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10.B. Sortie de la dichotomie

10.B. Sortie de la « dichotomie du matériel et de l’idéel » (Di Meo). Unité dialectique des opposés analysables :

Lewis S. Ford a fait un véritable travail de détective pour suivre l’évolution de la pensée de Whitehead. Il est pour nous ici d’un grand intérêt pédagogique. En effet, dans sa première métaphysique, Whitehead remplace la localisation simple (base de travail de tout ingénieur en physique, chimie, géométrie, …) par l’unité préhensive : la notion de particules de matières en relations externes avec d’autres est remplacée par celle d’évènements en relations internes avec tous les autres. . L’événement doit être compris comme une unité préhensive de volume [1] et la relation première entre les évènements va être remplacée par la préhension des « occasions actuelles ». Le procès devient fondamental, et l’extension dérivée. La préhension devient un sentir (feeling) qui a un sujet et une forme subjective. Les sentirs sont à la base du procès de concrescence.

La vision est une préhension conceptuelle. C’est un futur visé [2]. Whitehead, pour bien faire comprendre ce qu’est une préhension conceptuelle, et sortir des pièges du terme de « vision » qui pourrait décoller des faits, propose comme synonyme les termes d’appétition (appât pour le sentir), ou d’envisagement. Le but est de donner à sentir le contenu d’expérience de ces termes nouveaux. Le langage est en effet bien souvent impropre à exprimer l’expérience, surtout les langues gréco-latines basées sur l’articulation sujet/prédicat qui conforte l’approche erronée de la réalité en terme de substance/accident (démonstration en partie II).

L’entité actuelle (ou occasion actuelle », « goutte d’expérience ») est l’unité de base de la nature. C’est la première catégorie d’existence.

La préhension est ce qui constitue en première analyse l’entité actuelle. C’est la deuxième catégorie de l’existence.

Michel Lussault pose à l’article « matériel/idéel » du Dictionnaire géographique de l’espace et des sociétés le postulat heuristique de la nature hybride de l’espace qui combine toujours, sans hiérarchie, l’idéel et le matériel. Son constat et sa formulation sont proches de la pensée organique :

  • le matériel correspond aux préhensions physiques.
  • l’idéel correspond aux préhensions conceptuelles.
  • et la combinaison des deux s’appelle la préhension hybride.

L’intérêt de l’approche organique est d’aller beaucoup plus loin dans l’analyse : ces préhensions au sein de l’entité actuelle (Michel Lussault parle quand à lui de « la pensée en acte sous toutes ses formes » : on retrouve la notion d’actualité) ont de nombreuses combinaisons possibles: propositions, transmutations … jusqu’à la détermination finale (la satisfaction). Michel Lussault, lui, parle d’agencements, de combinaisons, d’approche composite … L’approche organique étudie ainsi systématiquement les catégories du sentir. Cette approche renouvelle radicalement celle d’Aristote et de Kant qui avaient, eux, étudié les catégories de pensée, sur fond de pensée dualiste. Le sentir (feeling) intègre la pensée. La pensée est « au dessus », « au dedans », « superposée », « en acte sous toutes ses formes », … mais une fois isolée, elle n’est jamais réellement élément constituant toute réalité. C’est en quoi une approche organique -non dualiste- du quotidien, de la géographie, de l’urbanisme (ou de tout autre métier) est radicalement neuve. Le problème, on le voit ici, est que l’on touche aux limites du langage et de l’expression écrite pour l’exprimer et le transmettre. Le langage et l’écrit ne sont pas les meilleurs moyens de transmission, sauf peut-être à faire appel de manière la plus nette possible à l’expérience du lecteur à travers la sienne. A l’expérience, donc au sentir …Ludwig Von Bertallanfy lui-même consacre à cette question un chapitre complet en fin de sa Théorie Générale des Systèmes, en citant l’approche radicalement différente des indiens Hopi. Grâce aux progrès de la linguistique, d’autres auteurs ont montré par ailleurs que les catégories d’Aristote se superposent aux catégories du langage[3]. A la suite d’Aristote, le langage (notamment scientifique) est devenu la source structurante de la pensée dualisante au lieu d’être un moyen d’expression toujours à renouveler des sentirs.

Michel Lussault exprime en conclusion de son article qu’ainsi « la géographie s’avère une discipline ni idéaliste, ni matérialiste, mais participe de ce qu’on pourrait nommer un réalisme dialogique, dans la mesure où elle reconnaît la liaison permanente de l’idéel et du matériel, et, par la suite, le caractère toujours composite de ses objets ».

