Chapitre 14 : Région conviviale (R.C.) « Vosges-Ardennes »

Chapitre 14 : Émergence de la région conviviale « Vosges-Ardennes »; approche à l’échelle indicative des 32 000 km2 :

Les notions des chapitres qui précèdent sont mises en œuvre pour la région située « Entre Vosges et Ardennes ». Une démarche semblable pourrait être faite pour toute autre région en Europe et dans le monde, et une grande attention a été portée à l’enchaînement des chapitres qui suivent, pour esquisser une méthodologie d’émergence de régions conviviales qui soit applicable pour toute région du monde.

La région « Vosges-Ardennes », territoire en creux entre la dorsale européenne et les deux pôles urbains de Paris et de Dijon, manque encore d’une vision régionale forte pour fédérer les initiatives existantes. L’application des notions exposées au chapitre 13 peuvent aider à l’émergence d’une vision cohérente. Cette vision est développée dans le présent chapitre.

Cette recherche poursuit les travaux de William Twitchett aux Congrès AIU/ISoCaRP du Caire et de Genève. Avant d’étudier le Grand-Est français, quelques régions conviviales de référence peuvent être citées : elles seront nommées par leurs capitales. Ces régions sont celles de Lyon, Stuttgart, Bruxelles, Barcelone, Valladolid, Mérida, Oviedo, Santiago de Compostella, Düsseldorf, Amsterdam, Riga. Une carte de ces régions est exposée au chapitre 15.B. (régions légendées en vert sur la carte de l’émergence de régions conviviales en Europe).

Essayons maintenant de savoir pourquoi la région « Vosges-Ardennes » ne fait pas partie de cette liste, et quelles seraient les conditions pour qu’elle en fasse partie.

13.F-I. L’Art des fondations

13.F. Une mise en œuvre des outils : première approche des régions conviviales du monde avec les chiffres de l’ONU et les enquêtes de l’Association Métropolis

Le fichier de l’ONU des agglomérations de plus de 1 000 000 d’habitants en 2005 indique 425 agglomérations [1] regroupant une population de 1 257 930 082, soit près de 20% de la population de la planète. Les surfaces correspondant à ces populations ne sont pas indiquées. Pour aller plus loin, l’Association Métropolis [2] avait établi une enquête sur les populations et surfaces correspondantes des 408 agglomérations des fichiers de l’ONU en 2003, en distinguant trois ou quatre échelles suivant les cas. Cinquante-trois (53) fiches sont téléchargeables sur le site de l’Association. Il est possible de reconnaître dans ces échelles décrites celles du cercle A (125 km2), du cercle B (2 000 km2) et du cercle C (32 000 km2), confirmant ainsi la pertinence de l’approche proposée dans la présente thèse. Il convient de noter que l’Association Métropolis connaissait cette approche en plusieurs cercles de référence, puisqu’elle avait été présentée par William Twitchett au Congrès Métropolis de Melbourne en 1990. Les 53 fiches ont été mises dans un tableur pour permettre les comparaisons et l’analyse. Dix-huit (18) métropoles sont déjà structurées à l’échelle C de la région conviviale. Ces métropoles, de toutes les parties du monde, sont présentées dans le tableau ci-joint. Il est possible de les présenter en trois groupes, par ordre de densité croissante :

  • Densité inférieure à 300 hab/km2 : Stockholm, Berlin, Barcelone, Lima, …
  • Densité entre 300 et 600 hab/km2 : Chicago, Bruxelles, Belo-Horizonte, Rio de Janeiro, Milan, Ruhr,
  • Densité supérieure à 600 hab/km2 : Ho Chi Minh, Mexico, Sao-Paolo, Téhéran, Osaka-Kyoto-Kyobe, New York, Tokyo, Dhaka.

Ainsi, parmi les régions conviviales les plus denses se trouvent les villes du Japon (avant Mexico), la densité la plus forte (à cette échelle) étant au Bangladesh avec Dhaka. Tokyo et Dhaka ont ainsi une densité d’environ 1 200 hab/km2 à l’échelle régionale, qui équivaut au double de la moyenne des 18 métropoles présentées.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.36.50

Figure 13‑16 : Tableau des régions urbaines déjà constituées à l’échelle des régions conviviales (Source : enquête sur les métropoles de l’Association Métropolis 2003)

Le grand intérêt de cette enquête de Métropolis est de bien montrer qu’une densité est liée à un territoire, avec quatre phénomènes distincts et conjugués :

  • La densification des cœurs de ville (ici en moyenne environ 4,6 Mhab. sur 600 km2 et une densité de plus de 7 500 hab/km2),
  • La densification et l’élargissement des agglomérations autour du cœur de ville (ici en moyenne 8,4 Mhab sur 3 800 km2 pour une densité de près de 2 200 hab/km2),
  • Un desserrement des agglomérations sur le territoire régional, avec plus d’un doublement de la population de l’agglomération (ici environ 16 Mhab sur 31 300 km2, soit une densité dépassant 500 hab/km2).
  • L’exode rural se poursuit dans toutes les parties du monde.

Ces processus sont expliqués ci-après au chapitre 13.H.

Ainsi, au moment où l’on continue à observer un exode rural, l’examen des chiffres corrélés aux territoires montre un très fort desserrement des villes sur de larges étendues (urban sprawl ou étalement urbain). Les territoires des aires métropolisées sont ceux qui cumulent ces quatre phénomènes contrastés. Leur conjugaison brouille la lecture du territoire, modifie profondément les modes de vie, et le lien de l’homme à la terre (Dardel). C’est leur compréhension simultanée qui permet de comprendre ces mutations, et la présentation de cette simultanéité est faite au chapitre 13.H précité.

Pour autant, la ruralité ne disparaît pas puisque la mobilité n’est pas accessible à tous, comme le souligne P-J. Thumerelle. En effet, celui-ci souligne

  • Le ralentissement des taux de croissance des agglomérations, sans sous-estimer l’ampleur cumulée depuis 50 ans : multiplication par 9 pour Lima-Callao, Bogota, Sao-Paolo ou Mexico, par 7 pour Caracas, par 4 pour Rio de Janeiro ou Santiago.
  • L’effet de taille : l’augmentation relative des villes petites ou moyennes est plus rapide que celle des grandes villes, mais elles rassemblent globalement aujourd’hui, dans des agglomérations de moins de 500 000 habitants une part de la population urbaine moins importante que naguère : 45% en 1990 contre 70% en 1950, et 58% en 1970. Le poids des grandes agglomérations est renforcé, accroissant dramatiquement la lisibilité des processus d’exclusion et de paupérisation « induite par la mondialisation et la libéralisation de l’économie » [3].
  • Les aires de grande pauvreté recouvrent celles de croissance démographique rapide, de profonde ruralité, de quasi-exclusivité agricole, d’urbanisation fondée sur une économie informelle et vulnérable, etc.[4]
  • « Les campagnes des pays sous-développés ne seraient pas vidées pour autant : elles compteraient 10% d’habitants de plus ; les populations rurales de la Chine et plus encore de l’Inde seront par exemple toujours plus nombreuses que la population totale de l’Europe (Russie comprise). La concentration urbaine n’empêchera pas la poursuite de la densification de nombreuses zones rurales ; il paraît inévitable que les formes intermédiaires entre rural et urbain se diversifient et se multiplient mais la lisibilité des territoires n’en sera pas clarifiée. (…) L’hypothèse d’une  « transition de la mobilité », c’est-à-dire du passage de la quasi-immobilité d’un mode rural fermé à une mobilité généralisée, multiforme et à toutes distances, n’est pas en soi infondée. Mais il est probable que les développements techniques et l’évolution des civilisations réduisent la nécessité des déplacements physiques des hommes avant que le monde entier se voit généraliser l’inflation de circulation des pays les plus développés. On en est de toute manière très loin, une grande partie de la population du monde vit toujours dans des univers ruraux semi-clos, où la mobilité des hommes comme l’ouverture sur l’extérieur au moyen des médias modernes sont encore très indigentes »  (P-J. Thumerelle, 1996, p.367-368)

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.37.36

Avec P-J. Thumerelle, il faut constater que c’est beaucoup plus dans l’étude des changements des flux régulateurs aux différentes échelles, et la complexification des formes et des réseaux de mobilité à travers le monde qu’il faudrait observer les lignes de force des changements dans le peuplement, plus que dans l’observation de la densification. La notion de territoire est une notion centrale, et l’échelle de la région conviviale est une échelle d’observation privilégiée des phénomènes de changement des flux.

Il est étonnant d’observer que dans de nombreuses publications, des pourcentages très précis entre rural et urbain sont donnés, alors que le distinguer est flou, que les définitions ne sont pas homogènes entre les États. Ces définitions ne sont quasiment jamais précisées pour les pays autres qu’occidentaux. La sortie de la confusion entre mondialisme et mondialisation permettrait d’éclairer le débat. L’utilisation des critères d’une société (émergence, héritage, transmission et filiation) servirait à éclairer le débat entre rural et urbain, et de sortir de la dichotomie entre ces deux notions. Ce travail ne pourra qu’être un aller-retour entre les suggestions de départ du géographe et l’identification des régions conviviales par les habitants eux-mêmes.

13.F.1. Comment compléter les informations journalistiques ou statistiques occultant les territoires ?

Des dossiers sur le gigantisme urbain sont régulièrement publiés, comme le dossier Le Monde, Dossiers et documents de Novembre 2007 sur « Mégalopoles : les nouveaux mondes ».

Les tableaux de comparaison des villes se concentrent sur les populations sans référence à des surfaces de territoire, ce qui empêche toutes comparaisons. Le croisement des fichiers de l’ONU de 2003 avec l’enquête de l’association Métropolis [5] donne la référence à des surfaces correspondantes. Il est à cet égard très instructif. La population de Tokyo et de New York est donnée à une échelle voisine de la région conviviale. Sur la base de cette superficie, la ville de Dhaka aurait la première place au monde avec une population de 38,7 Mhab. Elle disputerait cette place avec Calcutta. En effet, avec une densité moyenne sur tout le territoire de plus de 1 000 hab/km2, un territoire de 40 000 km2 donnera une population de 40 Mhab, et toute ville principale de ce territoire pourra prétendre à la première place. Or ces territoires sont de plus en plus nombreux : toute la plaine du Gange atteint une densité de plus de 800 hab/km2, le Bangladesh, les vallées de l’Est de la Chine… Cette situation explique les classements publiés dans le dossier du monde (figure 17-27). Chongqing y est placé à la deuxième place avec une annonce de 60 Mhab. pour 2015, ce qui est presque le double de la première ville mondiale actuelle ! Cette erreur vient du fait que Chongqing a été déclarée « Municipalité » (de 82 400 km2, soit l’équivalent de 4 régions françaises actuelles) par scission de territoire de Sichuan, dont Chengdu est la capitale. Ce terme de « Municipalité » induit en erreur. Il serait possible de faire la même présentation sur une base territoriale élargie avec Calcutta, Dhaka, et toutes les villes des territoires denses du monde. De vastes territoires d’Inde et de Chine dépassent 600 hab/km2, ce qui sur un territoire de la taille de la région conviviale de 32 000 km2 fait apparaître une population de près de 20 Mhab : cette région serait automatiquement classée en deuxième position ! Or la figure 13-17 montre que l’Inde possède déjà plus de 16 régions pouvant prétendre à la deuxième place. Cela montre clairement qu’une population ne peut pas être détachée de son territoire. On comprend dès lors mieux l’expression de Pierre Calame « ville et territoire » : la ville seule n’a pas de sens sans son territoire. La ville de Avec un territoire comparable aux chiffres donnés par l’ONU pour les villes de Jakharta ou de Mexico (respectivement 2595 km2 et 3540 km2), Chongqing n’a que 5 Mhab.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.37.53

Figure 13‑17 : Comparaison du fichier de l’ONU 2003 avec le fichier de METROPOLIS (populations et surfaces)

Ce tableau montre que les chiffres fournis par l’ONU ne sont pas pris sur la même référence territoriale de base : les données en gras de la colonne de droite montre que la population est tantôt à une échelle proche de la région conviviale, et tantôt à une échelle proche de l’arrondissement/agglomération. Sur la même base territoriale, l’ordre des villes serait différent.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.40.57

Figure 13‑18 : Superficies et populations de la ville de Chongqing, Chine (Source: Revue L’information géographique n°1, 2005, Arnaud Heckmann, Géographe, doctorant à l’EHESS, « Dynamiques urbaines : la Municipalité de Chongqing », pages 17 à 38).

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.41.40

Figure 13‑19 : Extrait du dossier « Les mégalopoles, un nouveau monde », Revue Le Monde, Dossiers et documents, Novembre 2007

Sur le tableau ci-après « apparaît subitement » une ville de 60 millions d’habitants ! Ce fait vient de la carence d’étude des « villes et territoires » retenues à l’échelle de la région métropolisée, d’une surface indicative de 32 000 km2. Cette situation a déjà été dénoncée par François Moriconi-Ebrard , professeur à l’Université de Paris I  [6].

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.42.20

Figure 13‑20 : Quelques estimations de régions conviviales potentielles de l’Inde (Chiffres de base Wikipédia, année 2001).

Ces données appellent à donner à la région retenue à l’échelle indicative des 32 000 km2 plus d’importance qu’elle n’en a aujourd’hui pour permettre le dialogue entre les différents « villes & territoires » du monde. L’espace convivial livre les statistiques, autorise des comparaisons tant quantitatives que qualitatives.

13.G.  Le procès whiteheadien du territoire

Les notions de potentialité générale et de potentialité réelle sont des applications directes en géographie des notions processives. La potentialité générale caractérise un ordre général des objets éternels (ou formes) qui n’ont pas encore fait ingression (qui n’ont pas encore été appliqués) à une entité particulière : il s’agit ici de la « région conviviale » considérée dans sa généralité, avec ses critères énumérés ci-dessus. La potentialité réelle est un ordre particulier à l’entité considérée : il s’agit ici de la région « Entre Vosges et Ardennes ». La potentialité réelle provient d’un certain nombre de perspectives identifiées et/ou de décisions prises quant à la mise en ordre de l’entité potentielle au regard de la potentialité générale pertinente.

Rappelons que ce ne sont pas des « idées abstraites » coupées du réel mais des réalités ontologiques qui caractérisent réellement les entités considérées. L’analyse d’une région conviviale suivra donc le plan suivant :

  • a- (ap)préhension (ou objectivation)
  • b- potentialité générale
  • c- potentialité réelle
  • d- réalisation
  • (la phase e- satisfaction (transition) est la succession des événements)

L’ontologie proposée par la pensée organique est une ontologie faisant appel au sens commun dans son noyau dur, c’est-à-dire ce que tout le monde présuppose en pratique, même s’il le nie verbalement. Cette ontologie invite à respecter 5 critères : la logique et la cohérence, l’adéquation et applicabilité, et un critère de synthèse : la nécessité (chapitre 1.E.5). Chacun peut faire appel à son expérience personnelle pour déterminer ces notions du noyau dur du sens commun.

Les phases de la concrescence sont des phases logiques, que chacun peut également vérifier dans son expérience personnelle. La première phase (a) fait appel aux faits concrets, aux faits têtus de l’expérience ordinaire. La deuxième (b) aux « idées » ou potentialité(s) générales(s) qui s’attachent aux faits. La troisième (c) est la confrontation des « idées » ou potentialités aux faits, ce qui donne une proposition. La quatrième (d) est une phase intellectuelle où la conscience intervient, une phase de jugement. En effet, la conscience n’intervient pas forcément dans les trois phases précédentes.

Ces phases font appel à l’expérience ordinaire. Elles sont simples, et les mots de base employés sont des mots du langage courant. Ils sont « doublés » par des termes techniques pour pouvoir aller plus loin dans l’analyse : l’emploi de mots simples permet de rester collé à l’expérience personnelle.

Ainsi, toute expérience peut se décomposer entre ces quatre phases. L’analyse d’une région conviviale et des processus de gouvernance au sein de cette région peut suivre ces mêmes phases d’analyse. Il est possible de poser une question pour chaque phase :

  • a : Quelle est l’(ap)préhension de l’expérience considérée ?
  • b : quelles sont les potentialités attachées à cette expérience ?
  • c : quelles sont les propositions issues du contraste entre les potentialités et l’(ap)préhension ?
  • d : quels jugements puis-je porter sur les propositions pour déterminer celle qui aura la pertinence maximum dans une deuxième confrontation aux faits de base ?

Phase a : l’(ap)préhension d’une région conviviale :

Cette phase est celle du diagnostic, exprimé dans les mêmes termes que les explications du contenu d’un diagnostic, ce qu’exprime Patrice Braconnier dans sa thèse de 2005.

Phase b : la potentialité générale (ou pure) d’une région conviviale :

La potentialité d’être une région conviviale dépend de la taille approximative (32 000 km2), de l’environnement existant, et de l’existence d’une frontière et d’un centre pertinents (ce point est détaillé plus loin). Identifier une région conviviale ne peut se faire sans tenir compte des régions qui l’entourent, dans une approche qui n’est ni administrative, ni purement politique : l’approche est une confrontation aux critères d’une région conviviale ; elle a donc une dimension à la fois humaine, sociale, écologique. C’est une approche régionale des bio-socio-processus. L’attention est portée sur les processus bio-socio-techniques.

Phase c : Potentialité hybride :

La potentialité hybride traduit le contraste entre la potentialité générale et la réalité actuelle de la région. Elle est principalement constituée

  • 1/ de l’ensemble des aires d’étude existantes,
  • 2/ de l’ensemble des propositions pour conforter la constitution interne de la région.
  1. Potentialité réelle  : Choix, décisions, réalisations pour arriver à satisfaction :

Il s’agit des prochains « pas possibles » à faire, ou des décisions à prendre pour concrétiser la (les) proposition(s) jugée(s) les plus pertinentes.

Notion de médiatrice :

Cette notion de médiatrice est analysée au chapitre qui suit : la médiatrice est la plus grande distance entre deux pôles forts, vu sous l’angle géométrique. La médiatrice est indicatrice d’une potentialité générale, à partir du réel des pôles existants. Seul le croisement de la potentialité générale avec les données du terrain permettra d’affiner une proposition de centre de référence pour obtenir une région équilibrée. Ce pôle n’est pas forcément la plus grande ville : Bern a été choisi comme pôle fédérateur de la Suisse alors que la ville est plus petite que Genève ou Zürich. Genève ou Zürich sont en effet trop excentrées pour jouer ce rôle, tout comme dans le Nord, Lille est trop excentrée pour pouvoir être un centre fédérateur valide de cette région. La Suisse est une référence en manière d’équilibre régional, et la culture Suisse est encore à assimiler en France pour bénéficier de cette expérience pour la création en France de régions européennes fiables.

Cet exemple est posé car la problématique est la même pour la région « Entre Vosges et Ardennes » .

13.H.  L’Art des fondations : sortir de « la dichotomie entre urbain et rural » ; frontière et centre de référence

13.H.1. Pour sortir de « la dichotomie entre rural et urbain » : les mécanismes de répartition du sol régional

La difficulté à définir les territoires ruraux et les territoires urbains relève du caractère artificiel de la séparation entre ces deux notions. Il est généralement présupposé que ce sont deux notions qui s’opposent, alors que les interactions entre elles sont nombreuses et incontournables. Ce sont ces relations qui sont mises en évidence dans les analyses qui suivent, en s’appuyant sur la notion de société. Cette dernière peut devenir une notion technique commune aux spécialistes des écosystèmes naturels et aux spécialistes de l’écologie urbaine. Seule la conjugaison de ces sciences souvent séparées et aux approches distinctes pourra rendre compte du territoire de la région conviviale, à la fois rurale et urbaine.

13.H.1.1. Sortir de la dichotomie rural/urbain » : les liens entre les notions d’organisme et d’écosystème avec la notion de société :

La démarche classique des spécialistes d’écologie forestière et des écosystèmes comme Hans-Jürgen Otto [7] est de réserver le terme d’organisme aux individus de chaque société (l’homme, l’arbre, la plante) et le terme d’écosystème à leur « vivre ensemble ». Au sein de l’organisme se constatent des mécanismes de coopération, tandis que les écosystèmes seraient le lieu de compétitions conduisant à l’élimination des plus faibles. Pourtant, le même auteur parle pour certaines symbioses au sein des écosystèmes de « quasi organismes » [8]. Dans le domaine de la géographie urbaine, François Moriconi-Ebrard [9] parle sans hésiter « d’organisme urbain » pour les villes, et les agglomérations. La notion organique de société concerne tant les sociétés minérales, végétales, animales qu’humaines. Elle permet de faire le lien entre ces approches. Des individus peuvent s’opposer au sein des sociétés, et des sociétés peuvent s’opposer entre elles. Il n’en reste pas moins que les faits conduisent à constater globalement l’unité dans la diversité et l’existence de coopérations à toutes les échelles des sociétés, et dans toutes les sociétés. Les individus eux-mêmes peuvent être atteints de maladies, de dysfonctionnements internes, et il est très difficile, voire impossible de séparer un individu de son environnement : le mécanisme même de la vie est de nécessiter de la nourriture pour le renouvellement de l’organisme. Il semble que la liberté et l’apparition de nouveauté soit à ce prix. C’est donc bien la relation et l’échange qui dominent, et il semble difficile de conserver une forme de dichotomie entre un milieu où régnerait la coopération et un autre où régnerait la compétition. Par contre, les sociétés se structurent progressivement, dans leurs préhensions réciproques, positives ou négatives, qui combinent toujours unité et diversité, valeurs et complexité croissante, harmonie et intensité, liberté et détermination : on retrouve les obligations catégoriales étudiées dans la partie II. Hans-Jürgen Otto fournit de nombreux exemples de ces combinaisons. Dans un autre domaine à l’interface entre l’homme et la nature, la prise de conscience de l’importance de l’agronomie biologique [10] face aux désordres écologiques d’une agriculture intensive basée sur « l’élimination des organismes nuisibles » va dans ce sens.

Ce sont ces interactions que nous allons maintenant décrire globalement pour les régions conviviales, « villes et territoires ». Ces interactions vont permettre l’analyse de la région « Entre Vosges et Ardennes ».

13.H.1.2. Les processus complexes de redistribution des sociétés végétales, animales et humaines sur le territoire régional ; sortir du catastrophisme de la presse mondiale :

Le schéma qui suit récapitule les grands phénomènes urbains et naturels qui animent les régions du monde à l’échelle indicative des 32 000 km2. Ces phénomènes sont présentés dans l’ordre le plus fréquent d’exposé des processus d’urbanisation. L’intérêt de penser ces processus simultanément est de rendre possible une pensée globale des « villes et territoires », sans perdre de vue les interrelations des processus entre eux, et des territoires entre eux. Voici le schéma de ces processus :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.44.05

Figure 13‑21 : Les complexes redistributions des sociétés végétales, animales et humaines au sein du territoire régional.

Le premier processus est celui de l’exode rural. Les populations rurales pensent trouver dans les villes un avenir meilleur. « Lorsque les populations rurales migrent vers les villes, elles font un choix rationnel (…) On pense toujours qu’on trouvera mieux en ville, sans compter que la division à chaque génération des parcelles cultivables dans les campagnes les rend trop petites pour qu’elles soient viables » [11]. Le livre scolaire de géographie de 1ère S évoque les « territoires des pays économiquement les plus avancés, dans lesquels l’exode rural est achevé, mais où il continue de s’opérer de complexes redistributions de populations dans l’espace » [12]. L’exode rural est-il vraiment terminé, lorsque l’on observe la réalité démographique de l’arrondissement de Lunéville, notamment dans sa partie Est, vers Badonviller et Cirey ? Il semble plutôt qu’il se poursuive, avec de nouveaux arrivants qui combinent un mode de vie urbain en habitant à la campagne (phénomène des néo-ruraux). La France reste cependant à 95% rurale du point de vue de sa superficie (59 % agricole, 4,8% sur emprise urbaine en l’an 2000, et les 36,2% restants en forêts et espaces naturels [13]). P-J. Thumerelle le souligne également fortement : la fin du rural n’est pas pour les décennies à venir. Le rural continuera de progresser mondialement, de l’ordre de 10% jusqu’en 2025, même si l’urbain progresse bien plus vite, de l’ordre de 50 % dans le même temps [14].

Ces nouveaux venus dans les villes entraînent le deuxième processus, de densification urbaine. Mais les centres urbains se spécialisent, et l’habitat est de plus en plus développé/rejeté en périphérie, en grande partie pour des raisons économiques : un logement en ville est souvent inaccessible aux jeunes couples, et aux nouveaux venus sur le marché du travail, ainsi qu’à ceux qui en cherchent. La structure sociale des villes est marquée par des inégalités accrues entre très riches et très pauvres.

On observe alors le troisième processus : le desserrement urbain. C’est le phénomène d’extension des villes et d’étalement urbain, faisant pronostiquer à certain la « mort des villes », la « fin du rural », et l’avènement de l’ « urbain généralisé ». C’est la progression « en tâche d’huile » d’une urbanisation désordonnée, presque sur tout le territoire. Il se produit effectivement une superposition de l’urbain et du rural, deux éléments autrefois bien différenciés. Mais les villes restent bien des centres de référence pour le territoire environnant. Elles sont les lieux des services rares, du face à face politique, et des fonctions de coordination. De même que pour le rural, la fin des villes n’est pas à l’ordre du jour.

Les quatrième et cinquième processus se produisent simultanément : d’un côté, « le monde rural connaît un mouvement de « retour à la campagne » ; cadres ou artisans y transfèrent leur ordinateur, satisfaits de travailler dans des paysages de cartes postales, tout en étant relié au monde et à Paris par le fax, Internet ou le TGV » [15]. Ce mouvement est fréquemment qualifié de rurbanisation. A l’inverse de ce mouvement, la nature pénètre dans la ville [16] de plus en plus profondément. Les animaux y trouvent leur place, et y inventent de nouveaux habitats, les municipalités portent une attention accrue aux « espaces verts » et les services « Espace verts » des villes sont désormais réputés pour être plus efficients (grâce à leur connaissance du terrain et le suivi des politiques) que les interventions ponctuelles des privés[17]. Il serait presque possible de parler « d’exode animalier » vers les villes, et les reportages sur ce point se multiplient. Pour compliquer encore l’interpénétration des processus, Alain Dubresso et J-P. Raison parlent dans certains cas de « ruralisation des villes » [18].

