8.C. Applications géographiques

8.C. Le lien aux réalités d’expérience de la partie I ; Application à la géographie

8.C.1. Le lien aux réalités d’expérience de la partie I

En revenant à notre schéma de questionnement de la partie 1, il est possible d’établir les liens avec le schéma de synthèse de la partie I, en suivant les phases du procès de concrescence, et en utilisant les mots de la pratique professionnelle. Ces liens sont les suivants :

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Figure 8‑2 : Lien entre la concrescence microscopique et l’expérience macroscopique

Il apparaît alors de quelle façon la pensée organique peut non seulement confirmer la pertinence des rapprochements opérés dans la partie I chapitre 3 et 4, mais aussi l’approfondir en y intégrant tous les acquis de la science d’aujourd’hui, et tous les acquis des philosophes des Lumières (même si cet acquis apparaît sous forme de critique constructive, voire de révision sérieuse).

Cet approfondissement consiste dans la précision du vocabulaire de la pensée organique pour détailler les liens entre chaque phase, et les phases elle-même.

Une analyse précise de chacune des phases de la concrescence a été réalisée pour la présente thèse, avec des exemples puisés dans la partie I : nous voulions être sûr que chaque élément du schéma de questionnement avait bien sa correspondance dans une phase de la concrescence organique. Pour garder une lisibilité d’ensemble à la thèse (soucis de pédagogie, et de conservation d’un fil directeur global), cette enquête d’approfondissement de 25 pages (avec 13 schémas détaillés des phases) est présentée en annexe informatique « Annexe00_Textes-Complementaires » [1].

Le plus difficile était la compréhension du passage du procès microscopique au procès macroscopique, et la pertinence de ce passage. Cette pertinence a été vérifiée lors de la présentation du travail aux Chromatiques Whiteheadiennes de septembre 2007 (présentation de la schématisation du procès de concrescence, et son utilisation pour un procès de transformation des territoires), et lors d’un entretien avec le philosophe Jean-Marie Breuvart le mardi 4 décembre 2007. La pertinence du lien entre le microscopique et le macroscopique réside dans le fait que Whitehead est parti de l’expérience ordinaire, macroscopique pour trouver les éléments de son procès microscopique (« Chaque entité répète en microcosme ce que l’univers est en macrocosme » [2]) et la présente thèse réalise un travail dans le sens inverse : partir du résultat du procès microscopique afin de voir en quoi elle éclaire le réel macroscopique de notre investigation. Ce point est développé au chapitre 10.

Dés lors, il est possible de dire que les analogies trouvées par l’observation dans la partie I ne sont pas des coïncidences. Elles sont la conséquence de la structure du réel lui-même [3]. Ces observations vont dans le sens même de la recherche de Whitehead : elles peuvent amener à découvrir de nouveaux liens qui peuvent compléter, modifier, amender l’approche organique, tant au niveau microscopique que macroscopique, à cause de l’unité universelle du réel à chaque échelle. En d’autres termes, le processus se retrouve à chacune des échelles.

Ce point-clé de notre enquête étant éclairci, il est possible de poursuivre le chemin en montrant comment plusieurs grands géographes et urbanistes (Alain Reynaud, Rodrigo Vidal-Rojas) ont développé leur propre intuition, d’une manière quasi-organique.

8.C.2. Le lien à l’approche d’Alain Reynaud dans Justice Socio-Spatiale ; notion de région conviviale ; le procès territorial

Pour amorcer dès maintenant l’application de la notion de procès à la géographie, le schéma du procès peut être comparé à celui d’Alain Reynaud [4] :

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Figure 8‑3 : La problématique des classes socio-spatiales d’Alain Reynaud dans Société, espace et justice .

La valeur spécifique étudiée par Alain Reynaud est l’inégalité.

  • La phase a pourrait correspondre à l’articulation (les liens entre classes socio-spatiales[5], ou la réalité des nexus socio-spatiaux)
  • La phase b pourrait correspondre à l’Inégalité.
  • La phase c pourrait correspondre au conflit (intégration de l’articulation et l’inégalité).
  • La phase d pourrait correspondre à la conscience (le sentiment d’appartenance [6], 2ème intégration entre le conflit et la réalité) et la mobilité.