Whitehead exprime plutôt un réalisme pluraliste, qui a assimilé le pragmatisme de William James : la démarche organique est comme le vol de l’avion : « la vraie méthode de la découverte est semblable au vol de l’avion. Elle part du terrain de l’observation particulière [empirisme], accomplit un vol dans l’air éthéré de la généralisation imaginative [rationalisme] et atterrit de nouveau pour une observation renouvelée que l’interprétation rationnelle a rendue pénétrante » [4].

On retrouve la démarche pragmatique avec la comparaison du « barbare » (l’empiriste) et du « délicat » (le rationaliste) de William James [5]..

L’approche de Michel Lussault tente une réconciliation du matériel et de l’idéel, une sortie du dualisme . Mais l’expression semble rester un assemblage des deux notions : le premier mouvement d’analyse est de les séparer pour se retrouver « au chaud » dans l’une ou l’autre approche, matérialiste de temps en temps, idéaliste à d’autres moments. Les présupposés semblent ne pas bouger. La conception de base est un matériel dénué d’esprit, ou un esprit désincarné, « au dessus » de la matière. Les deux fonctionnent ensemble, mais restent séparés. Or tout l’enjeu est de sortir de la dualité. Les approches scientifiques de la mécanique quantique et de la relativité consacrent cette sortie de la dualité, notamment depuis les expériences décisives du Professeur Aspect de Genève [6].

C’est pour sortir « définitivement » du dualisme que Whitehead a cherché les termes du langage courant qui ne permettent plus les oppositions, et obligent à penser autrement : concrescence, créativité, processus, organisme, enjoyment, …Il est important de rappeler qu’il propose à la suite d’Aristote et de Kant des catégories de sentir, et non plus des catégories de pensée.

L’approche organique évite et dépasse complètement le dualisme, et opère de ce point de vue un retournement complet et radical. En effet, avec la notion de préhension (perception sensible et non sensible), nous sommes capable de réduire plusieurs types de relations apparemment très différentes à un type fondamental. Ainsi, la catégorie de préhension explique non seulement la mémoire et la perception, qui semblent assez différents de prime abord, mais aussi la temporalité, l’espace, la relation corps-esprit, le relation sujet-objet en général, et la relation Dieu-monde (« Les fondateurs », p.335). Cette découverte est si fondamentale que Hartshorne, philosophe dans la même ligne UE que Whitehead , a affirmé que la notion de préhension est aussi importante pour le XXème siècle que la découverte de la relativité par Einstein.

L’intuition de Michel Lussault d’une combinaison du matériel et de l’idéel [7] reste dualiste, puisque son approche repose sur une base substantialiste. L’approche pourrait être dialectique si les relations internes étaient reconnues et nommées. Whitehead propose une approche non dualiste dans Interprétation de la science, p304 « Chaque « idée » a donc deux faces : elle est une forme de valeur et une forme de fait. Quand nous jouissons d’une valeur réalisée, nous faisons l’expérience de la jonction essentielle des deux mondes ». La forme de valeur est la préhension conceptuelle. La forme de fait est la préhension physique, et l’expérience de la valeur est indissociable des faits physiques qui la porte. C’est le fondement de l’expérience esthétique. Retenons ici que c’est la valeur réalisée qui rejoint au plus prés la sensation d’exister pleinement au cœur du quotidien, et qui procure ainsi les joies les plus profondes de la vie. Cette approche permet le réenchantement du monde, et la redécouverte du lien à la Terre (Dardel, 1990).

10.B.1. L’approche de Jean-Marie Breuvart :

Tout l’enjeu, comme nous le rappelle Jean-Marie Breuvart [8], est de sortir de la dualité. Les tableaux qui suivent (fig.10-2&3) présentent une analyse des dualismes et la recherche de la sortie de ces dualismes. Le dualisme des « âmes » et de la nature « physique » des derniers dialogues de Platon, le dualisme des « substances pensantes » et des « substances étendues » de Descartes, le dualisme de l’« entendement humain » et des « choses extérieures » de Locke (décrites pour lui par Galilée et Newton) se retrouvent dans la pensée organique à l’intérieur de chaque occasion d’actualité [9]: « A travers tout l’univers règne l’union des opposés qui est le fondement du dualisme » [10] . Il s’agit d’une dualité entre le pôle physique et le pôle conceptuel, et non plus d’un dualisme. Chaque fois qu’apparaît un dualisme vicieux, c’est que l’on a pris une abstraction pour un fait concret ultime, ce que Whitehead appelle le sophisme du concret mal placé.

