pour trouver des solutions à l’étroitesse de son territoire (notamment à travers la constitution de l’Agglomération transfrontalière de Sarrebrück-Moselle-Est de près d’un million d’habitants), et un débouché à ses potentialités « qui dépassent le territoire »[3]. Notre description ne serait pas complète sans mentionner les réseaux de ville : ils sont au nombre de 7 à l’ouest des Vosges, sans les réseaux alsaciens.

Qu’est-ce que QuattroPole ?

Le « Pôle de Communication Luxembourg, Metz, Sarrebruck, Trèves », en abrégé « QuattroPole », est un réseau de villes transfrontalier, dont l’objectif est de renforcer la valeur économique de la région. Ses thèmes sont essentiellement l’amélioration des infrastructures de télécommunication et les nouveaux médias, mais aussi d’autres thèmes de la coopération transfrontalière interrégionale.

Vision citoyenne d’un administrateur régional

Des initiatives citoyennes, comme celle de Patrick Thull [4] sont à souligner. Cet énarque, Directeur Général de la Région Lorraine, a proposé, sur la base de la Grande Région élargie à l’Alsace et au Grand-Est, de dénommer cet ensemble « Le Lothier » par référence à la Lotharingie qui a existé du temps du partage de l’Europe par Charlemagne avec pour capitale Luxembourg.

Sa vision culmine dans la proposition d’accueil des Jeux Olympiques d’été de 2048. « Comment penser le monde si on ne sait pas le rêver ? » conclue-t-il son ouvrage Demain, La Lorraine [5].

Mais cette région vaste qu’il définit, le Lothier, présente du point de vue des régions conviviales la même limite que la grande région : elle ne tient pas compte de l’articulation des régions entre elles. En tenant compte des régions voisines et de leur cohérence respective, on retrouve notre espace Vosges-Ardennes, et la capitale en serait plutôt Metz, même si ensuite certaines institutions peuvent également être réparties entre les autres pôles importants.

Les habitants-usagers-citoyens

Le développement de cette vision est probablement le signe que la création d’une région compétitive pourrait être le fruit d’initiatives citoyennes, dans une gouvernance ascendante, et non plus descendante. Cela suppose le développement d’une culture du débat, non plus pour revendiquer ou s’opposer, mais pour construire, aux différentes échelles : locale (125 km2…) agglomération ou pays (2 000 km2) ou région (32 000 km2 …). Le territoire est la brique de base de la gouvernance (P.Calame).

Richesse et limites des approches actuelles

Plusieurs éléments surprennent le lecteur de tous les travaux des acteurs cités. Ces éléments concernent ce qui est exprimé et ce qui est omis. L’expression est dynamique, très documentée, ambitieuse (« devenir une région européenne modèle pour d’autres régions d’Europe » [6], et constituer un laboratoire qui pourrait se concentrer sur « les conflits culturels existant en Europe et dans le monde » [7]). On retrouve les mêmes ambitions pour la constitution de l’Agglomération de Sarrebrück-Moselle Est [8] que pour la « Grande Région » et l’association SarLorLux+ [9]. L’ambition exprimée semble quelque peu contradictoire avec la volonté de ne pas créer de structure « de plus », et réserver à un plus lointain avenir la participation citoyenne [10], tout en donnant immédiatement « un signal fort de volonté commune» [11]. Ce qui est omis concerne les relations interrégionales, la définition du périmètre permettant de connaître « l’intérieur » et « l’extérieur », la place de l’Alsace dans la réflexion, et la place du Nord du département de Champagne-Ardenne faisant partie du même bassin hydrologique. Les deux cartes présentées ont l’une un dégradé de couleur semblant dessiner le contour de SarLorLux+ (p.3) et l’autre le périmètre de SaarLorLux+ (p.48). L’Alsace et le Nord de Champagne-Ardenne sont absentes des deux cartes.

