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2.G.6. Les correspondances

2.G.6.  Le tableau des correspondances :

Ces correspondances sont-elles un hasard ? Existe-t-il vraiment un lien entre elles ? Est-ce le fruit de l’imagination ? Est-ce seulement un constat basé sur une habileté intellectuelle, un peu artificielle, ou y-a-t-il vraiment dans le réel cinq réalités qui se retrouvent dans l’expérience du territoire et des acteurs ? Est-il possible d’observer ces cinq invariants dans d’autres références, d’autres démarches, d’autres auteurs ? C’est la question centrale de la thèse.

Pour pouvoir mener cette enquête, il apparaît nécessaire de mettre au point, à partir des correspondances supposées, un « schéma de questionnement » . Ce dernier permet de confronter l’intuition à d’autres travaux, pour confirmer, infirmer ou préciser les cinq réalités d’expérience. Le tableau de mise en correspondance des « invariants » apparents de l’expérience est présenté en figure 2.8.

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Figure 2‑8 : Tableau de mise en évidence des « invariants » dans l’expérience géographique, et des démarche de Jacques Degermann, HFC, B.Vachon, P .Calame et A.N.Whitehead.

2.G.5. Concrescence organique

2.G.5.  Les phases du procès de concrescence organique

La dernière approche de notre constat de base concerne l’approche organique d’Alfred North Whitehead. La présentation classique des phases du procès de concrescence de la pensée organique se trouve chez Donald W. Sherburne [1]. Ce schéma a été repris dans la première présentation en français de l’approche organique par Alix Parmentier dans sa thèse de 1968 [2]. Ce schéma est présenté dans la figure 2.6 ci-après.

Il est possible d’exprimer ce même schéma avec un autre symbolisme, qui respecte l’ensemble des informations du schéma ci-dessus. Pourquoi changer de symbolisme ? Pour pouvoir rendre compte de « la dichotomie entre le matériel et l’idéel » (Guy Di Méo & Pascal Buléon, Espace social). Or la schématisation par Donald W. Sherburne (ci-dessus) [3], avec les points a, b, c, d « en ligne », n’était pas adéquate. Comme par ailleurs l’analyse génétique est symbolisé par un cercle, le point de départ a été de tout symboliser par cercles, divisés symboliquement en 4 parties pour chacune des 4 phases a, b, c, d. L’utilisation des lettres a, b, c, d est la même que celle proposée par Donald W. Sherburne. Plus loin, cela permet de tracer un axe vertical entre matériel et idéel. Le résultat s’affiche dans la figure 2.7 qui suit.

Dans ces schémas (qui ont strictement la même signification), il est possible de dire simplement, à ce stade de notre enquête, les points suivants  :

  • a est la phase de sentir physique simple, ou appréhension
  • b est la phase de sentir conceptuel
  • le passage de a à b est une valorisation
  • c est la phase de proposition
  • d est la phase intellectuelle de détermination et de décision.
  • e est la phase de transition (absente du schéma de Sherburne) : elle ne sera analysée qu’en partie II seulement.

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Figure 2‑6 : Schéma des phases de la concrescence des entités actuelles, selon la pensée organique. Source; Donald W. Sherburne, Clés pour PR, 1966

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Figure 2‑7 : Schéma de la concrescence, d’après Donald W.Sherburne, Clés pour PR, 1966, transposé dans une nouvelle présentation quaternaire

Intuitivement, la correspondance peut s’établir de la façon suivante, à titre d’hypothèse de départ que devra confirmer ou modifier la suite de notre enquête [4] :

  • a, l’appréhension semble correspondre aux interactions (R4)
  • Le passage de a à b (ou « ab »), la valorisation, semble correspondre au « cadre de référence » (Vachon), aux « valeurs » (HFC et FPH), au « sentiment d’appartenance » (J. Degermann, J. Bertrand, H. Wirtz) (R3)
  • b, le sentir conceptuel semble correspondre à la vision, c’est à dire ce qui qualifie conceptuellement la direction visée : une vision est un « concept » au sens de l’expression de ce qui est visé (R1)
  • c, la proposition semble correspondre aux objectifs, c’est à dire le rapprochement entre la vision (le « concept ») et les interactions (l’appréhension) (R2)
  • d, la phase intellectuelle semble correspondre, en reprenant les termes de Bernard Vachon, à la saisie de l’ensemble des conditions nécessaires à l’exécution des actions (R5).

Les correspondances n’apparaissent évidentes que pour la phase « a » de sentir physique (qui fait clairement référence aux interactions) et la phase « c » de proposition (qui fait clairement référence aux objectifs). L’intuition est à ce stade le seul guide pour les autres phases. Une difficulté est également la présentation en quatre phases « a », « b », « c », « d », et non cinq comme dans les approches précédentes. L’hypothèse que nous formulons est que le sentiment d’appartenance (Degermann), les valeurs (HFC) et le cadre de référence (VACHON) concernent en fait toutes les phases, et correspondent donc aux flèches (les valorisations) du schéma de concrescence. Ces flèches peuvent être appelées aussi des vecteurs *. Il ne sera possible de trancher sur la pertinence de ces correspondances qu’après une présentation complète de la pensée organique, en partie II.

On observe aussi que l’ordre des phases est le même que les « directions » de l’Étude de préfiguration de Jacques Dergermann, et que les « étapes » des régulations organiques du lac suisse de Pierre Calame. Le « sentiment d’appartenance » ou « valeurs et comportements » concernent l’ensemble des « directions » et des « étapes ». Bernard Vachon et la fondation HFC avancent en premier la vision et les valeurs, ce que nous pouvons appeler avec le prospectiviste Michel Godet [5] le tropisme de la vision et des scénarios. Compte tenu du fait que certains ateliers de HFC mettent en premier les valeurs, puis les interactions, et que le prospectiviste Michel Godet corrige le « tropisme de la vision » en mettant en définitive en premier l’adage « Connais-toi toi même » à travers l’identité, l’histoire, les forces, les faiblesses -c’est à dire les interactions et les éléments d’intelligibilité du réel- il est choisi de retenir pour le tableau de correspondance de synthèse et le schéma de questionnement de base l’ordre de Jacques Degermann, Pierre Calame et A.N Whitehead. Cela permet également de tester la fécondité éventuelle de la pensée organique pour exprimer les liens entre les 5 composantes de l’expérience qui semblent « invariantes ».