Il convient de noter que l’approche de Kant visée ici lorsque l’on écrit que « Whitehead remet Kant sur ses pieds » est celle de la Critique de la Raison Pure. Lors d’un entretien de décembre 2004, Jean-Marie Breuvart explique que l’on ne peut pas dire que chez Kant, le monde émerge du sujet. C’est vrai de la Critique de la Raison Pure (1781), ce n’est plus vrai depuis la Critique de la faculté de juger (1790). Dans cette dernière œuvre, le sujet est soi-même saisi dans l’expérience artistique libre : il y a un accord entre le réel qui se donne à sentir et sa propre vie intérieure. Autrement dit, Kant a réhabilité le réel sous l’angle esthétique. Le philosophe Éric Weil explique cette réintroduction du réel dans l’expérience esthétique dans Problèmes kantiens [11]. Il y a dans l’Art une coexistence profonde entre le donné extérieur et le donné intérieur. Qu’est-ce que le génie ? C’est de retrouver dans le réel la structure fondamentale, et l’artiste exprime ce réel par l’Art.

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Figure 10‑2 : Tableau de synthèse des oppositions dressé à partir de la thèse de J.M. Breuvart

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Figure 10‑3 : Tableau de synthèse des traits communs à tous les dualismes à partir de la thèse de J.M. Breuvart :

Alors pourquoi est-il si important de nommer la pensée organique ? La réponse est au niveau des présupposés. Lorsque les présupposés sont erronés, le résultat de la démarche ne sera pas celui escompté. Or, les présupposés non exprimés explicitement dans les termes de la pensée organique entraînent immanquablement les mêmes erreurs que celles des fondateurs de la pensée moderne occidentale : Descartes, Locke, Hume, Kant. Ainsi, si les res verae de Descartes sont très proches des entités actuelles de Whitehead, leur développement est entaché d’erreur par la présupposition de la substance d’Aristote et par la présupposition d’une pensée en terme de sujet et de prédicat héritée du même Aristote (ou ce que le Moyen Age et la Modernité ont retenu d’Aristote qui a aussi une pensée générative). Ainsi, seule l’explicitation des présupposés permet d’éviter le piège de ce que Whitehead appelle la « bifurcation de la nature », et le piège du « concret mal placé ». Jean-Marie Breuvart, dans sa thèse sur Whitehead de 1976 explique cela très bien.

Certaines démarches géographiques, sans l’exprimer nommément, sont exemplaires de cette triple démarche de saisir à la fois le passé et l’avenir, pour éclairer le présent. Ainsi, le travail de thèse de William Twitchett, sous la direction de Paul Claval dégage minutieusement l’histoire, le présent puis toutes les potentialités (possibilités) actuelles des sites de Toulouse, Louxor (Egypte) et Warreway (Australie). Il met en œuvre une pensée organique qui s’ignore !

Les architectes également mettent en œuvre une pensée organique qui s’ignore. C’est ce qui rend bien souvent leurs textes incompréhensibles au non architecte.

6.A.2. L’approche d’Anne Fairchid-Pomeroy. L’unité dialectique des opposés analysable :

Pour parfaire notre enquête sur la question de la dichotomie du matériel et de l’idéel soulevée par les géographes, il convient de citer le travail d’Anne Fairchid-Pommeroy, qui fait le lien entre Whitehead et Marx. Elle montre comment peut être validée la fluidité de la catégorisation passant du microscopique au macroscopique. C’est l’imbrication des formes de relationalité interne, s’appliquant depuis la plus petite goutellette non-temporelle d’existence jusqu’à la totalité extensive de l’univers lui-même, qui rend possible l’extension de l’analyse processive/dialectique depuis le niveau métaphysique jusqu’aux analyses de l’individu unique, du capitalisme moderne, du capitalisme en tant que tel, des êtres humains en général, du monde animal et de la nature. C’est grâce aux relations internes que Marx est en mesure d’analyser l’activité processive/productive sur une série de matériaux analysables allant de l’ontologique au socio-économique [12]. Dès lors, il est possible d’opérer le rapprochement entre la dialectique et le procès, l’unité réelle des opposés apparents, et cette unité elle-même engendrant le changement à partir de l’histoire établie du fait passé : tel est le sens de l’empirique et du matériel chez Whitehead et chez Marx [13]. L’univers processif vit, se meut et a son être dans l’interaction dialectique réelle entre opposés analysables [14]. Abstraire les moments les uns des autres est mal placer ces abstractions en les prenant pour le réel : c’est s’engager dans une forme destructrice de création de soi et du monde. C’est en ce sens que le capitalisme sépare et réduit (avec des abstractions telles que « Personne n’est irremplaçable » [15]) et troque le vivant pour le mort, la nouveauté pour la stagnation [16].