La « Grande Région » proposée semble donc :

  • d’un côté trop grande : est-il vraiment pensable d’affaiblir la Belgique en intégrant sa moitié Est dans une autre région ? La partie rhénane de Rheinland-Pfalz n’appartient-elle pas à « la mégalopole rhénane », ce que prend en compte le tracé de SaarLorLux+ ? Le détachement du sud de Rheinland-Pfalz correspond-il vraiment au souhait de la population d’adhérer à une nouvelle région d’avenir orientée vers le Luxembourg, la Sarre et la France ?
  • d’un autre côté trop petite : que devient l’Alsace ? Depuis le choix par référendum du rattachement de la rive droite du Rhin au Baden-Wurttemberg, il n’est plus envisageable (pour une raison historique, et non géographique) que l’Alsace soit incluse dans un ensemble allemand. Sa vocation n’est-elle pas dès lors de contribuer avec son identité propre à la nouvelle région pressentie ? La notion de « région modèle européenne » exprime fortement plus d’une dizaine de fois que la grande nouveauté est « la réalisation d’une synthèse créatrice d’unité dans la diversité, à un niveau d’identité nouveau »[12]. L’intégration de l’Alsace, qui sans cela resterait un « isolat » trop petit pour constituer une région, ne fait-elle pas partie de l’exemplarité à montrer ? Ne serait-ce pas là l’audace d’aller au bout de l’unité dans la différence ? En l’absence d’intégration de l’Alsace, comment parler de relations interrégionales ? Où seraient « l’intérieur » et « l’extérieur » ?
  • En dernier lieu, le Nord de la Champagne-Ardenne n’a-t-il pas la « vocation géographique » de faire partie de cet ensemble, de par son appartenance au bassin versant de la Meuse dans le prolongement de la partie déjà incluse ?

Il est exprimé dans la publication Vision d’avenir 2020 (2003) l’importance du « développement d’une identité intérieure » [13]. Mais intérieure à quoi ? Où est l’extérieur ? A propos de la création d’un centre de recherche interculturelle, il est évoqué « l’unicité interculturelle de cette région charnière », et l’importance de le faire connaître « à l’extérieur » [14]. Plus loin, il est évoqué le passage du rôle de point de jonction à « une réelle interface au cœur de l’Europe » [15]. Une interface suppose deux faces : une face intérieure, une face extérieure : on revient à la question d’un « dedans » et d’un « dehors », d’une « clôture qui permet l’ouverture », d’une « membrane » qui permet à un « cœur de région » de vivre et à des relations extérieures de se tisser. L’expression de « synthèse créatrice d’unité dans la diversité, à un niveau d’identité nouveau » est frappante par sa conjugaison des trois premières obligations catégoriales présentées en partie II : La catégorie d’obligation de l’unité subjective (CO1), la catégorie d’obligation de l’identité objective (CO2) et la catégorie d’obligation de la diversité objective (CO3). Le constat est ici d’une pertinence de ces catégories « dans la pratique », au cœur d’un message à transmettre aux citoyens d’une société régionale en émergence.

Après avoir présenté plus en détail une synthèse de la vision de la « Grande Région », cette vision sera discutée au regard des questions qui viennent d’être posées, et il sera esquissé des propositions pour définir un « intérieur », un « extérieur » et un centre. Ces propositions chercheront un ajustement en conséquence du programme de Vision d’avenir 2020 et de sa stratégie de réalisation.

Présentation de la vision de la Grande Région :

Le but du document Vision d’avenir 2020 est d’exprimer le fort potentiel de la région dans différents domaines, pour « enthousiasmer les populations de la Grande Région » [16], et contribuer au « désir de former une communauté » [17]. Ce désir est le germe sur lequel pourra se penser, se réaliser une stratégie, des actions, et s’anticiper « la future architecture de la Grande Région » [18] et la « future structure institutionnelle » [19]. Il est exprimé la volonté de ne pas créer de « suprastructure » [20], bien que le programme des établissements nécessaires pour assurer les coordinations soit bien détaillé, et qu’il existe un budget propre pour « financer les structures et les projets communs » [21]. Le but semble ici de ne pas effrayer les citoyens par une organisation coûteuse, mais au contraire de « parvenir à établir l’esprit communautaire » [22] et tracer un chemin qui ne « sera praticable que s’il passe par le cœur des gens » [23].

L’encart qui suit liste les ambitieux éléments de programme de ce qui « aura pu être réalisé d’ici 2020 » (le texte nous projette en effet en 2020, pour susciter l’adhésion au projet).

Programme des établissements nécessaires à la Grande Région, présenté dans Vision d’avenir 2020 (2003) :

– p.13b : Création d’une Maison interrégionale des cultures, incluant une Agence interrégionale pour la culture et le multilinguisme.