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Notes :

[1] Donald W. Sherburne, Clés pour Procès et Réalité de Whitehead, The Macmillan Company, New York, 1966, traduction H.Vaillant, 1993, 358 pages, dont un glossaire de 64 pages.
[2] Alix Parmentier, La philosophie de Whitehead et le problème de Dieu, 1968, Thèse. Paris, Beauchesne, 648 pp. Lexique et Bibliographie
[3] Tous ces schémas sont fournis en annexe informatique à l’adresse suivante : Annexes\Annexe08_WHITEHEAD-Textes-de-base-pedagogie\00_DESSINS-Concrescence_Anglais
[4] C’est en partie II que sera donnée l’explication détaillée du schéma. Nous sommes ici dans des hypothèses intuitives, pour définir un schéma de questionnement, qui va devenir le protocole de recherche de la thèse.
[5] Guy Loinger, Directeur d’ouvrage, La prospective régionale, de chemins en desseins, Éditions de l’Aube, DATAR, bibliothèque des territoires, Paris, 2004, 278 p, avec une introduction de Michel Godet. Voir p.12 et note 11 page 13.

2.G.4. Pierre Calame

2.G.4. Les « processus organiques de régulation » du lac suisse, selon Pierre Calame

Pierre Calame, dans Mission possible, établit un lien entre les régulations organiques qui se font dans la nature sans l’intervention consciente de l’homme, et les régulations socio-politiques qui sont, quant à elles, des actes délibérés posés par des acteurs sociaux. Les sociétés humaines longtemps fermées sur elles-mêmes ont formé des systèmes bio-socio-techniques très stables. Les régulations organiques de ces sociétés semblent s’être imposées au fil des temps. Aujourd’hui, ces régulations sont appelées à devenir conscientes. Quel est le mécanisme de ces régulations ? Pour les montrer, Pierre Calame analyse deux exemples [1]: les banlieues françaises et le lac suisse étudié par l’Unité de biologie aquatique de l’Université de Genève (UBA).

Dans l’exemple du lac suisse , Pierre Calame distingue quatre « étapes » :

  1. Une étape « d’intelligibilité ». Il faut « rendre intelligible les processus organiques de régulation »: les dégradations, les irréversibilités éventuelles, …
  2. Une étape d’« évolution des représentations » pour exprimer les « potentialités du lac » et définir « des avenirs possibles »,
  3. Une étape « assurant une médiation entre le lac et l’ensemble des régulations nouvelles à introduire »
  4. Une étape pour « mettre en place de nouvelles régulations » et faire « l’apprentissage de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements ».

On retrouve quatre des cinq phases des démarches qui précèdent :

  • L’étape 1 est celle de l’analyse des interactions (R4)
  • L’étape 2 est celle de la détermination de nouveaux enjeux pour définir une visée (R1)
  • L’étape 3 est celle de la détermination de nouveaux objectifs (R2)
  • L’étape 4 est celle de la prise de décision, du passage à l’acte et de mise en place de nouvelles structures (R5)

Manque-t-il la cinquième étape (R3) des trois démarches précédentes ? R3 est l’étape des valeurs, des références, des attitudes de base. Cette étape des valeurs, le « socle éthique », a toujours été traitée à part comme un élément préalable, et fondement de tout le reste par la FPH. Il est exprimé ici en même temps que l’étape 4, à travers « l’apprentissage de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements ». On retrouve donc dans le désordre nos cinq « réalités ».

« L’exemple du lac peut nous servir de fil directeur pour concevoir de nouvelles régulations socio-politiques pour la planète » conclut Pierre Calame. N’est-ce pas l’indication que le processus de régulation décrit à un caractère général, voire universel ? Pierre Calame nous laisse entrevoir que les correspondances entre les approches ne sont pas le fruit du hasard.

Toute son œuvre sera effectivement imprégnée du fil directeur des quatre phases et du socle éthique, notamment le Cahier de proposition pour le territoire (2001) analysé ci-après au chapitre 3.B.3. p.87 à 90.

[1] Pierre Calame, Mission possible, Penser l’avenir de la planète, Préface d’Edgar Pisani, Paris, Desclée de Brouwer, Coll. Culture de Paix, 1995, 222 p. Les exemples de la banlieue française et du lac suisse sont pp. 65-66.

2.G.3. Bernard Vachon

2.G.3.  La dynamique de développement local exposée par Bernard Vachon

Comme cela a été précisé dans le texte d’introduction au chapitre 1.G.1., le remarquable ouvrage de Bernard Vachon [1] sert dans les universités (notamment nancéenne) à former les nouvelles générations d’agents de développement locaux. La réussite de toute action de développement local ou de projet d’urbanisme dépend essentiellement de la « coordination des actions », que résume le schéma ci-après :

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Figure 2‑5 : Schéma « La stratégie et le développement local ». Source : B.Vachon Le développement local, théorie et pratique. Réintroduire l’humain dans la logique de développement. 1993, fig. 7.3 p. 178.

Chacune des 5 « actions » permettant la mise au point d’une stratégie peut être rapprochée, terme à terme, de la dynamique de l’atelier de la figure précédente.

  • Les finalités correspondent à la visée de la dynamique,
  • Les objectifs pour réaliser la visée ont le même nom dans les deux démarches
  • Le cadre de référence correspond aux valeurs de base, c’est à dire aux références intérieures pour conduire l’action
  • Les « actions diverses entreprises dans différents secteurs » correspondent aux interactions entre soi et les autres,
  • Les mesures et les moyens correspondent aux structures dans lesquelles l’action va s’insérer.