6.A.3. Un langage commun à différentes approches :

Comme le souligne Isabelle Stengers , la pensée organique n’entre en opposition avec aucune autre pensée, à la seule condition qu’elle respecte le noyau dur du sens commun (NDSC), étudié au chapitre 6 ci-dessus. Le NDSC est ce que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement : il est l’expression la plus adéquate, cohérente, applicable et nécessaire de ces présupposés (ce sont les 5 critères énoncés en partie I, chapitre 1). La pensée organique se détache en cela de la pensée moderne qui joue sur les oppositions des théories entre elles [17]. Dès lors, il n’est pas étonnant que les liens entre la pensée organique et les autres approches soient nombreux. Outre les liens déjà établis avec l’approche de Kant et le matérialisme dialectique, ci-dessus, des références peuvent être citées pour établir le lien avec le structuralisme génétique de Piaget, l’approche de Husserl, et les travaux des architectes-urbanistes. Les liens à Marx,Piaget et Husserl ont été choisis en correspondance aux références philosophique de Guy Di Méo dans l’ouvrage Les territoires du quotidien (1996). Le but de ces liens est de montrer comment la pensée organique peut devenir le langage commun à toutes ces approches, selon le schème organique évolutif, ouvert et à l’opposé de tout dogmatisme, présenté au chapitre 9.

Pour le lien entre Whitehead et le structuralisme génétique, Reto Luzius Fetz [18] (Pr de Philosophie à l’Université d’Eichstätt, Allemagne) montre comment Piaget a interprété la théorie génétique de la connaissance (dans l’histoire de l’humanité tout autant que dans le développement de l’individu) comme un processus historique. La psychogenèse des structures cognitives de Piaget peut donc être mise en parallèle avec le « processus génétique » de la constitution d’une entité actuelle (PR26). Ce que Whitehead avait appelé manière génétique et manière morphologique de penser, Piaget le rassemble dans l’idée de la méthode et de l’interprétation générale qu’il appelle le « structuralisme génétique ». En outre, Piaget se réfère à l’organicisme de Ludwig von Bertalanffy (1973) dont nous avons montré qu’il annonce dès 1926 la « révolution organique » à la suite de Whitehead (SMM, 1925). Reto Luzius Fetz montre comment une « ontologie génétique » pourrait être un complément bienvenu à l’« épistémologie génétique » piagétienne. Les matériaux empiriques collectés par Piaget depuis 1920 confirment une conception organismique de la réalité. Franz Ritter [19] (Université de Salzbourg), établit lui aussi à la suite de R.L. Fetz de nombreux parallèles entre Whitehead et Piaget.

Le lien entre Whitehead et Husserl a été étudié par Ervin Laszlo dans son ouvrage Au delà du scepticisme et du réalisme. Une exploration constructive des méthodes d’enquête de Husserl et de Whitehead (1966). L’auteur montre qu’il ne peut trancher entre les deux approches, et que toutes les deux ont un éclairage qui devrait pouvoir trouver des prémisses communes.

En ce qui concerne les architectes et urbanistes, l’intérêt de la pensée processive devient évident lorsque l’on connaît l’importance des typologies et de la morphogenèse des typologies architecturales et urbaines. La morphogenèse renvoie directement à l’analyse morphologique d’une part (les choses telles qu’elles apparaissent) et à l’analyse génétique d’autre part (l’explication qui montre comment et pourquoi la typologie est devenue ce qu’elle est). Les travaux de Jean-Pierre Frey (1983a, 1983b, 1988) et de tous les auteurs qu’il cite témoignent de cette double approche. La démarche d’analyse a sa correspondance dans la pensée processive avec la double analyse génétique (Partie III de PR) et morphologique (Partie IV de PR). L’approfondissement de ce lien nous semble parfaitement illustré par l’œuvre de Rodrigo-Vidal-Rojas, analysée au chapitre 8.C.3.1 pp.247-249.