Le sixième processus concerne l’importance croissante de l’agriculture périurbaine. L’étalement urbain compromet de plus en plus les installations agricoles, et les actions pour sauvegarder l’agriculture en contact avec l’urbain se multiplient.

Le septième processus concerne les autres pôles urbains de la région. Une région peut en effet ne pas avoir de centre prédominant, et être organisée de façon polycentrique. C’est le cas de la région « Entre Vosges et Ardennes » entre Strasbourg, Nancy, Metz, Saarbrücken et Luxembourg. C’est le cas d’un nombre croissant de régions dans le monde.

Le huitième processus concerne les territoires intermédiaires, de « marche », de « confin » entre les centres de référence des régions à l’échelle indicative des 32 000 km2. Nous proposons ici le terme de territoire médian, ou intermédiaire, pour plusieurs raisons : il se trouve sur la médiatrice entre plusieurs régions (et donc à distance équivalente de leurs centres de référence, comme Charlevilles-Mézières, St-Dizier, Mulhouse, Colmar, Strasbourg, …) ; il est centre de son propre territoire, même s’il dépend d’un autre ; il joue un rôle de transition, de passage entre des cultures différentes, des régions différentes, tout en appartenant à une région bien précise ; dans le temps, sa région de référence peut changer, sans perdre sa cohérence territoriale ; mais par lui-même, ce territoire n’est pas centre de référence régional, tout en ayant un rôle interrégional, voire international (Strasbourg).

La presse grand public ne rend que très rarement compte de ces processus simultanément. Même le dossier Monde et Document « Mégalopoles : les nouveaux mondes » fait preuve d’un catastrophisme urbain bien loin de la réalité des faits, et les informations données sont exactes … mais tronquées. Il est annoncé pour 2030 cinq milliards de population urbaine, alors que la population totale actuelle est de six milliards et demi. Cette façon de présenter laisse croire quasiment à la disparition du rural, la progression inexorable de l’urbain, la fin des villes à cause de l’étalement urbain, et l’inéluctabilité des mégalopoles géantes. En posant tous les chiffres, on découvre ainsi que sur 8,33 milliards d’habitants envisageable en 2030, 5 milliards seront urbains, et 3,33 seront ruraux, ce qui explique que les 3,25 milliards de ruraux actuels soient en progression. En creusant un peu plus, on apprend que sur les 5 milliards d’urbains, seuls 10% habiteront dans des mégalopoles, et 50% dans des villes de moins de 500 000 habitants, donc probablement dans des conditions proches de la nature et du rural. Il apparaît que seule une réflexion en termes de territoires approximativement comparables de l’ordre de 32 000 km2 permettra de mettre au point de nouvelles typologies de territoires dépassant « la dichotomie de l’urbain et du rural » et prenant en compte globalement l’ensemble des processus. Avec l’étalement urbain, les territoires pris en compte sont de plus en plus vastes, sans jamais en préciser les contours précis, ce qui fait artificiellement « apparaître » de nouvelles populations, de nouveaux problèmes…

La clé d’une information ajustée et plus fidèle au réel semble être dans un processus d’apprentissage collectif de concevoir une nouvelle approche territoriale avec l’identification d’une frontière (plutôt une « membrane » par analogie aux cellules du corps ou un « contour ») qui différencie les régions, et, permet, tout comme les cellules du corps, le passage des différents flux tout en gardant une identité forte, voire croissante. Ainsi s’articulent mondialisme et mondialisation.

C’est cette « membrane » que nous allons maintenant étudier tout autour de la région entre Vosges et Ardennes », en partant de Charleville-Mézières, et en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre.

13.I. La région « Entre Vosges et Ardennes », une société régionale émergente. Frontière et centre d’une nouvelle région conviviale ?

Cette section introduit l’application des notions et méthodes exposées précédemment à la région « Entre Vosges et Ardennes ».

Cet ensemble en creux dont le nom issu de l’écologie semble acceptable dans cette réalité polycentrique où plusieurs villes peuvent revendiquer la première place. Metz semble toutefois s’imposer dans les différentes configurations, notamment pour le croisement des axes Paris-Berlin et Londres-Munich. La considération de l’axe Londres-Münich consacrerait la sortie d’une fixation sur la polarisation parisienne : sa pertinence n’apparaît qu’en reconsidérant les faits pour eux-mêmes, dans une approche européenne où chacune des régions est mise en perspective. La liaison TGV entre Paris et Louvigny ouvre l’espoir d’une liaison de même qualité jusqu’à Strasbourg, ainsi que jusqu’à Frankfurt ; cette contribution au réseau européen de train à grande vitesse souligne l’intérêt stratégique de ce lieu.

Selon les organismes en présence, la définition de cette région oscille entre 28 700 km2 (Saarland, Lothringen, Luxembourg) et 3,8 Mhab., et 67 400 km2 et 10,9 Mhab. (la « Grande Région »). Mais ces deux approches ne tiennent pas compte de l’Alsace et du Bassin écologique de la Meuse dans son entier.

L’étude de la région potentielle Grand Est prend en compte les apports des congrès ISOCARP du Caire en 2003, de Genève en 2004 et notamment l’approche de « la région conviviale ». Les critères en seront développés à 3 échelles principales de comparaison, d’analyse et de prospective : 32 000 km2, 2 000 km2 et 125 km2.

Quatre outils sont utiles à notre enquête : les cercles d’activité, les entités territoriales émergentes, les cercles de comparaison et le trialogue (quadralogue) ajusté à ce contexte.

Le chapitre 14 est consacré à l’étude de cette région, suivant les méthodes définies ci-dessus.

___________________________________________________
Notes :

[1] http://esa.un.org/unup United Nations, Département of Social and Economic Affairs. Population Division. Les statistiques 2005 sont données à l’annexe 14 « Rural-Urbain ».
[2] www.metropolis.org Métropolis s’est appuyé sur les chiffes de l’ONU de 2003 (mais a refait une enquête plus affinées avec les différentes surfaces des agglomérations et des chiffres plus récents, souvent de 2004). Les fichiers de Métropolis sont intégralement donnés en annexe 14 « Urbain-Rural ».
[3] Thumerelle, 1996, p.346-347.
[4] P-J. Thumerelle, 1996, p.365c.
[5] Voir les fichiers placés en annexe 14, d’une part le fichier de l’association Métropolis basé sur le fichier de l’ONU de 2003, avec le chemin d’accès suivant : « Annexe14-Urbain-Rural_Europe_Monde\Metropolis-FICHIERS-SURFACES-POPULATIONS-METROP0LES\THESE-METROPOLES-SURFACES&POPUL-cerclesA-B-C_c.xls » et d’autre part le fichier de l’ONU pour les agglomérations en 2005, à l’adresse suivante : « Annexe14-Urbain-Rural_Europe_Monde\ONU-INSEE\ONU_2005AgglomerationsWallChart_web_b.xls ».
[6] Voir son article dans le monde diplomatique intitulé : « Angoisses injustifiées et erreurs des experts »
http://www.monde-diplomatique.fr/1996/07/MORICONI_EBRARD/5134.html ainsi que son ouvrage Géopolis, pour comparer les villes du monde, édité par ANTHROPOS, paru en 1994
[7] Hans-Jürgen Otto, Écologie forestière, Institut pour le développement forestier, Paris, 1998, 397 p.
[8] Hans-Jürgen Otto, ibid, p.256
[9] François Moriconi-Ebrard, De Babylone à Tokyo. Les grandes agglomérations du monde, Géophrys, Editions Ophrys,Paris, 2000, 344 p.
[10] Mathieu Calame, Une agriculture pour le XXIème siècle, Manifeste pour une agronomie biologique, ECLM, Paris, 2007, 156 p.
[11] Le Monde, Dossier et documents n°369, nov. 2007, Thème « Mégalopoles, les nouveaux mondes ». Article de Hervé Kempf du 28 juin 2007, relatant le rapport du FNUAP du 27 juin 2007
[12] Rémy Knafou (sous la direction de), Géo : l’Europe, la France, 1ère S, Belin, 2007, page 110
[13] Le Monde, op. cit.
[14] P-J. Thumerelles (1996),p.367 et 368.
[15] Le Monde, Dossier et documents n°369, nov. 2007, Thème « Mégalopoles, les nouveaux mondes » , rappel d’un article de Jean-Louis Andréani du 14 février 2005.
[16] Ce phénomène est étudié en détail dans le très complet rapport du Conseil Économique et Social, La nature dans la ville, Étude présentée par M. Bernard Reygrobellet, Les éditions des Journaux Officiels, 2007, 172 p.
[17] Voir Jean-Pierre Husson, dans Wackermann, op. cit  (2005) p.232 à 244.
[18] Le Monde, op.cit. Ces auteurs ont produit L’Afrique subsaharienne, une géographie du changement, Armand Colin 1998. Il expliquent qu’en Afrique, une part importante des citadins vivent de l’agriculture, et l’habitat périphérique est parfois peu différent de celui des villages.

13.E. Échelles de gouvernance

13.E. Les échelles de gouvernance

William Twitchett a montré, en confirmation à beaucoup d’autres recherches, le passage des échelles territoriales du voisinage, du canton et du département à la commune, l’arrondissement /agglomération et région conviviale. Pierre Calame montre comment l’échelon des États n’est plus pertinent pour faire face aux défis de la planète : une subsidiarité active est nécessaire du local au global. Deux échelles nouvelles apparaissent : les régions à l’échelle des sous-continents (8,2 Mkm2) et les régions locales, que Pierre Calame appelle « Villes et territoires » [1], et que l’association Terre&Cité nomme « région conviviale ». Pierre Calame en appelle ainsi à la construction d’un réseau d’échanges entre « villes et territoires » [2] comme acteurs majeurs de la gouvernance, en remplacement des entreprises pour le XXIème siècle. Beaucoup d’ouvrages géographiques font le même constat. Citons la conclusion d’Henri Nonn, professeur à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, dans une publication de la Revue Géographique de l’Est : « Ainsi, nombre de travaux récents aidant, par leurs convergences ou par leur complémentarités, à éclairer problématiques et réflexions sur le thème des « territoires », leurs articulations et leur examen (embrassant passé, présent et prospective), permettent d’insister sur l’importance des territoires et sur leurs positionnements « dans des chaînages ». Les territoires sont tout à la fois les maillons essentiels et fragiles dans une démarche d’ancrage amélioré de la géographie à l’aménagement-développement, qui en France est passé de l’aménagement du territoire à l’aménagement des territoires »[3]. Il cite Pierre Calame et André Talmant (qui a été directeur régional de l’Équipement du Nord). Les chaînages qu’il évoque sont la subsidiarité active, c’est-à-dire le fait de traiter un problème à l’échelon le plus proche du terrain, et de ne pas traiter à une échelle supérieure ce qui peut être traité à une échelle plus locale.

Le tableau qui suit montre la recomposition en cours. C’est entre ces différentes échelles que s’applique le principe de subsidiarité active. Notons ici tout de suite qu’une grande confusion règne au niveau des échelles et des territoires. En effet, les quelque 195 États de la planète sont à toutes les échelles, depuis la plus petite (44 ha pour le Vatican) jusqu’à la plus grande (17 millions de km2 pour la Russie). La liste des états dressée au chapitre 15.A (extrait de l’annexe 11) montre que quarante et un états sont de la taille indicative de 32 000 km2 d’une région conviviale. Quarante États sont plus petits. Ainsi, près de la moitié des États ne dépassent pas la région « ville et territoire » (P. Calame). À l’autre bout de l’échelle, six États sont de la taille d’un sous-continent, avec une superficie supérieure à 3 millions de km2 (Russie, Canada, états-unis, Chine, Brésil, Australie). À l’échelle intermédiaire des 512 000 km2 (de 230 000 à 712 000 km2) se trouvent 41 États. Cette grande diversité oblige à inventer une démarche de gouvernance à partir des territoires pertinents, en lien avec les États, mais avec une participation directe à la construction d’une gouvernance mondiale. Les États sont plutôt appelés à favoriser le dialogue entre le public et le privé, et à veiller à une justice redistributive en face d’une mondialisation économique sans frein.

Notons que les échelles présentées ici sont compatibles avec l’exigence, rappelée régulièrement par Pierre Calame, de ne pas dépasser plus de 20 entités d’un échelon à l’autre, pour permettre une gestion efficace. Le chapitre 15.D. présentera une proposition de 21 régions macro-écologiques pour la planète. La France est présentée au chapitre 15.B. en 13 régions urbaines métropolitaines. L’Europe, conçue comme fédération de régions (chapitre 15.C.) pourrait comprendre environ 108 régions urbaines (ou conviviales).

Les constats de William Twitchett et de Pierre Calame se rejoignent: « L’État reste, et restera sans doute très longtemps, du moins pour des pays comme la France et la Chine où il est le produit d’une longue histoire, un outil majeur de gestion du bien commun, d’exercice de la justice et de la redistribution, de la délivrance d’importants services d’intérêt général, de la cohésion. Mais il est à comprendre et à situer dans une pluralité d’échelles de gouvernance : le local, le national, le régional, le mondial. Ces quatre échelles de gouvernance ne peuvent fonctionner l’une sans l’autre. (…) C’est aujourd’hui, au contraire, la coopération et l’articulation de ces échelles, selon le principe de la subsidiarité active, qui doit devenir la règle » [4].

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.30.00

Figure 13‑9 : Tableau des entités dans l’espace et le constat des tendances

(Source : intervention de William Twitchett au congrès du Caire, AIU, 2003).

13.E.1. L’émergence des régions (sous-continents et régions conviviales) comme échelles décisives de la gouvernance

La notion de région est bien souvent floue, peu précise, et il est parfois difficile dans les écrits géographiques de savoir si l’échelle de la région concernée est celle du sous-continent ou de la région locale autour d’une ville ou d’un « centre de référence ». L’analyse attentive permet de distinguer clairement deux définitions de régions :

13.E.2. L’échelle de la région macro-écologique à l’échelle des sous-continents (8,2 Mkm2)

Un consensus se fait jour autour de cette échelle. Plusieurs actions de la FPH lui sont consacrées. Citons par exemple :

« Envisager une rencontre internationale au niveau des grands bassins versants » [5].

Un peu partout dans le monde on cherche donc, notamment par des approches intégrées à l’échelle des bassins versants, à sortir du cloisonnement administratif et politique qui reste la marque dominante de la gouvernance, pour inventer de nouvelles modalités de gestion des eaux et des bassins versants.

L’eau, « don du ciel » et première condition de la vie ne peut être traitée comme un bien ordinaire, ce qui renvoie aussi à la question de l’effectivité des droits économiques et sociaux.

La question de la gestion intégrée de l’eau se pose à toutes les échelles mais les grands fleuves sont l’une des raisons les plus fortes de sortir d’une gestion purement nationale des ressources naturelles pour se mettre à l’échelle, transnationale, de leur bassin versant. La plupart d’entre eux, le Rhin, le Danube, le Niger, le Mékong, pour n’en citer que quelques-uns disposent déjà, au moins sur le papier, d’institutions de gestion transnationale.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.30.23

C’est ainsi que la FPH défend l’idée que « la construction d’une gouvernance mondiale efficace suppose la constitution d’une vingtaine de grandes régions du monde, chacune dépassant 100 millions de personnes » [6]. Cette idée, également défendue par Terre&Cité, est explorée au chapitre 15.D. Ces régions macro-écologiques sont les cadres de référence pertinents et cohérents pour les territoires à une échelle locale (les régions conviviales). La FPH appelle cela « L’intégration régionale ». Elle explique : « Les tentatives de regroupement régional sont nombreuses. Il s’agit néanmoins dans la plupart des cas d’accords commerciaux régionaux visant à réduire les barrières douanières. Elles sont vécues par les populations comme de simples accessoires de la globalisation de l’économie. Apparaît en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie un désir de construire d’autres régulations, écologiques ou sociales à l’échelle régionale. Il n’en reste pas moins qu’à l’heure actuelle seule l’Union européenne, malgré la crise qu’elle traverse actuellement, constitue une tentative historique de dépasser pacifiquement les limites des États pour construire un ensemble humain fondé sur des valeurs communes et partageant un destin commun ». La notion d’ « intégration régionale » en Europe reste malgré tout orientée vers la disparition de toute barrière à la mondialisation, et la recherche d’intégration sociale vient en second, subordonnée aux impératifs économiques. L’Europe reste le témoin de la construction régionale à cette double échelle sous-continentale et locale (échelle conviviale de la « ville et son territoire »).

13.E.3. L’échelle de la région conviviale : « la ville et son territoire »

En octobre 2005, le forum organisé par FPH à Nansha, près de Canton, en Chine, sur les relations entre la Chine et l’Europe, a consisté essentiellement à présenter au public chinois l’histoire et les défis de la construction européenne[7]. Il inaugure, par l’écho qu’il a rencontré, un nouveau mode d’action : susciter directement le dialogue entre régions du monde et réfléchir aux leçons qu’il est possible de tirer, pour chaque région, de la construction européenne. FPH insiste aussi sur l’importance des réseaux internationaux d’échange entre les villes, la ville étant entendue inséparable de son territoire [8]. Une lecture attentive montre bien qu’il s’agit de deux niveaux de rencontres : la région « sous-continent » et le territoire pertinent autour d’une ville.

La notion de « convivialité » permet de s’écarter résolument d’une dégradation des territoires en « espaces » caractérisés par une distance, une métrique séparée des relations entre les sociétés (entendues au sens large : minérales, végétales, animales et humaines, c’est-à-dire l’ensemble du champ géographique, sans cloisonnements disciplinaires). Convivialité ou « vivre ensemble » fait appel à une notion transversale et relationnelle des sociétés. Là encore, cette évolution est soulignée par Michel Serres, qui insiste sur le rôle de la philosophie (notre partie II …) dans cette évolution : « La philosophie a donc pour tâche de réexaminer tous ses anciens concepts comme : le sujet, les objets, la connaissance et l’action … tous construits au long des millénaires sous condition de découpages locaux préalables ; en ceux-ci, se définissait une distance sujet-objet, le long de laquelle jouaient connaissance et action. La mesure de cette distance les conditionnait[9]. Découpage local, distance, mesure, toute cette mise en scène des théories et des pratiques se défait aujourd’hui, où nous passons sur un plus grand théâtre » [10]. La notion de région n’échappe pas à cette remarque. Le « plus grand théâtre » est celui de l’importance de la société civile pour l’organisation et la gouvernance des territoires, l’importance des valeurs partagées, du sentiment d’appartenance à une même communauté de destin et à un même territoire de responsabilité écologique.

L’AIU (Association Internationale des Urbanistes) propose déjà un tel réseau d’échange entre régions du monde dans ce sens-là, et l’association Métropolis a déjà mené depuis 2005 une enquête sur les quelques 400 métropoles identifiées par l’ONU en distinguant quatre échelles de territoires : ces échelles se recoupent de façon étonnante avec les éléments de référence du tableau qui suit. Ces éléments sont présentés ci-après chapitre 13.F. p.415. Ce type de comparaisons rendu possible entre « villes et territoires » est également une réponse aux vœux formulés par Geneviève et Philippe Pinchemel [11].

Ce choix de s’ouvrir aux comparaisons et à la généralisation explique le mode d’approche spécifique de la région potentielle « Entre Vosges et Ardennes », comme exemple pour d’autres régions d’Europe, voire d’autres régions du monde : on y privilégie l’étude selon les critères de la région en se posant les questions que tout territoire se posera. Seules les réponses sont spécifiques. C’est autour des questions et des défis que le dialogue, l’échange d’expérience et la généralisation seront possibles : c’est ainsi que s’articuleront le local et le global, le particulier et l’universel. Ce sera l’apprentissage d’une diversité dans l’unité.

13.E.4. Les cercles de référence de base :

Le point de départ de la réflexion sur les échelles se trouve dans la thèse de W. Twitchett, suivant le tableau synthétique suivant :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.31.28

Figure 13‑10 : Les cercles de référence dans la thèse de William Twitchett (1995)

Les trois cercles de comparaison utiles pour le dialogue entre des territoires éloignés correspondent aux 3 échelles privilégiées de la vie régionale. Celles-ci  sont les suivantes :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.32.11

Figure 13‑11 : Les cercles de comparaison et d’évaluation et de prospective (W. Twitchett)

Le tableau qui suit est un prolongement du travail de William Twitchett dans sa recherche d’un cadre d’évaluation des potentialités, d’analyse et de comparaison des différentes régions du monde. La même démarche qui l’a conduit à partir de chiffres de pays et de régions qui soient un chiffre rond (125 km2, 2 000 km2 et 32 000 km2) peut être prolongé dans les plus grandes tailles et les plus petites. Une multiplication du rayon par 4 multiplie la surface par 16. Cet outil est appelé de ses vœux par beaucoup de géographes, dont Geneviève et Philippe Pinchemel (2003) . Les chiffres exacts, « mathématiques », sont donnés ci-dessous. Les chiffres arrondis utilisés pour un usage courant qui se retiennent bien sont indiqués en gras.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.32.36

Figure 13‑12 : Cercles d’accessibilité privilégiée, ou échelles des espaces de vie de l’homme

Ces distances et ces surfaces ne sont pas des normes : elles sont des échelles de références pour l’analyse, la comparaison des régions sur l’ensemble de la planète, et l’évaluation des potentialités de ces régions. Elles sont des échelles où l’on observe le côté fractal des dynamiques (ou « cycles de gouvernance » pour utiliser les termes de Pierre Calame). Ce n’est pas un « système », c’est un ordre de grandeur pédagogique, qui a une valeur méthodologique. C’est entre ces échelles que s’applique le principe de subsidiarité active, c’est-à-dire le double mouvement d’ « en-bas » (la communauté et ses représentants locaux) et « d’en haut », c’est-à-dire la Nation, incarnée par l’Etat. « A travers la gouvernance, des communautés plurielles s’instituent, depuis l’échelle du voisinage jusqu’à celle de la planète » [12]. Cette formulation est une autre façon d’exprimer le caractère des sociétés structurées aux différentes échelles de la pensée organique.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.34.16

Figure 13‑13 : Les « coquilles de l’homme » : détail des échelles de processus territoriaux

Ces distances et ces surfaces ont donc un caractère pratique pour le dialogue entre régions : elles sont basées sur le corps de l’homme et les conséquence de sa prise en compte dans l’espace. Elles doivent être mises en contraste avec les situations locales considérées.

Nous pouvons citer à l’appui de ces échelles de référence le cadre de réflexion nationale sur les politiques urbaines futures de Royaume-Uni, présenté dans le livre blanc Urban Task Force Report.

Figure 13‑14 : Urban Task Force Report : un exemple des cercles du

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.35.27

« vivre ensemble » des hommes (Source : Ariella Masboungi, Un urbanisme des modes de vie)

Au Royaume-Uni, le livre blanc Urban Task Force distingue les distances suivantes :

  • 0-250 m : la proximité immédiate (école, médecin, commerce, …)
  • 450 à 650 m : le quartier (centre de quartier, bureau de poste, …)
  • 600 m à 6 km : la ville (sport, bibliothèque, clinique, centre d’arrondissement, …)
  • 4 à 20 km : l’agglomération (stade, cathédrale, hôtel de ville, théâtre, …)

La référence est le corps de l’homme et ses activités. Citons également la description de la mésoterritorialité (2 000 km2) et la métroterritorialité (125 km2) évoquées par Guy Di Méo et Pascal Buléon dans L’Espace social . Pierre-Yves Le Rhun propose également des échelles équivalentes [13].

Cette démarche est beaucoup plus simple que celle de Le Corbusier dans son ouvrage Le Modulor 1 & 2. Elle a une visée pratique et pédagogique alors que Le Corbusier a une visée scientifique : il trouvait dans la nature les mesures de son « Modulor ». Il a déposé un brevet. Il a toute sa vie conservé dans sa poche le mètre ruban du Modulor pour accroître tous les jours ses observations. Il serait intéressant dans des approfondissements futurs de faire le lien avec sa recherche.

Le schéma (fig. 13-14) qui suit présente l’intérêt des trois groupements pédagogiques d’échelle :

  • Le premier groupement est celui des cinq « échelles de l’intimité », de « l’empreinte » (125 mm2) jusqu’à la pièce (7,5 m2)
  • Le second groupement d’échelle est celui des cinq « échelles de proximité », du foyer (125 m2) au quartier ou petite ville (7,8 Mm2 ou 780 ha)
  • Le troisième groupement d’échelle est des cinq « échelles des territoires », qui vont de la ville (125 km2) au sous-continent (8,2 Mkm2)

L’intérêt est d’assimiler dans sa compréhension quotidienne des événements que le rapport d’échelle de l’empreinte à la pièce est le même que le rapport du logement au quartier, que le rapport de la ville au sous-continent, et le rapport de la Terre à un peu plus loin que la Lune. La référence à la Terre introduit à une pensée en volume, et non plus seulement en surface. Ce rapport est de 256 (162) pour les distances, et de 65 536 pour les surfaces. Les cartes et les maquettes aident à ce passage d’échelle et au raisonnement multiscalaire.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.36.07

Figure 13‑15 : Les trois principaux groupement d’échelle : l’intimité, la proximité et les territoires.

13.E.5. Intérêt des cercles de référence pour les comparaisons

Les cercles de référence sont l’outil de la relation, de la communication entre des réalités disparates ayant une expression graphique disparate. Les cartes sont à des échelles différentes, les frontières aussi. Le site, comparé à d’autres sites à la même échelle, est en définitive la meilleure référence. L’homme, à travers son histoire, vient s’inscrire dans un site. Au sein des activités humaines, les activités économiques prennent progressivement plus d’ampleur. Elles s’emboîtent dans cet ordre, et les cercles de référence font émerger la réalité humaine de la réalité des sites, et dans les ensembles urbains font émerger les établissements humains, et parmi les établissements humains, les établissement économiques. Le sujet émerge du monde. L’activité économique est le fruit de la créativité du sujet en harmonie avec la nature. Tel est l’ordre de la pensée organique. C’est l’ordre inverse de l’hypermodernité décrite par François Ascher, même si, bien sûr, au croisement des deux démarches, des vérités communes apparaissent. C’est l’orientation qui distingue alors les démarches et le sens… l’orientation de la démarche est signification.