Les mots sont différents. Ils sont liés à l’environnement culturel dans lequel ils sont prononcés ou écrits, mais ils semblent bien parler de la même réalité. On retrouve cinq « dimensions », « réalité » , « actions », « phases », « étapes », « invariants» … Les mots pour les qualifier diffèrent, mais on retrouve à chaque fois cinq « invariants » et il est possible d’établir des correspondances entre les expressions de ces invariants. Le terme qui sera privilégié dans l’ensemble de la thèse sera désormais la notion de « réalité », ou « réalité d’expérience » car elle fait plus directement référence au réel et au déchiffrage de ce réel que les autres termes.

[1] Bernard VACHON, Le développement local : théorie et pratique, Réintroduire l’humain dans la logique de développement, Gaëtan Morin éditeur, Canada, Québec, 1993

2.G.2. La Chênaie de Mambré

2.G.2. La dynamique de l’atelier de formation à la citoyenneté « Hommes, Femmes dans la Cité » autour de Geneviève Vial :

Cette école de citoyenneté créé en 1983 autour de Geneviève Vial fait partie de ce que Josée Landrieu appelle « groupe d’expérimentation en temps réel d’un vivre et agir différent » [1]. Ce type de groupe remplace de fait les corps intermédiaires de la société qui s’effritent, s’amenuisent, voire disparaissent progressivement. Ils inventent une nouvelle manière de « vivre ensemble », de passer du « je » au « nous » et du « nous » à la création. Les pages qui suivent relèvent de ma transcription n’engagent en rien l’association. Il s’agit d’une tentative de formulation générale qui veut rendre compte de l’expérience, du vécu, tout en traçant progressivement les liens aux autres approches.

L’expérience collective/communautaire [2] (et personnelle de chacun des participants) est la suivante : des hommes, des femmes, réunis pour apprendre à « vivre ensemble » autour de l’aménagement en fonction du projet pédagogique, génèrent des interactions harmonieuses et … moins harmonieuses. Seules les valeurs communes (dialogue, écoute de l’autre, empathie, relation, transparence, ouverture, communauté, …) sont assez fortes pour passer sur les dissensions. Tendus vers la vision (« vivre ensemble »), des objectifs concrets se dessinent progressivement, et l’adhésion commune émerge. Ces objectifs sont mis en œuvre immédiatement pour apporter du neuf dans l’avancée collective. C’est ainsi, et dans cet ordre, qu’au fil des mois et des années s’est forgé un outil très spécifique d’évolution du groupe : une dynamique a été déchiffrée pas à pas, sur la base de la réalité des interactions et des valeurs autour d’une vision commune, puis des objectifs aboutissant à une mise en œuvre (une structure), le tout dans le quotidien le plus ordinaire.

On retrouve dans un ordre différent les cinq « directions » des géographes précédents. Les « directions » sont ici des « réalités ». Au lieu de l’ordre valeurs/interactions/représen­tation/objectifs/gouvernance, on observe l’ordre vision/objectifs/valeurs/interactions/mise en œuvre. Pendant toute l’étape 2 de la recherche, de juin 1998 à décembre 2001, ce sont les réalités de la dynamique HFC qui ont été numérotées de R1 à R5, pour fixer un ordre de départ permettant des comparaisons. Cet ordre a été retenu en première approche, car il est le même que celui retenu par Bernard Vachon dans la description du développement local.

Progressivement, au cours de la recherche, la numérotation R1 à R5 a été remplacée par la dénomination des phases a, b, c, d, e de la concrescence de la pensée organique présentée ci-après. Ces phases sont devenues la référence d’exposition du travail, notamment dans l’index des notions. Toute la thèse montre en quoi les phases sont en quelque sorte le langage commun à toutes les approches.

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Figure 2‑4 : Schéma de la dynamique indicative des ateliers de la Fondation « Hommes Femmes dans la Cité »

L’histoire de ce passage progressif de l’expérience des réalités R1 à R5 aux cinq « réalités d’expérience » puis aux phases de concrescence du procès organique est détaillé au chapitre 5. Il est le fruit de nombreux dialogues, de nombreuses rencontres, notamment une rencontre décisive avec Léo Aronica en novembre 2007. Léo Aronica a souligné le « saut de l’imagination » nécessaire pour faire ce passage d’une expérience précise à une abstraction utile qui interprète l’expérience. C’est le passage du particulier au général, du singulier à l’universel, l’un n’étant pertinent que par rapport à l’autre (ils ne peuvent jamais être séparés, sous peine de commettre l’erreur du concret mal placé, et d’instaurer une dichotomie stérile).

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Notes :

[1] Voir en introduction de la partie A les références précises (revue Urbanisme 334 & le Colloque de Cerisy Des « nous » et des « je » qui inventent la cité, ainsi que la citation complète.
[2] Le terme de communauté demande à être précisé. Ce travail sera présenté en partie II, chapitre 11, dans la discussion des différences entre individu, acteur, actant, sujet, personne et communauté.

2.G.1. Agglomération Sarrebruck/Moselle Est

2.G.1. Présentation de la dynamique de Préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Sarrebruck/Moselle-Est :

La remarquable démarche de Préfiguration d’une agglomération transfrontalière [1] a été initiée entre 2001 et 2003 par l’EPF Lorraine pour consolider l’émergence d’une agglomération d’un million d’habitants, la Moselle-Est étendue de Saint-Avold à Saarbrücken, en passant par Freyming-Merlebach et Forbach. Les auteurs de l’étude expriment clairement les cinq conditions de réussite de la formation de cette agglomération. Écoutons les :

« Sarrebruck-Moselle Est n’est mentionnée sur aucune carte mais c’est une agglomération vécue par un million d’habitants. En raison de l’évolution économique du territoire et de l’intégration européenne, elle acquiert progressivement un nouveau statut, celui d’une agglomération de fait. Grâce aux efforts de ces acteurs, elle acquiert celui d’un territoire en voie de cogestion entre partenaires voisins sarrois et mosellans.