Le lien à la géographie nous semble bien illustré par l’œuvre géographique d’Eric Dardel. Ce lien est analysé ci-dessous.

6.A.4. En synthèse, l’approche géographique d’Eric Dardel :

Eric Weil à travers Kant montre comment « nature et liberté sont indissolublement liées » [20]. Eric Dardel, dans sa conclusion de L’homme et la terre [21] montre que « la géographie présuppose et consacre la liberté ». Whitehead dans sa proposition de schème organique nomme sa dernière catégorie de l’obligation « la liberté, intérieurement déterminée, et extérieurement libre » [22]. On pourrait ainsi retrouver les autres catégories d’obligation au fil des pages, comme l’intensité (CO8) recherchée dans les voyages par les écrivains pour « renouveler leur énergie lassée » (Dardel, 131b) ou l’harmonie (CO7), dans les longues descriptions de « l’harmonie sincère avec la forêt, la mer ou la montagne » (Dardel, 131b), … où il décrit les éléments du réenchantement de la géographie. Ce réenchantement est fait de la fraîcheur de vision (132b), « retrouver le premier étonnement, la naïveté du regard » (131b), « l’expérience première et inoubliable, ce regard émerveillé de l’enfant » (129b). Il cherche à rendre aux espaces terrestres « leur fraîcheur et leur gloire, pour peu que nous acceptions encore de les recevoir comme un don » (133b) et à retrouver « une matérialité vivante prise au niveau de l’émotion » (132b). Il rejoint ici l’intuition la plus profonde de Whitehead de la préhension comme « transfert d’impulsion d’énergie émotionnelle » (PR 116c).

Lorsqu’il explique que l’attitude scientifique objective « entre dans une compréhension totale du monde qui ne peut manquer d’être aussi morale, esthétique, spirituelle » (p.133a), il fait la même distinction que Piaget et Whitehead entre analyse morphologique (la science) et analyse génétique (les valeurs morales, esthétiques, spirituelles). Et il conclut : « La géographie, par sa position, ne peut manquer d’être tiraillée entre la connaissance et l’existence » (133a). Notre propos n’est donc pas en marge de la géographie, mais au cœur de la question géographique.

D’autres géographes ont une approche qui rejoint celle d’Eric Dardel. Joël Bonnemaison [23] lie même directement le territoire à la notion de convivialité. La convivialité est une valeur qui sera développée en partie III pour l’étude des territoires régionaux à l’échelle indicative des 32 000 km2 sous la dénomination de « régions conviviales ».

Après avoir récapitulé les liens qui existent entre toutes les approches citées et la pensée organique, et esquissé comment la pensée organique peut être un langage commun à celles-ci, il est possible de conclure sur le dépassement de « la dichotomie entre le matériel et l’idéel ».

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Notes :