Dans chaque cas, il s’agit d’une application particulière du procès. Il est étonnant de constater l’équivalent d’un axe de dichotomie (le trait pointillé vertical dans le schéma de concrescence) chez Alain Reynaud, par la distinction entre l’objectif, à gauche -l’analyse morphologique, faits visibles- et le subjectif, à droite -analyse génétique, faits intérieurs-. Ainsi, dans cette optique, Alain Reynaud étudie le procès organique d’injustice territoriale. Sa vision du monde est celle d’un conflit entre classes socio-spatiales, sa proposition est la mise en évidence du conflit, et le résultat est la mobilité pour sortir du conflit. Il peut, selon lui, y avoir conscience ou non de tout ou partie des personnes [7]. En un sens, Alain Reynaud s’intéresse de façon privilégiée à la figure du migrant, par rapport à celle du nomade ou du sédentaire. Le migrant est pour lui signe visible d’un malaise intérieur que la migration révèle.

L’intérêt de l’approche par le procès organique est d’être plus générale, et de pouvoir s’appliquer à d’autres valeurs, d’autres visions du monde, d’autres propositions qui en résultent, et d’autres choix induits.

Guy di Méo semble d’ailleurs avoir déjà opéré un élargissement de l’approche par le concept de métastructure socio-spatiale [8], de configuration socio-spatiale (CSS) et de formation socio-spatiale [9] (FSS). Mais le fait de se référer à Maurice Godelier dans L’idéel et le matériel [10]permet de poser la question de la dichotomie en matériel et idéel, mais pas de la résoudre. Régis Debray dans sa Critique de la raison politique [11] permet d’aller plus loin, et Anne Pomeroy prolonge cette analyse en termes whiteheadiens (voir plus loin au chapitre 10.E.3.). On voit ici de quelle manière le procès organique pourrait contribuer aux fondements nouveaux des approches géographiques citées : le procès organique permet d’entrer avec un grand raffinement dans l’explication de la « dialectique du matériel et de l’idéel », dans l’approche unifiée qu’en propose Whitehead. Son approche permet de faire les liens entre tous les éléments kaléidoscopiques des notions des auteurs qui ont abordé cette question [12].

Illustrons tout de suite le schéma de concrescence par l’exemple concret de la « région conviviale », qui sera développé en partie III. Dans cet exemple, l’attention n’est plus portée sur l’inégalité, mais sur la convivialité. L’analyse des tensions porte vers le mieux vivre ensemble (togetherness), en vue à la fois de s’appuyer sur -et développer- le sentiment d’appartenance pour conforter le plus grand territoire (« la région conviviale ») où peut s’épanouir ce sentiment d’appartenance.

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Figure 8‑4 : Le procès organique du territoire : exemple de la région conviviale.

Toujours à titre d’exemple concret pour bien faire le lien à la géographie et à l’urbanisme, voici un schéma plus général faisant appel à une synthèse des travaux de Rodrigo Vidal-Rojas, Pierre Riboulet, David Mangin & Philippe Panerai, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule & Marcelle Demorgon, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule-Jean Castex, Pierre Micheloni-Pierre Pinon, Rémy Allain, [13]… Ce schéma sera développé plus loin pour bien tracer les liens aux notions de l’approche organique.

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Figure 8‑5 : Le procès territorial. Exemple des notions géographiques et urbanistiques.

La distinction dans le schéma ci-dessus entre potentialité générale et potentialité réelle[14] est essentielle dans l’application à la géographie : la géographie, pour se constituer comme science, cherche comme toutes les sciences à définir les éléments indépendants des circonstances. Et l’analyse spatiale (Pumain, Saint-Julien), la morphologie urbaine (Allain) ainsi que l’analyse spatiale (Panerai à la suite d’Aymonino et Muratori) parviennent à ce résultat. Mais une potentialité générale (un objet éternel) ne se révèle qu’à travers le concret : prendre cette abstraction pour le réel serait commettre l’erreur du concret mal placé. C’est l’abstraction qui doit se justifier en expliquant correctement le réel (sans jamais pouvoir l’épuiser) et non l’inverse. Éviter la bifurcation du réel est à ce prix. La démarche organique est de partir d’abord du réel, ce qui la distingue de celle par exemple conduite par Roger Brunet pour qui le schéma abstrait est premier et doit être confronté tel quel au réel.