Cette évolution s’opère dans cinq directions :

– A partir d’une identité franco-allemande encore limitée, le sentiment d’appartenance de la population et de ses acteurs économiques à ce territoire se développe récemment. Cet espace vécu et fonctionnel, traversé par des flux domicile travail, des flux commerciaux, des flux de services irriguant la zone d’influence d’une agglomération dotée de services centraux « fonctionne » pour un million d’habitants

– Les interactions intenses et en développement qui concrétisent un système économique et spatial, où chaque décision va avoir des impacts sur l’ensemble du territoire, où chaque décision touchant un secteur d’activité va avoir un impact sur les autres.

– L’apparition de représentations communes du territoire par les individus, par les acteurs économiques, favorisée par la production d’une information nouvelle à une nouvelle échelle de pertinence.

– La définition d’objectifs de développement communs entre partenaires de chaque côté de la frontière.

– La mise en place d’un pouvoir de faire donc d’une gouvernance dans un contexte complexe, avec des moyens humains et financiers adaptés pour atteindre les objectifs définis en commun.

Sur cette base, Sarrebruck-Moselle Est satisfait aux trois premiers critères de définition d’un territoire. Elle accède progressivement aux deux derniers en se dotant d’un projet d’agglomération puis de moyens de le manager. » (Source : EPF Lorraine, 2003)

Notons bien que dans l’esprit de l’auteur ces cinq « directions » définissent le territoire. Cet exemple est choisi parmi de très nombreux exemples possibles : il n’est pas de projet d’agglomération, de projet de pays, de schéma régional, … qui ne (re)trouve ces dimensions. Ces cinq « directions » sont le fruit de l’expérience, du vécu, des constats de terrain. Elles sont également la source des échecs, quand on les oublie… Elles sont fruit du concret. C’est le contraire de l’abstraction, ou plutôt : c’est l’abstraction qui plonge ses racines dans le réel. Ces cinq « directions » partent d’un constat effectué dans « le feu de l’action ».

Une étrange analogie peut être établie immédiatement avec les cinq « réalités » de la dynamique de de l’association de formation à la citoyenneté « Hommes Femmes dans la Cité ».

[1] EPf Lorraine (2003), ibid, pages 19-20.

2.G. Schéma de l’expérience

2.G. Élaboration du schéma de base pour le questionnement (ou interprétation) de l’expérience :

Au cours de l’été 2002, le point de départ de la réflexion a été double : lors d’un atelier de l’école de formation à la citoyenneté HFC, le rapprochement s’est imposé entre les 5 « directions » de la Préfiguration de l’agglomération transfrontalière de Sarrebruck/Moselle-Est [1] et les 5 réalités de la dynamique de l’outil de l’atelier de formation citoyenne « Hommes, Femmes dans la Cité ». Six mois après, le rapprochement s’est élargi  aux 5 « actions » de la dynamique de développement local exposées par Bernard Vachon [2], puis les 4 « étapes » sur un socle éthique de l’approche de Pierre Calame dans « Mission possible » et enfin les phases du procès de concrescence organique. Le constat était une correspondance terme à terme entre les cinq « dimensions », « réalités », « actions », « étapes», « phases » des démarches citées.

Ces convergences sont-elles fortuites ? Est-ce une coïncidence ? Ce rapprochement est-il seulement le fruit d’une habileté intellectuelle ? Peut-être sommes-nous en face de cinq invariants de toute expérience ? Lors d’un entretien avec Pierre et Mathieu Calame [3], la question posée était « Pourquoi ces cinq éléments-ci ? Pourquoi pas d’autres ? » Pour le savoir, il est proposé d’exprimer les 5 invariants et d’établir un schéma de questionnement pour permettre une confrontation avec d’autres démarches au niveau de l’homme, de la société et des territoires (au total, il sera réalisé 15 confrontations). Cette confrontation permettra d’observer si ces 5 invariants se confirment ou non, et la démarche reste ouverte à d’autres confrontations.

Après avoir expliqué chacune des cinq dynamiques du constat de base les 5 « invariants » seront présentés en tableau pour trouver les termes clé du schéma de questionnement .

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Notes :

[1] EPF Lorraine (Etablissement Public Foncier de Lorraine), Etude de préfiguration de l’agglomération transfrontalière Sarrebruck-Moselle Est, réalisée par URBANIS GRAND EST (Strasbourg), Joël BERTRAND, Hans WIRZ, Jacques DEGERMANN, 2003, notamment le rapport 4/6 : Diagnostic stratégique orienté projet, page 18 du Diagnostic. L’urbaniste Laurence BERTRAND a également contribué aux travaux.
[2] Notre attention a été attirée sur Bernard VACHON par Gérard VAUTRIN, universitaire responsable notamment de la formation des agents de développement à Nancy II est membre fondateur du groupe MOSAME (Moselle, Sarre Meuse, voir http://www.univ-nancy2.fr/COLLOQUES/MOSAME/) animé également par Michel DESHAIES
[3] Entretien le vendredi 31 janvier 2007

2.F. La pensée organique

2.F.  La pensée organique est une alternative à la pensée substantialiste .

Pour A.N. Whitehead (A.N.W.) la réalité ultime est faite d’entités actuelles [1]. Il exprime clairement dès l’expression de son schème organique au début de Procès et réalité : « Par leur nature, les entités sont une « pluralité » disjonctive dans le procès de passage à une unité conjonctive. Cette Catégorie de l’Ultime remplace la catégorie aristotélicienne de « substance première » [2]. Plus exactement, la notion de substance est remplacée par la notion de société d’entités actuelles, ce que confirme la thèse de Michel Weber [3].