– p.25c : Création d’un Institut supérieur de formation pour les cadres supérieurs européens, visant à préparer les candidats aux postes à haute responsabilité dans les domaines de la politique européenne, de l’économie, de l’administration et de la justice.

– p.26a : Un Centre interrégional pour la recherche scientifique et les études interculturelles dans les régions frontalières s’appliquant à la Grande Région et d’autres régions de l’Union Européenne, avec un département « études interculturelles » pour contribuer à la résolution des conflits en Europe et dans le monde.

– p.26b : Un Institut de recherche en planification stratégique à long terme assurant un rôle international.

– p.26c : Un lieu de transfert de connaissances et de Clustermanagement international chargé de présenter le potentiel global de la Grande Région dans le domaine de la recherche

– p.27b : Un Observatoire interrégional de prospective appliquant les recommandations internationales, européennes et nationales en terme de prospection et de « research foresight »

– p.32c : Création de Plateformes d’informations intégrées permettant la réalisation d’un site Internet sur l’économie, la recherche, le marché de l’emploi, la situation sociale, les formations, le tourisme, la culture et les loisirs.

– p.33a : Création d’un Parc commercial transfrontalier et d’un Centre d’innovation interrégional pour les petites et moyennes entreprises qui se prolongeraient dans deux réseaux : un « Réseau de médiateurs d’économie », et un « Réseau de coopération interrégional et interdisciplinaire » réunissant les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises .

– p.34e : Mise en place d’un Institut de transfert du savoir et de gestion interrégionale des systèmes productifs.

– p.39c : Un Centre d’Information sociale (qui renseigne sur les offres et les institutions). Un Sommet annuel de la jeunesse sera organisé chaque année.

– p.37b : L’Académie transfrontalière des Métiers sociaux permet d’intervenir partout.

– p.30a & p.44 : Les infrastructures assurant « un réseau interrégional de transports publics performant et un raccordement à présent sans faille aux axes de transport majeurs européens » :

– Une Ligne Grande Vitesse (LGV) Est-Ouest Paris-Strasbourg,

– Une LGV Nord-Sud entre le sud de l’Angleterre-Bruxelles-Strasbourg-Méditerranée prévue il y a des années par la Commission Européenne.

– Un complément du réseau autoroutier,

– Le canal Moselle-Saône à grand gabarit,

– Un grand Aéroport interrégional et international sur un site approprié de la Grande Région, qui coordonne le potentiel des aéroports de Luxembourg-Findel, Bitburg, Frankfurt-Hahn, Zweibrücken, Sarrebrück-Entzheim et Nancy-Metz avec des rapports privilégiés avec les aéroports de Bruxelles, Paris et Frankfurt.

– p.45d : Création d’un Groupement de coopération transfrontalière pour les transports en commun sur la base des Accords de Karlsruhe ou des Accords de Mayence.

– p.46b : Création d’un Centre de trafic de marchandises intégré avec services logistiques incluant le trafic fluvial sur la Moselle, et une Académie européenne de transport et de logistique.

– p.57d : Une Maison de la Grande Région qui regrouperait tous les organes de la coopération interrégionale.

– Articulation harmonieuse avec les infrastructures européennes existantes : Cour européenne de justice, Administration parlementaire européenne, Académie européenne de droit, Cour européenne des comptes, Banque européenne d’investissement, proximité des villes de Bruxelles et de Strasbourg.

Figure 14‑12 : Programme des établissements nécessaires à la Grande Région, présenté dans Vision d’avenir 2020 (2003)

Tel qu’il est formulé, ce programme ressemble quasiment à celui d’un centre de référence non pas seulement pour la « Grande Région », mais pour devenir une « région symbole» de l’Europe. Il est vrai que l’Europe a plusieurs centres entre Bruxelles et Strasbourg, et ses élus sont en quelque sorte des itinérants entre ces deux pôles : ils sont trois semaines par mois à Bruxelles, et une semaine par mois à Strasbourg. On comprend dès lors l’importance d’une liaison ferroviaire rapide entre Bruxelles et Strasbourg. Au centre de cette liaison se trouve le sillon mosellan de Luxembourg à Metz. L’idée d’un centre de référence pour l’Europe n’est-elle pas sans pertinence ? L’idée d’un centre de référence d’une région européenne exemplaire qui assume simultanément des fonctions européennes manquantes à l’heure actuelle n’est pas sans attrait.