8.C.3. L’approche de Rodrigo Vidal-Rojas dans Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine

8.C.3.1. Liens entre la pensée de Rodrigo Vidal-Rojas et le procès organique : fragments et concrescence.

Rodrigo Vidal-Rojas définit un fragment à partir de la notion de dimension qui « peut être saisie à partir de 4 idées qui convergent toutes vers une signification complexe et complète » [15]. Il appelle dimension ce qui est appelé procès dans le début de ce chapitre, et les 4 idées sont les 4 réalités a, b, c, d. Le texte est donné intégralement ci-après. Nous avons simplement rajouté a), b), c), d) pour établir la correspondance avec le schéma de base, et souligné en gras quelques mots. Les italiques sont de l’auteur. Les quatre dimensions (réalités) s’inscrivent naturellement dans l’ordre des quatre phases a, b, c, d, du procès.

Le constat de cette longue citation [16] est ici aussi une convergence étonnante de l’approche de Rodrigo Vidal Rojas avec la pensée organique, avec en outre une quantité d’exemples d’une grande richesse. En effet, Rodrigo Vidal-Rojas définit 13 dimensions possibles simples (morphologique, typologique, connective, systémique, écologique, espacement, structurelle, matérielle, fonctionnelle, connotative, imaginaire, espace social, économique -chacune de ses dimensions pouvant faire l’objet d’un schéma-) R. Vidal-Rojas fournit des exemples pour chacune d’elles.

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Figure 8‑6 : Description du fragment dans l’approche de Rodrigo Vidal-Rojas. Lien entre la dimension de Vidal-Rojas et chacune des phases du procès de concrescence du territoire (ou morphogénèse territoriale).

« (…) le fragment se caractérise par une inexistence objective dont l’émergence dépend de la dimension subjective que l’on choisit pour saisir la réalité. (…)

  1. a) D’abord, selon l’observateur, la dimension est un angle de vue, un point de vue, un point dans lequel on se situe pour observer un fait ou un phénomène sous un jour particulier. Cela relève d’un choix qui dépend d’un objectif, d’une intention. Lorsque nous prenons parti en fonction d’une manière de saisir la réalité qui tient à ce que nous voulons découvrir. En choisissant cet angle spécifique, nous rendons évident l’aspect de la réalité que nous voulons dévoiler pour la saisir dans son intégralité. Le choix de cet angle de vue est le premier geste de création du fragment urbain. Des exemples en sont la forme de l’espace, les usages, l’incidence de la lumière, etc …
  2. b) Deuxièmement, du point de vue de l’objet territorial observé, la dimension est une qualité principale à l’intérieur d’un ensemble. Lorsque l’on observe une portion du territoire, il est toujours possible de remarquer que certains aspects sont plus marquants que d’autres, certaines qualités plus essentielles que d’autres. Ces qualités peuvent avoir trait à la réalité sociale, physique ou symbolique du territoire, l’une d’entre elles étant prépondérante par rapport aux autres. A partir du moment où l’on relève une de ces qualités, nous sommes en passe de reconnaître la potentialité qui différencie cette unité urbaine des autres unités, mais en même temps la potentialité qui rend au territoire toute son identité à l’intérieur d’un ensemble. Des exemples en sont la couleur, la monumentalité, la matérialité, les perspectives, la régularité, etc …
  3. c) Troisièmement, la dimension est aussi l’un des aspects principaux par lesquels nous saisissons la réalité de premier ordre. Dans ce sens, la dimension est l’essence première de la réalité matérielle. L’image que nous avons d’une unité urbaine au premier abord est celle sur laquelle nous construisons notre idée, notre imaginaire de cet espace, celle qui devient mémoire et réminiscence, celle que nous reconnaîtrons comme la trace principale de ce territoire. Des exemples en sont le skyline d’une ville, la typologie du bâti, la lumière, etc
  4. d) Finalement, la dimension est ce qui distingue une portion du territoire d’une autre portion, en d’autre termes, ce qui révèle la discontinuité urbaine. La dimension est un trait saillant. Cette proéminence peut être donnée par un élément ou un espace hiérarchique ou un édifice ou une couleur dominante ou un autre aspect remarquable autour duquel gravite une unité urbaine, une portion du territoire.