Ainsi, la « production d’un nouvel être ensemble * » est l’ultime notion représentée par le terme de « concrescence ». Ces notions ultimes de production de nouveauté et d’« être-ensemble concret » sont inexplicables aussi bien en fonction d’universaux plus élevés qu’en fonction des composants participants à la concrescence. L’analyse des composants s’opère à partir de la concrescence, et par déduction abstraite. La seule instance d’appel est l’intuition.

Il est intéressant d’observer que les références culturelles d’A.N.W. sont quasiment les mêmes que le DGES. A savoir :Aristote, Berkeley, Descartes, Newton, Leibniz.

A la rubrique empirisme : (cat.4, 13 ref. CR, p.308) sont cités Hume et Locke. Il est expliqué que l’empirisme réduit l’expérience aux données sensorielles, et contient « une confusion entre expérience et expérimentation, entre sensation et observation, entre fait et phénomène, etc … ». (p.309). Notons ici tout de suite qu’A.N.W. a analysé soigneusement toutes ces difficultés et a proposé un remaniement de l’approche empirique. C’est pourquoi son empirisme est nommé « empirisme radical » (ou réalisme radical), à l’instar de celui de William James.

On comprend ainsi mieux le passage à réaliser entre une approche à partir de la substance d’Aristote et une approche à partir de la créativité de la pensée organique, principe ultime par lequel « la pluralité, qui est l’univers pris en disjonction, devient occasion actuelle unique, qui est l’univers pris en conjonction » [4]. Unité et diversité sont ainsi saisis de façon simultanée. Le contraste des deux, ensemble, ouvrent à la nouveauté et à l’avancée créatrice.

Les notions du DGES qui se rapprocheraient des notions de base de la pensée organique sont les suivantes : processus (cat.) sans entrée, organisation (absence du mot organisme, alors que la rubrique vivant renvoie à la notion d’organisme, et à l’importance du corps), flux (cat.1), milieu, acteur ; actant, agencement * (faire le lien aux « lieux de tension »), événement, réseau, autoorganisation, système, symbolique, forme (un lien peut être tracé aux objets éternels *).

Presque à l’issue de cette enquête, à la lecture du résumé de la notion de réflexivité (cat.4, 14 réf. ML, p.775), à savoir « Activité de retour sur soi d’un individu (ou/et d’un groupe) sur ce qu’il est et ce qu’il fait. Par extension, démarche de connaissance qui porte sur l’action cognitive et ses acteurs » [5], il est apparu que cette notion remplace dans le DGES la notion d’expérience. Le premier paragraphe renforce cette idée ; Michel Lussault l’exprime ainsi : « Déjà apparaît le champ premier d’application de la notion : la personne, et ce en quoi consiste toute démarche réflexive – le retour compréhensif d’un sujet sur lui-même ». Il devient d’autant plus étonnant qu’il n’existe ni rubrique ni index à « personne », et pas de rubrique sujet. La réflexivité, comme « l’objectivation du sujet objectivant » [6] cité à propos de Pierre Bourdieu, pourrait être rapprochée de la notion de sujet-superjet de Whitehead. La connaissance de soi procèderait par appréhension de l’intérieur (p.495 à individu) ou par saisie de soi par l’intérieur [7]. C’est bien l’usage du sens C du VTCP d’André Lalande pour expérience. Mais ici l’usage du terme de réflexivité semble donner une place prépondérante à la conscience, alors que l’expérience peut ne pas être consciente : la pensée organique généralise l’expérience jusqu’aux entités ultimes de la réalité, les entités actuelles, ou occasions d’expérience. Un exemple d’expérience ordinaire non consciente est notre propre corps : il fonctionne sans que l’on y prête attention : on n’y fait attention que lorsqu’ « il fait mal », c’est à dire quand il dysfonctionne. L’expérience peut se trouver dans toutes les unités de la nature à des degrés divers, ce qui n’est pas le cas de la réflexivité, qui est un stade plus avancé d’évolution, et limite donc la notion à l’humain. C’est l’unité d’approche entre la nature, la société et ses territoires qui est ainsi perdue de vue.

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Notes :

[1] voir ci-dessus chapitre 2D page 40. L’entité actuelle est appelée aussi occasion actuelle d’expérience ou en référence à William James goutte d’expérience.
[2] PR 22
[3] Dialectique de l’intuition chez A.N. Whitehead, page 187f « le principal résultat de la philosophie organique est la destruction de l’ancien concept de substance et son remplacement par le concept de sociétés d’entités actuelles ».
[4] PR 21e
[5] p.775
[6] p.776
[7] p.775 à « réflexivité »

2.E. Dictionnaire géographique

2.E. Dictionnaire Géographique (DGES) :

L’expérience ne figure tout simplement pas au DGES !. Ce fait a été une déception, car la démarche de fonder l’approche géographique sur ses fondements philosophiques y est remarquable.

La rubrique « relation » ne figure pas non plus, ni en entrée, ni en références. Mais la rubrique valeur * existe (cat.4 [1], 110 ref. p.974) ainsi que « transaction » (cat.4, 18 ref.), ou « vivant » . A la rubrique « vivant », il est expliqué qu’ « en géographie, le versant biologique de la nature a été dans l’ensemble minoré, non seulement par la faible place accordée à la biogéographie mais surtout par l’ignorance presque complète de la composante biologique des êtres humains[2]. Une géographie ancrée dans les sciences sociales se trouve libérée des a priori géomorphologiques et climatiques et peut faire du corps humain, dans sa spatialité propre, un objet d’étude à part entière. »

Cette remarque ouvre des pistes prometteuses, notamment dans un sens whiteheadien que ne renierait probablement pas Thierry Paquot compte tenu de son ouvrage sur le corps [3].

La notion de « sujet » figure dans l’index, mais ne figure pas comme rubrique. La notion de « personne » est absente. Aucun lien n’est fait entre individu et personne, comme le fait par ailleurs René Passet [4], à la suite d’Emmanuel Mounier [5].