Cette inversion est la même que celle de l’attention portée dans une phrase soit sur le sujet et les attributs (hypermodernité), soit sur le verbe (pensée organique). « L’urbaniste imagine une zone industrielle » : la relation qui lie l’urbaniste (et son client) aux espaces industriels créés est l’imagination. Le verbe porte le sens. Le verbe réalise la valeur, alors que le sujet et l’espace industriel matérialisent la valeur. L’attention dans les deux cas ne se porte pas dans la même direction. On retrouve la distinction d’Ivan Illich citée plus haut [14]. André Gounelle exprime cela très clairement dans son ouvrage sur le dynamisme créateur en prenant l’exemple de « Pierre sent une rose » [15].

Ainsi, de la région conviviale (entendue comme le site urbain en tant que région, territoire régional) émerge la société conviviale (le site urbain en tant que région de vie quotidienne et hebdomadaire). Et de la société conviviale naissent les outils qui rendent efficace la créativité de l’homme en société. L’évolution de la bonne gestion de la maison de l’homme à l’économie industrielle est celui du mot même d’économie (Rey, Dictionnaire à la rubrique Economie ). Ici encore, l’étymologie et l’histoire du mot économie indiquent le sens de l’émergence de la réalité économique de l’homme (l’origine est oikos, la maison, l’espace domestique) à l’outil d’appui de son existence, et non de l’homme au service de l’économie. L’économie n’est pas au cœur de la vie, comme pourrait le faire croire une fausse interprétation du schéma des trois cercles des dimensions : elle émerge de la vie, elle en est une petite partie, elle y est insérée, emboîtée, reliée de manière incontournable. L’oubli de cet emboîtement et du sens de cet emboîtement conduis aux désordres de la planète.

La région conviviale est l’échelle de conjugaison de l’attention portée à la société (mondialisme -émergence d’une communauté politique internationale-) et à l’économie (mondialisation -émergence d’un marché économique planétaire). Elle permet d’incarner une philosophie nouvelle. Une attention portée à cette échelle suppose « une nouvelle conception et une nouvelle place des États nationaux », et de « reconsidérer leurs relations avec les territoires qui les composent » [16]. Par bien des côtés (échelle pertinente pour les écosystèmes, ressources en eau, les sociétés et les hommes dans leur vie quotidienne), la région conviviale apparaît comme une brique de base de la gouvernance de la communauté politique mondiale en émergence. Elle peut équilibrer les forces de créativité destructrices de la mondialisation avec les forces de créativité structurantes des sociétés, la notion de société allant du minéral, végétal, animal à l’homme (absence de séparation de la nature et de la culture, absence de dualisme).

13.E.6. Échelle de proximité de 125 km2

L’échelle de proximité correspond à une surface de 125 km2 (rayon de 6,3 km env.) qui est celle des relations sociales ordinaires, quotidiennes. C’est l’échelle de déplacement à pieds, en deux roues, ou transport urbain dense en site propre. C’est la commune, ou la ville. La ville ne disparaît pas, contrairement à ce qu’annoncent de nombreux ouvrages : elle a sa pertinence à cette échelle spécifique. Elle propose un centre, un espace de rencontre, de face à face, de lieu d’exercice de la démocratie qu’aucune technologie ne pourra remplacer, si la référence reste bien le corps de l’homme.

13.E.7. Échelles d’agglomération de 2 000 km2

Cette échelle correspond à une surface de 2 000 km2 (rayon de 25 km env.). C’est l’échelle maximum d’un réseau de transport en commun dense, type RER, métro ou service de bus dense. C’est le territoire d’une agglomération, ou d’un pays / arrondissement. En secteur rural, c’est l’échelle de rayonnement d’une petite ville (Neufchâteau, Remiremont) et en secteur urbain, c’est la reconnaissance des agglomérations morphologiques (Moriconi-Ebrard, 1994 & 2000).

13.E.8. Échelle des 32 000 km2 ; sentiment d’appartenance et responsabilité. Émergence de l’échelle « C » indicative de 32 000 km2

L’échelle de la région conviviale, 32 000 km2 (rayon de 100 km env.) permet d’optimiser l’analyse, d’apprécier l’évaluation des potentialités et de dresser des comparaisons. À cette échelle territoriale, en 2006, la région Midi-Pyrénées a 2,76 millions d’habitants, Paris en compte 11,46 millions, et les Pays-Bas 16,23 millions. Les travaux de William Twitchett font alors apparaître les critères pour une région conviviale, qui sont dans sa percutante, et décisive intervention du Congrès du Caire en 2003. Une typologie des régions conviviales peut alors être proposée pour la planète, dans le prolongement des premières propositions de William Twitchett au Congrès de Genève en 2004. L’analyse concerne la vie quotidienne, hebdomadaire, l’accès aux sites de loisirs. La méthode balaye l’environnement, le bâti, les infrastructures (relations avec le monde extérieur, recouvrements, interférences de responsabilité).

La dynamique territoriale mesurée à l’échelle de la région conviviale passe par le corps de l’homme, dans toutes ses dimensions, ou milieux : corps personnel, corps social, corps spatial. L’importance du corps de l’homme ne sera jamais trop soulignée pour sortir des dualismes, des oppositions, et du concret mal placé. L’homme, à travers son corps travaille, vit en société, se ressource dans la nature (A. Frémont, Guy Di Méo) Les réalités de la dynamique sont les composantes de la gouvernance territoriale de Pierre Calame. Le procès est l’explicitation des relations au sein du « système de relations ouvertes » [17] qu’est le territoire. La pensée organique montre que cette dynamique est celle même des entités ultimes de la nature, les entités actuelles. Dès lors, la réalité en géographie ne se pense plus en termes de conflit, de limites, d’oppositions, de contradictions (J-P. Paulet, p.123) mais d’appartenance, d’inscriptions entrelacées, de solidarités, de relations, de confrontations – au sens originel de « déterminer par un face à face » ou de « comparer » (A. Rey, DHLF, p.848). Ce passage de l’un à l’autre est pour nous le passage de l’hypermodernité à la transmodernité (voir le chapitre 12).

La région conviviale est l’espace maximum où l’homme peut conserver un sentiment d’appartenance à une même entité humaine et naturelle à travers ses activités quotidiennes (travail), hebdomadaires (équipements, services), mensuelles (détente, loisir, accès à la nature). Elle est « l’espace domestique où s’organisent des relations, si possible contractuelles, entre différentes catégories d’acteurs » [18]. Elle est l’échelle de construction d’une nouvelle gouvernance mondiale, dans sa double dimension sociétale (mondialisme) et économique (mondialisation) [19].

C’est l’échelle où la notion d’obligation écologique et de prise de responsabilité dans cette zone d’accessibilité est optimum : gestion des ressources en eau, équilibre avec la nature, gestion des ressources minérales et végétales, etc. La région dans ce sens est une « mini-planète », un lieu d’articulation du local et du global.

L’expérience montre que la taille « maximum » d’une telle région est de l’ordre de 32 000 km2, ce qui correspond à un territoire qu’il est possible de parcourir en une journée (rayon d’environ 100 km). Cela permet de conserver un sentiment d’appartenance. Cette remarque est à ajuster en fonction des moyens de transports possibles, de nouvelles technologies et de la densité des mouvements pour le grand nombre. Il est à tenir compte aussi des régions exceptionnelles, notamment désertiques, ou hors oekoumène (voir Ch. 15.C.). Etienne Julliard insistait sur cette dimension « maximale ». Il explique que si nous mettons à part quelques villes « mondiales » qui dépassent largement la fonction d’une capitale régionale [20], « il semble qu’un rayon de 100 km soit un maximum au-delà duquel les temps de déplacement deviennent excessifs et s’estompent à l’excès le sentiment d’appartenance à une région donnée. (…) Ils supposent qu’au-delà de 50 km, la capitale régionale soit relayée par une couronne de centres satellites, qui rayonneraient chacun sur 25 km environ au maximum » [21]. Etienne Julliard apporte ainsi beaucoup d’éléments justificatifs à travers toute la publication des échelles de l’ordre de grandeur des 2 000 km2 et des 32 000 km2. Il ne s’agit pas de normes, mais d’un outil de comparaison entre des territoires différents, pour faciliter le dialogue et la compréhension entre régions. Les régions conviviales peuvent devenir « un acteur social majeur du XXIème siècle » [22].

Curieusement, les travaux plus récents de François Moriconi-Ebrard (1994, 2000) reconnaissent les trois échelles approximatives de 125 km2, 2 000 km2 [23] et 32 000 km2, mais la caractérisation de la région semble moins assurée : il parle de « tiers espace » (et cite Giraud & M. Vanier, 2000) et d’un « nouveau paradigme » qui « réside dans le fait que l’aire métropolisée intègre dans son territoire un nouveau type de citoyen » [24]. Pourtant, les statistiques qu’il présente ainsi que les travaux de l’association Métropolis, présentées ci-après, permettent de proposer la notion de région morphologique.

_____________________________________________________
Notes :

[1] Pierre Calame, Le développement durable des villes et des territoires, Conférence au Congrès de l’Association des Maires de Chine (23-24 juin 2001), nomenclature ETA31, ETAT66, 7p. Après avoir listé l’accroissement des pauvretés et de la violence dans les villes, Pierre Calame emploie prés de 10 fois l’expression agrégée « les villes et les territoires », rejoignant par là l’intuition de la région urbaine ou région conviviale (pour ne plus distinguer urbain ou non urbain et ne pas faire de ségrégations). Ce texte est repris dans La démocratie en miettes. Pour une révolution de la gouvernance, ECLM 2003, (voir p.282c).
[2] Cette expression représente selon nous l’intuition que la ville ne peut pas être séparée de son territoire, ce qui est la définition d’un site urbain, ou région urbaine. La notion de région conviviale cherche à éviter la dichotomie entre urbain et rural d’un coté et les approches géographiques trop éloignées de la recherche d’un « vivre ensemble » avec sa part d’irrationnel et de symbolique.
[3] Henri Nonn, Revue géographique de l’Est, tome XL, 4/2000, p.175-180, « Déclinaison sur la recomposition des territoires dans le cadre français », p.179-180. Il cite notamment dans sa note 14 de la page 179 Pierre Calame et André Talmant : « un impératif catégorique de la gouvernance : concilier l’unité et la diversité », in Coll (1997) L’État au cœur. Le Meccano de la gouvernance, Ed. Desclée de Brouwer.
[4] Pierre Calame, « La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance », Synthèse FPH, 20 Mars 2006, 14 pages, bip 2898, placé en annexe 02b.
[5] http://www.fph.ch/fr/actions.html?tx_fphfiches_pi1%5BactionId%5D=44cHash=67b05d423d
[6] Cette idée est développée dans l’action stratégique thématique « Intégration régionale » à l’adresse suivante : http://www.fph.ch/fr/strategie/thematique/integration-regionale/theme-integration.html.
[7] Ibid
[8] Voir le texte de 7p. rédigé le 5 juin 2001, codifié ETA31/ETA66, écrit par Pierre Calame pour la Conférence du Congrès des Maires de Chine des 23 et 24 Juin 2001.
[9] Voir les exemples frappants de Michel Lussault pour le XVIIIème siècle dans L’Homme spatial, 2007.
[10] Michel Serres, Retour au Contrat naturel, BNF, 2003, p.15.
[11] Geneviève et Philippe Pinchemel, Géographes : une intelligence de la Terre, Éditions Arguments, 2005, p.176. . Il exprime à propos des études de type monographique : « La géographie générale n’y trouve pas son compte, parce que l’étude monographique ne débouche pas souvent sur des recherches comparatives, parce que trop de thèmes y sont abordés (…). La géographie régionale se limite, de son côté à une collection de tableaux régionaux. Il invite à généraliser et amorcer des comparaisons ».
[12] Les principes de la gouvernance pour le XXIème siècle, Cahier de propositions coordonné par Pierre Calame, disponible sur www.alliance21.org (rubrique propositions puis gouvernance).
[13] Institut de Recherche du Val de Saône-Maçonnais, Colloque Territoires institutionnels, territoires fonctionnels, Maçon, 25 et 26 septembre 2003, Communication de Pierre-Yves Le Rhun « Le respect des territoires, principe de base d’une organisation régionale démocratique » (à partir de l’exemple de la France de l’Ouest).
[14] Illich, La convivialité, p.28.
[15] André Gounelle, Le dynamisme créateur de Dieu : essai sur la Théologie du Process, Éd. Van Dieren, Paris, Juin 2000, page 36.
[16] Pierre Calame, Repenser la gestion de nos sociétés, 10 principes pour la gouvernance du local au global, Ed. CLM, p.18a.
[17] P.Calame, ibid, p.20a.
[18] P. Calame, idid, p.20a.
[19] Voir la distinction en partie II, chapitre 11.B.4.
[20] Etienne Juillard, La « région ». Contributions à une géographie générale des espaces régionaux, Éditions Orphys, Paris, 1974, 230 p. Il classe Paris dans ces villes mondiales et propose pour Paris un rayon de 200 km. Mais une ville internationale justifie-t-elle vraiment une telle centralisation ? Londres, ville internationale est insérée dans une région de 20 millions d’habitants… dans une région de 39 000 km2, de rayon peu supérieur à 100 km. Que penser de Tokyo, 40 Mhab sur un territoire exigu ? Ce point est analysé au chapitre 14.B.1.1. page 441.
[21] Ibid. Voir notamment « Divisions administratives et régionalisation économique (pays non socialistes) » p. 175-186 ; « La géographie et l’aménagement régional » ; « Dimensions spatiales et démographiques de régions de développement en Europe occidentale » p. 201-205. La citation est de la page 202.
[22] P.Calame, ibid, p.21b.
[23] François Moriconi-Ebrard (2000), p.40c. Il propose comme critère d’agglomération morphologique à cette échelle le seuil de 2 millions d’habitants.
[24] François Moriconi-Ebrard (2000), p.98b.

13.D. Région conviviale

13.D. La notion de région conviviale

La pensée organique est une pensée de la relation la plus élargie, avec la mise en perspective des relations tant internes (analyse génétique) qu’externes (analyse morphologique). On peut dire aussi, en d’autres termes, qu’elle permet de penser les relations tant internes, « sociologiques » qu’externes, « géographiques ». Ce réenchantement de l’analyse spatiale est un moment de conversion important. Le sujet désormais émerge du monde avec toute la richesse de sa subjectivité. C’est une conversion, en ce sens que ce mouvement inverse trois siècles de pensée moderne, où le monde émerge du sujet à travers ses représentations, où la subjectivité construit le monde (la « révolution copernicienne » de Kant). Ce sont deux mouvements inverses face à une même réalité, et beaucoup de vérités partagées entre les deux. Il faut y voir un mouvement de l’histoire plus qu’une opposition ontologique. Et c’est ainsi que toute l’expérience accumulée des hommes peut s’enrichir d’une génération à l’autre, tout en nommant mieux les limites des approches successives afin de les rendre moins contradictoires.

A sa façon, Jean-Marie Pelt fait cette démarche dans l’ouvrage La solidarité chez les plantes, chez les animaux, chez les humains (2004), après avoir étudié l’agressivité dans un ouvrage précédent (2003). Il montre comment l’écologie remplacera probablement l’économie dans les préoccupations des hommes dans les prochaines décennies.

René Passet tisse également des liens entre l’homme, la société et la nature dans L’économique et le vivant (1979). Il énumère les conséquences de l’oubli (ou l’omission) de ces liens dans Éloge du mondialisme par un « anti » présumé (2001), en faisant soigneusement la distinction entre mondialisme et mondialisation, comme cela a été expliqué ci-avant.

La notion de région conviviale présentée ici se situe dans le cadre précis d’un mondialisme. Ce mondialisme appelle à la construction d’une gouvernance planétaire. Cette gouvernance, pour former la communauté humaine planétaire (R. Passet, P. Calame) devra s’appuyer sur une rationalité incluant l’expérience de l’homme, sur l’exemple de la pensée organique présenté dans la présente thèse.

Cette approche mondialiste existe déjà chez des géographes tels que Alain Reynaud. Dans son ouvrage Société, espace et justice (1981), cet auteur présente la situation à partir de la valeur de justice ou d’inégalité des territoires de continents entiers. Les cahiers de l’I.A.T.E.U.R. [1] prolongent cette démarche, comme le Cahier n°75-76 de 1988 Analyse régionale : application du modèle Centre et Périphérie, Travaux de l’Institut de géographie de Reims [2]. La démarche présentée ici propose d’étudier la notion de région à partir de la valeur de convivialité, pour un « mieux vivre-ensemble ». Cette valeur inclut la justice en proposant le passage de la notion de dominant/dominé à la construction d’un « mieux vivre ensemble » dont l’optimisme est limité par l’exigence d’ouvrir la notion d’activité et de société à l’ensemble de la nature, des territoires, des sociétés naturelles, animales et humaines et des hommes comme individus sociaux.

13.D.1. Qu’est-ce que la convivialité ?

Essayons de défricher les premiers éléments de cette approche.

De quoi s’agit-il en effet ?

  1. De passer d’une logique de rapport de force (soutenue par une certaine vision de l’Évolution) à une logique de convivialité.

Toute la nature semble plus fondée sur la coopération que sur la compétition. Mathieu Calame l’analyse et l’exprime clairement dans son ouvrage sur l’agronomie biologique, et ce point est développé plus loin, page 426 (chapitre 13.H.1.1.).

  1. De ne pas déresponsabiliser les personnes. Prenons l’exemple pacifique de la Catalogne, qui diffère de l’exemple de la violence au Pays Basque : ces deux provinces veulent une autonomie (certains de ses habitants la veulent complète), mais quelle est la manière d’y arriver ?
  2. De donner sa place au corps humain : la question est de vivre à l’échelle à laquelle le corps peut se déplacer : le corps humain est un plus, un avantage et non un encombrement. Un critère de la région conviviale réside dans la qualité de la relation, et ce critère va à l’encontre de la « pensée unique », du « monde unique », du « cyber-monde », avec une tendance à remplacer les relations par les moyens technologiques. Le corps a de l’importance et pas uniquement dans les publicités, dans son aspect extérieur, « public » : idéalisation du corps, de la beauté, d’un type de femme, de la jeunesse. Il existe une notion de qualité de communion qui dépasse de loin les aspects superficiels de l’homme … Le corps était déjà valorisé chez les Athéniens du Vè siècle, il est à l’image de Dieu dans l’œuvre peinte de la Renaissance italienne.
  3. De définir la taille des régions. C’est un problème aigu pour les nations de la taille de la France, qui sont très structurées, très centralisées, que de définir des régions gagnant en autonomie : en ce sens, la région conviviale est presque subversive ! Pourtant les réflexions officielles sur de nouvelles régions se sont succédées dans les publications de la Datar, relayée par la DIACT. Un a priori circule selon lequel une autonomie plus poussée des régions générerait la mort de la nation. La Catalogne serait la mort de l’Espagne. Le Pays Basque également. Il faut penser ces notions dans leur solidarité et leurs apports réciproques (4ème mutation de l’urbanisme vue au chapitre 12), et pas uniquement en termes d’oppositions, de cloisonnements, de séparations, de fragmentations (3ème mutation de l’urbanisme). La nation est culturelle et historique. Elle peut garder son importance à ce niveau. La région conviviale sera l’espace de développement de la subsidiarité active, articulé à un sentiment d’appartenance intense, à une identité liée (et renforcée) par les interactions quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles, …
  4. De créer une Europe des régions.

L’Europe développe une importance politique en faveur des régions. Le Schéma de Développement de l’Espace Communautaire (SDEC) constitue son cadre d’orientation politique afin d’améliorer la coopération des politiques sectorielles communautaire ayant un impact positif sur le territoire [3]. Une démarche particulièrement intéressante dans le cadre de la présente thèse est la réflexion portée sur un nouveau partenariat ville/campagne. Ce dernier a pour but de promouvoir une approche intégrée à l’échelle d’une région afin de résoudre ensemble des difficultés insurmontables de manière séparée. Les analyses qui suivent souhaitent être une contribution dans ce sens. D’autre part, l’Europe fait un effort considérable d’harmonisation progressive des disparités régionales, dans le respect des identités, à travers la mise en place de la Nomenclature des Unités Territoriales Statistiques (NUTS) de niveau 1 (population entre 3 millions et 7 millions d’habitants), niveau 2 (population entre 800 000 et 3 millions d’habitants), et niveau 3 (population entre 150 000 et 800 000 habitants). La proposition faite au chapitre 15.C. d’une Europe des régions conviviales s’appuie sur cette démarche. Beaucoup d’autres sous-continents du monde s’inspirent également de cette démarche pour résoudre leurs conflits internes ou organiser leur marché intérieur (Afrique, Chine, Mercosur).

  1. De développer un Art de la fondation : (« Vivre au Pays » [4] …). Cela suppose de redéfinir soigneusement les notions de frontière, de centre (ou origine, qui indique une incomplétude, et permet donc l’ouverture). La notion de centre fédérateur, largement utilisée dans différentes parties du monde [5], n’est pas habituelle dans la culture géographique française, malgré la politique des villes-nouvelles et la démarche des « métropoles d’équilibre » avancée dans les années 1960.
  2. De mieux gérer la communication : une énergie excessive est dépensée en communica­tion. On ne peut pas continuer sur le rythme actuel. Maintenir par avion les relations souhaitées par les gens et parcourir les énormes distances (par exemple au Canada, en Russie, aux USA et en Australie) est peu souhaitable. Le continent peut être vécu autrement : il existe une façon d’articuler les systèmes de gouvernance, les ressources, la formation, l’accès à la ville attrayante, les lieux d’attraction et les pôles de décision accessibles sans avoir à tout quitter pour aller dans une autre culture, comme l’exode de l’Afrique vers la France. Mondialisation, centralisation sur les capitales des nations, les centres des empires, les centres boursiers, … il existe d’autres façons de gérer ces processus.
  3. De développer une pensée basée sur la relation et non plus sur les objets. Ivan Illich, dans son ouvrage sur La convivialité [6], indique le passage d’une société basée sur le matérialisme, la productivité, le profit … à une société basée sur la convivialité. Cela n’exclut pas la compétitivité, ni l’efficience ! La mondialisation n’est pas exclusive d’un mondialisme [7]! Mais cela limite les prétentions à assurer simultanément à elles seules la convivialité, c’est-à-dire à mettre l’homme au service des outils, alors que les outils doivent être au service de l’homme. L’approche d’Henri Bartoli, économiste personnaliste [8] et intervenant à l’UNESCO, est aussi très intéressante en ce sens.

13.D.2. Le développement : de la région conviviale de William Twitchett à la société conviviale d’André Rochais et de Geneviève Vial, et à l’outil convivial proposé dans cette thèse

La première référence à la région conviviale se trouve dans une intervention de William Twitchett au Congrès de l’AIU de 2003 au Caire, et a été retranscrite dans les Actes du congrès [9]. Ce travail a été approfondi aux Congrès suivants de Genève en 2004 [10] et de Bilbao en 2005 [11].

L’expression de « région conviviale » est née de la prise de conscience des limites actuelles de la réflexion sur les régions urbaines. Les régions urbaines semblent être construites en opposition aux régions dites rurales. En outre, les frontières de la « région urbaine » s’arrêtent à la périphérie de la ville, et n’incluent pas, le plus souvent, les campagnes. Les réflexions sur le « rurbain » abondent, ainsi que sur la disparition progressive des limites entre le rural et l’urbain. Mais rarement la région est étudiée dans son ancrage au territoire, tant rural qu’urbain, les deux à la fois. Comme si le passage à la ville était le passage de la nature à la culture, celle-ci effaçant la nature. Comme si une progression inexorable devait effacer la nature pour conduire à la ville, la peur de ce mouvement entraînant à l’inverse une nostalgie de la nature vierge.

La région conviviale exprime la volonté, ou plutôt le désir, de ne plus séparer la nature et la culture, le rural et l’urbain, la motivation de l’homme et son « instinct d’habiter » d’avec l’espace qu’il produit. Car ils font « corps » : la nature autant que la ville sont le prolongement du corps de l’homme. Ils sont respectivement le « corps spatial » et le « corps social » de l’homme. Autant l’expression « corps social » est usitée, autant celle de « corps spatial » n’est pas encore reconnue, ni entrée dans les consciences. Cette non-reconnaissance indique la distinction (issue de trois siècles de dualisme cartésien, dit « moderne ») entre les relations sociales et les relations spatiales. La ville se construit sur les traces de l’homme dans son apprivoisement progressif de la nature. Ces traces restent souvent imprimées dans les sites urbains : les anciens chemins ou cours d’eau apparaissent dans les parcellaires. La ville moyen-âgeuse apparaît à travers ses restes de remparts. L’histoire de l’homme se combine avec l’histoire de la nature, tant la nature rurale que la nature urbaine. Qui n’a pas été étonné de l’inventivité de l’implantation des oiseaux dans la ville, de l’acclimatation de nouvelles essences de plantes et d’arbres dans la ville, et des nouveaux cycles de l’eau dans les ensembles urbains ? La nature tout autant que nous s’adapte, évolue, se transforme, invente ses nouveaux équilibres… Les ingénieurs en espace vert des villes, autrefois relégués à la portion congrue au milieu des techniques urbaines, deviennent aujourd’hui les chefs d’orchestre de « l’évolution naturelle » des villes et de l’intégration des techniques urbaines à la nature en transformation. Les éléments : l’air, l’eau, la terre, le feu (la lumière), retrouvent « droit de Cité » [12].

C’est désormais à la symbiose de l’homme et de la nature que chacun des citoyens que nous sommes est invité.

La Région urbaine est l’expression de la volonté d’épanouissement de l’homme dans toutes ses dimensions, personnelle, communautaire, corporelle, dans une attention à toutes les activités de son corps : activités quotidiennes sur le lieu de vie et de travail, hebdomadaires pour l’accès aux grands équipements administratifs de formation, de santé et aux espaces verts accessibles en masse en moins d’une demi-journée.

13.D.3. Le site urbain en tant que région (W. Twitchett, 1995)

La grande nouveauté de la démarche présentée dans la thèse de William Twitchett [13] (dirigée par Paul Claval) est de considérer le site urbain en tant que région. Les sites urbains sont généralement considérés dans leur partie dense, avec une référence à l’espace urbain lui-même, et non au site. Il est d’ailleurs très difficile de connaître exactement la population de telle ou telle région urbaine ou ensemble urbain, car les statistiques font souvent référence à des découpages partiels qui ne permettent pas des comparaisons avec d’autres sites. En général, les statistiques se limitent aux communes, en s’élargissant aux agglomérations. Les cartes ont des échelles différentes. Un exemple de prise de conscience des différences d’échelle est de constater que l’ensemble du centre urbain dense de Sydney, situé entre l’unique gare de Sydney et la pointe de l’Opéra, dont sont si fiers les australiens, correspond à l’espace fort réduit qui sépare la Gare de l’Est de l’Ile Saint-Louis à Paris … Chacun pourra trouver des exemples dans sa propre région conviviale.