Angle de vue, qualité principale, essence première et trait saillant sont ainsi les quatre idées qui donne sens à la dimension laquelle, une fois saisie, donne sens, mesure, contenu, forme et périmètre au fragment urbain. La dimension révèle une unité qui se détache de l’ensemble : elle détermine le degré de cohésion interne de cette unité ainsi que les liens et la distance qu’elle établit avec cet ensemble. »

Détaillons la dimension, qui semble correspondre au procès d’émergence d’une portion de territoire :

Les termes retenus par R. Vidal-Rojas (en italique) pour caractériser chaque phase ne sont pas ceux qui permettent la correspondance avec le procès whiteheadien (en gras), mais la réalité d’expérience décrite est bien la même.

  • La discontinuité indiquée au point d) renvoie à l’atomicité du fragment,
  • L’essence première semble un reste de pensée substantialiste, que l’auteur dénonce par ailleurs (page 96d : « En évitant toute référence à des qualités substantielles, il s’avère que c’est précisément parce que le segment cherche à synthétiser sur le plan des idées la diversité complexe existant sur le plan du vécu matériel de l’espace, tout en s’en dégageant, qu’il émerge comme un concept. »). Mais suite à cette dénonciation, l’auteur ne remplace pas la notion : il crée une approche nouvelle « qui n’existe pas dans la nature ». En effet, le glossaire, à fragment, explique «Le fragment n’existe pas dans la nature, et il n’est pas possible de le repérer sans avoir recours à une dimension qui lui donne existence et sens ». Sur le nouveau fondement de l’approche organique whiteheadienne, nous verrons plus loin que le fragment n’est rien d’autre qu’un nexus ou une société d’entités actuelles, les notions qui remplacent celle de substance cartésienne.
  • La manière de saisir la réalité décrite en a) est décrite pages 136-137 comme « mécanisme d’appréhension du fragment », mécanisme qui est matériel, perceptuel, conceptuel, idéal et référentiel. Il s’agit bien là de l’appréhension, c’est-à-dire la préhension whiteheadienne, compte tenu de la caractérisation qui dépasse bien la seule théorie de la perception sensorielle, pour considérer tout autant les idées, les concepts, les idéaux que les perceptions, dans une même appréhension (d’où la préhension du procès whiteheadien qui supprime le « ap » pour éviter tout contresens).
  • Le point c) est une belle description de la transmutation. En effet, la définition d’un fragment urbain fait appel à des références fragmentaires (les points de vue au sol, avec souvent l’impossibilité de connaître tous les aspects du fragment considéré) qui sont agrégées et assimilées dans une seule image. Rodrigo Vidal-Rojas définit longuement le concept imagé pages 80d à 84c. Ces pages montrent bien de fait le mécanisme de la transmutation whiteheadienne appliqué aux données urbaines, bien que l’auteur ne semble pas connaître Whitehead. Il semblerait ici aussi qu’un parrallèle avec la notion de concept imagé de Deleuze (lecteur de Whitehead) puisse être fait. Cette convergence n’est pas étonnante vu la référence explicite et constante à l’expérience et à la pratique dans l’approche de Vidal-Rojas (pages 58c, 75-76, 78c, 82a, 83d, 87d – alvéole-, 105b, 177, etc).

La dimension des fragments de Vidal-Rojas semble donc bien correspondre aux nexus whiteheadiens appliqués à l’urbain [17], qui seront nommés désormais nexùs urbains.

L’apport de Whitehead est de fonder métaphysiquement cette démarche, ce qui permet de dire que Vidal-Rojas rencontre le concret et les éléments réels de la nature (toujours mouvants et changeants), ce réel étant cette fois-ci non dualiste, non bifurqué et sans dichotomie. Ainsi, Rodrigo Vidal-Rojas apporte sa réponse à la question de Guy Di Méo sur le dépassement de la dichotomie du matériel et de l’idéel [18].