L’expression composée « acteur/sujet/personne/individu » utilisée par Guy Di Méo et Pascal Buléon dans Espace social [6], semble rendre tous ces mots synonymes. Les deux seules rubriques qui restent au DGES sont acteur et individu. Nous constatons que non seulement l’expérience se perd, mais que les auteurs des expériences commencent à perdre en netteté également. Ce constat oblige, en partie II, chap. 13-B à clarifier ces termes entre eux. Les 5 réalités de la dynamique permettront une différenciation rapide.

Partons maintenant dans le DGES à la recherche de l’expérience/observation et du sujet de cette expérience.

La première piste porte sur la notion d’observation. La géographie est en effet basée sur l’observation. Pourtant la rubrique figure en catégorie 4 (« Champs commun ») et non en rubrique 1 (« Notions et concepts les plus fondamentaux de la géographie »). L’article distingue l’observation de l’expérience : « en géographie, comme dans les autres sciences sociales, on expérimente peu ». Pourtant l’interprétation ne dépend-elle pas de l’expérience du géographe ? L’auteur renvoie alors très vite à l’élaboration des cartes.

La géographie produit des cartes, dont Yves Lacoste, dans un ouvrage devenu célèbre La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre [7], nous explique l’importance. La géographie a un rôle politique et géopolitique. La géographie a ainsi été longtemps descriptive, et le but subjectif -politique et géopolitique- n’était pas clairement exprimé (en mettant à part la géographie d’Élisée Reclus, qui incluait d’emblée l’expérience et les contraintes sociales, dans une approche unifiée de l’homme, de la société et de la nature). On pourra donc continuer l’enquête à l’article « géopolitique »… mais on s’éloigne de l’expérience.

La deuxième piste tourne autour de l’espace vécu (cat.1), et du monde vécu (cat. 4), ou de l’habiter (cat.1) et de l’habitus (cat. 4). Voir aussi identité (cat.1°), interaction sociale (cat.4) ou interaction spatiale (cat.1). L’espace semble prendre une place considérable alors que le titre du dictionnaire parle de l’espace des sociétés , ce qui sous-entend que la société est première, et que l’espace est celui des relations sociales. Sciences sociales a 148 citations sans entrée, mais société a son entrée (cat.4, 183 ref. JL), ainsi que social (cat.4, 224 ref., ML). Il est à noter ici que si la notion de communauté est négative, la notion de société est positive. Il semble qu’il y ait assimilation de la communauté avec le communautarisme, ce qui expliquerait le résumé du sens du terme communauté : « Groupe non choisi auquel l’individu délègue de manière automatique, globale et irréversible sa compétence et son action stratégique ». Ce résumé est bien négatif ! En cherchant les notions qui véhiculent des éléments positifs, nous avons trouvé société. Il semble que toute définition positive de la communauté (pourtant si bien expliquée de 1930 à 1950 par Emmanuel Mounier puis plus tard par Jean Lacroix, Jean-Marie Domenach, Henri Bartoli, …) soit désormais concentrée (dans le DGES) sur la notion de société. Cette démarche est appelée p.500 individualisme sociétal (analyse d’agencement spatiaux * par Michel Lussault (ML), voire aussi individu social p.497, également de ML). On rejoint ici l’idée d’individu communautaire de la pensée processive et marxiste, décrite par Anne Fairchild Pomeroy p.335 de son ouvrage Marx et Whitehead, Procès, Dialectique et critique du capitalisme. Ainsi, mis à part cette notion positive et profonde d’ individu social [8] de Michel Lussault, la notion de communauté semble devoir être resituée et redéfinie au même titre que ses membres, les individus/sujets/acteurs/personnes/actants/agents … Notons ici notre surprise devant cette situation : au moment du développement des communautés des communes, des communautés de villes, des communautés urbaines et de la preuve quotidienne de leur efficacité, cette perte de sens de la communauté n’est-il pas surprenant et contradictoire ? Que penser d’une société qui ne reconnaît pas la valeur de ses propres structures ? Nous en parlerons également en partie III, chap.13.

Revenons au sujet. Le terme figure à l’index avec 93 références, mais ne figure pas comme entrée. Aurait-on une géographie sans sujet ? Le sujet est présent dans les rubriques suivantes :

acteur (cat. 1), urbain (cat.1. 49 ref.),
actant (cat. 4), ville,
agent (cat. 4), village,
individu (cat.4, 170 ref, ML, p.494) voisinage,
Individualisation (6 ref) archipel mégalopolitain mondial (cat. 1),
Individualisme méthodologique (Cat.4, 5ref, AJMB, p.498) Banlieue (cat.1)
Individuation (12 ref.) Cité (cat.4),
et d’un autre côté dans Communauté (cat.4 -présentation très négative-).
territoire (cat.1, 77 ref.)

La notion de « personne » est présente dans l’index, sans former une rubrique. L’importance des citations (environ 110 occurrences) montre l’enracinement culturel de la notion de personne : cette notion est nécessaire pour expliquer les nouvelles notions proposées. Mais peut-on vraiment remplacer la notion de personne ? Nous discutons ce point plus loin, en partie II, chap.13-B-7.

Pour aller au-delà, nous trouvons deux autres pistes :

  • l’une autour du corps, (cat.1, 57 ref., CH) analysé uniquement dans sa composante matérielle et sa dimension d’interface avec le monde extérieur par les sens. Un renvoi est fait notamment à individu, psychologie (géo. et), psychanalyse (géo et). L’approche psychologique insiste surtout sur la psychologie cognitive. Notons la notion de perception (Cat.4, 54 ref, GMD, p.701) et les notions de co-spatialité, de co-présence, contiguïté, contact, connexité bref, des « co-quelque chose » (toutes de cat.1, ce qui en dit l’importance),
  • l’autre autour d’un certain nombre de couples (tous de cat.4 sauf immanence/transcendance), dont la liste est la suivante : Cognitif/affectif ; Concret/abstrait ; Général/particulier ; Générique/spécifique ; Immanence/transcendance (spatiale) (cat.1) ; Matériel/Idéel ; Matériel/immatériel ; Objectif/subjectif ; Singulier/universel.