L’ambiguïté est entretenue par la volonté d’être une « région modèle », et par la notion même de « région de régions ». Si une région conviviale cohérente est à l’échelle indicative des 32 000 km2, ne faudrait-il pas réserver le terme de « région européenne » à cette échelle, pour mieux communiquer avec les citoyens, gagner en clarté dans les débats, et permettre l’adhésion au projet ? L’impression reste sinon d’un étage de plus dans les institutions, à l’instar des intercommunalités françaises, sans implication des citoyens, ce qui réduit le sentiment de légitimité de leur part, et affaiblit le sentiment d’appartenance à une même communauté.

Le but de ce programme est de résoudre les nombreux problèmes de coordination actuels. Ces problèmes sont listés dans le document, presque à chaque page, et chaque élément de programme répond aux problèmes précis rencontrés actuellement.

Discussion du document Vision d’Avenir 2020

Un débat sur le document est difficile sans avoir au préalable discuté la question du périmètre (frontières « poreuses », limites, lisière, « membrane » ou contour) et d’un centre de référence.

Les éléments incontestables de la région proposée, compte tenu du poids des régions existantes présentées ci-dessus, sont la Lorraine, l’Alsace (qui ne pourra jamais faire partie du Bade-Wurtemberg et est trop petite pour constituer une région indépendante), le Luxembourg et la Sarre. Les territoires sur lesquels un débat peut s’ouvrir est le Luxembourg belge, le Nord du département de Champagne-Ardenne, et le sud de Rheinland-Pfalz.

Il est choisi ici pour la suite de la réflexion d’intégrer ces territoires, sachant que la question du choix des populations concernées sera décisive pour décider de leur région d’appartenance. Ce sont des territoires « médians », placés sur une médiatrice. La dénomination proposée pour cette région conviviale en émergence est « Entre Vosges et Ardennes » ou, de façon plus brève et claire « Vosges-Ardennes ». En effet, la première dénomination semble ne pas tenir compte de l’Alsace qui n’est pas « entre Vosges et Ardennes » alors que tout l’intérêt de la région conviviale modèle proposée est de créer un territoire unifié comprenant à la fois l’Alsace et la Lorraine.

Le centre de référence peut être Luxembourg, Metz ou Nancy. Si le choix de Luxembourg peut être pertinent sur le territoire de la Grand Région, il ne l’est plus sur le territoire ajusté aux entités précitées. C’est donc entre Nancy et Metz que le choix se pose. L’opportunité de réaliser la gare d’interconnexion du TGV sur le sillon mosellan à Vandières (programmée pour 2013) rend pertinent le projet de réaliser un centre de référence au lieu même du pôle d’échange. La localisation entre Nancy et Metz d’un centre de référence a déjà été défendue depuis les travaux de l’Organisation Régionale de l’Aire Métropolitaine (OREAM) en 1970. Malgré son abandon officiel en 1991, de nombreux rapports reprennent cette idée et démontrent sa pertinence. Citons par exemple les travaux d’A.Antunes pour le Conseil Économique et Social (CES), et de Mme Roland-May en 1999, ainsi que la Revue Géographique de l’Est de 2004. Compte tenu de la farouche opposition de Vandières à tout développement dans la vallée, l’existence du Parc Naturel de Lorraine, le centre d’échange pourrait se développer entre l’aéroport, la gare actuelle de Cheminot et le village de Mardigny, de part et d’autre de l’autoroute. C’est ce scénario qui est développé.

Au niveau du programme, les projets suivants pourraient être discutés  :

  • Le projet de ligne de fret Londres-Dunkerque-Valenciennes-Metz-Strasbourg, empruntant la voie industrielle déjà équipée pour les besoins de la métallurgie.
  • La desserte en France des zones rurales déshéritées, en s’inspirant de la pratique du maillage régulier des autoroutes allemandes.
  • La connexion des TGV et TER à Vandières, et la connexion Paris-Vandières-Sarrebruck.

Pour réaliser ce programme ambitieux et résoudre les nombreux problèmes de coordination qui sont cités tout au long de l’ouvrage, il semble pertinent de proposer qu’ils soient réalisés dans un lieu unique, au Centre de référence de la région. Ce choix permettrait à la fois d’assurer la coordination, de donner un signal fort, de permettre une cohérence régionale globale. L’ambiguïté du document sur la notion de région liée à son ambition d’être une « région modèle européenne » peut être une source de créativité pour aller plus avant dans la réflexion vers une Europe des régions.