Les deux pages qui suivent montrent le schéma de synthèse de la démarche de Rodrigo Vidal-Rojas, la définition des dimensions systémique et connotative et deux exemples :

8.C.3.2. Présentation de quelques dimensions des territoires :

Définition de la dimension systémique : « Dans ce cas, on reconnaît qu’au delà des dimensions précédents, et malgré l’importance qu’elles peuvent acquérir, le trait saillant, c’est-à-dire ce qui distingue certaines portions du territoire du reste, est l’organisation d’une totalité selon un ordre, en fonction d’une hiérarchie, sur la base d’un réseau qui relie des composantes diverses et cohérentes, situées en des points différents du milieu urbain, et qui cherche à atteindre des objectifs bien précis. Cette dimension systémique suppose mouvement circulatoire et échange entre les parties. Le fragment qui en résulte s’organise en se superposant à d’autres fragments avec lesquels il configure des nœuds, des points, des axes et des lignes. Ex : Figure 16 : le système des aires vertes de Santiago du Chili » (page 109)

Définition de la dimension connotative : La dimension connotative fait ressortir les aspects symboliques du territoire, c’est-à-dire les qualités des l’espace sur la base desquelles s’établissent des liens d’affectivité entre les individus et le territoire. Cette dimension peut être divisée en visuelle, acoustique et élément de référence. La première met en évidence les composantes spatiales que l’on peut repérer à l’œil nu (la vision rétinienne). La deuxième insiste sur les qualités sonores, leur intensité, leur rapport aux activités quotidiennes. La troisième signale l’existence d’éléments de signification qui, au delà de leur lisibilité, émergent de par leur place dans la mémoire des individus comme des éléments structurants du territoire. Une des caractéristique majeure de la dimension connotative est qu’elle se rattache la plupart du temps au principe de l’axe cérémonial qui organise, autour d’une même unité urbaine, la totalité des éléments hétérogènes qui cohabitent dans le champ environnant. Un exemple intéressant est celui de la connotation spirituelle de l’axe cérémonial à Machu Pichu (Fig. 21). (page 111-112).

8.C.3.3. Typologie des nexus urbains :

Ce que Rodrigo Vidal -Rojas appelle « dimension » est la caractéristique déterminante d’un ensemble d’entités actuelles concrescentes dans leurs relations mutuelles.

Positionnement dimensionnel Entité actuelle concrescente
Dimension Caractéristique déterminante
Fragment Nexùs, c’est-à-dire un ensemble d’entités actuelles liées entre elles par une (ou plusieurs) caractéristique(s) déterminante(s).

Figure 8‑7 : Tableau de correspondance entre l’approche de Rodrigo Vidal-Rojas dans Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine (p.106-107) et l’approche organique de Whitehead.

Les dimensions des fragments urbains (ou les caractéristiques déterminantes des nexus urbains en langage organique) décrits par Rodrigo Vidal-Rojas peuvent être schématisées par la grille de questionnement. Ces schémas seront utiles pour faire le lien avec les phases du procès whiteheadien de transformation du territoire, permettre des développements dans le cadre de la présente thèse sur nos propres exemples et fournir une exemplification la plus complète possible dudit procès.

La grille de questionnement est présentée sous forme d’un tableau de 4 cases pour simplifier l’exposé. Chaque case correspond à chacune des phases a, b, c, d du schéma de base.

Figure 8‑8 : Tableau des caractéristiques des nexus urbains n°1 à 12 dans l’approche de Rodrigo Vidal-Rojas, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine (p.106-107), présentés suivant les réalités ontologiques.

Caractéristique 1 : morphologique

a. Faits de base b. Rapports vide-plein.
Discontinuités
Changements d’échelle
Potentialité : lieu d’équilibre de ces rapports
d. Caractéristiques dimensionnelles.
Exemples : Villes italiennes ; Villes de la Renaissance
c. Transformation des conditions du rapport vide-plein :

 

Caractéristique 2 : typologique :

a. Faits de base b. Typologies
Ordres et styles architecturaux.
Potentialité : lieu d’expression majeure de la qualité typologique, discontinuité typologique ou superposition typologique.
d. Exemples :
– Damero dans les villes hispano-américaines ; Bastites du sud de la France ; Barcelone d’Ildefonso Cerda
c. Permanence ou mutation de la continuité typologique, et de la question des ordres et styles architecturaux.