Cette nouveauté prend bien en compte simultanément les différentes échelles dans les trois dimensions territoriale, sociétaire et économique. Ivan Illich exprime bien à sa façon cette démarche : « Personne ne niera que son existence sociale se développe sur plusieurs échelles, dans plusieurs milieux concentriques : la cellule de base, l’unité de production, la ville, l’État, la terre enfin. Chacun de ces milieux a son espace et son temps, ses hommes et ses ressources en énergie. Il y a dysfonction de l’outil dans l’un de ces milieux lorsque l’espace, le temps et l’énergie requis par l’ensemble des outils excèdent l’échelle naturelle correspondante ». (Illich, C, p.116) Illich appelle ces trois dimensions les trois milieux d’existence sociale : ces milieux de vie sont ceux de l’homme dans son corps, de l’expérience corporelle de l’homme, et de son « incarnation ».

Cette prise en compte simultanée des trois dimensions ou milieux de vie aux différentes échelles est facilitée par l’approche en termes

  • de cercles de référence correspondant à chaque milieu,
  • de densité à l’intérieur de ces cercles de référence (relation de la population à son site), et
  • d’analyse de la vie quotidienne à l’intérieur de ce site (travail, loisirs, logements, et les transports qui les lient).

Cette façon d’aborder un site correspond à la prise en compte de la vie quotidienne dans toutes ses dimensions, pour le grand nombre. L’expression spatiale est l’expression d’une culture, et le lien entre la culture et l’espace est à découvrir dans l’analyse de la façon de vivre le site, dans « l’habiter » du site pris dans son ensemble.

Il convient ici de bien distinguer les trois cercles concentriques correspondant aux trois milieux ou dimensions (voir chapitre 13.D.4. p.391) des trois échelles des cercles de référence (voir chapitre 13.E.4. p.406). Les premiers indiquent des réalités simultanées, alors que les seconds sont des références d’échelle spatiale permettant des comparaisons spatiales des régions conviviales entre elles, à travers les cartes. Les premiers sont simplement indicatifs des emboîtements des réalités, sans aucune idée de prédominance ou de caractère spatial. Les activités naturelles incluent les activités sociétales qui incluent les activités humaines, dont les activités économiques (R. Passet, L’économique et le vivant, 1979). La seconde série de cercles, les trois échelles de référence, permet une appréciation qualitative comparée à travers les cartes des sites (régions conviviales actuelles ou potentielles) du monde.

Ici, le site urbain est considéré en tant que région de vie quotidienne et hebdomadaire, y compris en tant que potentialité si ce n’est pas le cas. Il y a ici la présence de l’histoire, avec sa causalité efficiente [14] à travers les « habitudes » [15]. Les habitudes (pour le corps individuel) et les traditions (pour le corps social) sont une démarche que chacun fait naturellement, souvent sans s’en apercevoir, au delà de toutes les théories fragmentées, éparses, qui cloisonnent, divisent, segmentent le réel. Chacun fait naturellement référence au corps et à la réalité de fait de l’unité du corps, et postule, le plus souvent inconsciemment, l’unité des phénomènes. Le scientifique, surtout le généraliste, est là pour nommer cette unité : il « unit dans la distinction », et relie entre eux les éléments multiples du réel. « Le généraliste limite le champ d’investigation des spécialistes tout en stimulant leur imagination. » [16]

Une conséquence immédiate de cette démarche est que l’analyse économique est resituée dans cet ensemble, et non comme un phénomène à part. L’économie s’intègre ou non de fait dans ce cadre naturel et humain. Elle favorise ou non l’éclosion des potentialités du site et donc simultanément les possibilités d’épanouissement des personnes et des collectivités.

13.D.4. Les cercles des activités

L’activité de l’homme est incluse dans les activités de la société qui font partie des activités de la nature. Comme l’a énoncé Elisée Reclus « L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même ». Voici ci-dessous le schéma qui symbolise ces relations.

Ce schéma est très différent de celui du développement durable. Il offre l’intérêt de ne pas fragmenter les disciplines (sociales, économiques, environnementales, spirituelles), et de les considérer ensemble, simultanément. L’économie est une activité sociétale au même titre que les activités culturelles, politiques, religieuses et sociales. La notion d’activité renvoie directement à la notion de relation, et non aux objets, aux biens marchandisables ou la matière. Cette notion est au cœur de l’approche pragmatique de W. James [17], terreau de l’approche organique. Elle est développée par des auteurs contemporains : René Passet dans L’économique et le vivant, et les analyses d’Ulrich Beck citées en 11.B.1.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.25.03

Le schéma exposé permet d’autre part d’élargir la notion de bien aux biens naturels, sociaux, personnels, et non plus seulement économiques. La notion de bien, référée aux activités, pourra s’exprimer en terme de relations : relation de l’homme avec son outil de travail, relation des hommes entre eux et relation de l’homme avec la nature. Les biens se répartissent dans les trois cas suivant que le sujet de l’activité est l’homme ou le personnage/« quasi-personnage » (Lussault, HS 2007) avec qui il est en relation. Ainsi, on trouvera successivement les biens privés, les biens particuliers / les biens industriels et les services aux personnes/ les ressources naturelles et les biens publics. On le voit, ces six types de biens relèvent d’une définition élargie par rapport aux seuls biens économiques marchandisables, échangés dans une économie de marché, de type libéral. Une analyse des biens est proposée au chapitre 13.E.

Les trois relations fondamentales citées sont les trois réconciliations à réaliser pour chaque homme : avec lui-même, avec les autres et avec la nature. Pierre Calame appelle gouvernance la gestion des relations entre ces trois dimensions des activités et des sociétés : « La gouvernance, c’est l’art des sociétés de créer des régulations nécessaires à leur survie et à leur épanouissement. C’est une question éternelle et universelle ; chaque société doit y apporter des réponses adaptées. C’est l’art de gérer les relations entre les hommes, entre les sociétés, entre l’humanité et la biosphère, entre les échelles, entre les problèmes » [18]. C’est aussi l’art d’assurer le maximum d’unité et le maximum de diversité ». La notion organique de sociétés aussi bien minérales, végétales, animales qu’humaines donne un relief particulier à ce propos : l’expression « gouvernance des sociétés » implique toutes les sociétés citées. Insister sur le maximum d’unité et de diversité est affirmer les trois premières catégories de l’obligation du schème organique, décrit aux chapitres 8 et 9 (avec le tableau de synthèse en partie 9B).

Pour l’AIU, le trialogue se décline pour chacune de ces trois relations, ou dimensions. La région conviviale a la caractéristique de les envisager toutes en même temps. La Vision pour 2020 de la Grande-Région, exprimée lors du 9ème congrès du 1er Juin 2006 est structurée selon ces trois dimensions[19]. Il est ainsi possible de proposer un certain nombre de critères, en les organisant suivant les trois dimensions humaine, sociétale, et naturelle.

Jean Brunhes a fait des notions d’activité et de connexité la base de sa géographie : « la géographie, la géographie moderne est dominée par deux idées capitales, l’idée d’activité d’une part, et l’idée de connexité de l’autre. Elle n’est plus un inventaire, elle est une histoire . Elle n’est plus une énumération, elle est un système » [20]. Sa notion d’activité est le procès organique. D’autre part, curieusement, ces deux notions d’activité et de connexité ne figurent pas dans son index des principaux sujets traités, pourtant fort complet. Il n’a indiqué que la notion de psychologie. Il consacre à cette notion les pages 295 à 301. Son propos peut être résumé dans les deux citations suivantes : « Nous pourrions multiplier les exemples qui légitiment et confirment l’importance que nous avons attribuée et reconnue à l’effet psychologique comme organe de transmission entre les faits de l’ordre physique et les faits économiques » [21]. Il précise plus loin son propos : « L’élément psychologique humain, qui est donc, à l’origine du fait géographique, l’intermédiaire obligé entre la nature et l’homme, pourrait être appelé, selon une expression chère à Henri Bergson, « la direction de l’attention », et, c’est encore un facteur psychologique qui se trouve être l’intermédiaire obligé entre la nature et l’homme quant aux conséquences sociales, historiques, politiques qui en sont la suite » [22]. L’explication de son propos est donc dans la philosophie, ce qui justifie qu’il ne l’ait pas intégré à l’index. Son approche est organique de fait (il cite Henri Bergson qui appartient à ce mouvement), et la pensée organique, indissolublement naturelle, psychologique, physiologique, biologique, sociologique fonde son propos. Nous pourrions multiplier les exemples d’approches organiques de fait parmi les géographes humanistes (J. Beaujeu-Garnier, etc) : une cosmologie de type organique sous-tend leur propos. La présentation de quelques fondements de cette pensée a été tentée en partie II. La référence à Whitehead permet d’éviter bien des impasses de la géographie scientifique actuelle, pour retrouver les intuitions fécondes et simples d’un Jean Brunhes. Seule la nécessité d’écarter tout fondement dualiste pour retrouver l’intuition simple oblige à présenter le développement complet du schème. 65 ans après la rédaction de son ouvrage, il semble que, face à une science modélisante qui exige du réel des réponses à ses abstractions (concret mal placé), quelques mots ne suffisent plus pour se mettre à l’école du réel (empirisme ou réalisme radical).

Sur les notions d’activité, de connexité et de causalité, son propos peut être résumé dans la citation suivante : « Entre les faits de l’ordre physique, il y a parfois des rapports de causalité ; entre les faits de la géographie humaine, il n’y a guère que des rapports de connexion. Forcer pour ainsi dire le lien qui rattache les phénomènes les uns aux autres, c’est faire œuvre de fausse science ; et l’esprit de critique sera ici bien nécessaire, qui permettra de préciser avec discernement ces multiples cas où la connexité n’est pas du tout causalité (…) Ce lien de connexion est, en effet, variable parce qu’il repose sur les besoins de l’homme, sur ses appétits spontanés ou réfléchis, et que ces éléments psychologiques, étant par nature très variable, font forcément varier le rapport entre la terre et l’homme »[23]. Il est tout à fait étonnant de constater la grande pertinence de son propos en termes de pensée organique : les « rapports de connexion » qu’il cite sans explication plus poussée (et absence à l’index), renvoient dans la pensée organique à Procès et réalité, Partie IV, chapitre II « La connexion extensive », qui est la partie mathématique la plus difficile de l’œuvre citée. Par choix pédagogique, nous avons choisi de ne pas la développer, pour poser d’abord les bases de compréhension du procès. Pourtant, toute entité actuelle (nexus ou société) doit être « quelque part » dans une région du continuum extensif, et Joseph Grange a fait de la notion de région et de connexion extensive la base de son travail en géographie. Mais ce serait ici développer une nouvelle thèse, appuyée sur les éléments présentés en partie II. Elle aurait un caractère beaucoup plus géographique, mais serait-elle comprise avant d’avoir posé les fondations ? La tâche ingrate est maintenant réalisée, et ce développement pourra être réalisé.

Il convient de souligner le rôle des premières nécessités vitales (se nourrir, se loger, se vêtir), dont l’importance est soulignée plus loin dans les critères de la région conviviale.

Le « schéma emboîté » du développement durable :

L’image bien connue du développement durable en trois cercles qui se recoupent donne une notion faussée de la réalité : elle disjoint les éléments de la réalité, là où ils sont emboîtés. Les données ne sont pas juxtaposées, additionnables, fragmentées, segmentées, fractionnées, … mais emboîtées, entrelacées, …. Ainsi est avancé le passage de l’hyper-modernité à la post-modernité « organique », pour laquelle il a été proposé au chapitre 12 le terme de transmodernité dans le but d’éviter les ambiguïtés de la notion de post-modernité.

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.25.24

Figure 13‑7 : Passage d’une conception « éclatée » du DD à une conception « intégrale »

Le schéma de gauche, classique, n’est pas encore assimilé par la plupart des ingénieurs. Et heureusement ! Car ce schéma n’a rien de naturel. Il est fréquent de voir des interversions de termes dans les interfaces [24]. Or, chaque terme est à sa place : vivable signifie « où l’on peut vivre commodément » (Larousse). La viabilité, quand à elle, est la capacité à vivre d’un organisme (Larousse). Or, actuellement, c’est l’économique qui menace cette capacité à vivre d’un organisme, par les pollutions et la destruction de l’environnement. Quoiqu’il en soit, il apparaît artificiel de séparer ainsi trois dimensions parmi d’autres. Les Hollandais en rajoutent d’ailleurs une quatrième : la dimension culturelle. Le schéma de droite montre comment en fait les dimensions sont emboîtées entre elles.

En passant d’un schéma à l’autre, l’idée symbolique est de passer d’une pensée qui disjoint à une pensée qui unit. Les deux sont importants : Jacques Maritain disait « Distinguer pour mieux unir » ou Edgar Morin « Conjonction plutôt que disjonction » et le schéma de droite fait bien apparaître une part d’humain qui n’est pas dans l’économique, et une part de nature qui échappe à l’humain. Mais l’économique, création de l’homme par son activité, n’échappe ni à la confrontation à l’homme, ni à la confrontation avec la nature, et ses outils doivent (devraient …) en tenir compte. Pas de coût économique sans coût humain et coût écologique, etc … C’est un point d’insistance de Henrui Bartoli dans « Économie et devenir humain » [25] Le deuxième schéma insiste sur la relation (et non la juxtaposition). Pierre Calame et la Fondation pour le Progrès de l’Homme insistent à travers tous les travaux sur la triple réconciliation à réaliser : réconciliation de l’homme avec lui-même et la société, et réconciliation entre l’humanité et la biosphère[26].

Il y a deux façons de lire le schéma : ce qui est au cœur prédomine (l’économique) ou au contraire, l’économique est à resituer dans l’environnement humain et naturel. En fait, les deux mouvements doivent exister ensemble. Il ne s’agit pas d’un « centralisme » ou « dogmatisme », ce schéma n’empêche pas le polycentrisme pour le territoire.

L’unité dans le deuxième schéma est assurée par la pensée organique : les entités actuelles sont les mêmes par nature dans toutes les dimensions. Il n’y a pas d’un côté une matière inanimée objet de l’économie, une nature à dominer, et de l’autre une matière vivante gérée par la politique.

Application à la grille de questionnement RST.01 (Réseau Scientifique et Technique du Ministère de l’Équipement), mission DD de la DGUHC, Direction des routes et Certu) :

Ce guide de questionnement [27], qui a pour objet de permettre l’évaluation des projets de développement durable pourrait être complètement renouvelé :

  • De 3 cercles et 4 interfaces (soit 7 rubriques), on passerait à 3 dimensions (3 dynamiques)
  • De 4 critères dans chacune des 7 rubriques on passerait aux 5 réalités de chaque dynamique.

L’unité de l’approche est assurée par la pensée organique : la concrescence, support interactif de vérification scientifique de l’expression de la dynamique en 5 réalités (expression provisoire, à faire évoluer avec la société et le développement des recherches).

La notion de réalité donne de la consistance aux critères d’évaluation. En effet, la grille RST dans sa version du 15 mai 2002 semble entériner les injustices de l’économie en mettant comme critère d’interface la redistribution, l’accessibilité, la compensation des préjudices, l’équité intergénérationnelle. Ces critères présupposent que l’économie est la solution à tout, et qu’elle devra apporter les réponses. Par le schéma « emboîté », on voit qu’il n’en est rien : une limite à l’économie est à respecter pour permettre à l’humain de vivre et à la nature de se renouveler.

13.D.5. Les critères de la région conviviale, suivant les dimensions humaine, sociétale et naturelle

Voici une proposition d’expression des critères de la région conviviale sous les trois dimensions naturelle, sociétaire et humaine. Cette proposition reprend les critères de la thèse de William Twitchett. Ils sont exprimés dès 1995 de façon succincte à propos du Caire [28] : « habiter dans le désert comme le propose le gouvernement à travers une politique de villes-nouvelles suppose pour le peuple des motivations profondes, qui seront dans l’ordre

  • Nourriture, abri, santé pour la cellule familiale,
  • Accès au travail, insertion dans la vie économique,
  • Possibilité de retour fréquent au village
  • Accès à la vie politique et culturelle de la ville avec laquelle il s’identifie. ».

Ces critères sont développés au Congrès du Caire en 2003 [29]. Il y est ajouté ici la distinction des trois dimensions de l’homme, de la société et du territoire/la nature, pour permettre l’analyse et le développement en terme d’activités.

L’ordre de ces critères est important, car ceux-ci ne sont pas pris en compte par la mondialisation économique. Il revient donc aux sociétés de les reconsidérer. Les premières sociétés concernées sont les plus proches des habitants : les collectivités territoriales, du local à la région d’appartenance et de vie (ou « d’être ensemble ») qui est la région conviviale. L’ordre de ces critères est important lorsqu’on pense par exemple à la situation du Bangladesh (une des plus fortes densités humaines du monde sur un territoire inondé au quart de sa surface chaque année).

On retrouve ici les bases d’une géographie humaniste comme celle de Jean Brunhes dans La géographie humaine de 1956 (1ère édition 1942). Il développe sur plusieurs pages sa « Géographie des premières nécessités vitales » [30]. Eric Dardel insiste également sur l’importance de la relation physique de l’homme à la terre, lors du sommeil . « Habiter une terre, c’est d’abord se confier par le sommeil à ce qui est, pour ainsi dire, au dessous-de nous : base où se replie notre subjectivité » [31]. Thierry Paquot, relevant le même passage y découvre des accents heideggerien et bachelardien [32].

LES CRITERES DE LA REGION CONVIVIALE

1/ La dimension humaine :

  • La personne humaine
  • Un espace pour dormir, se tenir debout et bouger
  • De l’eau propre et de la nourriture en suffisance

2/ La dimension sociétaire :

  • La possibilité d’existence d’établissements humains viables dans la région
  • La mobilité de la population au sein de la région, pour le grand nombre et pas seulement pour quelques privilégiés
  • La possibilité de liaisons de transport avec les autres régions par eau, rail, route et air, avec des utilisations spécifiques pour chaque type de transport
  • La clarification et le perfectionnement de principes concertés de gouvernance planétaire
  • La promotion des initiatives, de la saine compétition et de l’aide mutuelle (solidarité)

3/ La dimension naturelle :

  • La conservation et/ou l’amélioration de la biodiversité
  • L’énergie : un maximum d’énergie renouvelable sur place
  • L’accès aux ressources globales en matières premières et à leur partage

La figure qui suit résume ces critères en un schéma bref:

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.29.16

Figure 13‑8 : Les critères de la région conviviale

Tous ces critères sont réunis autour de la valeur de responsabilité pour la planète et de convivialité pour les régions qui composent la planète, en mettant l’homme comme le premier critère. Quelques chiffres simples marquent leur importance : un milliard de personnes dans le monde sont mal logées, et cent millions sont sans-abris  [33], un milliard de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, deux milliards et demi n’ont aucun moyen d’assainissement (Camdessus, 2004). Ces critères de la dimension humaine sont bien souvent perdus de vue dans le calcul du PIB ou même de l’IDH. Ils n’apparaissent pas dans les critères de l’ADM (Aire Démographiquement métropolisée [34]) ou la définition d’une ville internationale par François Moriconi-Ebrard [35]. A la suite de Bernard Guesnier (2006), de Siméon Fongang (2000), et de Patrice Braconnier (2005), nous pouvons appeler de nos vœux de nouveaux critères qui doivent être pris en compte comme « indicateur de bien-être humain » à créer. Ce nouvel indicateur ne peut plus occulter les besoins de base et les processus d’apprentissage collectifs par la prise de décision collective. Les critères de la région conviviale ci-avant sont une esquisse de contribution à cette nécessité.

______________________________________________________
Notes :

[1] Institut d’Aménagement du Territoire et d’Environnement de l’Université de Reims. Voir son site nouvellement créé http://www.iateur.com/
[2] Alain Reynaud(responsable), Analyse régionale : application du modèle Centre et Périphérie, Travaux de l’Institut de géographie de Reims, n°75-76, 1988.
[3] Voir la présentation générale de cette politique sur le site Internet http://europe.eu/scadplus/leg/fr/lvb/g24401.htm.
[4] ERGAN Louis, LOEIZ Laurent, Vivre au pays, comment guérir le mal français de la concentration, des hommes, de l’argent, du pouvoir, éditions Le Cercle d’Or, Les Sables d’Olonne, 1977, 180 p.
[5] L’ouvrage de Stéphane Rosières (2003) en mentionne plusieurs.
[6] Ivan Illich La convivialité, Points Poche Essais n°65, 1ère édition 1973, réédition 2003, 160 pages
[7] Voir les explications détaillées au Chap.13.A. page 363.
[8] En référence à l’œuvre d’Emmanuel Mounier, le philosophe personnaliste.
[9] William Twitchett, « The convivial region : a fundamental entity within the world pattern of development ». Association Internationale des Urbanistes / ISoCaRP : Congrès 2003 Cairo (Planning in a more globalised and competetive world), 12 pages. Included in published book of congress proceedings, Planning in a more Globalized and Competitive Worl, Edited by Paolo La Greca, Proceedings of XXXIX International ISoCaRP Congress, Gangemi Editore, 2005, 351 p., pages 135 à 146
[10] William Twitchett, « Typology of urban regions », Association Internationale des Urbanistes / ISoCaRP : Congrès 2004 Genève (Management of urban regions).
[11] William Twitchett, « Regional spaces, creativity and sustainable cities », Association Internationale des Urbanistes / ISoCaRP : 2005 Bilbao. (Making spaces for the creative economy).. Translated in French by J & E Bonnefoy + TD.
[12] William Twitchett, Le site urbain : potentialités : réflexions sur le développement responsable et équilibré des établissements humains à partir de six exemples français, égyptiens et australiens, Éditions du Septentrion, Thèse, Directeur de recherche : Paul Claval, mai 1997, 420 p. Voir aussi Thierry Paquot, Michel Lussault et Sophie Body-Gendrot, La ville et l’urbain : l’état des savoirs, Ed. La Découverte, Textes à l’appui / série l’état des savoirs, 2000, 442 p.
[13] Idem, mai 1997, 420 p.
[14] Référence à la pensée organique, voir plus loin.
[15] Référence à la pensée empiriste de Hume.
[16] Whitehead, Procès et réalité, Gallimard 1995, page 17 de l’édition anglaise corrigée de 1978.
[17] William James, Essais d’empirisme radical, Agone, 2005. Voir le chapitre 6 : « L’expérience de l’activité », pages 129 à 148.
[18] Pierre Calame, La contribution de l’Union Européenne au débat international sur la gouvernance, 20 mars 2006, bip 2898, 14p. Le texte complet est en Annexe02a_AITF_GT-EST-14rencontres-1998-2004-OutilFPH-OutilHFC\FPH-Dossiers-Territoires\Debat_UE-Mars2006-Bip2988.pdf.
[19] Vision 2020 (2003), p.18
[20] Jean Brunhes, La géographie humaine, PUF, Paris, 1956 (1942), page 15a.
[21] Idib, p.269e
[22] Ibid, p.298a
[23] ibid, p.296c à 296e.
[24] Voir revue « Ingénieur Territorial, bulletin de l’AITF » n°24, janv-fév 2006, page 6 : les termes vivables et viables on été intervertis.
[25] Session du Groupe d’Etudes Humaines à La Sainte Baume en 1964.
[26] Le rappel de cette triple réconciliation à intervenir est émaillé dans l’ensemble des Fiches de notions clés, et des présentations des 4 axes stratégiques (géographique, méthodologique, socio-professionnelle, thématique) sur le site http://www.fph.ch/fr/strategie/strategie.html
[27] Accessible sur le site suivant : http://eedd.ac-aix-marseille.fr/outilped/grillrst.pdf ou sur
www.ac-grenoble.fr/ien.crest/IMG/Grille_RST01.doc
[28] William Twitchett (1995), page 289
[29] Voir le texte intégral fourni an annexe 07/AIU-Congrès-Textes. La citation est page 5 :
« Qu’en est-il dès lors de certains des critères fondamentaux pour une réflexion sur la région conviviale ? Il semble que les considérations suivantes soient de celles qui doivent être prises en compte :
La personne humaine
Un espace pour dormir, se tenir debout et bouger
De l’eau propre et de la nourriture en suffisance
La conservation et/ou l’amélioration de la biodiversité
L’énergie : un maximum d’énergie renouvelable sur place
La possibilité d’existence d’établissements humains viables dans la région
La mobilité de la population au sein de la région, pour le grand nombre et pas seulement pour quelques privilégiés.
La possibilité de liaisons de transport avec les autres régions par eau, rail, route et air, avec des utilisations spécifiques pour chaque type de transport.
L’accès aux ressources globales en matières premières et à leur partage.
La clarification et le perfectionnement de principes concertés de gouver­nance planétaire.
La promotion des initiatives, de la saine compétition et de l’aide mutuelle (solidarité). »
[30] Jean Brunhes, (1956/1942), pages 19 à 25.
[31] Eric Dardel, L’homme et la Terre, p.56.
[32] Thierry Paquot, Demeure terrestre, Les éditions de l’imprimeur, 2005, 189 p. Citation page 116.
[33] Voir les informations de l’ONU détaillées par la revue I.P.S. (Inter Press Service) sur Internet à l’adresse suivante : http://www.ipsnews.net/interna.asp?idnews=28086. « Homelessness is a growing problem around the globe, affecting both the industrialised and developing worlds, Special Rapporteur on Adequate Housing Miloon Kothari told the 61st session of the United Nations Commission on Human Rights, currently underway. Over one billion people on the planet lack adequate housing, he said, while around 100 million have no housing whatsoever ».
[34] Voir les Cahiers de la métropolisation « rapport final de synthèse », Observatoire de la Métropolisation, et la fiche n°9 du n°2 qui donne la définition technique de l’ADM (voir le texte complet en annexe à l’adresse. Cette fiche est mise en application dans le cahier n°2 fiche n°1 Annexes\Annexe00b-Textes-Citations\00_Moriconi-Ebrard\MoriconiA4_Fich1_synthese_du_rapport_de_recherche_pour_la_DATAR_de_Francois_Moriconi-Ebrard._cle7cf711.pdf)
[35] Voir la Synthèse sur « L’internationalisation des métropoles » (2003) de l’Observatoire des territoires et de la métropolisation dans l’espace méditerranéen à l’adresse suivante : 00_Annexes\Annexe00b-Textes-Citations\00_Moriconi-Ebrard\L_internationalisation_des_metropoles_cle22ded3.pdf. Cette notion est mise en application pour les régions françaises dans le chapitre 2 du rapport « La métropolisation dans l’espace méditerranéen français » (2004) . Il est présenté en annexe à l’adresse suivante : Annexes\Annexe00b-Textes-Citations\00_Moriconi-Ebrard\Metropolisation_3_Novembre2004Chapitre2.pd_cle731151.pdf

13.B-C. Frontière & centre

3.B. Approfondissement de la notion de frontière et de centre avec Mircéa Eliade ; Importance pour une approche pratique des régions conviviales de l’Europe et du monde

L’enquête de Régis Debray avait commencé dès sa Critique de la raison politique en 1981. Il y décrit le « principe d’inscription » [1], le principe d’incomplétude. Il résume ce dernier par l’expression « Clos, donc ouvert » [2]. Edgar Morin développe le principe d’incomplétude avec les mêmes accents (et tous les prolongements scientifiques) dans La Méthode. 4. Les Idées  [3]. Son propos est bien connu, aussi, des anthropologues. Mircéa Eliade a ainsi depuis 1957 expliqué dans Le sacré et le profane le lien entre chaos et cosmos « toute construction ou fabrication a comme modèle exemplaire la cosmologie » [4], aussi bien dans les sociétés traditionnelles que modernes. « C’est cela que tu n’as pas pensé qui se vengera de toi » [5] exprime Régis Debray. Mircea Eliade explique dès 1957 « qu’en d’autres termes, l’homme profane, qu’il le veuille ou non, conserve encore les traces du comportement de l’homme religieux, mais expurgé des significations religieuses. Quoiqu’il en fasse, il est un héritier (…) La majorité des « sans religion » se comportent encore religieusement, à leur insu » [6]. Il suffit pour s’en persuader de consulter toute l’œuvre de Gilbert Rist, Directeur de l’Institut Universitaire d’Études du Développement (IUED) à Genève [7], où il travaille à une anthropologie de la modernité qui fait apparaître la société occidentale comme étant aussi traditionnelle que les autres. Il étaye ainsi, de façon fort documentée et avec une grande finesse d’analyse le propos de Mircea Eliade, assumé en synthèse par R. Debray.