Ces couples sont abordés avec une approche dialectique aux rubriques suivantes : Dialectique , Marxisme. Cette question sera abordée en Partie II, chapitre 10.

On peut donc essayer de retrouver cette notion d’expérience dans les rubriques empirisme (p. 308, 13 références), géopolitique, espace vécu, monde vécu, perception, phénomène, phénoménologie (p. 712, 34 références), formation socio-spatiale (p. 375, 3 références), habiter, habitus. Quatre auteurs présentent également un intérêt à cet égard : Heidegger, Berkeley, Dardel, Guattari.

L’approche est toujours dualiste, et l’intériorité est vue sous l’angle presque exclusivement cognitiviste, comme dans les rubriques suivantes : Représentation, Cognition, Accessibilité cognitive, Agir communicationnel, Carte mentale

Cette situation peut s’expliquer par l’utilisation de la notion de substance  de cat.1, qui est relevée dans 68 citations à l’index. Nous faisons ici l’hypothèse (ou la constatation) que la pensée substantialiste entraîne la disparition de l’expérience comme catégorie d’existence.

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Notes :

[1] Les entrées du DGES sont classées en 4 catégories, expliquées en page 5 : La catégorie 1 (cat.1) Théorie de l‘espace correspond aux notions et concepts les plus fondamentaux de la géographie. La cat. 2 est l’Epistémologie de la géographie, la cat. 3 les Penseurs de l’espace, la cat. 4 les Champs communs qui traitent des outils communs à l’ensemble des sciences.
[2] Il est à noter ici qu’un universitaire de Nancy II, Raymond Ruyer, a acquis une réputation internationale pour ses travaux sur la composante biologique du vivant et de l’être humain. Une bibliographie assez importante (insérée en fin de thèse) témoigne de ce travail : la forme de pensée y est « quasi-processive », et la définition de l’actualisation et de la potentialité est quasiment la même que pour le procès. L’intérêt de l’approche processive est justement de ne plus séparer l’étude de la société de l’étude des composants biologiques de celles-ci. La notion clé est ici celle de société développée en partie II, chapitre 11-I.
[3] Thierry Paquot, Des corps urbains : sensibilités entre béton et bitume, Éditions Autrement, Paris, 2006, collection le corps, plus que jamais, 135 p.
[4] René Passet, Éloge du mondialisme, chapitre « individu et personne »
[5] Emmanuel Mounier, Refaire la renaissance, Seuil, Essai, n°413, 2000 (1961).
[6] pages 37, 77, 187, avec des variations dans les accolements des mots.
[7] Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, 1976, rééd. La Découverte, Paris, 1988.
[8] Nous reviendrons sur ce point au chapitre 11-J intitulé « Le sujet social, l’individu social, la personne, l’acteur, l’agent »

2.D. Procès et réalité :

2.D.  Procès et Réalité (A.N. Whitehead, 1995 (1929)):

A la place de l’atome de Démocrite qui est une substance * matérielle, inerte, inaltérable, les entités actuelles * de Whitehead sont des « gouttes d‘expérience, complexes et interdépendantes » [1]. Ces gouttes d’expérience * (ou entités actuelles, appelées aussi occasions actuelles *, ou encore occasions d’expérience actuelle * en termes techniques) sont des unités de procès qui sont liées à d’autres gouttes d’expérience pour former des filons temporels de matière, ou peut-être liées à d’autres gouttes d’expérience complexes, toutes intriquées dans une société complexe comme le cerveau, de manière à former une route de succession que nous identifions à l’âme * d’une personne qui dure .

Cette approche est une réponse de Whitehead au problème de la bifurcation *, c’est-à-dire à la disjonction entre d’une part, les éléments qui composent l’expérience vécue individuelle, et d’autre part, les éléments qui composent le monde extérieur. Cette disjonction *, décriée tant par Pierre Calame, Edgar Morin, Guy Di Méo & P. Buléon, Maurice Godelier, … entraîne de graves difficultés métaphysiques et épistémologiques et l’erreur courante du concret mal placé *. Seule l’ontologie * permet d’y répondre. Voici la réponse de la pensée organique :

« Il y a un être-ensemble * des éléments qui composent l’expérience vécue individuelle. Cet « être ensemble » a la signification spéciale, particulière, d’ « être ensemble dans l’expérience vécue ». C’est un être-ensemble d’un type propre, qui ne saurait s’expliquer par référence à rien d’autre que lui-même. Dans cette analyse, nous pouvons parler indifféremment d’un « courant » d’expérience vécue, ou d’une « occasion » d’expérience vécue. Avec le premier terme de l’alternative, il y a être ensemble dans le courant, et, avec le second, il y a être-ensemble dans l’occasion. Mais, dans l’un et l’autre cas, on a affaire à l’unique « être-ensemble vécu » [2].

Examiner cet être-ensemble vécu revient à soulever la question métaphysique dernière : y a t il un autre sens d’« être ensemble » ? Nier tout autre sens, c’est-à-dire tout sens que l’on ne puisse abstraire du sens vécu, revient à défendre la thèse « subjectiviste » [3]. Cette version remaniée de la thèse subjectiviste [4] est la thèse de la philosophie de l’organisme.