Caractéristique 3 : connective :

a. Faits de base b. Convergences ou continuité des flux.
Potentialité : lieu
– d’échange intermodal,
– de concurrence entre facteurs de connectivité,
– de croisement de moyens de connectivité, des raccordement des flux et des réseaux
d. Exemples : gares … c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 4 : systémique :

a. Intensité des échanges et évidence des éléments hiérarchiques b. Ordre, Hiérarchies, Axes, Réseaux,
Potentialité : lieu ou élément hiérarchique
– où l’essentiel est dans les éléments entre composants
– où se forme un réseau d’axes hiérarchiques
– où s’observe le segment d’une ligne de réciprocité interne entre deux composants hiérarchiques
d. « trait saillant » :

Organisation d’une totalité selon
– un ordre
– en fonction d’une hiérarchie
– sur la base d’un réseau qui relie des composants divers et cohérents
– qui cherche à atteindre des objectifs précis.
Exemple :Ceinture verte à Santiago de Chili

c. (intégration des potentialités et des faits
avec des objectifs précis)

Caractéristique 5a : Écologique facteur d’autonomie

a. Indépendance du milieu b. Potentialité :
Lieu de ravitaillement, de rassemblement collectif, d’échange avec l’extérieur
d. Exemple : Watterworld au japon c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 5b : Écologique d’intégration au milieu.

C’est une caractéristique que nous ajoutons par contraste avec la précédente, pour caractériser le fragment par sa qualité d’enracinement sur le site où il se trouve, et le site naturel limitrophe.

a. Rapport au milieu b. Potentialité : lieu d’équilibre avec l’environnement et le milieu naturel
d. Exemples : Parcs naturels, Sites inscrits naturels ou urbains c. Intégration

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Figure 8‑9 : Photos d’exemples caractéristiques de nexus urbains : complexe systémique connotative, et complexe espacement-imaginaire.

Caractéristique 6 : espacement « intervalle ou marge » entre les quartiers

a. « intervalle ou marge entre les quartiers » b. Potentialité : lieu qui crée l’unité globale des fragments entre eux : passage de « résidu » à un « fragment » à part entière.
d. Exemple :
– Parc de la Aigüera de Ricardo Bofill
– de nombreux parc jouent ce rôle
c. Effet d’échelle :
– de près : indépendance aux fragments urbains
– de loin : cet élément apparaît comme un « interfragment ».

Nous pourrons ajouter l’exemple de la Vallée de la Rosselle, qui conjugue les types ou nexus d’espacement et d’écologie.

Caractéristique 7: structurelle : facteur de continuité ou de changement

a. Faits de base b. Jointures de trames distinctes
Potentialité :
Capacité d’intégration de contraintes différentes
d. Exemple :
Travaux de Robert Krier
c. Frange de jointure de trames distinctes, non coïncidence des trames et du tissus

Ce type ou nexus semble articuler des fragments morphologiques entre eux : son caractère serait l’équivalent pour la dimension morphologique (rapports vides-plein) du type systémique pour l’ordre et la hiérarchie.

Caractéristique 8 : matérielle (pourrait être une sous-rubrique de 1 ou 2)

a. Faits de base b. Potentialité :
Organisation de l’espace autour d’un élément principal.
d. Un matériel prédomine, qui donne une image forte d’unité et de cohérence. Exemples :
– Ruines de Rome
– Village de Chloé au sud du Chili
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 9 : fonctionnelle

a. Faits de base b. Potentialité :
Capacité du lieu à assimiler et réunir des activités, des usages, des faits, des phénomènes différents, mais capables de complémentarité.
d. Exemple :
Parc de la Villette.
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 10 : connotative,

a. Faits de bas b. Potentialité :
Réunir les hommes dans une mémoire commune.
d. Trait saillant :
Aspects symboliques du territoire : liens d’affectivité entre individus et le territoire (visuel, acoustique, éléments de référence dans la mémoire des individus)
Exemple :
Axes cérémoniaux.
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 11 : imaginaire. Rodrigo Vidal-Rojas la présente comme une « anti-caractéristique » :

a. Faits de base b. La potentialité domine sur l’espace lui-même, dans un développement de l’imaginaire. :
– permet de …
– suscite une présence significative … un souvenir … une incantation du lieu.
d. Exemples :
– des lieux mythiques
c. (intégration des potentialités et des faits)

Il est à noter que Pierre Sansot a fait une exploration systématique de ces lieux.