Ceci induit pour la présente thèse une méthode spécifique d’approche des frontières et des centres des sociétés régionales émergentes. Chaque société régionale a un centre et une périphérie. Le centre peut être en adéquation avec le site et ses potentialités, ou non. Quatre cas sont possibles :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.23.34

Figure 13‑5 : Tableau de l’adéquation des centres et frontières des régions conviviales : potentialités réelles, hybrides ou pures.

La pertinence de cette analyse s’appuie sur l’approche d’un territoire composé d’un centre (une référence transcendante) et d’une frontière (séparation d’un dedans et d’un dehors, pour gérer des flux). Centre et frontière sont inséparables dans l’analyse. Ils se réfèrent tous deux à un peuple ou à une nation composée d’un ou plusieurs peuples. Les États adéquats sont en principe des structures de gestion des nations. Pour développer la mondialisation (objectif prioritaire de la politique d’intégration européenne) a été mis au point le SDEC [8]. L’économie est le premier but : « l’UE évoluera ainsi progressivement d’une Union économique vers une Union environnementale et à l’avenir vers une Union intégrant la dimension sociale, tout en sauvegardant la diversité régionale. [9] ». Pour éviter les « obstacles » des États, l’insistance est mise sur les régions. De fait, c’est redonner aux territoires leur importance. Mais l’absence de politique spécifique pour les régions en terme de société ne permet pas aux frontières (anciennes ou nouvelles) de jouer leur double rôle : faciliter les flux et promouvoir dans le même temps un renforcement équilibré des sociétés. Cette approche est développée en partie III, chap. B.14.C.3. pour la région « Entre Vosges et Ardennes ».

Cette approche ne peut être qu’une introduction : centre et frontière sont les symboles d’une approche intuitive des territoires. Ces symboles ont été finement analysés par Stéphane Rosière [10]. Ils sont liés à la société plus qu’à l’économie, comme le montre leur utilisation politique. Ils sont à la fois le signe d’une permanence (ce qui ne passe pas) et du changement (ce qui passe). Leur conception oscille ainsi entre une vision purement administrative et une vision sous l’angle d’une meilleure gouvernance. L’approche développée ici est celle d’une meilleure gouvernance qu’une administration vient, ultérieurement, appuyer (conjugaison de la permanence et du changement). Les quatre notions d’analyse constitutives des sociétés personnelles sont l’héritage, l’émergence (les flux), la transmission et l’histoire. Beaucoup d’analyses de potentialités se font essentiellement en terme de flux : étude d’infrastructures -mobilité/intermodalité/interopérabilité-, études de perméabilité/fluidité de frontières, coopérations interrégionales, échanges économiques entre région -sans intervention des Etats-, etc. Ces études ne prennent en compte qu’un seul des quatre critères d’une société. Ainsi, beaucoup d’Eurorégions développent des programmes dans ce sens : l’Eurorégion Barcelone-Aragon-Midi-Pyrénées-Languedoc est un exemple [11]. Pourtant, sans être clairement identifié en tant que tel, un projet de société est énoncé : consolider l’autonomie des collectivités territoriales [12]. Ainsi, on observe que la volonté est de protéger les frontières d’un point de vue sociétal, et de les ouvrir d’un point de vue économique. La même observation peut être établie à propos de beaucoup de programmes « Interreg ». Le débat gagnera en clarté quand ces distinctions seront faites. Au lieu de miser sur un affaiblissement des sociétés pour faciliter les flux (baisse de charges sociales, réduction de la solidarité nationale [13], etc.), il serait possible simultanément (à tout le moins clairement envisagé) de consolider les sociétés et d’améliorer les échanges. Dans tous les cas, la dimension territoriale est forte, tant pour la société que pour les échanges. La région conviviale peut être le lieu de débats, de confrontations et de propositions dans ce sens.

Seule la population locale, quand elle existe (allusion aux vastes contrées non habitées d’Australie, ou de Sibérie) ou la nation responsable du territoire, peut se prononcer sur l’adéquation ou non du centre et de la frontière. Par exemple, au sein du peuple slovaque sont faites des propositions pour déplacer la capitale de Slovaquie de Bratislava à Zvolen. En effet, Bratislava, à l’extrême ouest du Pays ne dessert pas au mieux la population. D’autres pays tels que le Kazakstan (Asthana à la place d’Almaty en 1997) ont changé de capitale pour servir le pays de façon plus efficace.

Tous ces exemples montrent que nous sommes ici bien loin de la notion de frontière et de centre sur une base purement administrative et politique. Cette approche se détache aussi « d’une vision purement géographique qui consiste à définir le territoire comme un espace approprié par une communauté ». Le territoire est « un système complexe de relations et d’échanges », le carrefour de relations de nature variées », « terreau de nouvelles pratiques, lieu privilégié de l’invention d’alternatives de développement, espace d’expérimentation » [14]. La frontière se caractérise par sa perméabilité, et le centre par son ouverture. Max Sorre dans son ouvrage Les fondements de la géographie humaine, (1952, t.III, p.228) exprime « Il y a un lien étroit entre ces deux organes de la vie politique : la frontière et la capitale ». Dans tous les cas, en référence à l’homme, frontière et centre de référence caractérisent un territoire, et sont signes de l’inscription de l’homme sur une terre, sa géographicité (pour reprendre l’expression d’Eric Dardel [15]).

13.B.1. Frontière et centre d’une région conviviale

A l’examen pratique des régions d’Europe, tantôt beaucoup plus petites tantôt beaucoup plus grandes que la notion indicative de région conviviale, il s’avère utile de proposer une analyse en six types de régions potentielles, suivant le tableau synthétique suivant :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.24.10

Figure 13‑6 : Frontière et centre d’une région : typologie des potentialités régionales.

Une carte de propositions pour une Europe des régions, et la mise en œuvre établie d’une typologie des centres et frontières selon cette légende, est réalisée au chapitre 15.C.

Il convient de noter que la notion de frontière fait appel à une approche globale en terme de site urbain (Twitchett) et de gouvernance (Calame). L’approche combine la pertinence relationnelle et la pertinence écologique. Pierre Calame insiste beaucoup sur la nécessité de réaliser des statistiques sur les territoires, pour renouer la tradition perdue avec la modernité de « penser avec les pieds ». Cette démarche de recherche statistique pour connaître les flux de toutes sortes suppose la délimitation d’un « dedans » et d’un dehors ». Le meilleur exemple est celui de la membrane d’une cellule. Il ne s’agit pas de « bloquer » les flux, il s’agit de les connaître, d’en prendre conscience, d’en élaborer une connaissance pour pouvoir agir en conséquence. Seul cet effort de pensée doit permettre de conjuguer mondialisme et mondialisation.

Peut-être faut-il changer le terme de frontière et en proposer un autre ? En effet, le même mot sert à caractériser un mouvement de fermeture des frontières, pouvant aller jusqu’à l’établissement de murs (murs entre Israéliens et Palestiniens, entre les USA et le Mexique, entre Indiens et Pakistanais, …).

Il s’agit d’une véritable remise en question : on sort du concept vidalien, pour des réalités géopolitiques et des entités processuelles. On donne de l’importance aux pouvoirs, aux capacités d’intervention quant à l’aménagement, à la mobilité, aux flux et à l’attraction. La région est un espace de potentialité : on retrouve ici l’ancienne notion de puissance, au sens de « capacité d’agir et de réaliser une politique) qui tend à disparaître de nos manuels de géographie. La notion de potentialité a été développée dans le chapitre 11. Ce chapitre a montré que les objets géographiques sont les potentialités pures, hybrides et réelles. La rubrique qui suit cherche à l’appliquer à la géographie, et à réhabiliter l’ancienne notion de puissance, liée à la potentialité.

13.B.2. Apport des notions de potentialité pure, hybride et réelle (voir le chapitre 11) à la notion géographique de puissance

Jean-Pierre Renard a constaté la disparition (ou un traitement humoristique [16]) de la notion de puissance dans les principaux dictionnaires de géographie (notamment le DGES), sauf celui d’Yves Lacoste. J-P.Renard définit la puissance comme «  un phénomène qui se mesure en fonction de potentialités territoriales internes et de la capacité à se projeter à l’extérieur de ce territoire, à des distances de plus en plus grandes (élément de la hiérarchie des puissances) » [17]. La notion de puissance fait clairement référence à celle de potentialité interne et externe (analyse génétique et analyse morphologique). Dans le détail de sa définition [18], on reconnaît sans peine toutes les déclinaisons de la potentialité pure, hybride et réelle, ainsi que leurs articulations.

Ceci n’est pas étonnant. Comme le souligne William Twitchett en partie B1.2 de sa thèse, le lien fait d’ailleurs partie de la définition du mot potentialité dans le simple Larousse. La potentialité est le « Caractère de ce qui existe en puissance ». Le Littré indique : « Qualité de ce qui est potentiel, en puissance ». Un lien peut aussi être fait avec la notion de puissance chez Locke, qui exprime selon Whitehead la capacité auto-créatrice de l’entité-actuelle (au niveau microscopique), donc des nexus et des sociétés dont ils sont formés (au niveau macroscopique).

Pour la présente thèse, la puissance existe lorsque toutes les potentialités, pures, hybrides et réelles sont mobilisées et mises en œuvre. Nous verrons plus loin comment la région conviviale semble être l’échelle de la plus grande puissance, au sens de la conjugaison des potentialités (pures, hybrides, réelles) pour une efficacité de la transformation des territoires.

13.B.3. Centres et périphéries : vers une nouvelle approche des territoires qui conjugue les deux approches

La proposition faite en partie II d’un nouveau mode de pensée en terme de potentialité pure, potentialité hybride et potentialité réelle (nexus et sociétés) prend ici toute son importance. Il était important de fonder ces concepts pour permettre des applications dans le domaine de la géographie fondamentale -prospective & modélisation- (potentialité pure), de la géographie aménagement (potentialité hybride) et géographie analytique (potentialité réelle) : les statistiques n’existent pas encore (ou existent dans un ordre dispersé, sans liaisons entre elles). Les nombreux travaux sur la définition des villes, agglomérations, unités urbaines, aires urbaines, métropole, mégalopoles, villes mondiales, … témoignent d’une grande confusion des relations entre ces notions. La connexion aux travaux géographiques régionaux des géographes n’est pas faite, comme le souligne Ph. Pinchemel. Le travail qui suit tente de poser le cadre général d’une réflexion pour l’aménagement de la planète en régions conviviales. La notion de convivialité est prise méthodologiquement au même sens que la notion d’inégalité pour Alain Reynaud. Les cartes ne peuvent rendre compte du phénomène urbain que par des indications de densité [19] et l’indication de quelques centres importants. Mais ces indications ne suffisent plus : à quel territoire se reporte le phénomène de densité ? Quelle est la taille de l’agglomération pour la calculer ? Le plus souvent, les indications sont vagues, ou quand elle ne le sont pas, elles ont des découpages arbitraires avec les communes urbaines voisines et perdent de leur pertinence. François Moriconi-Ebrard a donné depuis les années 1990 un fondement scientifique à la notion d’agglomération morphologique. Désormais, c’est au fondement scientifique de la notion de région morphologique qu’il convient de travailler pour rendre compte des phénomènes observés sur les territoires.

3.B.4.1 Comment éviter le piège du concret mal placé :

Les propos qui précèdent sur la frontière et le centre sont essentiels pour pouvoir revenir au sens concret d’une frontière et d’un centre, en terme de société, et non uniquement en terme économique de création d’activités et d’écoulement des marchandises.

Pour éviter le piège du concret mal placé [20] (prendre l’abstrait pour le concret), il convient de faire référence aux phases du procès génétique. Cela conduit à

  • (ap)préhender les faits dans leur complexité (passé/présent/avenir) en prenant en compte autant que possible tant la causalité efficiente (les relations internes) que la causalité « externe ».
  • observer les entités dans leur procès de devenir, c’est-à-dire en configuration de devenir. Les data préhendés, qui sont des êtres déterminés, doivent être saisis dans les différentes composantes de leur détermination (objets persistants et objets éternels), sachant que les relations internes sont asymétriques [21].
  • porter l’observation sur
    • le sujet préhendant (l’universitaire, l’urbaniste ou l’ingénieur territorial, …) qui a sa propre visée subjective (qui peut avoir plusieurs facettes) et ses pensées désirantes (son objectif)
    • l’objet (datum, …) préhendé avec ses caractéristiques, ses déterminations et son propre procès de concrescence
  • prêter attention à la manière dont est menée la recherche (la forme subjective)
  • exemplifier les catégories de l’explication en vue d’une application, ou à l’inverse, d’une modification du schème (absence de dogmatisme). Il est donc important de bien définir « l’objet » de la recherche, et l’ensemble des liens qui sont concernés en première approche, dans une vision dynamique et évolutive. « Les objets sont des facteurs de l’expérience qui fonctionnent en sorte d’exprimer que cette occasion prend naissance en incluant un univers transcendant d’autres choses. (…) la conscience est l’accent mis sur une sélection de ces objets »[22].

Toute la géographie prospective, la géopolitique et la géohistoire disent cela à leur manière, en constatant que l’inclusion des acteurs dans le propre procès de devenir des territoires considérés est un facteur déterminant de la réussite de la démarche. Pourquoi ? Il n’y a plus un changement qui est imposé de l’extérieur, mais avec la prise en main sur place, directement, de tous les composants, on peut espérer que les changements naissent de l’intérieur et que les propositions souhaitables soient décidées et mises en oeuvre.

13.C. Autres notions géographiques : l’espace, le temps, la communauté, le territoire, le paysage

Il a été étudié dans le cadre de la présente thèse les notions d’espace, de temps, de communauté, (Patrie / Nation / Régime / État ; Individu / Sujet / Acteur / Personne), de territoire, et de paysage [23]. Pour des raisons de volume, les 17 pages d’analyse ont été placées en annexe dans un dossier de « textes complémentaires ». Le principal apport de ce texte complémentaire placé en annexe est de montrer comment les distinctions entre les multiplicités, les nexus et les sociétés se retrouvent entre les notions d’individu, de sujet, d’acteur et de personne  selon les définitions d’Emmanuel Mounier, auteur du personnalisme communautaire [24].

_______________________________________________________
Notes :

[1] Debray (1981), pages 386 à 392. Il exprime que « L’espace est la dimension caractéristique de l’ordre politique. Le temps, celle de l’être vivant. Ces deux propositions sont liées, car la première est la conséquence de la seconde ».
[2] Debray (1981), Chapitre I, page 255. La section « Clos, donc ouvert » est pages 257 à 263.
[3] Edgar Morin, La Méthode. 4. Les Idées. Leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, Paris Seuil, 1991, 262p. Voir page 185 à 209, avec un résumé abrégé p.242 l’incomplétude logique ; le théorème prononcé par Kurt Gödel en 1931(le texte du théorème est p.105-142 de l’ouvrage Le théorème de Gödel de Nagel (E.), Newmann (J.R.), Girard (J.Y.), Paris, Ed. du Seuil, 1989) ; Chacun connaît le paradoxe des Crétois. Si un Crétois dit : tous les Crétois sont menteurs », que doit-on en déduire ? (p.185). Edgar Morin dégage page 242 un principe d’incertitude anthropologique/sociologique/noologique/logique/rationnel. L’ensemble des propos qui suivent pourraient être exposés suivant le schéma de concrescence. Mais ce serait une autre thèse : Edgar Morin y détaille de fait chacune des relations du schème organique …
[4] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Folio, Essai n°82, 1957, page 45b.
[5] Debray (1981), 423a.
[6] Eliade (1957), p.173a&b.
[7] Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences-Po, 1996.
[8] Schéma de Développement de l’Espace Européen, présenté pour la période 1999-2006 Le document se trouve sur le serveur http://euroe.eu.int/ ou sur le site d’inforegio http://inforegio.cec.eu.int/
[9] SDEC (1999), page 11
[10] Stéphane Rosière, Géographie politique et Géopolitique, : une grammaire de l’espace politique, Ellipses, 203, p.259 et suiv.
[11] Voir le dossier complet en annexe12 de l’annexe informatique, à l’adresse suivante : Annexe12-Region-Conviviale-Ville&Territoire\D2_Europe\D2-Barcelone-Catalogne.
[12] Voir le Monde Diplomatique de décembre 2007 et le dossier spécial : « Catalogne : Indépendance ou autonomie ? » de 4p.
[13] Stéphane Rosière explique que « de nombreux acteurs contemporains considèrent que les charges qu’induit la solidarité nationale (sécurité sociale, impôts, redistribution des richesses) obèrent leur développement économique plus qu’il ne le stimule, ou leur est tout simplement insupportable au nom d’un égoïsme qui ne se cache plus. » ibid, 2003, p.299e.
[14] Pierre Calame, Fiches de notion « territoire », www.fph.fr, article 1, alinéa c.
[15] Erice Dardel, L’homme et la terre, ECTHS, 1990 (1952), p.2a.
[16] Jean-Pierre Renard note « Terme présent dans « les Mots de la géographie, dictionnaire critique », sous la direction de Roger Brunet en 1992, mais une définition rapidement expédiée, voire ironique, voir page 408. « en géographie synonyme d’Etat…ne s’emploie guère que pour les forts…apparaît déjà dérisoire quand on parle des puissances moyennes et ridicule pour les petites ».
[17] Extraits de la conférence sur « La notion de Puissance, réflexion géographique » le vendredi 25 mars 2005 par Jean-Pierre Renard, Professeur des Universités en géographie, Université d’Artois, Directeur de l’Équipe d’Accueil « Dynamique des Réseaux et des Territoires ».
Le texte complet se trouve sur http://www5.ac-lille.fr/~heg/spip.php?article43
[18] Sa définition est la suivante : « une puissance fait rêver : elle mobilise, fait adhérer, intègre, fait évoluer…le thème de la cohésion interne, de la projection dans l’avenir et l’espace extérieur ; une puissance engendre l’innovation y compris culturelle. …la cohésion intérieure passe aussi par la maîtrise du territoire, son aménagement (voies de communications, réseau de télécommunications, connectivité entre les lieux, absence d’enclaves ou d’angles-morts…). …une participation décisive à la mondialisation (flux financiers, commerciaux, humains…) et à la globalisation (contraction spatio-temporelle du monde) : la puissance, un territoire par lequel passent en temps réel, les informations couvrant le monde. … les critères constitutifs d’une grande puissance mondiale sont multiples et interconnectés, appliqués à des échelles différentes : lieux marqueurs de puissance, maîtrise des espaces régionaux, contrôle et cohésion du territoire national, rayonnement international et nœud de la globalisation. »
[19] Voir par exemple dans l’Atlas des bassins versants du monde, placés intégralement en annexe informatique n°10, à l’adresse suivante : Annexe10-Planete\00_Monde-Bassins-Versants\Atlas-Bassins-Versants-Monde.
[20] D’autres exemples peuvent être cités, comme le mythe d’une science sans mythe (Serres, 2003), ou du développement par la mondialisation (Passet, 2001)
[21] Ford, EMW 40-44
[22] W, IS, 227, p.286
[23]Le fichier est intitulé 03-PartieIII_NotionsGeographiques-EspaceTempsCommunauteTerritoirePaysagé.doc . Il est présenté en annexe informatique, et le chemin d’accès est le suivant : 00_Annexes\Annexe00_Textes-Complementaires\03-PartieIII_NotionsGeographiques-EspaceTempsCommunauteTerritoirePaysagé́.doc
[24] Emmanuel Mounier, Qu’est-ce que le personnalisme, dans Oeuvres de Mounier, 1931-1939, tome1, p.536 à 541,

13.A.1-2. R.Debray & P.Calame

13.A.1. Convergences avec l’approche de Régis Debray

Il est étonnant de constater la convergence de pensée d’A.N. Whitehead avec Régis Debray dans Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion » [1]. Cette convergence a déjà été signalée p.335 à propos des sociétés personnelles. Il explique que pour passer du « je » au « nous », que ce soit d’un point de vue social, politique, ou religieux, on retrouve toujours les quatre mêmes gestes ou opérations fondatrices et fondamentales suivantes :

« 1/ D’abord tracer une frontière, délimiter une enceinte, inventer une membrane -physique ou morale- afin de distinguer un dedans et un dehors (ceux qui « en » sont de ceux qui n’en sont pas),

2/ Ensuite, vous donner une origine, soit un père de convention (un Abraham ou un Jacob), un événement (la fondation de Rome ou le baptême de Clovis), un idéal (liberté, égalité, fraternité), un totem (Lénine ou mao), un principe suprême (la constitution américaine), soit une ascendance qui permet aux membres d’un tel groupe naissant de se reconnaître et par laquelle ils feront alliance, en se démarquant des autres loyautés concurrentes.

3/ Puis, il vous faudra doter votre groupe d’une filiation, d’un récit, d’une généalogie, peu ou prou imaginaires, susceptible de raccorder les hasards de l’existence à ce signe premier de ralliement.

4/ Et enfin, établir une hiérarchie interne, une liste plus ou moins officielle ou réglée de préséances, avec un dignitaire ou un chef de file, des adjoints, ou des acolytes et des membres ou fidèles tout courts, seule façon d’assurer un minimum de cohésion interne, et pour l’avenir, une transmission [2] possible.

Ces gestes viennent ensemble, l’un implique l’autre, il n’y a pas de priorité. En tirant un fil, vous tirerez tous les autres» [3] .

Voici le schéma dessiné synthétique et concentré correspondant :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.21.37

Figure 13‑3 : Les 4 gestes qui constituent une société par Régis Debray (2005)

C’est ainsi qu’il définit « le processus de construction imaginaire d’un nous à partir d’un chaos colloïdal » [4]. Outre le fait qu’il qualifie lui-même les 4 gestes de processus, on retrouve sans qu’il soit besoin désormais de le préciser tous les caractères du procès organique. L’intérêt de Whitehead est de fournir l’explication au sein de la nature et de l’ensemble des sociétés (minérales, végétales, animales, humaines), et pas seulement de la société humaine. Ces 4 gestes sont le cœur de l’ingénierie associative  [5]: ils constituent ce que l’on peut appeler l’inconscient politique de l’humanité. Ils permettent de faire le passage d’un tas à un tout, d’un chaos à un cosmos, d’un citadin à un citoyen, d’une agglomération à une Cité, d’un agrégat de peuples désunis à une nation.

Pour établir le lien avec l’approche organique, le 3ème geste et le 4ème geste doivent être inversés (Régis Debray précise qu’entre ces gestes « il n’y a pas de priorité » [6]). En effet, c’est au moment de la phase c que les caractéristiques déterminantes (l’héritage) sont transmises (avec ou sans nouveauté) pour une détermination en phase d. C’est au moment de la transition que l’histoire se crée, et qu’une filiation est engendrée. Ces quatre opérations sont résumées dans le schéma ci-joint :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.22.34

Figure 13‑4 : Les 4 gestes qui permettent le passage du « je » au « nous » (Source : Régis Debray, Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Fayard, 2005, p.77-78)

Ces 4 gestes qui font la société (l’émergence, l’héritage, la transmission et la filiation) pourraient être appelés le procès de fondation. Ce procès part d’une intuition partagée, à laquelle adhèrent les membres du groupe ou de la société considérée. Ce lien quasi-génétique entre les membres devient un héritage qui est transmis au sein du groupe. Cet héritage assure une cohésion interne, permet une filiation des membres et une inscription historique du groupe ou de la société.

On voit de quelle façon il n’est pas possible de dissocier la géographie de l’histoire, le territoire de la société qui la porte, le politique du social, et le mondialisme de la mondialisation. Il convient de noter aussi que la frontière est de l’ordre du flux entre un dedans et un dehors : elle n’est donc pas obstacle, mais condition de l’ouverture. Il faut une société (un « nous autre » -mondialisme-), pour s’ouvrir à l’autre, et échanger (flux de la mondialisation). Il n’y a pas le marché d’un côté, et la société de l’autre qui « bloquerait ». Au contraire, la société permet, rend possible et « s’ouvre ». C’est pourquoi il y a une économie de marché, mais pas de société de marché. C’est pourquoi aussi dans la société européenne émergente, l’Europe économique ne pourra pas se développer sans l’Europe politique et sociale. Non seulement elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre, mais elles sont nécessaires l’une à l’autre.