  • Les cinq agences pressenties (multilinguisme et culture, science et recherche, marketing touristique, économie et emploi, transports) pourraient être intégrées sur la base de la même structure dans un programme d’ensemble pour l’Europe. La structure proposée pourrait comprendre en synthèse les éléments du tableau qui suit. Le programme qui suit est un développement par l’auteur en fonction des éléments précités d’un schéma déjà présenté par William Twitchett dans le cadre des ateliers de l’association Terre & Cité (Arras) en 2006 et 2007. La documentation de la présente thèse vient en quelque sorte appuyer, étayer, conforter l’intuition et les schémas détaillés de W.Twitchett. On observe que cette intuition vient répondre à un ensemble de questions posées par les élus de la Grande région.

Proposition de programme pour le Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes » :

Le symbole fort souhaité par les élus pourrait avoir pour thème l’écologie :
1- La tour écologique : un symbole fort pour la région conviviale et l’Europe des régions conviviales

Les établissements de coordination interrégionale et les agences suivants :
2- Maison de la région « Entre Vosges et Ardennes » et mairie de la nouvelle collectivité
3- Culture, multilinguisme et religions
4- Science et recherche
5- Tourisme, patrimoine et sport
6- Économie et emploi
7- Transports

Le site pourrait évoquer les futures institutions et outil d’administration pour l’Europe et prévoir des places de rencontres pour les citoyens et les enfants. Tout le site haut de la colline pourrait ainsi être un espace de préfiguration d’une Europe des régions, et un lieu symbolique de rassemblement des personnes autour d’un certain nombre de thèmes énumérés ci-après :
8- Lieu de la Présidence
9- Espace du Premier Ministre
10- Lieu de l’Assemblée des régions d’Europe
11- Lieu des Forces armées
12- Lieu des Affaires étrangères
13- Lieu de la Cour suprême
14- Lieu du Sénat des nations
15- Place du peuple
16- Relais des institutions existantes (Parlement de Strasbourg, Banque européenne de Frankfurt, etc.)

Le site inviterait ainsi à mûrir le sentiment d’appartenance à la région conviviale « Vosges-Ardennes » et le sentiment d’appartenance à une Europe des régions conviviales, une « Confédération des Régions Européennes ».

  • Les infrastructures :

17- Aéroport interrégional et international
18- TGVa : Gare d’interconnexion de Vandières
19- TGVb : Gare de Vigny
20- TGVc : Gare de Louvigny
Dans ce territoire qui articule nature et culture européenne, l’accueil des jeux olympiques de 2048 selon la suggestion de Patrick Thull pourrait devenir une réalité, sous les 3 rubriques suivantes :

21- Zones sportives en vue des jeux olympiques :

  • 21a- Sports aquatiques
  • 21b- Terrains de sport
  • 21c- Village Olympique

Figure 14‑13 : Proposition de programme pour le Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes ».

La potentialité du Pôle de transport de Louvigny-Vandières est de pouvoir accueillir les établissements nécessaires à la région «  Vosges-Ardennes », et vise à préfigurer une Europe de régions conviviales potentielles. Le site est dimensionné pour être un espace symbolique de rassemblement régional et européen. Il est également dimensionné pour pouvoir éventuellement passer du symbole à la réalisation, dans une phase plus lointaine (mais anticipée).

14.C.4.Phase d : Choix, décisions, réalisations pour arriver à satisfaction

Il s’agit des prochains pas possibles à faire, ou des décisions à prendre pour concrétiser la(es) proposition(s) jugée(s) les plus pertinentes.

Le « raisonnement multiscalaire » est la description technique de phénomènes liés à plusieurs échelles. C’est la notion de subsidiarité active (le fait de traiter un problème à l’échelle adéquate) qui permet de comprendre et de donner du sens à leur articulation.

Le « raisonnement multiscalaire », présenté ci-contre, correspond exactement aux cinq échelles indicatives B, C, D, E, F du chapitre 13. L’exemple présenté de la plantation est très concret, Ces échelles n’ont leur pertinence que liées au corps social de l’homme (et ses prolongements technologiques), avec des échelles indicatives précises, utilisable sur l’ensemble de la planète. En effet, la « région », sans autre précision peut être un « pays canton » (env. 125 km2) ou un « pays arrondissement », (env. 2 000 km2) ou un sous-continent (8,2 millions de km2) et rarement dans le grand public la région conviviale (env. 32 000 km2).