Caractéristique 12 : espace social

a. Faits de base b. Distance symbolique
Aire d’influence
– Formes d’appropriation du sol
– Formes de contrôle de l’espace
– Mécanisme de gestion du territoire
– Opportunité de mobilité spatiale
Potentialité :
Permet l’échange et la reproduction des rapports sociaux dans un champ donné.
d. Exemples :
– Harlem
– Favelas
c. (intégration des potentialités et des faits)

Caractéristique 13 : économique.

a. Faits de base b. Potentialité :
Intensité des facteurs de liens des échanges et de la cohabilité.
d. Exemples :
– Rue commerciale
– Bourse, Grandes surfaces
– Siège d’une banque
– Terrain de golf.
c. (intégration des potentialités et des faits)

Cet exemple, développé à l’échelle de l’observation humaine dans la ville (l’échelle indicative « A » de 125 km2 selon les critères détaillés dans la partie III) montre clairement comment le procès du territoire fonctionne. Cette approche pratique du territoire sera développée dans la partie III aux trois échelles indicatives de subsidiarité active de 125 km2 (échelle « A »), de 2 000 km2 (échelle « B ») et de  32 000 km2 (échelle « C »).

Avant de passer aux applications pratiques, il reste à résumer ci-après la notion de concrescence, à présenter son rôle dans l’ensemble du schème organique (chapitre 9), à l’utiliser sortir du dualisme (chapitre 10, en réponse à la question de Guy Di Méo & Pascal Buléon), afin de l’employer pour la définition des objets géographiques dans le chapitre 11.

___________________________________________________________
Notes :

[1] Ce texte, intitulé 02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc est accessible à l’adresse suivante :
Annexe00_Textes-Complementaires\02-PartieII_Ch8-CONCRESCENCE-DetailPhases.doc
[2] Voir PR 215.
[3] Un kantien refuserait d’admettre qu’on puisse atteindre « le réel lui-même » sauf peut-être dans le cas de l’artiste décrit par Kant dans la Critique de la faculté de juger. Ce point est également développé au chapitre 10
[4] Alain Reynaud, Société, Espace et justice, PUF 1981, p.22.
[5] Alain Reynaud, 24c.
[6] Alain Reynaud, 25b.
[7] Alain Reynaud, 25b.
[8] Ouvrage de 1991 qui et épuisé et que nous n’avons pas pu lire.
[9] Guy Di Meo & Pascal Buléon, L’espace social, Armand Colin 2005.
[10] Maurice Godelier, L’idéel et le matériel. Pensée, économies, sociétés, Fayard 1984. Cet ouvrage se trouvait à la bibliothèque Beaubourg. L’auteur propose de remplacer la distinction entre infrastructure et superstructure par celle de fonction.
[11] Régis Debray, Critique de la raison politique ou l’inconscient religieux, Galimard, 1981. Il dit page 147a « « (…) une éventuelle distinction entre hiérarchie des fonctions et hiérarchie des institutions (récemment avancée par Godelier) ne me paraît pas suffisante pour modifier la nature de cette loi d’ordre, inscrite in nuce dans l’étagement marxiste. ». Il consacre les pages 143 à 152 à une analyse plus approfondie. Cette analyse prépare, selon nous, une analyse encore plus approfondie, en terme whiteheadiens par Anne Pomeroy dans Marx et Whitehead. Procès, Dialectique et critique du capitalisme, Suny Press, 2004, trad. H. Vaillant 2006.
[12] Bourdieu, les phénoménologues, Régis Debray, etc ..
[13] Rodrigo Vidal-Rojas, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, L’Harmattan 2002, Pierre Riboulet, Onze leçons sur la composition urbaine, Presses de l’ENPC, 1998, David Mangin & Philippe Panerai, Projet Urbain, Parenthèses 2005, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule & Marcelle Demorgon, Analyse urbaine, Parenthèses 2005, Philippe Panerai-Jean-Charles Depaule-Jean Castex,Formes urbaines, de l’ilôt à la barre, Parenthèses 2004, Pierre Micheloni-Pierre Pinon, Forme et déformation des objets architecturaux et urbains, Parenthèses, 2006, Rémy Allain, Morphologie urbaine : géographie, aménagement et architecture de la ville, Armand Colin 2004.
[14] PR 65 d.
[15] Rodrigo Vidal-Rojas, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, L’Harmattan 2002 (pages 106 et 107).
[16] Ibid
[17] Voir la partie II 2 et II 3
[18] Guy Di Meo & Pascal Buléon, Espace social, 2005, chapitre 5 pages 107 à 136.

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