[1] SMW 64-65
[2] W, PR 32.
[3] Voir les travaux de Benveniste Emile, Catégories de pensée et catégories de la langue, Les études philosophiques n°4, Repris in Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1966, 63-74. Cité dans Aristote, Catégories, Essai 484, mai 2002, p.349. Voir aussi La métaphysique et le langage de Louis Rougier (Flammarion, 1960, 252 p.)
[4] PR 5
[5] William James, Le pragmatisme, Flammarion, 1968, p.29
[6] Voir les quatre articles du site Wikipedia suivant : « Expérience d’Aspect », « Alain Aspect », Paradoxe EPR », Intrication quantique  Les adresses sont http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect, http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Aspect, http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_EPR, http://fr.wikipedia.org/wiki/Intrication_quantique
[7] Michel Lussault et Jacques Levy Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés , Belin, 2003, 1034 pages. Voir notamment l’article « Matériel/Idéel » page 592 où il exprime sa conviction « (…) on ne peut étudier la moindre société sans comprendre la relation permanente de la matérialité et de l’idéalité et son caractère créateur de l’ordre social. L’idéalité n’est pas l’instance des idées abstraites, mais la pensée sous toutes ses formes (y compris celles qui la fixe dans des énoncés matériels, comme les cartes, les peintures, les objets ou dans des dispositifs formels comme des bâtiments, des paysages, etc …), en acte(s) dans la construction et la stabilisation des agencements sociétaux et des pratiques des êtres humains. » L’expression « en acte(s) », soulignée par l’auteur lui même n’est pas sans laisser penser à l’entité actuelle (en acte) de Whitehead …
[8] Jean-Marie Breuvart Les directives de la symbolisation et les modèles de référence dans la philosophie d’A.N. Whitehead, Thèse présentée devant l’Université de Lille III le 26 juin 1976
[9] L’occasion actuelle, ou entité actuelle est une res vera au sens cartésien du terme (voir PR XIII, 21, 75).
[10] Alfred-North Whitehead, Aventures d’Idées, dynamique des concepts et évolution des sociétés, 1993, (AI) Paris, éd. du Cerf, Coll. «Passages» Tr. A. Parmentier et J.-M. Breuvart. Citation de la page 244-245. ANW explique « Chaque occasion implique une succession physique et une réaction mentale qui la conduit à son achèvement. Le monde n’est pas purement physique, mais il n’est pas non plus purement mental. Il n’est pas non plus simplement un, avec de multiples phases subordonnées. Il n’est pas non plus un fait complet, statique en son essence, et donnant l’illusion du changement » Sur la dualité « pôle physique-pôle mental », voir aussi Alix Parmentier, PhW, 251, le chapitre intitulé « Les dichotomies de l’actualité ». Celui-ci détaille la triple dichotomie de l’expérience : pôle physique et pôle mental, objets préhendés et formes subjectives des préhensions, Apparence et Réalité (cette dernière départageant le contenu objectif (datum) de l’occasion d’expérience (AI 268).
[11] Eric Weil, Problèmes kantiens, Paris, Librairie philosophique Vrin, Paris, 1970, 175 p. Voir notamment pp.92-93.
[12] POMEROY Anne FAIRCHILD *, Marx et Whitehead : Procès, Dialectique et Critique du Capitalisme, SUNY Press, New York, 2004, Traduction H.Vaillant, 2006, 385 p. Voir le chapitre 2 « La dialectique du procès », notamment la page 40. La traduction est consultable dans l’annexe informatique à l’adresse suivante :
Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Sur-Whitehead-Ouvrages&Articles\2004_Pomeroy-AnneFairchild_Marx&Whitehead_385p-complet.pdf
[13] idib, p.24.
[14] ibid, p.161.
[15] ibid, p.162.
[16] idib, p.163.
[17] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead, 2002. Elle compare avec Bruno Latour la modernité avec une hydre à 6 têtes qui combattent toutes entre elles : la nature transcendante / immanente, la société faite de main d’homme / transcendante, Dieu lointain/ intime ( p.25). La « chamaille perpétuelle » entre les 6 têtes en fait une machine de guerre invincible … L’antidote proposée par Whitehead a pour nom « cohérence » (p.26).
[18] FETZ Reto Luzius *, « Sur la formation des concepts ontologiques : la relation entre les théories de Whitehead et de Piaget », Revue Process Studies, 17/4, Hiver 1988, 29 p. Ce texte est consultable dans l’annexe informatique à l’adresse suivante :
Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Sur-Whitehead-Ouvrages&Articles\1988_FETZ-PS17.pdf
[19] RIFFERT Franz *, « Sur le non-substancialisme en psychologie. Convergences entre la philosophie du procès de Whitehead et le structuralisme génétique de Jean-Piaget », Conférence du Centre d’Etudes pour le Procès, CPS Papers 24/2, Claremont, Califormnie, été 2001, 47p. Ce texte est consultable à l’adresse suivante :
Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\Whitehead-Ouvrages&Parties-d-ouvrages\2001_Riffert Franz CPS 24-2.pdf
[20] Eric Weil, Problème Kantiens, p.94
[21] Eric Dardel, L’homme et la terre, p.130b. Voir aussi p.126b.
[22] PR 27h.
[23] Joël Bonnemaison, « Voyage autour du territoire », L’Espace géographique, n°04, 1979, pp.225-261. Citation de Guy Di Méo, Territoires du quotidien, 1996, p.22 : « Un territoire, c’est d’abord une convivialité, un ensemble de « lieux où s’exprime la culture et plus loin, l’espèce de relation sourde et émotionnelle qui lie les hommes à leur terre et dans le même mouvement fonde leur identité culturelle » ». La relation « sourde et émotionnelle » est la définition par A.N. Whitehead de la causalité efficiente.