Notons que la traduction de PR citée ici est celle de D. Janicaud. Celle de Henri Vaillant (inédite) traduit « courant » par « flux », et « être ensemble » par « conjonction », à l’exemple de la traduction du Cerf d’Aventure d’Idées. Ainsi, la conjonction proposée par la pensée organique répond à la disjonction de la pensée (hyper)moderne *. L’expression « être-ensemble », a l’intérêt d’avoir une puissance métaphorique supérieure en utilisant une expression du quotidien (on parle du « mieux vivre-ensemble », d’ « être-ensemble » pour parler du vécu de groupes, d’associations, de rassemblements ou rencontres, …). C’est l’insistance sur le 3ème critère de Crosby cité dans la méthodologie au chapitre 1: Les termes doivent avoir par eux-mêmes le caractère suggestif des faits familiers ou des exemplifications concrètes dans l’expérience. C’est le choix ici d’une approche pédagogique au service de praticiens de terrain. Pour des praticiens de la science ou de la philosophie, le terme de « conjonction » sera sûrement préféré. En synthèse, il exprime très clairement le choix et les modalités du passage * de la disjonction (le dualisme, la bifurcation) à la conjonction (approche dialectique, dialogique, organique).

Ainsi, chaque entité est une pulsation d’expérience vécue * qui inclut le monde actuel dans son champ. C’est la thèse subjectiviste remaniée, le rejet de la thèse sensualiste, et l’adoption de la thèse de l’objectivation d’une occasion actuelle en l’expérience vécue d’une autre occasion actuelle. (PR 190). C’est Kant remis à l’endroit [5], par le remaniement de son principe subjectiviste, et une alternative tant à Bradley (un seul sujet à l’expérience : l’absolu) qu’à Leibniz (pluralité de monades sans fenêtre).

Observons la diversité des qualifications de l’expérience dans la traduction de l’index de la version de 1978 de Procès et Réalité (qui ne figure pas dans la traduction de Gallimard 1995). Les sens qui sont donnés sont ceux rencontrés dans la lecture suivie de l’ouvrage, dans l’ordre des pages (et non l’ordre alphabétique des thèmes), avec un regroupement des sens sur le premier trouvé [6]. Le tableau montre que la notion d’expérience est impliquée dans toutes les autres notions.

Expérience humaine : xi, 3,5,9,33,39, 47,112, 117, 118, 125, 129, 163, 168, 173, 177, 181, 243 ; Superficielle, 114 ;
Domaines particuliers de, xii, 5 ; Caractère vectoriel de , 116, 117 ;
Nature de , xii-xiii, 141 ; Comme réalité finale, 143, 167 ;
Types d’expériences, xiv, 51, 113 ; Faits évidents de l’expérience, 145 ;
Phases (étapes) de, xiv, 15, 16, 117, 162, 163 ; Nue et innocente, 146 ;
Et interprétation, xiv, 9, 15, 28, 50, 145, 162, 167, 177 ; Comme fait métaphysique premier, 160 ;
Immédiate, 4, 13, 14 ; Explication totalement inversée de l’expérience, 162 ;
Éléments de , 5, 6, 10, 18, 36, 42, 47, 49, 51, 55, 158, 163, 166-67 ; Intentionnelle, 162, 163 ;
Sensible, 15, 248, ; Émotionnelle, 162-63 ;
Sélectivité de, 15 ; Et durée à jamais, 163 ;
Justification de, 16 ; Rien sans l’expérience, 167 ;
Comme procès, devenir, 16, 136, 15 ; Aveugle, 178 ;
Intensité de, 16, 98 ; D’être un parmi d’autres, 178 ;
Données de, 16, Étre-ensemble dans l’expérience, 189-90 ;
Religieuse, 16, 39, 167, 183, 185, 207, 343 Occasion d’expérience, 189-90 ;
Universelle, naïve, ordinaire, 17, 142, 175, 315, 329 ; Flux de l’expérience, 189-90 ;
réflexive, 18 ; Pulsation d’expérience, 190 ;
Gouttes d’expérience, 18 ; concordante, 206 ;
Sujet & superjet de l’expérience, 29 ; Intégrale, 208 ;
Physique, 32, 36, 108, 345 ; Elucidation de, 208 ;
Bipolaire, 36,277 ; Ultime, 208 ;
Particularité de, 43 ; Du futur, 215 ;
Illusoire, 50 ; Complexité de, 267 ;
Et conscience, pensée, 53, 113, 159, 215n, 161-162, 245 ; Aspect objectif et subjectif de, 277 ;
Du monde actuel, 145 ; Esthétique, 280 ;
Unifiée, 108, 113, 128 ; profondeur de, 318 ;
Comme norme de l’actualité, 112 ; Directe, 16, 324-25.
Ordonnée, 113 ;

Figure 2‑3 : Index de Procès et réalité au terme « Expérience » (traduction de l’index de l’édition américaine de 1978).

Le nombre de citations à l’index montre que l’expérience est impliquée dans le sens de quasiment toutes les autres notions, au point que dans « occasion actuelle » il ne soit plus nécessaire de préciser qu’il s’agit d’une occasion actuelle d’expérience (appelée parfois « occasion d’expérience »).

Il n’y a pas lieu ici de détailler plus : ce serait un autre travail. La présente thèse a pour but de tracer le lien à cette approche pour en faire sentir la pertinence et la richesse pour la géographie. Il nous apparaît que l’être-ensemble vécu explicite la notion de liaison régulière d’André Lalande, et propose une approche claire, alternative et synthétique aux approches actuelles avec leurs présupposés disjonctifs. La proposition est le passage  de la disjonction à la conjonction.

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Notes :

[1] PR 190. Une schématisation de la succession des gouttes d’expérience est proposée en partie II, chapitre 8.E, p. 264.
[2] PR 189
[3] voir à principe subjectiviste au glossaire et index des notions.
[4] Voir à principe subjectiviste remanié au glossaire et index des notions.
[5] Il s’agit ici de l’inversion de la Critique de la raison pure de Kant. L’œuvre tardive de la Critique de la faculté de juger permettra au chapitre 10 de nuancer cette affirmation avec Jean-Marie Breuvard.
[6] Ce choix est différent de l’index des notions de la thèse qui regroupe les sens par ordre alphabétique sous chaque notion.