Cette analyse de Régis Debray peut surprendre, de la part d’un homme réputé pour être le théoricien de la révolution, et emprisonné en Bolivie de 1966 à 1970 pour ses écrits. Il est devenu le théoricien des religions, car il a constaté un processus universel dans la construction et la vie des sociétés humaines. Son langage peut paraître excessif, un brin satirique : il n’en reste pas moins qu’il énonce des faits incontournables, des « faits têtus » (James). Il ne dit rien de leur contenu, bon ou mauvais, totalitaire ou progressiste : il explique le fonctionnement du processus, c’est tout. Les valeurs qui sont en jeu sont un autre débat : les « valeurs » « profit », « compétitivité » et « rentabilité » animent la mondialisation, la valeur « respect des minorités » [7] anime la démocratie européenne, et la valeur « la race aryenne » a animé le totalitarisme nazi. Pour éviter tout sectarisme ou tout totalitarisme, c’est à l’œuvre notamment d’Hannah Arendt et de Cornélius Castoriadis qu’il faut se référer. L’important pour l’objet de la thèse est de comprendre le mécanisme de l’intuition qui permet à une société de se construire et d’avancer. Cette intuition fonde l’action. On peut parler de « système social de fondation, basé sur une intuition ». Cette formulation est plus claire que « système démocratique » . C’est l’intuition de la démocratie qui la fonde et cette intuition partagée devient filiation. L’intuition passe de « l’ontologie à la responsabilité », selon l’expression de Michel Serres [8]. Pour l’Union Européenne, comme nous l’avons indiqué plus haut, le « respect des minorités » en est une. L’intuition de la présente thèse est celle d’une convivialité possible pour les régions du monde.

Au niveau régional, seul un équilibre simultané entre la consolidation de la société et son ouverture aux échanges interrégionaux peut porter fruit. Tous les textes explicatifs sur l’intégration européenne l’expriment… mais en repoussant à plus tard l’Europe sociale et politique, et par conséquent aussi, des régions fortement structurées socialement et politiquement. Une certaine confusion règne entre les notions de compétition et de coopération. Jacques Delors, dans la Charte de « Notre Europe » essaye de les conjuguer… mais l’économique prime. William Twitchett parle d’équilibre et de « saine compétition ». La région de Barcelone, à fort dynamisme économique, l’exprime clairement en sollicitant ce double mouvement,

  • le mouvement économique au sein de l’Eurorégion Midi-Pyrennées/Languedoc-Roussillon/Aragon/Catalogne,
  • le mouvement d’autonomie -sociétal et politique- au niveau de la Catalogne [9].

Les exemples pourraient être multipliés. En ce qui concerne la région « Entre Vosges et Ardennes », étudiée plus loin, le même constat sera fait. Le document Vision d’avenir 2020 place dans le long terme « l’apparition d’une société citoyenne active participant à la conception et à la direction de la Grande Région » [10], « une société citoyenne et solidaire, une société profondément attachée à sa région européenne » [11]. Pourtant il est fait le constat que « La Grande Région ne réunit pas certaines conditions essentielles permettant de coordonner ses capacités de manière systématique et de les mettre en commun ; il est même difficile d’envisager une promotion de la science qui soit stratégiquement orientée sur la Grande Région » [12]. L’explication proposée découle de l’analyse des chapitres qui précèdent : on ne peut isoler un des quatre éléments du procès territorial, ou le reporter à un avenir plus lointain. Vouloir privilégier le flux sur l’héritage est consumer l’héritage, le mettre en danger. Le péril donne un caractère encore plus urgent à l’amplification du flux. L’issue semble être la consommation généralisée, et « l’abandon de privilèges ». Est-ce si sûr ? La structure du réel, mise en évidence dans le procès semble indiquer le contraire : seul un héritage assumé, consolidé, enraciné dans l’histoire et transmis permet simultanément l’ouverture et l’échange. Le commerce a toujours été facteur de développement, et l’enracinement social permet d’inventer des formes de redistribution de richesse. C’est l’axe de recherche choisi pour une contribution à la société régionale « Entre Vosges et Ardennes ». L’approche de Régis Debray ouvre à l’approfondissement de la notion de frontière et de centre pour préparer les analyses qui suivent.

13.A.2. Convergence avec l’approche de Pierre Calame

C’est à ce point de nos recherches qu’apparaîssent pleinement la convergence d’approche avec Pierre Calame et ses travaux sur la gouvernance.

Le fil directeur du « lac suisse » détaillé dans la présente thèse au chapitre 2 [13] a été effectivement suivi jusque dans les composantes de la légitimité de la gouvernance énoncées dans Repenser la gestion de nos sociétés [14]. Ces composantes correspondent aux critères des sociétés organiques :

  • « La communauté est consciente d’elle-même, de l’importance des interdépendances en son sein et avec l’extérieur, et elle ressent clairement le besoin d‘établir des régulations assurant sa cohésion, sa survie, son épanouissement »: c’est l’insistance sur les relations internes, génétiques entre les membres, les préhensions,
  • « Les systèmes de régulation reposent sur un socle éthique, des valeurs et des principes communs reconnus par tous »: ce sont les caractéristiques déterminantes du groupe, ou héritage, avec la valorisation qui va des préhensions physiques aux préhensions conceptuelles,
  • « Les méthodes mises en œuvre sont pertinentes, évaluées et sans cesse perfectionnées. »: la pertinence est expliquée en terme de bien commun, de transparence des objectifs poursuivis [15], et de subsidiarité active. La pertinence est ce qui rend compte de la filiation au socle éthique commun, et de la transmission adéquate de l’héritage.

L’apparente difficulté du vocabulaire de Whitehead permet ici paradoxalement une simplification de la compréhension des éléments-clés de la gouvernance à toutes les échelles, du micro au macro. Whitehead étend le « micro » jusqu’aux éléments ultimes de la nature, ce qui permet de supprimer tout dualisme entre l’homme et la nature, objectif-clé de la Fondation pour le Progrès de l’Homme dans tous ses travaux. La mise en évidence de réalités ontologiques présentes dans toute expérience permet de formuler les concepts valables dans toutes les cultures, et de prolonger le dialogue entre les civilisations. L’objectif de la Fondation de conjuguer l’unité et la diversité correspond au déchiffrage des 3 premières catégories d’obligation (CO)  : la catégorie de l’unité subjective -CO1 [16], Identité objective -CO2- Diversité objective -CO3- [17]). Le travail sur le « socle éthique » correspond à la conjugaison des 3 catégories d’obligations suivantes (Évaluation -C04-, Réversion -CO5- ; Transmutation -CO6-). Au fur et à mesure des prises de conscience se conjuguent les 3 catégories suivantes : l’harmonie -CO7-, l’Intensité subjective -CO8- et la liberté -CO9-. Whitehead est parti du réel pour son analyse. Pierre Calame, dans sa confrontation permanente au réel, exprime les mêmes catégories, avec des mots différents. N’aurait-on pas dans la pensée organique des éléments importants du nouveau mode de pensée pour le XXIème siècle appelé de ses vœux par la Fondation ?

___________________________________________________
Notes :

[1] Régis Debray, Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Fayard, 2005, 158 p.
[2] Nous soulignons le terme transmission utilisé par R. Debray au lieu du terme hiérarchie, qui ne concerne, d’après son propre propos que le court terme, au lieu du long terme, de l’avenir par transmission.
[3] Régis Debray, Les communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Fayard 2005, p.77.
[4] Debray, 2005, 78b.
[5] Cette notion de Régis Debray, ingénierie associative, peut être rapprochée de la notion d’ingénierie institutionnelle de Pierre Calame.
[6] Rappelons qu’avec A.N. Whitehead, P. Braconnier a montré que l’ordre logique de départ compte, même si l’unité se fait progressivement par une harmonisation des réalités les unes aux autres. P. Braconnier a même poussé l’analyse des superpositions progressives des réalités, et leurs ajustements.
[7] C’est l’un des trois critères d’adhésion des États candidats à l’appartenance à l’Union Européenne.
[8] Ce point a été développé au chapitre 11 p.318.
[9] Un dossier régional se trouve en Annexe informatique n°12 à l’adresse suivante : Annexe12-Region-Conviviale-Ville&Territoire\D2_Europe\D2-Barcelone-Catalogne.
[10] Vision d’avenir 2020 : 7ème sommet de la Grande Région », SaarLoLux/Saarland, 2003, page 59a. La version allemande se trouve en annexe informatique n° 03 à l’adresse suivante : Annexe03_AggloTrans-Vision2020GdeRegion-SLL2003\Vision2020\Zukunftsbild_2020_-_dt_Internet-Fassung.pdf
[11] idem , page 6d.
[12] Idem, page 22c.
[13] Voir en Partie I, chapitre 2.G.4. p.56 puis au chapitre 3.B.3. p.86 à 90
[14] Pierre Calame, Repenser la gestion de nos sociétés : 10 principes pour la gouvernance du local au global, Ed CLM, 2003, p.70c.
[15] Ibid, p.71c.
[16] La présentation complète des catégories de l’obligation a été faite en partie II, au chapitre 9.B. page 275. Elles sont résumées dans le tableau du chapitre 9.C. pages 287 & 288.
[17] Voir les tableaux des obligations en partie II, chapitre 9.B.

13.A. Mondialisme et mondialisation

13.A. Mondialisme et mondialisation : une distinction énoncée dans le Larousse 2003, et étayée par l’approche organique

La définition du Larousse 2003 est la suivante :

  • Mondialisme: « Doctrine qui vise à réaliser l’unité politique du monde considéré comme une communauté humaine unique ».
  • Mondialisation : « Fait de devenir mondial, de se mondialiser. Globalisation ».
  • Globalisation : « Tendance des entreprises multinationales à concevoir des stratégies à l’échelle planétaire, conduisant à la mise en place d’un marché mondial unifié. Mondialisation ».

On trouve cette définition de la mondialisation en terme de flux (« ce qui passe ») chez Stéphane Rosière dans les termes suivants : « L’intégration du monde en une vaste « économie-monde » (Fernand Braudel, 1980) est de plus en plus évidente. De plus, ce processus n’est pas seulement économique, il concerne aussi les modes de vie, de consommation, la pollution, les drogues, et tous les flux, aussi bien les mouvements de capitaux que les migrations internationales … »[1] Le FMI est très clair en ce qui concerne les flux financiers. La mondialisation est « l’abolition totale du contrôle des mouvements de capitaux, la libéralisation des services financiers transfrontières et l’élimination des restrictions limitant l’accès des institutions et investisseurs étrangers au marché »[2].

La confusion est fréquente entre mondialisation et mondialisme. C’est le mondialisme (et non la mondialisation) qui « recouvre l’ensemble des phénomènes techniques, économiques, culturels, politiques, etc. faisant de la terre un espace de plus en plus unifié et amenant l’humanité à se percevoir comme unifiée (notion de « village planétaire ») »[3]. Cette distinction est très claire dans le Larousse 2003, et cela sans erreur d’interprétation possible. Voici ci-après le schéma qui résume la différence entre mondialisme et mondialisation (les termes sont ceux de la fin du chapitre 11, pages 346-347). Celui-ci nous permettra de tirer un certain nombre de conclusions :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.19.30

Figure 13‑1 : Schéma de la différence entre mondialisme et mondialisation

Ce schéma peut également se représenter en utilisant le schéma de questionnement :

Capture d’écran 2016-04-17 à 22.20.47

Figure 13‑2 : Schéma des 4 conditions d’existence d’une société (d’après Whitehead, Procès et Réalité, et Debaise, Un empirisme spéculatif).

La mondialisation est la recherche de « l’abolition totale » de tout ce qui entrave les flux. Cela entraîne inévitablement la remise en cause de fait de l’héritage des sociétés, de sa transmission, et des relations sociales qui leur sont liées. Le refus de voir les liens est de nature idéologique (non prise en compte des faits de sociétés en vue d’un gain supposé -mais jamais vérifié-). Stéphane Rosière le souligne à plusieurs reprises : face aux désordres et affrontements engendrés par la mondialisation « sont trop souvent minimisés les clivages économiques et les causes économiques des affrontements » [4]. Il cite Pascal Boniface (1999) : « Bien souvent, le nationalisme et la proximité culturelle ne sont utilisés que pour mieux masquer l’intérêt économique à court terme ». Face à une généralisation des flux sans attention aux sociétés, « les lignes de fractures socio-économiques, et les inégalités sociales, sont de plus en plus nettes et tendent à se renforcer » [5]. Dans cette attention quasi exclusive aux flux présentés paradoxalement comme un remède, les frontières « paraissent de plus en plus illusoires, voire inutiles » [6]. Le territoire est remis en cause : « On l’a compris, le territoire est obsolète » [7]. Laurent Carroué [8] montre que « l’analyse de la mondialisation repose le plus souvent sur une conception économiciste qui en vient à nier les réalités territoriales ». Il démontre la résistance des réalités territoriales face au mythe unificateur [9]. Il invite à une refondation pour éviter que le monde ne devienne une simple marchandise. L’analyse de Manuel Castells va dans le même sens. Son œuvre de sociologie est reconnue sur la scène internationale. Il est sans concession : « Le capitalisme, on le sait, ne se réduit pas à la liberté des échanges : des marchés où aucune régulation n’existe sont des marchés où sévissent le pillage, la spéculation, l’appropriation abusive et, au bout du compte, le chaos, du moins si les leçons du passé ont quelque valeur. Le vide institutionnel créé par la transition entre l’État développeur et un nouveau cadre capitaliste régulé a été vite comblé par les prêteurs du monde entier, les spéculateurs et leurs complices locaux » [10].

Pourtant, force est de constater que si les solidarités sont économiques, les fractures sociales et culturelles « ne sont pas simplement virtuelles » et « restent inscrites aussi dans le territoire » [11]. Les territoires « forment une strate relationnelle obligatoire entre les acteurs » [12]. Cette analyse rejoint celle de Pierre Calame, pour qui le territoire est la brique de base de la gouvernance [13].

On le voit, mondialisme et mondialisation doivent êtres pensés ensemble, et des protections juridiques et politiques sont indispensables pour éviter la grande pauvreté, les fractures sociales et culturelles. Manuel Castells y consacre de longues analyses [14]. Les USA l’ont bien compris. En effet, Jean-Christophe Victor explique que pour « protéger de fait l’accès aux marchés », « les états-Unis dans un Farm Bill de mai 2002 ont augmenté les crédits à l’exportation pour leurs agriculteurs, et envisagent d’imposer leurs règles sanitaires aux produits agricoles sud-américains, ce qui est une façon d’en disqualifier une partie » [15]. Cet exemple illustre qu’un mondialisme n’est pas le rejet de la mondialisation, mais une priorité mise sur la société humaine avant la recherche exclusive du profit et son cortège de désordres. Dans cette perspective, le marché économique global est mis au service du développement des sociétés humaines. La politique veille au bien commun constitué d’une histoire commune, et d’un héritage à transmettre. L’économie est une composante, et une composante seulement des sociétés. Chaque société est ainsi appelée à déterminer le contraste entre le flux (« ce qui passe ») et la permanence (« ce qui ne passe pas » ou « héritage »). Ce travail est compliqué par l’évolution des sociétés-nations vers les sociétés-régionales (exercice de la subsidiarité active vers les territoires à l’échelle des 32 000 km2) ou vers les sociétés-supranationales (ou OIG-Organisations Inter-Gouvernementales- décrites de façon détaillée par Stéphane Rosières, 2003, pages 54 à 58 et 191-192).

La pensée organique permet de penser ce contraste sans opposer mondialisme et mondialisation. Une démarche géographique classique comme celle de Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy et Denis Retaillé est un exemple d’expression de ce contraste. L’économie monde « n’a pas qu’un sens économique », et s’applique aussi « à une dynamique de la société concernée, à la fois globale et orientée » [16]. Les auteurs insistent sur l’existence de deux logiques, et de leur articulation : « L’association entre géopolitique et économie-monde suppose l’intériorisation réciproque de la logique d’entreprise et de la logique d’État » [17]. Des propositions sont faites par René Passet pour réussir cette articulation. Les trois propositions sont :

  • les territoires (un contrat « de la Terre »). Le but est de (re)trouver « la dimension positive de la destruction créatrice ».
  • la société (un contrat culturel et un contrat démocratique),
  • l’homme (un contrat pour la couverture des besoins fondamentaux à l’échelle mondiale, soit : l’accès aux ressources en eau pour 2 milliards de p. (…), le logement pour 1,5 milliard, une énergie efficace pour 4 milliards) [18],

On passe ainsi de la prédation à la production sociétale.

_______________________________________________________________
Notes :

[1] Stéphane Rosières, Géographie politique et géopolitique, 2003, p.175b.
[2] FMI, Bulletin du 2 février 1998.
[3] Idem, p.190b.
[4] Rosières, 2003, p. 92b.
[5] Rosière, 2003, p.82e.
[6] Rosière, 2003, p.175b.
[7] Rosière, 2003, p. 298b.
[8] Professeur de géographie à l’Université de Paris 8, à l’Institut français de géopolitique et à l’Institut d’Études Européennes, Laurent Carroué est auteur de l’ouvrage Géographie de la mondialisation, 3ème édition, Armand Colin, 2007. La citation est page 8.
[9] Ibid, pages 231-233 et page 268-270.
[10] Castells, Manuel, Fin de Millénaire. L’ère de l’information, 3, Fayard, 1999, 492 p.. Citation p.364a.
[11] Rosière, 2003, p.301a..
[12] Rosière, 2003, p.301a..
[13] Voir la fiche notion « Territoire » de FPH présentée en Annexe02a_intitulée « AITF_GT-EST-14rencontres-1998-2004-OutilFPH ». Le chemin d’accès est FPH-12fiches-cle\FPH_Territoires_Fiches-8p.pdf.
[14] Castells, Manuel, Fin de Millénaire. L’ère de l’information, 3, Fayard, 1999. Voir notamment la « Conclusion : la mondialisation et l’État », p.361-367 : « Les relations entre la mondialisation et l’Etat, qui sont au cœur du développement et de la crise en Asie, constituent le grand problème politique de cette fin de millénaire ». (p. 367).
[15] Jean-Christophe Victor, Virginie Raisson, Frank Tétart, Les dessous des cartes, Atlas géopolitique », Editions Tallandier/Arte Éditions, 2005, Paris, 251 pages. Citation de la page 64c.
[16] Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy, Denis Retaillé, Le monde. Espaces et systèmes, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques et Dalloz, Paris, 1992, 565 p. Citation de la page 20c & 21a. Voir aussi p.29b & 278c (à propos de Singapour).
[17] Ibid, p.169a.
[18] Passet, 2000, p.227c.

Partie III : L’application

 Introduction de la IIIème Partie:

La partie III est consacrée aux implications géographiques de l’expérience décrite dans la partie I, et de l’analyse de l’expérience de la partie II. C’est le troisième temps du vol de l’avion : l’atterrissage.

La partie I a montré la convergence de l’expérience de quelques réseaux précis dont l’action est au niveau de l’homme, de la société et des territoires. La notion d’expérience s’applique non seulement aux relations entre les hommes et les sociétés, mais aussi entre les hommes et le territoire.

Dans la partie II, il a été montré que cette convergence trouve une expression dans la pensée organique. Les réseaux considérés semblent avoir sans le savoir « une pensée organique qui s’ignore ». De la même façon, plusieurs approches géographiques ont également un mode de pensée organique (Rodrigo Vidal Rojas, Alain Reynaud, Guy Di Méo, …). Dès lors, le schème organique et le formalisme qui lui est lié, offre un vocabulaire et une schématisation communs qui permet à la fois de créer des liens et d’approfondir les thèmes traités.

Cette partie III développe les implications pour la géographie, et pour les acteurs sur les territoires.

La notion de potentialité permet de préciser la notion de région, dans deux directions : la région à l’échelle sous-continentale, qui regroupe les États, d’une échelle indicative de 8,2 millions de km2 (rayon approximatif de 400 km) et la région à l’échelle de la vie locale, nommée la « région conviviale », à l’échelle indicative de 32 000 km2 (rayon approximatif de 100 km). Ici est étudiée la région « Entre Vosges et Ardennes » qui a été au départ de la construction de l’Europe avec la CECA en 1951. Cette région souhaite devenir « une région modèle pour l’Europe »[1] et contribuer à la résolution des conflits d’autre régions transfrontalières du monde.

Les réseaux d’acteurs ont leur contribution à apporter pour faire évoluer les mentalités, et inventer de nouvelles manières d’agir et de nouveaux modes d’action.

______________________________________________________
Note :

[1] Vision d’avenir 2020, 7ème sommet de la Grande Région, SaarLorLux, Edition Staatskanzlei du Saarland, Juin 2003, Introduction, p.1, p.7, p.21. A la page 26 est développée l’idée de créer un Centre interrégional pour la recherche scientifique et les études interculturelles dans les régions frontalières, , dont le département « Études interculturelles » pourrait « se concentrer sur les conflits culturels existant en Europe et dans le monde, et contribuer à y remédier ».

12.A-B. Passages

Chapitre 12 : Passages de la société hypermoderne vers la société transmoderne.

Introduction

Ce chapitre est une conclusion à l’ensemble de la partie II. Il récapitule sous la notion de passage toutes les découvertes faites au fur et à mesure de l’interprétation de l’expérience en termes de procès (processus interne et externe).

Les chapitres qui précèdent ont montré comment le schème organique lie dans une seule approche les éléments dispersés de l’expérience, en créant ainsi des liens entre des disciplines traditionnellement cloisonnées. Tous ces liens ne sont possibles que parce qu’un certain nombre de passages sont réalisés :

  • Passage d’une pensée substantialiste à une pensée organique basée sur le procès.
  • Passage du dualisme à l’organicité (unité dialectique des opposés analysables).
  • Passage du principe subjectiviste de Descartes à un principe subjectiviste réformé.
  • Passage des Res Verae de Descartes aux entités actuelles
  • Passage des « impressions de sensations de Hume » aux deux modes principaux de perception (causalité efficiente et immédiateté présentationnelle), et aux (ap)préhensions (physiques et conceptuelles).
  • Passage des catégories de la pensée d’Aristote et de Kant aux catégories du sentir de Whitehead : « Kant remis sur ses pieds ».
  • Passage à un mode de pensée qui respecte les notions du noyau dur du sens commun (liberté, intensité, harmonie, …), ce qui conduit à une démarche réaliste (réalisme radical / empirisme radical), constructiviste trans-moderne (basé sur l’expérience, donc non-Kantien), personnaliste, dialectique. Ceci implique le passage d’une rationalité logico-mathématique (hypermoderne) à une rationalité qui inclut l’expérience.
  • Passage à un nouveau glossaire des mots du quotidien : temps, objets, espace, expérience, société …

12.A. La description des passages :

Le schème organique est la confiance que l’univers a un sens, et qu’il est cohérent et logique, c’est-à-dire appréhendable par la raison. La raison dont il s’agit est celle qui prend tous les faits en compte, sans exception, sachant qu’en définitive, il faut s’en remettre à l’expérience personnelle.

Les chapitres qui précèdent ont décrits un certain nombre de passages au niveau de l’homme, des sociétés, des territoires et du continuum extensif. Le tableau qui suit récapitule ces passages. Ils concernent toutes les disciplines, et trouveront des résonances et des applications dans chacune d’elle, comme la présente thèse essaie de la faire pour la géographie dans la partie III.

Ce vocabulaire est nouveau. Mais il présente un schème commun à toutes les spécialités. Ce schème définit une approche scientifique généraliste qui est « l’union de l’imagination et du sens commun, réfrénant les ardeurs des spécialistes tout en élargissant le champ de leur imagination ». Chaque spécialité se définit un vocabulaire souvent bien plus compliqué, dans chacune des spécialités, donc sans exigence de communication avec les « non-initiés » !. L’intérêt du schème organique est de faire appel à l’expérience ordinaire de chacun (critères de Crosby) pour permettre cette union de l’imagination et du sens commun pour toutes les approches disciplinaires. Le chapitre 7 a été consacré au déchiffrage de l’expérience ordinaire, sur les notions d’appréhension, de processus et de dynamique. Ce déchiffrage permet à la fois un mouvement d’une discipline vers une autre, et une relation de la discipline aux autres disciplines à partir de l’intérieur d’elle-même. Ce mouvement et cette relation impliquent les passages qui sont résumés dans le tableau ci-dessus. Ces passages concernent toutes les disciplines. Ils permettent de redéfinir l’économie, la sociologie à partir d’une anthropologie et d’une approche des sociétés qui fait appel à la science la plus en pointe, intégrant la relativité et la mécanique quantique.

NOTION HYPERMODERNE :
Passage de …
NOTION TRANSMODERNE :
… à …
Bifurcation. Concret mal placé
Actualités vides
Noyau dur du sens commun.
Principe ontologique : pas d’actualité vide.
Au niveau de l’homme :
Individu

Individualisation

– Définition processive de l’homme : « La vie d’un homme est un trajet historique d’occasions actuelles qui (…) s’entre-héritent » (PR 89d)
– Références qui exemplifient le procès: Carl Rodgers ; Personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier ; Individu social (Marx, Pomeroy) ; Jung.
(=personne dans sa dimension individuelle et communautaire)
– Perception limitée à la perception sensible

– Le terme « appréhension » est largement utilisé pour expliquer les notions (« appréhender la réalité », « appréhender une situation », …) mais n’est pas lui-même explicité (appel au sens commun intuitif et spontané -non utilisé comme explication-).