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Figure 14‑14 : Le raisonnement multiscalaire (source.: A.M. Gerin-Grataloup, 2006)

La même remarque peut être faite pour la nation : près de 40 nations ont une échelle inférieure à 32 000km2, plus de 40 nations ont la taille d’une région conviviale (échelle C), d’autres la taille indicative de la France (échelle E) voire d’un sous-continent (Échelle E) : le chapitre A7.C. montre cela en détail. Il n’apparaît donc pas pertinent de raisonner sans se référer à une échelle indicative.

En ce qui concerne la région « Entre Vosges et Ardennes », ces échelles ont du sens :

L’échelle « A » indicative de 125 km2 correspond aux Communautés Urbaines de Strasbourg, Nancy, Metz, Thionville et Sarreguemines-Confluences, à la ville de Luxembourg, au Pôle Européen de Développement (PED), à l’aire d’attraction immédiate des petites et moyennes villes (Communauté des communes du Lunévillois, etc.) et aux Kreisfreistädte allemandes (Zweibrücken, Pirmasens, Trier …).

L’échelle « B » indicative de 2 000 km2 correspond aux pays de Luxembourg et Saarland, à la région NUTS 2 du Luxembourg Belge, de Trier, aux Pays de la Déodacie, du Lunévillois, de Remiremont et de ses vallées, des Vosges centrales (Epinal), de l’Ouest vosgien (Neufchâteau), de Verdun, de Bar-le-Duc, du Saulnois, etc.

L’examen des cartes montre que les NUTS 3 ont une taille intermédiaire entre l’échelle « A » et « B » en Allemagne et en Belgique, et sont à l’échelle du département en France (les NUTS 2 sont les régions). Cette grande confusion de tailles et de dénominations techniques sur des réalités différentes rend très difficile une clarté de vue et de cœur du citoyen, en vue d’approfondir son appartenance à sa région de vie. La distinction des trois échelles « A », « B », « C » peut aider à l’analyse, la comparaison et la prospective. La subsidiarité active, qui motive l’émergence de nouvelles régions, se met en place entre des échelles de territoire : la vie quotidienne se constitue en grande partie indépendamment des limites administratives, et parfois sur les limites elle-même. Ces échelles de subsidiarité active sont présentées dans le tableau qui suit

A gauche est présenté le territoire, et à droite est présenté le processus d’émergence du territoire à chaque échelle, l’exemple étant centré sur le centre de référence proposé, qui concernent simultanément les trois échelles.Cet exemple choisi souhaite être démonstratif pour tout autre exemple de la région, rural comme le Lunévillois, ou urbain mélé de nature comme la Moselle-Est. A l’échelle « B », une petite vingtaine de territoires se détachent pour une telle analyse. Pour présenter tous les cas de figures qui se présentent dans une région conviviale, il a déjà été choisi de présenté les processus d’évolution des territoires régionaux : exode rural, densification, desserrement urbain, rurbanisation, la nature dans la ville, l’agriculture, les espaces médians, … A droite est présenté le processus impliqué à l’échelle considérée. Le processus comprend les quatre phases décrites dans la partie II. La deuxième phase est nommée « Critères », car les critères de la région conviviale présentée en partie III chapitre 13 sont la structure de la vision du territoire. Ils sont les caractéristiques particulières des sociétés régionales et locales. La déclinaison des critères dans chaque cas spécifique définit l’héritage du territoire pour ses membres. En termes de pensée organique, les critères sont le complexe d’objets éternels impliqués dans la production d’un territoire convivial : ils sont les caractéristiques déterminantes de la société régionale émergente.

Ces critères ont été énoncés au chapitre 13.D. Ils sont ici les guides de l’analyse géographique. Ces critères se déclinent à toutes les échelles du territoire (Le sous-continent – 8,2 Mkm2 -, la nation -512 000 km2 – , la région conviviale – 32 000 km2 -, l’arrondissement ou agglomération – 2 000 km2 -, la ville – 125 km2 -).

Qu’apporte ici l’approche processive ? L’approche processive apporte l’exigence de la prise en compte simultanée des critères aux différentes échelles, et dans les quatre réalités d’expérience du diagnostic, de la prospective, de l’aménagement et de la décision politique. Oublier ne serait-ce qu’une seule des réalités conduit à l’inaction, l’immobilisme, même si le diagnostic est remarquable, la vision ambitieuse, les propositions pertinentes. Une vision politique sans propositions étayées par un diagnostic solide ne pourra pas conduire à une décision politique (les actes à poser) ajustée dans le sens du bien commun. Et c’est la conjugaison de l’action de tous les acteurs qui rend possible cette prise en compte simultanée. C’est le mode de gouvernance qui rend possible la rencontre de ceux qui vivent, ceux qui visent un avenir, ceux qui proposent et ceux qui décident. C’est cette rencontre qu’exprime l’approche processive. Avant d’être une méthode, le processus est le constat du fonctionnement du réel lui-même. La méthode est un outil pour se rapprocher du réel. Elle permet de réduire l’écart entre ce que l’on souhaite faire, ce qui est réellement fait, et ce que l’on obtient (qui a souvent des effets contraires indésirables et imprévus). La méthode approfondit les relations entre tous ceux qui sont impliqués dans le processus. Elle aide à la rencontre.

L’analyse étant faite, il est présenté ci-après la proposition d’aménagement du centre de référence de la région « Vosges-Ardennes ». La méthodologie a été la visite complète du site, pour en dégager les potentialités. Outre le réseau hydrographique le long duquel les quelques trente villages s’égrènent régulièrement des sources vers la rivière principale (la Seille et la Nied française à l’Est), un point remarqué est le coteau (classé en site inscrit protégé). D’anciennes voies ferrées relient plusieurs forts au centre ville de Metz. Il convient de noter que la voie SNCF principale de Metz à Sarrebruck descend en direction sud-est jusqu’à Han-sur-Nied, ce qui rend facile la jonction du TGV vers Sarrebruck en créant un arrêt dans l’aéroport international. La région disposerait ainsi d’un véritable axe ouest-est en plus d’un axe nord-sud fort, et l’agglomération de Sarrebruck (1 million d’habitants) pourrait se développer vers l’ouest. Le pôle d’échange développe les potentialités existantes et offre au fur et à mesure des aménagements des opportunités nouvelles.

Le parti urbanistique proposé est de créer un axe structurant Est-Ouest de l’aéroport à Mardigny, ponctué par les équipements de coordination et le village olympique (figure 14-15). Tout le remarquable réseau hydrographique (figure 14-16) pourrait être mis en valeur avec un réseau de cheminements piétonniers et une mise en relation systématique de ceux-ci entre eux (figure 14-17 : trame végétale). Un préverdissement systématique permettrait de contribuer à la préfiguration du site. Chacune des buttes entre les ruisseaux pourrait développer un germe de village ou de ville sur un axe Nord-Sud entre l’autoroute et la RD5. Chaque village pourrait accueillir des extensions mesurées. Un réseau de tramway pourrait se développer à partir de l’axe Vandières-Aéroport en boucles successives autour du coteau d’abord, puis des buttes/germes de villages ou de villes, et enfin des villages existants, au fur et à mesure des opérations (figure 14-18). L’analyse fine des courbes de niveau sur carte 1/25 000e agrandie montre qu’il est possible de respecter les pentes réglementaires. Les premiers équipements à réaliser seraient le « symbole régional fort », la maison de la région « Vosges-Ardennes », et la mairie de la nouvelle collectivité à créer, puis progressivement tous les centres de coordination.

Il a été choisi de ne pas faire figurer le projet d’autoroute A32 bis qui passe juste à l’est de l’aéroport. Est-il encore temps d’infléchir légèrement le tracé suivant les esquisses ci-après pour contribuer à un véritable « pôle d’échange » tel que le CERTU le décrit dans ses outils méthodologiques ?