– Perception élargie à la perception non sensible (mémoire, anticipation, idées/concepts, …)
– Le terme (ap)préhension devient le terme technique préhension : ce terme technique explicite le sens commun, c’est-à-dire ce que chacun expérimente dans le quotidien.
– un lien peut être proposé avec la médiance d’Augustin Berque.
– La préhension est une notion du noyau dur du sens commun.
– La perception est limitée à la simple vision (PR 121b), ce qui conduit au scepticisme de Hume, qui a « réveillé Kant de son sommeil dogmatique », et qui est devenu la base de la science actuelle.
– Les entités actuelles du monde contemporain sont causalement indépendantes les unes des autres (PR 123).
– Le nexus contemporain perçu sur le mode de l’IP est le lieu présenté (PR 126b). Il se définit par une relation géométrique systématique au corps humain (PR 126f). C’est l’observation de la science avec les appareils de mesure. Cette relation systématique au corps est le lieu de tension. Il se distingue de l’unisson de devenir (ou durée) qui est liée aux événements actuels.
Ce mode de perception est appelé « mode de perception selon l’immédiateté présentationnelle (IP)».
Hume donne une excellente description de ce mode de perception, dont les caractéristiques sont relationnelles et géométriques. Dans ce mode, il n’y a effectivement pas de lien de causalité.
Mais ce mode ignore la perception selon de mode de l’efficacité causale (EF), qui seul rend compte de l’inférence (cône de Minkovski). Pourtant Hume le décrit très bien comme exception à son approche (la couleur bleue manquante).
La perception humaine pleinement éveillée est la combinaison des deux modes (IP+EC), nommée référence symbolique.
– Hume nie la répétition (PR 137 « Dans notre philosophie, il nous faut à coup sûr faire place aux deux idées opposées suivantes : toute entité actuelle persiste, chaque matin est un fait nouveau avec sa mesure de changement .
Ces aspects variés peuvent être résumés par l’énoncé suivant : l’expérience implique un devenir, ce devenir signifie que quelque chose devient, et ce qui devient implique la répétition transformée en une nouvelle immédiateté». (PR 136g-137a)
(Exemple de tissage de notions opposées)
« Je pense donc je suis » (base du principe subjectiviste) « Je préhende d’autres réalités actuelles, donc nous sommes » Griffin, RSS82, 2-1-6 note (principe subjectiviste réformé)
« Le monde actuel est mien » Whitehead, PR76
(voir chap.9 – X)
Mise en valeur de « la pensée claire et distincte » de Descartes La « pensée claire et distincte » n’est qu’une phase avancée du procès de concrescence, et non une phase primaire. Cette phase avancée suppose la conscience. Les sentirs physiques sont premiers et ne présupposent pas la conscience.
L’expérience ne figure plus dans les glossaires de géographie, malgré le travail d’Eric Dardel L’homme et la terre (1952), et Guy Di Meo dans Territoires du quotidien ( 1996). L’expérience est le cœur ultime de la réalité, sous le nom d’occasion actuelle d’expérience ou entité actuelle (la seule différence est que Dieu est une entité actuelle, mais pas une occasion actuelle d’expérience). Le nom imagé est goutte d’expérience, pour reprendre une expression de William James.
Spiritualité : Dieu externe Dieu interne qui procède par mode de persuasion.
Catégories de pensée d’Aristote et de Kant Catégories du sentir de Whitehead
Au niveau de la société :
Le terme de processus est utilisé comme explication faisant appel au sens commun, sans autre explicitation. Il est ainsi utilisé 354 fois dans le Dictionnaire de l’espace des sociétés, sans être une rubrique.
Le terme de processus est très utilisé également en géographie physique (Amat, Dorize, Le Cœur) et en géographie économique (Géneau de la Marlière, Staszak).
Il fait appel à l’évidence de l’expérience quotidienne ordinaire.
Le processus est au cœur de l’expérience. Il est appelés procès de devenir pour le distinguer d’un simple processus externe, et tenir compte des relations internes.
Un lien direct peut être établi avec la notion de procès de production de Marx (Pommeroy).
C’est une notion du noyau dur du sens commun.
Appel au sens commun (par exemple appréhension, processus), mais sans explicitation. Notions du noyau dur du sens commun (ce sont les notions que chacun présuppose en pratique même s’il le nie verbalement, comme la réalité du monde extérieur, la liberté, l’harmonie, les valeurs, …)
Société hypermoderne, basée sur l’individualisme méthodologique, et la notion de société limitée au vivant. Notion de société non limitée au vivant, et non limité au macroscopique (lien entre le microscopique et le macroscopique).

Société transmoderne, basée sur la responsabilité et la convivialité (togetherness).

Dieu fait la corrélation entre les substances étendue et pensante (la matière et l’esprit)

(Pour Descartes, le dualisme était une façon de rendre l’existence de Dieu évidente, puisque corps et esprit sont en parfaite corrélation …)

Théisme scientifique sans surnaturalisme, faisant partie du Noyau dur du sens commun, assumant la « mort de Dieu » par la proposition d’un Dieu intérieur qui propose par mode d’intuition ou de persuasion.
Substance inerte de Descartes, « qui n’a besoin que d’elle-même pour exister ».

(la substance d’Aristote n’est pas inerte, mais a été « rendue inerte » au Moyen Age par l’effet de la scolastique).

Entité actuelle, ou Occasion actuelle d’expérience.

(mais la substance n’est pas supprimée : elle est l’entité actuelle objectivée)

Monades de Leibniz, sans fenêtres Entité actuelle de Whitehead, ouverte à son monde actuel (principe de relativité, qui explique comment une entité actuelle est dans une autre -relation interne-)
Conséquence :
– La science est limitée à l’analyse morphologique, et ne prend pas en compte l’analyse génétique.
– Cela entraîne une dissociation entre les sciences sociales et les « science de l’espace »
Conséquence :
– Élargissement du champ de la science aux relations internes (procès génétique) et non plus seulement aux relations externes de l’analyse morphologique
– Cela entraîne un schème explicatif commun aux sciences physiques/naturelles et les sciences sociales. L’expérience personnelle/sociale éclaire sur l’expérience dans la nature.
Exagération des causes efficientes à la période moderne, après une exagération des causes finales au Moyen-Age et Renaissance. Équilibre entre causes efficientes et causes finales, les causes efficientes étant « première » (importance donnée à la « matière » par le principe ontologique -pas d’actualités vides-)
Espace réceptacle, basé sur les substances (DGES)

Temps et espace absolu : le présent est la nature à un instant

– Plusieurs substances

– Anecdote du petit déjeuner : plusieurs espaces

– La façon dont une entité actuelle entre dans une autre créé l’irréversibilité du temps et de l’espace.

– Quantum d’actualisation.

– Le présent est une durée, trajet d’entités actuelles (voir schéma du chap X-X)

– Il y a un seul continuum spatiotemporel de relationnalité générale (potentialités générales) (PR 72)

Notion d’actant et de société de Michel Lussault, dépassant la base strictement substancialiste, mais sans explicitation du fondement correspondant. La notion d’actant de Michel Lussault rejoint celle de nexus et de société de Whitehead, sur le fondement de la pensée organique.
Auto-organisation des systèmes.
Le système est le cœur de la révolution organique (L. Von Bertalanffy)
Auto-création des organismes.
Révolution organique.
Dichotomies :

Objet / sujet

Substance / Accident

Prédicat / Attribut

Privé / Public

 

Unité dialectique des opposés analysables :
Contraste des notions
Notions qui ne se divisent pas :
Concrescence
(Ap)préhension
Proposition
Potentialité générale et réelleEn géographie :
Territoire,
Paysage
Lieux
Région conviviale
Constructivisme.
Sans autre précision, ce constructivisme est kantien, basé sur une approche dualiste, et sur la théorie de la perception sensible de Hume.
Constructivisme basé sur l’expérience (panexpérientialiste)
Société moderne, dualiste .

« Tout est énergie », mais le passage à « tout est expérience » n’est pas fait (disjonction humain/non humain, urbain / non urbain, …).

Société transmoderne (c’est-à-dire ni pré-moderne, ni postmoderne -sauf dans le sens explicité par Griffin d’une postmodernité basé sur l’expérience-).

« Tout est expérience ».

Au niveau des territoires :
Archipels

Sociétés en réseaux (externes)

Sociétés en réseaux externe et interne
Sociétés emboîtées et interdépendantes (sociétés structurées)
Une certaine approche de la théorie des systèmes qui reste sur des fondements dualistes.
Auto-organisation
Le système est le cœur de la révolution organique (Ludwig Von Bertalanffy, créateur de la théorie des système et auteur « La théorie générale des systèmes »)
Auto-création, poiésis (Varela, Berque, Whitehead, Aristote)
Processus, conçu comme extérieur, où utilisé sans explication (utilisation intuitive non explicitée) Procès, conçu dans sa double dimension de l’analyse génétique (relations internes) et de l’analyse morphologique (relation externes).
Dichotomies :

Nature/Culture

Rural/Urbain

 

Relation de sociétés entre elles :
« Renaturer la culture et reculturer la nature » Augustin Berque
Connaturalité des choses naturelles, sociales et humaines.
Lien difficile entre la morphologie urbaine et les faits sociaux (Frey). Fragments, qualifiés suivant le but subjectif, par saisie de la réalité, expression des potentialités, transmutation et choix des faits saillants (Vidal-Rojas, p.106).
Développement de notions processives de fait d’Alain Reynaud, Guy Di Méo et Pascal Buléon, mais contestées sur leur partie « subjective »).

 

Nouvelles fondations aux notions de
– Formations Socio-Spatiales
– Catégories Socio-Spatiales
d’Alain Reynaud puis de Guy Di Méo & Pascal Buléon.
Fondement « hybride sur le matérialisme dialectique, structuralisme génétique et phénoménologie existentielle (Di Méo, TQ) – Approche unifiée en terme de pensée organique, avec des liens aux autres approches.
Géographie scientifique, fondée sur une ontologie dualiste. Géographie de l’expérience, fondée sur une ontologie organique.
Le territoire est un « ESPACE » Le territoire est brique de base de la gouvernance (Calame)
Espace abstrait conçu comme contenant

« DANS » l’espace

(dans lequel évoluent les individus-citoyens)

Espace de relations et d’échange
« AVEC » l’espace (Calame, Lussault).
Des hommes et femmes s’organisent en communauté humaine sur un territoire.Communauté : lien de sens entre l’homme et l’organisation quotidienne
Territoire : lieu de sens entre une communauté et son environnement (Calame, Fiche11)
Pièges : le territoire
– comme revendication ponctuelle
– comme valeur traditionnelle ou ancien
– comme « espace des pauvres »
Lien au territoire vécu comme abstrait. Sentiment d’appartenance lié à l’organisation quotidienne, aux différentes échelles :
– 32 000 km2 « le plus grand territoire où peut être vécu un sentiment d’appartenance)
– 2 000 km2 (métro territorialité)
– 125 km2 (méso territorialité)

L’ensemble de ces passages peut être présenté de manière dessinée, compacte, synthétique comme suit :

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.46.59 Capture d’écran 2016-04-17 à 14.47.43 Capture d’écran 2016-04-17 à 14.48.18 Capture d’écran 2016-04-17 à 14.50.15 Capture d’écran 2016-04-17 à 14.50.35  Capture d’écran 2016-04-17 à 14.51.39 Capture d’écran 2016-04-17 à 14.51.53

Figure 12‑1 : Tableau des passages des notions hypermodernes aux notions transmodernes.

L’énoncé de ces passages répond aux interrogations actuelles de l’ingénieur, du géographe, de l’urbaniste et l’architecte, de l’anthropologue et sociologue et du scientifique.

  • Pour l’ingénieur, ces passages permettent de fonder une approche généraliste entre toutes les spécialités, et de faire communiquer ces spécialités entre elles, au-delà de la notion de système souvent trop restrictive et ne rendant pas compte du vivant. En outre, l’approche permet une ouverture vers l’ingénierie institutionnelle (Calame).
  • Pour le géographe, ces passages permettent de sortir de « la dichotomie entre le matériel et l’idéel » (Di Méo).
  • Pour l’urbaniste et l’architecte, l’approche fonde une science de l’action donnant aux propositions d’aménagement leur véritable statut entre le réel, les potentialités générales, et les décisions d’aménagement.
  • Pour l’anthropologue ou le sociologue n’existe désormais plus de séparation entre sciences dures et sciences sociales (« molles » ?). Au contraire, le vivant, la biologie, l’étude des sociétés et de l’expérience ordinaire sont les nouveaux lieux d’étude, d’observation et de découvertes, par le « saut imaginatif » (Braconnier) ou « généralisation imaginative » (Whitehead). La pensée organique donne un fondement scientifique aux travaux de la « galaxie de la gouvernance ». La « cour de récréation des petits » (Calame) devient le laboratoire de la planète.
  • Pour le scientifique, le système explicatif de la science est profondément renouvelé. Sans changer la capacité prédictive de la science actuelle, les nouveaux fondements « réenchantent » la science et ouvrent de nouvelles perspectives (Fowler).

L’énoncé de ces passages constitue également un apport pour les différents réseaux mobilisés dans la présente recherche :

  • Pour P.R.H., ses fondements anthropologiques novateurs trouvent une ouverture scientifique, philosophique et sociologique large,
  • Pour l’association HFC, la recherche des passages vers la société de convivialité est une forte motivation de la recherche. Les éléments présentés ici sont une contribution à cette recherche. Ils permettent de comprendre une grande partie des disfonctionnements actuels. Ils permettent de trouver les mots pour fonder une formulation compréhensible et partageable de ce qu’est une système social de fondation, c’est à dire une société qui vit en pleine conscience les 4 critères de l’émergence mutuelle, l’héritage, la filiation et la transmission. Les pièges sont nombreux pour éviter les valeurs archaïques (le traditionnel, l’ancien, les normes) et situer clairement ces notions dans une avancée créatrice.
  • Pour la FPH, ces passages approfondissent l’ensemble des passages qu’ils ont eux même identifiés. En effet, La démocratie en miettes (Calame 2003) est émaillée de passages à réaliser : passage du devoir de conformité au devoir de pertinence, passage d’un esprit hiérarchique à la subsidiarité active, etc. Les passages proposés ici creusent un sillon plus profond dans la culture de la modernité pour en aérer les ferments, et supprimer les mauvaises herbes. La difficulté sémantique des énoncés paraît aller à l’encontre de la volonté pédagogique de la Fondation. C’est vrai. Mais une thèse est aussi une ouverture pédagogique sur le moyen terme, pour accompagner les mutations profondes, et porter une contribution à la compréhension et formulation de ces mutations.
  • Pour T&C, ces passages ouvrent à la capacité de mettre des mots au vécu ordinaire de prospective locale ou globale,
  • Pour l’AITF et le CNFPT, ces passages ouvrent une voie pour accompagner les changements de mentalité dans l’administration, et fournir des bases scientifique/philosophiques pour recréer l’option d’ingénieur généraliste, supprimée depuis 2001.

Ce travail de passage(s) ressemble à une œuvre de déconstruction/reconstruction, à la manière dont une maison est démolie, puis les matériaux de démolition réutilisés pour le nouveau logis, sur de nouvelles fondations [1]. L’intérêt de la démarche est de ne rejeter aucun fait, et de procéder par inclusions, de conjuguer avec des « et » plutôt que des « ou » (Michel Reverdy), par contrastes d’opposés, par remaniement de l’ensemble, et entrelacement/tissage des notions, …

En conclusion : le tableau récapitulatif des passages de la société hypermoderne à la société transmoderne :

Le tableau qui suit est une conclusion à toute la partie II. Il est élaboré à partir du travail de François Ascher dans « Les nouveaux principes de l’urbanisme : la fin des villes n’est pas à l’ordre du jour » [2]. François Ascher expose sa « Fresque schématique de la dynamique de la modernisation occidentale et du contexte des trois révolution urbaines modernes ». Il présente trois révolutions de l’urbanisme du Moyen-Age à nos jours, qui ne sont pas sans rappeler celles décrites par Thierry Gaudin [3]. Tous les textes à caractère bâton droit sont issus du tableau de François Ascher. Les textes en italique sont une proposition de la présente thèse: ils font apparaître une quatrième révolution de l’urbanisme, suivants les développements des parties I et II. Cette quatrième révolution (ou plus modestement « mutation » ?) peut être appelée transmoderne, pour éviter le terme de postmoderne qui est piégé. Toute la présente thèse est l’expression du passage d’une société hypermoderne à une société transmoderne, basée non plus sur la compétition, mais sur la convivialité et la coopération (Mathieu Calame, 2008). On peut ainsi aussi appeler la société transmoderne société de convivialité.

La troisième partie se consacre entièrement à la géographie, en commençant par l’élaboration d’une boîte à outil de l’ingénierie territoriale (chapitre 13). La notion de région conviviale utilise l’ensemble de ces outils. La boîte à outil est alors employée à l’analyse de la région conviviale émergente nommée « Entre Vosges et Ardennes » ou « Vosges-Ardennes » (chapitre 14). Cette région conviviale peut servir de modèle à d’autres régions de France et de l’Union Européenne (chapitre 15.A & B). Une évaluation du nombre de régions conviviales potentielles du monde est alors réalisée (Chapitre 15.C). Un dernier chapitre se consacre à exprimer en quoi cette approche géographique peut changer les pratiques des acteurs (chapitre 16).

Les deux notions clés resteront jusqu’au bout de la démarche celles d’expérience et de potentialité (pure, hybride et réelle).

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.52.58

Figure 12‑2 : Fresque schématique de la dynamique de la modernisation occidentale et du contexte des 4 révolutions urbaines.

Les trois premières colonnes sont issues du tableau de synthèse de l’ouvrage de François Ascher, Les nouveau principes de l’urbanisme, Édition de l’Aube, Avril 2004, page 54 et 55.

11.C. Conclusion générale de la partie II

Tout le chapitre 12 constitue une conclusion à la partie II. Avant d’aborder notre 3ème partie et ses applications, et arrivés au terme de cette réflexion approfondie sur la nature des objets géographiques à travers la diversité de vocabulaire de quelques auteurs engagés dans la même réflexion, il est remarquable de constater qu’il se dégage à travers cette diversité et grâce à la pensée organique de A.N. Whitehead, la possibilité de tendre à une vision du monde (Weltanschauung) mettant en valeur l’unité organique de l’univers, et la créativité qui se manifeste dans les différentes approches. Unité du réel, constante des objets analysés invariants dans le « fleuve de l’expérience » (onflow[4], comme s’ils étaient sur la berge d’un fleuve unique en écoulement permanent.

Et apparaît alors la possibilité d’une connaissance qui soit transculturelle et transmoderne, et de mettre au point les instruments communs d’analyse dans une vision qui les englobe. Le réel est un, à travers ses multiples aspects, de l’infiniment petit à l’infiniment grand et la géographie est l’expression de l’unité de cette Terre diverse.

___________________________________________________________
Notes :

[1] Cf Descartes, Discours de la méthode, page 61.
[2] François Ascher, Les nouveaux principes de l’urbanisme : la fin des villes n’est pas à l’ordre du jour, Éditions de l’Aube, 2001, 104 p. Le chapitre IV expose les 10 principes du nouvel urbanisme, p. 77-97. Un tableau de synthèse est proposé par 52-53.
[3] Thierry Gaudin, L’aménagement du territoire vu de 2100, Éditions de l’Aube, 1994.
[4] Titre d’un récent ouvrage de Ralph Pred, Onflow, Dynamics of Conciousness and Experience, a Bradford Book, The MIT Press, Cambridge, Massachusetts, London, England, 2005, 348 p.

11.A-B. Apport de l’approche organique

Chapitre 11 : Que sont les « objets géographiques » ?

Arrivés à ce stade de notre enquête, il est possible de définir les objets géographiques. Ils sont fondés ontologiquement dans le schème organique.

11.A. L’apport de la pensée organique ; donner un statut ontologique aux réalités d’expérience.

Comme cela a été précisé en conclusion du chapitre 9, la grande nouveauté de Whitehead est notamment de donner un statut ontologique (métaphysique) aux cinq réalités principales suivantes :

  • les préhensions (interactions),
  • la vision portant sur les objets éternels (finalités ou prospective)
  • les propositions (appelées dans le quotidien « les objectifs »))
  • l’actualisation ou détermination
  • les valeurs

La grande nouveauté est de relier toutes ces notions, et de nier tout statut ontologique à des substances qui seraient inertes et sans spontanéité [1], pour ne voir avec Descartes que des res verae, des « choses vraies », qu’il appelle des entités actuelles ou occasions d’expérience actuelles [2]. Ces occasions d’expérience sont le lieu d’un procès interne de concrescence en cours d’actualisation, et d’un procès externe de transition qui permet la transmission à d’autres objectivations par d’autres occasions d’expérience selon la séquence temporelle.

Ce qui est remarquable, et ce que voudraient montrer ces pages, c’est que les « réalités d’expérience », décrites dans les chapitres qui précèdent et employées couramment au quotidien, ont un statut ontologique fort dont rend bien compte le schème organique. Ceux qui travaillent à anticiper l’avenir, c’est-à-dire les politiques, géographes volontaires (au sens de Pierre Georges ou Jean Labasse), les architectes, urbanistes, ingénieurs et de façon plus large ceux qui cherchent à transformer l’homme et le monde (développeurs, psycho-sociologues, généralistes de la gouvernance et de la formation, …) utilisent et conjuguent ces réalités d’expérience. Elles ne sont pas dérivées d’autres notions, elles sont les composantes ultimes de toutes les notions. Chercher au delà de ces composantes, c’est trouver la créativité (passage du multiple à l’un – concrescence – et de l’un au multiple – transition).

Le fait de donner un statut ontologique signifie qu’il n’y a rien à chercher « derrière » ces réalités comme quelque chose de plus fondamental qui les expliquerait. Elles sont les éléments de l’explication.

Ces réalités sont peu nombreuses. Le piège, déjà signalé en partie I au chapitre 3, serait d’instrumentaliser ces réalités. Ce piège semble pouvoir être évité en revenant aux faits concrets, sans en exclure aucun. Comment ces réalités permettent-elles de définir les objets géographiques ?

10.B. La notion générale organique d’objets : occasions d’expérience objectivées, nexus (potentialité réelle), propositions (potentialité hybride) et objets éternels (potentialités pures)

La définition des objets qui est choisie ici est celle de Procès et réalité. En effet, la définition organique des objets a évolué entre la phase de philosophie de la nature de Whitehead, exprimée dans la trilogie « Une enquête sur les principes de la connaissance naturelle (1919), Le concept de nature (1920), Le principe de relativité (1922) et la phase métaphysique et ontologique de sa deuxième trilogie La science et le monde moderne (1925), Procès et réalité (1929), Aventure d’idées (1933).

Dans sa période de philosophie de la nature, Whitehead s’est refusé à faire de la métaphysique, et s’est senti concerné uniquement par la Nature, c’est à dire, par l’objet de la connaissance perceptuelle, et non par la synthèse du sujet connaissant et du connu, distinction qui « est exactement celle qui sépare la philosophie naturelle de la métaphysique »[3]. Dans cette période, il définit quatre types d’objets :

  • Les objets des sens,
  • Les objets perceptuels, par exemple la chaise perçue,
  • Les objets physiques, par exemple la cause de la chaise perçue,
  • Les objets scientifiques tels que les molécules et les électrons.[4]

Tous ces objets sont définis par rapport aux évènements. L’évolution de la notion d’objet entre la première philosophie de W et sa deuxième philosophie a été en partie décrite par Lewis S.Ford [5] : «Whitehead se rendit compte à partir de là qu’il était souhaitable de reclasser ses objets essentiellement en fonction de leurs relations temporelles aux évènements : ceux qui sont persistants et récurrents sont devenus à présent les objets durables (endurings objets) et ceux qui vont et viennent sont les « objets éternels ». … un terme plus neutre comme « timeless » ou objet intemporel aurait pu avoir moins de risque de confusion, mais il se peut qu’il ait choisi éternel pour sa connotation d’incréé » [6].

Dans Procès et réalité, Whitehead définit « quatre types principaux d’objets, à savoir les « objets éternels », les « propositions », les entités actuelles « objectivées » et les nexùs » [7]. Voici leurs définitions sommaires :

1/ Les objets éternels sont les potentialités pures. Ils n’existent que par ingression (par fusion) dans les entités actuelles. Ils perdent alors leur généralité absolue, même s’ils conservent leur caractère d’être simplement un déterminant potentiel d’entités actuelles. Whitehead distingue les objets éternels de type objectif, qui sont les formes mathématiques platoniciennes [8], et les objets éternels de type subjectif, comme une émotion, une intensité, une adversion, une aversion ou un plaisir, une peine [9] … En termes simples, il s’agit de tout ce qui peut entrer dans la détermination d’existants particuliers, tout en ayant un caractère de généralité. On aurait pu les appeler « déterminants éternels » (voir plus loin).

2/ Les entités actuelles objectivées: ce sont les entités arrivées à satisfaction. Elles ont péri et sont données pour de nouvelles concrescences. Il s’agit de la première catégorie d’existence,

3/ Les propositions sont les potentialités impures, ou entités hybrides [10] dans lesquelles un objet éternel, simple ou complexe, fusionne avec une entité actuelle ou un nexus d’entités actuelles. En tant qu’ingrédient dans la proposition, l’objet éternel est appelé modèle prédicatif de la proposition. Une proposition est indéterminée quant à sa réalisation. Elle est un « attrait pour le sentir ».

4/ Les nexus sont des ensembles d’entités actuelles dans l’unité des relations constituées par leurs préhensions mutuelles, ou inversement -ce qui revient au même- constituées par leurs objectivations mutuelles [11]. L’entité actuelle est microcosmique. Les nexus sont les entités macrocosmiques de l’expérience quotidienne : hommes, arbres, maisons. Il existe des sociétés structurées, vivantes, personnellement ordonnées, … Les nexùs sont les potentialités devenues réelles [12], et deviennent des potentialités réelles du milieu actuel de nouvelles concrescences.

Les deux types fondamentaux d’entités sont les entités actuelles et les objets éternels. Les autres types d’entités expriment seulement la manière dont toutes les entités des deux types fondamentaux sont dans le monde actuel en communauté les unes avec les autres [13].

La notion d’« objet éternel » a été l’occasion de nombreuses discussions sur sa dénomination et sur son rôle. Didier Debaise propose même de parler plutôt de « déterminant éternel », car « aussi loin qu’un objet éternel entre dans cette préhension, ce n’est pas en tant que « datum », mais seulement en tant que déterminant de définité du datum » [14]. La notion d’éternité est la conséquence logique de la distinction des objets d’avec les entités actuelles : seule l’entité actuelle devient, les objets ne deviennent pas. L’éternité signifie alors le régime d’être dans lequel « nous ne trouvons ni naissance, ni origine, ni transformation, ni fin, toutes notions qui ont été attribuées au niveau exclusif des entités actuelles. » [15]

Parmi les nexùs, on définit un nexus social par trois éléments [16] :

  • Un élément commun à tous les membres (un passé commun, un héritage commun provenant des même objets éternels),
  • Un surgissement (ou émergence) de cet élément commun de forme en raison des conditions que lui imposent ses préhensions des autres membres du nexus,
  • Une transmission de l’élément commun.

Didier Debaise exprime de façon synthétique que « Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’à l’intérieur de la pluralité disjonctive, dans la multiplicité des opérations de préhensions qui la définissent, il y a, en certains endroits, des convergences, des préhensions mutuelles d’un passé commun, qui s’imposent une forme et la transmettent à d’autres. » [17] Jean Ladrière explique que « Le concept de nexùs sert de point de départ à la reconstruction qui est chargée de rendre compte de ce que visent des notions classiques et traditionnelles telles que chose, substance, réalité phénoménale, etc. Cette reconstruction fait intervenir les concepts dérivés de société et d’ordre personnel. »[18].

Ces éléments peuvent être récapitulés dans le tableau ci-après :

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.37.05

Figure 11‑1 : Schéma simplifié des objets (source : Procès et réalité p.185e-186a)

La pensée organique est réputée difficile. Pourtant, il semble qu’il y ait une seule chose à bien comprendre : Whitehead traite de ce qui passe (les événements), et ce qui ne passe pas (les objets). Ce qui passe, c’est le flux d’Héraclite, et ce qui ne passe pas, c’est la permanence de Démocrite ou de Parménide. Mais ce qui ne passe pas, ce ne sont pas des « fragments de matière », ce sont des objets éternels qui s’ingressent dans les événements [19]. Ce qui passe, c’est l’action. Ce qui ne passe pas, ce sont les interactions qui se renouvellent de façon fiable. C’est la répétition du lien qui constitue l’objet.

En terme de potentialité, on observe trois types de potentialités : les actualisations sont les potentialités réelles de l’univers, les propositions sont les potentialités indéterminées, et les potentialités pures sont aussi appelées les objets éternels. On voit l’importance de la notion de potentialité. Les potentialités pures (objets éternels) et impures (hybrides) remplacent la notion de représentation, trop limitative. En outre, la représentation est bien souvent coupée du réel qui la suscite, même si les travaux des géographes lient de plus en plus étroitement pratique et représentation. La tendance est d’oublier le lien, voire de l’inverser. C’est sous l’angle des potentialités qu’une application géographique à la région entre Vosges et Ardennes sera développée dans la partie III.

Les termes possibilités et potentialités sont utilisés par Dominique Janicaud comme des synonymes. En effet, dans la description des catégories [20], Dominique Janicaud a traduit potential par possibilité, mais la traduction littérale convient : potentiel ou potentialité. L’index de l’édition anglaise de PR (version corrigée de 1978) regroupe tous les sens de potential sous potentiality. Dans un souci pédagogique pour la présente thèse, seul le terme de potentialité est utilisé pour caractériser les objets. Ce choix est plus proche de l’usage courant et des couples usuels de notions actuel/potentiel, et potentialité/actualité.

On voit ici comment d’anciennes catégories passent « de la métaphysique à la physique, de la spéculation à l’action, de l’ontologie à la responsabilité » [21]. Ici, la philosophie autant que la science réexamine tous les anciens concepts comme le sujet, les objets, la connaissance, l’action … en ceux-ci se définissait une distance sujet-objet, le long de laquelle jouaient connaissance et action. « La mesure de cette distance le conditionnait. Découpage local, distance, mesure, toute cette mise en scène des théories et des pratiques se défait aujourd’hui, où nous passons sur un plus grand théâtre » [22]. Le plus grand théâtre est celui de la nature, qui va dépasser le stade de « quasi objet » [23] ou « quasi personnage » pour être sujet/acteur d’un nouveau contrat (Michel Serres, repris par Bruno Latour). Les couples d’opposés humain/non humain et urbain/non urbain semblent faire référence par absence à la Nature comme le non-humain et non-urbain. Nature et culture sont appelées à se conjuguer, non plus sur le registre de ce qu’ils ne sont pas, mais comme acteurs/actants en leur nom propre. Les sommets de la Terre, de Kyoto, ou de Johanesbourg, indépendamment des péripéties des débats sont là pour en témoigner. Bruno Latour explique bien les différents types de rapport d’une société à la nature, qu’il résume dans le schéma suivant :

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.38.12

Figure 11‑2 : Schémas des différents types de relation d’une société à la nature, selon Bruno Latour, (1991) 1997, p.142, et La constitution des non modernes (référence : ibid, p.193)

Bruno Latour explique que « notre Constitution, et elle seule, permet de distinguer une société A faite d’humains et une société A(bis) composée de non-humains mais à jamais éloignée de la première ! » Pour lui, la contradiction « n’apparaît aujourd’hui qu’aux yeux de l’antropologie symétrique ». L’approche des objets selon la pensée organique apparaît en cohérence avec cette démarche d‘anthropologie symétrique en ne faisant plus la distinction humain/non-humain. Au contraire, l’exemple organique d’une société personnelle comme « apprendre le grec » peut surprendre par la largeur de l’approche, et la profonde remise en cause des notions usuelles (noyau mou du sens commun). Les sociétés font totalement partie de la nature, au point que la nature elle-même peut être définie comme une société (voir plus loin). Par le lien créé entre la géométrie et le monde sensible [24], la bifurcation de la nature est évitée, et les activités des hommes, les activités des sociétés et les activités de la nature partagent les mêmes entités microscosmiques et macroscosmiques. La notion d’activité concerne ainsi à la fois nature et culture.

Nous ne pouvons qu’esquisser (trop) rapidement, dans le présent travail, les premiers éléments de cette remise en cause, et les premières applications possibles d’une vue globale.

Cette approche de Bruno Latour est une introduction à l’œuvre de Michel Lussault L’homme spatial (2007) [25]. Voici l’approche des objets géographiques par Michel Lussault dans L’homme spatial. Ce tableau peut être comparé au schéma simplifié des objets, présenté ci-dessus.

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.38.35

Figure 11‑3 : Présentation des opérateurs de spatialité (Source ; Michel Lussault, L’homme spatial, 2007, p.149)

Michel Lussault garde la séparation « humain/non-humain » de Bruno Latour. La pensée organique, elle, va plus loin dans l’intégration du « pôle nature » avec le « pôle société », dans la mesure où l’entité ultime de la réalité est la même pour les deux pôles : nature et société partagent au cœur du procès microscopique de concrescence la même polarité entre le physique et le mental. La pensée organique articule donc bien les quatre répertoires [26] incontournables des modernes : la réalité extérieure, le lien social, la signification, et l’être ou « Dieu barré » pour reprendre l’expression de Bruno Latour. Sur le schéma des réalités d’expérience, le positionnement est le suivant :

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.39.02

Figure 11‑4 : Bruno Latour, les 4 répertoires de la modernité (Source: Bruno Latour Nous n’avons jamais été modernes, La découverte, 1997)

Sur la notion d’hybride, il convient de noter la différence profonde entre l’approche organique et l’approche de Bruno Latour. Les hybrides décrits par Bruno Latour sont le fruit de la bifurcation (c’est-à-dire séparation stricte et opposition, au sens whiteheadien) entre Nature (non-humaine), Culture (humaine) et Dieu (le « Dieu barré » ou « Être » de Bruno Latour). Les hybrides de l’approche organique sont justement une réponse au niveau microcosmique pour éviter la bifurcation de la nature (et dans le même mouvement de la culture et de la spiritualité). La réponse de Whitehead est au niveau de la physique microscopique, et retrouve les objets concrets de la nature : Whitehead rend compte des objets macroscopiques par une démarche scientifique de construction à partir des éléments microscopiques. Les objets ainsi définis sont en référence au réel : ils ne sont pas définis par des statistiques. Ceci montre l’importance du lien micro/macro étudié plus haut. Les hybrides organiques sont le contraste entre une préhension conceptuelle et une préhension physique. Ce contraste (la proposition) assume une nouveauté possible dans le passage de la nature. Une proposition qui se réalise consacre l’avancée créatrice de la nature. Whitehead propose ainsi une sortie radicale du dualisme nature/société décrit, expliqué et dénoncé par Bruno Latour.

Le schéma des objets proposé ci-dessus dans la figure 11.1 est en fait un schéma dynamique, et les 4 éléments présentés ont chacun leur correspondance avec les 4 phases de la concrescence : ce schéma évolue au fur et à mesure que les objets passent « de la métaphysique à la physique, de la spéculation à l’action, de l’ontologie à la responsabilité » [27]. Le trou d’ozone dont parle Michel Serres est le fruit d’observations scientifiques extrêmement complexes, qui sont passées progressivement des sciences les plus pointues à la politique, puis dans les préoccupations de chaque citoyen pour le choix de leur réfrigérateur et des biens de consommation qui évitent la production de CO2 (responsabilité de chacun).

Ces distinctions terminologiques étant faites, il est possible de les présenter dans un tableau plus complet.

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.40.00

Figure 11‑5 : Les 4 types d’objets (référence : Procès et réalité, p. 52 (117).

Voyons maintenant quelle est la correspondance de ce niveau macroscopique avec le niveau microscopique (ou microcosmique) des phases de la concrescence. On s’appuie sur la notion de « passage » de Michel Serres, évoquée ci-avant p.317 :

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.40.57

Figure 11‑6 : Passage « de la métaphysique à la physique, de la spéculation à l’action, de l’ontologie à la responsabilité » (Michel Serres)

C’est le passage d’une métaphysique idéaliste à une métaphysique du concret par l’intermédiaire de la proposition, le tout constituant une ontologie ouverte à la responsabilité et conduisant aux valeurs esthétiques morales et religieuses. Pour établir un lien avec la partie III, donnons tout de suite deux exemples géographiques, directement liés à l’application à la région « Entre Vosges et Ardennes ».

Capture d’écran 2016-04-17 à 14.41.30

Figure 11‑7 : Deux exemples géographiques concrets du passage de l’ontologie à la réalité.

Pour Thierry Paquot, il s’agit du premier travail du philosophe : repérer les « mots » qui correspondent à des « choses » et éclairer le sens des « mots », afin d’amener ces « choses » à être [28]. On observe que l’intérêt de l’approche organique est de ne plus séparer l’humain du non-humain. Des praticiens et chercheurs, sans être whiteheadiens, ont eu conscience du piège de cette dichotomie, et parlent « d’autres-qu’humains » [29]. La relation n’est donc plus d’opposition (le « non »-humain) mais de différence (« l’autre »-qu’humain) dans l’unité du cosmos. L’actant (ou opérateur) de l’approche de Michel Lussault devient dans l’approche organique l’entité actuelle, dotée d’expérience. L’expérience est présupposée dans tout élément de la nature (phase a à c, parfois d), et non pas réservée aux hommes. C’est la conscience qui est le propre de l’homme (phase d), sans dénuer la nature d’une forme de préconscience (le sense-awareness anglais, présent aux phases a à c, avec la particularité des fins physiques étudiées à la phase c [30]).

Cette démarche a des conséquences importantes pour la géographie, car la dichotomie humain/non humain se retrouve dans la dichotomie urbain/non urbain. En fait, tout le problème revient à connaître le statut de la nature dans les observations. L’approche organique est une explicitation de la parole d’Elisée Reclus « L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même » [31]. Dans l’approche de Michel Lussault, la nature est ce qui est construit par l’homme, dans un régime de « séparation radicale ». L’ouvrage insiste beaucoup sur cette séparation, au point de la faire figurer à l’index, dans ses nombreuses occurrences (pages 45, 46, 50-52, 54, 66-68, 85, 118, 121, 140, 302, 314, 320, 321, 342). Pourtant, l’auteur déclare que cette partition est un artifice scientifique : « On saisit bien que cette partition est un artifice scientifique : toute réalité sociale, telle qu’elle s’appréhende au quotidien, combine toujours toutes les dimensions. Mais cet artifice est une condition de possibilité du travail de pensée sur la société »[32].

Refusant les artifices (autre nom de la bifurcation entre une nature rêvée et une nature pensée), l’approche organique rend compte de la solidarité du monde et de son unité dans la diversité, au nom des critères scientifiques de logique, cohérence, adéquation, applicabilité et nécessité. Elle essaye de rendre compte de toute réalité « telle qu’elle s’appréhende au quotidien ». Michel Lussault, quant à lui, exprime un élément du noyau dur du sens commun en faisant l’observation que la réalité « combine toujours toutes les dimensions ». La réalité dont il parle est « la pratique » qui fonde l’approche organique de la présente thèse : il y a contradiction de penser « en pratique », « dans le quotidien » quelque chose et de poser des théories différentes (c’est la bifurcation combattue par la pensée organique). Cette combinaison qu’évoque Michel Lussault est un procès, le procès de l’expérience. Le procès tient compte de ce noyau dur du sens commun, et propose de nouvelles possibilités de travail aux scientifiques. Le présent travail est une tentative d’aller au bout de cette démarche dans ses implications pour la géographie. Penser autrement, en tenant compte de la solidarité des entités de l’univers, ne supprime certes pas la possibilité et la valeur du travail scientifique, mais fonde un travail différent sur la base de l’étude des nexùs/sociétés (potentialités réelles), des propositions (potentialités indéterminées) et des objets éternels (potentialités pures). Ces potentialités sont présentes dans l’entité ultime de la réalité, l’entité actuelle ou occasion actuelle d’expérience. La pensée organique est ainsi « l’union de l’imagination et du sens commun réfrénant les ardeurs des spécialistes tout en élargissant le champ de leur imagination » [33].

Il est probable que si l’auteur de L’homme spatial renonçait à l’artifice séparateur qu’il décrit, son approche serait de type organique car il se verrait « obligé » (au sens des 5 critères de scientificité et des catégories d’obligation issues du noyau dur du sens commun) de penser la notion d’actant (issue de la linguistique ?) au niveau de la réalité ultime de l’univers : il étudierait comment les relations mathématiques impliquées dans l’immédiateté de présentation appartiennent également au monde perçu et à la nature du percevant (travail scientifique de Whitehead des première et deuxième périodes [34]). La méthode d’abstraction extensive de Whitehead permet par exemple de caractériser la géométrie du monde sensible [35]. De nombreux travaux universitaires et de nombreuses thèses ont été réalisés sur ce thème et ont apporté leurs contributions au dépassement de l’artifice. Un exemple parmi d’autres est l’Essai sur quelques caractères des notions d’espace et de temps par René Poirier. Il écrit : « De même que l’espace et le temps sensibles ne se séparent que par artifice de leur prolongement objectif et métaphysique, ainsi la perception directe qui nous les donne n’est isolée que par abstraction de toute l’expérience consciente ou inconsciente qui s’y rapporte » [36]. Sa conclusion est que « le monde physique est solidaire de son cadre spatio-temporel, et s’exile tout entier hors de la perception » [37].

Dans ses exemples et l’explication de ses exemples, Michel Lussault est « quasi-organique ». Dans l’explication du réel, sa notion d’espace devient quasiment la notion d’extension, et sa notion de spatialité devient quasiment la notion d’extensivité. La différence est que chez Whitehead l’extension prend en compte l’expérience, toute l’expérience (tout en reconnaissant le côté incontournable de l’espace, et des notions de mesure et de distance). Ceci n’est pas étonnant: en se rapprochant de l’expérience concrète, le sens du réel [38] surpasse nos abstractions. Ce sont les explications et le schème d’explication présupposé qui sont à réexaminer: cela suppose un passage d’un ensemble de notions à d’autres notions: tous ces passages seront récapitulés au chapitre 12.A.2&3.

De nombreux colloques rendent compte de la pertinence de la question. Citons par exemple un propos lu dans les actes d’un colloque à Lyon II : « Le monde contemporain est caractérisé par l’apparition d’objets d’un nouveau genre. Ces objets brouillent les frontières établies et qui semblent fermes entre la nature et la société (…) certains ont fait leur entrée dans le champ géographique (…) rares sont les géographes qui se sont risqués à produire des constructions théoriques sur ce thème ».» [39]. Et les auteurs énumèrent les démarches existantes, qu’ils résument dans les points suivants :

  • 1/ Dissociation entre humains et non humains (par exemple B.Latour). La conséquence est que « Les non-humains, rassemblés pêle-mêle dans une catégorie aux contours « en lambeaux » (Whitehead) -la nature- se trouvaient exclus du champ de la société » [40]. Ph Descola écrit « que nous sommes […] bien mal armés pour analyser tous ces systèmes d’objectivation du monde où une distinction formelle entre la nature et la culture est absente. » [41] Cette dissociation génère les contradictions que l’on rencontre dans les modèles de « développement durable » ou de « protection de la nature » proposé par l’Occident aux pays en développement (Rossi, 2000 [42])
  • 2/ Les analyses d’Ulrich Beck montrent que « la nature est strictement incluse dans le fonctionnement social et économique (…) Transformer les éléments naturels en biens naturels permet de les intégrer au fonctionnement social ».
  • 3/ Les géographes proposent des solutions : François Ost [43] avec trois types de relations société/nature, Jacques Bethemont avec « les trois ages du fleuve », Augustin Berque avec la notion de « médiance », G.Bertrand [44] avec la notion de géosystème. Ces concepts sont-ils suffisants ? sont-ils applicables par les géographes ?

Ces propos tenus par des professeurs de géographie de l’université de Lyon2 (qui citent Whitehead) montrent l’intérêt d’une approche whiteheadienne des objets. La pensée organique permet de répondre aux trois questions/constats posés :

  • 1/ Elle résout le problème de la dissociation entre humains et non-humains. Il n’y a plus deux domaines ontologiques séparés, mais un seul. Il n’y a plus de distinction formelle entre la nature et la culture. Les objets sont les potentialités pures, les potentialités hybrides et les potentialités réelles, les frontières étant souples entre les trois types.
  • 2/ La notion d’entité actuelle, fondement commun à l’ensemble du réel, conduit au niveau macroscopique aux cercles des activités et au schéma emboîté du développement durable, développé en partie III, chapitre 13.C.
  • 3/ Un lien entre la pensée processive et la pensée d’Augustin Berque a été esquissé au chapitre 8.D. Une esquisse d’application à la géographie est tentée dans la partie III.

La pensée organique résout donc les problèmes posés. Paradoxalement, elle simplifie la compréhension du réel, permet de ne plus opposer les concepts, mais de les assembler dans un schème global. Elle permet ainsi de rejoindre les analyses intuitives (mises en œuvre et non explicitées, pensées « quasi-organiques » de fait ) des géographes humanistes comme Jean Brunhes, J.Beaujeu-Garnier, etc. Une approche processive de la géographie peut permettre de fonder une « géographie générale des potentialités » qui n’est pas l’ancien « possibilisme » des géographes. Cette approche constitue en outre le support de projets et d’analyses prospectives.

Nous allons maintenant entrer dans le détail de la potentialité réelle, qui comprend les multiplicités, les nexùs et les sociétés.

___________________________________________________
Notes :

[1] Rappelons ici que A.N. Whitehead ne rejette pas la notion de substance en général, mais uniquement celle « qui n’a besoin que de soi pour exister » (Aristote, Catégories).
[2] PR 74-77 & 144-160
[3] PCN, préface vii.
[4] Note III de PCN, qui appartient à la seconde édition de PCN qui fut publié en 1924, donc après CN et REL. Elle est mentionnée par Palter, p.31, et par Hélal, p.115, n.107. A propos des objets physiques, Whitehead explique : « Une caractéristique essentielle d’un objet physique est que sa situation est une condition active pour sa perception. Pour cette raison, l’objet lui-même est souvent appelé la cause. Mais l’objet n’est cause que de manière dérivée, par sa relation à sa situation. Essentiellement, une cause est toujours un événement, c’est-à-dire une condition active » (p.90c (112) traduction H.Vaillant 2008).
[5] Lewis Ford, L’émergence de la métaphysique de Whitehead, p. 25 à 40
[6] Ford, EMW, 43.
[7] PR 52 a&b.
[8] PR 290-291.
[9] PR 291.
[10] PR 185e & 186a (307).
[11] C’est la définition donnée dans la 14ème catégorie d’explication, dans PR 24c.
[12] « la potentialité réelle est relative à une entité actuelle, un nexus, une société considérés comme point de vue à partir desquelles se définit le monde actuel » (PR 65c (136))
[13] PR 78.
[14] I.Leclerc, Whitehead’s metaphysics : an introductory exposition, p.177, cité par Didier Debaise, Un empirisme spéculatif. Lecture de Procès et réalité, Vrin, 2006, p.108.
[15] Bebaise, 2006, p 109a.
[16] PR 90-91. Voir aussi l’analyse détaillée faite par Didier Debaise dans Un empirisme spéculatif. Lecture de Procès et réalité, Vrin, 2006, pages 138 à 140.
[17] Debaise, 2006, 140b.
[18] Jean Ladrière, Aperçu sur la philosophie de Whitehead, p.169.
[19] Cet exemple répond à Jean-Louis Le Moigne dans La théorie du système général, page 72b. En effet, l’auteur pose la question de « l’objet dit « couteau de Jeannot », dont on avait changé le manche et remplacé la lame, et qui restait pourtant le même objet, le couteau de Jeannot. ». Son exemple, qui se veut une plaisanterie, exprime exactement le propos de Whitehead : le couteau est l’objet « pour couper », et c’est le « pour couper » qui lui donne la qualité d’objet, qui ne « passe pas ».
[20] PR 22 (73) et suiv.
[21] Michel Serres, Retour au Contrat Naturel, Bibliothèque de France, 2000, p.15b. Ce passage est illustré dans les figures 11-6 et II-7 page 322.
[22] idem.
[23] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes, La découverte, 1997, p.198
[24] Nous faisons référence à la théorie de l’abstraction extensive, et tous les travaux qui sont liés, récapitulés au chapitre 3 : ces travaux scientifiques permettent d’éviter la bifurcation de la nature
[25] En effet, Michel Lussault reprend les mêmes distinctions que Bruno Latour, et la citation de plusieurs des travaux de ce dernier dans sa bibliographie laisse penser que leurs références sont communes.
[26] Latour, 1997, p.122a.
[27] Michel Serres, Retour au Contrat naturel, BNF, 2000, p.15b. Michel Serres s’est beaucoup intéressé aux objets hybrides contemporains, comme « la guerre propre », ou « l’ingérence humanitaire ». Il en décrit quelques-uns dans Le tiers instruit, Francçois Bourin, 1991, 149p. Cette analyse est reprise et discutée par Gilbert Rist dans La culture otage du développement ?, L’Harmattan, 194, pages 49.
[28] Thierry Paquot, Demeure terrestre, Les éditions de l’imprimeur, collection Tranches de ville, 2005, 189 p. Cit. p.55.
[29] Gaston Pineau, Dominique Bachelard, Dominique Cottereau, Anne Moneyron (coord), Habiter la terre. Ecoformation terrestre pour une conscience planétaire, Préfaces de Michel Lussault, de Jean-Paul DELEAGE et de Denis CHARTIER, L’Harmattan, 2005, 291 p. Citation de la page 209a. Michel Lussault apporte son soutien dans cet ouvrage au changement culturel que suppose la redécouverte du lien entre la nature, le territoire et la communauté. La citation complète est la suivante : « Dans le contexte de ce changement culturel, l’éducation relative à l’environnement s’inspire du courant « biorégionaliste » (Traina et Darley-Hill, 1995). L’accent est mis sur le developpement d’un sentiment d’appartenance au milieu (si temporaire soit la migration qui nous y amène), indissociable d’un sens de la responsabilité envers ce dernier. Le milieu est celui de la communauté de vie à laquelle nous appartenons, ici et maintenant, notre « communauté biotique », selon l’expression d’Aldo Léopold (1949). Il s’agit de s’ouvrir à ce milieu, à cette communauté, d’apprendre à connaître le lieu et les gens, les entrelacs de la nature et de la culture, et d’y prendre racine, d’y appartenir : s’enraciner pour mieux s’y déployer, en harmonie avec les autres membres, humains et autres-qu’humains, de cette communauté de vie. C’est à partir des caractéristiques et des possibilités du milieu, valorisant également le talent des gens qui y vivent, que peuvent se développer entre autre des initiatives économiques locales ou régionales, alternatives, endogènes, dont la force permet d’établir des relations plus saines avec les économies d’ailleurs et d’échapper aux dictats de l’économie globale ». (souligné par nous).L’extrait est tiré de l’article de Lucie Sauvé, Tom Berryman, Carine Villemagne, intitulé « Terre en ville, Terre en vue, une pédagogie de l’appartenance », pages 191 à 211. L’ouvrage trace de nombreux liens entre la culture, les pensées, les végétaux, les organismes forestier, et la nature.
[30] En texte complémentaire.
[31] Exergue à son ouvrage L’homme et la terre.
[32] Lussault, 2007, 39a.
[33] PR 17d.
[34] Voir l’œuvre de Victor Lowe pour une présentation générale de l’œuvre de Whitehead, et en ce qui concerne les travaux scientifiques, la thèse de Guillaume Durand Des événements aux objets. La méthode de l’abstraction extensive chez A.N. Whitehead, Ontos Verlag 2007.
[35] Voir la thèse de Jean Nicod, préfacée par Bertrand Russell, et les travaux des professeurs d’universités Jules Vuillemin, Louis Couturat, Ferdinand Gonseth. Pour une approche générale : Xavier Verley, 2007.
[36] René Poirier, Essai sur quelques caractères des notions d’espace et de temps, Thèse de doctorat, Éditions Vrin, 1931, page 20a.
[37] Poirier, 1931, 374a.
[38] C’est le « sens robuste du réel » de Bertrand Russell, cité par J.C. Dumoncel.
[39] Colloque de l’Université de Lyon 2, mercredi 23 juin 2004, « Epistémologie de l’interface nature/société en géographie », Intervenants : J.P. Bravard, I.Lefort et Ph.Pelletier, texte de travail préparé par E.Delahaye et R.Garcier, 6 pages.
[40] Idem, p. 2/6
[41] Descola, Philippe, Leçon inaugurale faite le 29 mars 2001, Paris, Collège de France, 2001. p.14
[42] Rossi, G. L’ingérence écologique : Environnement et développement rural du Nord au Sud, CNRS Éditions,. 2000
[43] François Ost, La nature hors la loi, Paris, La Découverte, 2003.
[44] Bertrand G, « La nature en géographie, un paradigme d’interface », Université Toulouse le Mirail, Géodoc, 34, 1989, et aussi : Bertrand, G.et C., Une géographie traversière : l’Environnement à travers territoires et temporalités, Paris, Éditions Arguments, 2002.