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Figure 14‑15 : Cercle indicatif « B » (2 000 km2) sur le site du Centre de référence pour la région « Vosges-Ardennes » ; Plan de l’existant (IGN 1/100 000e)

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Figure 14‑16 : Schéma des villages existants et du réseau hydrographique (sur fond IGN)

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Figure 14‑17 : Trame verte générale du Centre de référence (sur fond masqué IGN)

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Figure 14‑18 : Prise en compte du site et schéma d’aménagement paysager du Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes »

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Figure 14‑19 : Localisation de principe des Établissements de coordination régionaux et interrégionaux du Centre de référence de la région « Vosges-Ardennes »

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Conclusion du chapitre 14

Une grande attention dans l’étude de la région « Vosges-Ardennes » a été portée à la méthode d’analyse, dans le but d’être reproductible à d’autres régions d’Europe, voir du monde. Cette démarche répond au souhait des élus de la « Grande Région » de développer « une région modèle pour l’Europe ». La réussite semble passer par l’attention portée aux médiatrices et au centre de référence. Une analyse fine des potentialités (pures hybrides et réelles) permet de proposer un contour et un centre de référence pertinent au regard des critères de la région conviviale détaillés au chapitre 13.

Cette région pose pleinement la question du colloque « Territoires institutionnels, territoires fonctionnels » (Bleton-Ruguet, Commerçon, Gonod, 2006). Comment créer un territoire institutionnel qui corresponde de façon vivante au territoire fonctionnel ? Comment articuler mondialisme et mondialisation ? Comment « vivre ensemble », créer une société régionale en dépassant les conflits des villes de Nancy et de Metz, et de l’Alsace et la Lorraine ? Comment déterminer le centre de référence et placer les médiatrices d’une telle société régionale ?

Les conflits, dans une approche processive, ne sont-ils pas un contraste unité/diversité spécifique, qu’une région conviviale peut mettre en perspective, en « mouvement » dans un accroissement d’intensité à la fois de l’unité et de la diversité ? Une communauté réussie est l’harmonisation des fortes identités de chacun, dans un esprit de coopération, et non plus seulement de compétition (toujours cette articulation du mondialisme à la mondialisation…).

Le chapitre 14 a permis d’entrer dans le raisonnement multiscalaire entre les échelles indicatives de 32 000 km2, 2 000 km2, et 125 km2, et de proposer un contour et un centre de référence régional.

Dans le chapitre 15 va être réalisée la démarche vers les plus petites échelles des 512 000 km2 (la France), 8,1 millions de km2 (l’Europe), et 132 millions de km2 (la planète).

L’ensemble de la démarche a l’intérêt de montrer l’interdépendance des territoires, et d’entrer dans le mécanisme de la subsidiarité active entre ceux-ci. L’apprentissage du regard pour appréhender les échelles de manière fine avec une référence de taille indicative précise permet d’évaluer les potentialités (pures, hybrides, réelles), d’entrer dans la prospective, et de comparer
les différents territoires de la planète à chaque échelle considérée.

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Notes :

[1] Revue Géographique de l’Est XLVI dans son numéro 1-2 2006 « La Bourgogne : dynamiques spatiales et environnement ».
[2] Rapport précité p.5 et DATAR Aménager la France de 2020, p66 (document accessible sur www.datar.gouv.fr).
[3] Degermann, 2003.
[4] Patrick Thull, Demain, la Lorraine, Éditions de l’Est, 2003
[5] Patrick Thull, op.cit.
[6] Vision d’avenir 2020, ibid, p.Ic, IVa, 1a, 3b, 6a, 6c, 7c, 8b, 21c, 42b, 43c, 58b, …
[7] Vision d’avenir 2020, ibid, p.26a.
[8] Cette ambition est exprimée dans la volumineuse Étude de préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Saarbrück-Moselle Est de 2003.
[9] Cette ambition est exprimée dans le volumineux Schéma de développement de l’Espace SaarLorLux+ de 2002.
[10] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 6d et 59a.
[11] Vision d’avenir 2020, ibid.
[12] Vision d’avenir 2020, ibid, p.12a.
[13] Vision d’avenir 2020, ibid, p.12c.
[14] Vision d’avenir 2020, ibid, p.13d.
[15] Vision d’avenir 2020, ibid, p.29a.
[16] Vision d’avenir 2020, ibid, p.4a.
[17] Vision d’avenir 2020, ibid, p.5c.
[18] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 12a.
[19] Vision d’avenir 2020, ibid.
[20] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 53a. Voir aussi dans ce sens p.54b « aucune nouvelle structure administrative », p.55d « future structure institutionnelle déjà en place ».
[21] Vision d’avenir 2020, ibid, p. 55b.
[22] Vision d’avenir 2020, ibid, p.56c.
[23] Vision d’avenir 2020, ibid, p.59c.

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